CHAPITRE III
État Intellectuel : les écoles ; la langue ; La littérature.
Etant donnés les éléments ethniques et les religions qui existent au Canada, les luttes scolaires devaient, plus qu'ailleurs, y prendre un caractère particulièrement violent. Pour conserver leur individualité, leur langue et leur foi, les catholiques ont exigé des écoles séparées et subventionnées par l'Etat où, sous leur surveillance, sont enseignés le français et le dogme catholique. Et, d'autre part, les anglo-canadiens, généralement protestants, continuent à préconiser l'école publique dont, à l'imitation des écoles de la grande république voisine, ils veulent faire le creuset d'où sortiraient unifiés les apports divers fournis par les différentes races. Dans l'impossibilité de concilier des points de vue si opposés et dans le but de procurer la paix au pays, l'Etat a abandonné aux églises et à des associations libres le soin de donner l'enseignement secondaire et supérieur, et, sans se désintéresser de l'enseignement primaire, il a remis aux Conseils de province la mission de l'organiser en suivant quelques règles trèslarges qu'il a lui-même tracées.
Dans les provinces, où ils sont en minorité, les catholiques ont généralement conservé ou obtenu des écoles séparées, et, dans les écoles subventionnées, ils peuvent, s'il y a au moins dix enfants de leur religion, exiger que le français soit enseigné et qu'après les heures de classe, l'école soit ouverte au prêtre pour l'enseignement du catéchisme.
Si, par la force des choses, les deux races sont quelquefois
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réunies sur les mêmes bancs, dans l'enseignement primaire, elles ne le sont jamais dans l'enseignement secondaire ou supérieur. Chacune a ses établissements distincts qu'elle imprègne de son esprit et dirige selon ses méthodes propres.
Il serait injuste de méconnaître les services rendus par ces établissements ; cependant on peut souhaiter qu'ils s'adaptent mieux au milieu où ils se trouvent. Ils n'abandonnent que lentement leurs méthodes surannées et ils devraient, pour préparer les Canadiens français à lutter avec succès contre leurs concurrents anglo-saxons, les munir de ces connaissances scientifiques et pratiques que les universités rivales de Torento et Mac Gill de Montréal dispensent à leurs ingénieurs et à leurs chimistes.
La persistance de notre langue et son évolution, dans un pays séparé de nous par un large océan, entouré de vainqueurs parlant une autre langue, sans relation pendant plus d'un siècle avec la mère-patrie est un phénomène linguistique bien digne de retenir l'attention et d'exercer la sagacité des philologues. Mais ces considérations savantes ne seraient pas à leur place.
Là-bas, comme chez nous, il y a lieu de distinguer le langage du peuple de celui de la société cultivée. Les personnes qui ont reçu une bonne éducation parlent, sans le moindre accent, un français incontestablement correct où seuls de rares archaïsmes et quelques anglicismes font tache de temps en temps. Le peuple même a un patois moins grossier que celui de nos paysans de langue d'oïl. Comme ses ancêtres sont venus pour la plupart de nos provinces de l'ouest, on remarque, pour la prononciation et certains idiotismes, une étroite parenté avec le parler actuel de nos Normands, de nos Poitevins et de nos Saintongeais.
La Nouvelle-France n'a pas encore eu son grand écrivain ;
notre concurrence en est surtout la cause. C'est peut-être
La défaite de Louis Riel, le chef des insurgés
LE CANADA APRÈS LA CONQUETE
dans la poésie que les Canadiens ont fait preuve de plus de talent. L. Lemay, Elzéar Labelle, mériteraient d'être mieux connus ; mais trois autres poètes : L. H. Fréchette, W. Chapman, Octave Crémazie vivront dans le souvenir de la postérité. L'Académie française a décerné à Fréchette, il y a quelques années, le prix de poésie pour la Légende d'un peuple. Voici sa Forêt d'un sentiment si sobre et si juste :
LA FOKÊT
Chênes au front pensif, grands pins mystérieux,
Vieux troncs penchés au bord des torrents furieux,
Dans votre rêverie éternelle et hautaine
Songez- vous quelquefois à l'époque lointaine
Où le sauvage écho des déserts canadiens
Ne connaissait encore que la voix des Indiens,
Qui groupés sous l'abri de vos branches compactes
Mêlaient leurs chants de guerre au bruit des cataractes ?
Sous le ciel étoile, quand les vents assidus Balancent dans la nuit vos longs bras éperdus, Songez-vous à ces temps glorieux où nos pères Domptaient la barbarie au fond de ses repaires ? Quand, épris d'un seul but, le cœur plein d'un seul vœu, Ils passaient sous votre ombre, en criant : " Dieu le veut ! " Défrichaient la forêt, créaient des métropoles Et, le soir, réunis sous vos vastes coupoles Toujours préoccupés de mille ardents travaux Soufflaient dans leurs clairons l'esprit des jours nouveaux.
Oui, sans doute, témoins vivaces d'un autre âge, Vous avez survécu tout seuls au grand naufrage Où les hommes se sont l'un sur l'autre engloutis ; Et, sans souci du temps qui brise les petits, Votre ramure aux coups des siècles échappée A tous les vents du ciel chante votre épopée.
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Enfin, en cette année 1912, l'Académie des jeux floraux a décerné à M. Chapman ses deux principales récompenses, le prix Charrier et le prix Leconte de Lisle, et l'Académie française en 1911 a couronné ses Rayons du Nord.
Un éminent historien canadien, l'abbé Casgrain, a indiqué en termes parfaits aux écrivains de son pays la mission qui leur incombe et les dons dont ils disposent pour l'accomplir : " Représentants de la race latine, votre mission est d'opposer au positivisme anglo-américain, à ses intérêts matérialistes, à son égoïsme grossier les tendances d'un ordre plus élevé. Vous avez devant vous une des plus magnifiques carrières qu'il soit donné à des hommes d'ambitionner. Issus de la race la plus chevaleresque et la plus intelligente de l'Europe, vous êtes, à une époque où le reste du monde a vieilli, dans une patrie neuve, d'un peuple jeune et plein de sève. Vous avez dans l'âme et sous les yeux toutes les sources d'inspiration, au cœur de fortes croyances, devant vous une gigantesque nature où semblent croître d'ellesmêmes les grandes pensées, une histoire féconde en dramatiques événements, en souvenirs héroïques. En exploitant ces ressources, vous pourrez créer des œuvres qui s'imposeront à l'admiration et vous mettront à la tête du mouvement intellectuel dans cet hémisphère." 1
1 Ch. de Bonnechose, La France en Amérique (Correspondant, du 25 décembre 1880).