‹ Les Français au CanadaChapitre 3 sur 10 · L'ABBE H.-R. CASGRAIN · texte numérisé non relu

L'ABBE H.-R. CASGRAIN

nOCTEVR As LETTRES, PROFESSEUR A l'UNIVERSITÉ DE QUÉBEC LAURÉAT DE L'aCADÉMIE FRANÇAISE

TOURS MAISON Ai.i"i<i:i) M AMI-: i:t l'II.S

CANADIANA

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La grande politique du xvu" siècle, inaugurée par Henri IV, avait fondé la Nouvelle- France ; la politique mesquine du xvni" siècle, inaugurée par la Régence, l'a perdue. Louis XIV, par da sages modifications, avait fait servir le régime féodal à l'avantage de la colonisation ; Louis XV. par d'intolérables abus, le fit servir à sa ruine.

A l'ouverture de la guerre de Sept ans, la monarchie française n'avait plus guère de fautes à commettre : elle était prête pour toutes les hontes. Quelques l'ellets de gloire militaire, voilà tout ce qui lui restait du grand siècle. Gonmient était-elle arrivée à ce degré d'abaissement? L'ignominie a ses étapes, comme la grandeur. lMiili[)[)e d'(3rléans, l'infâme régent, en avait été le précurseur et l'ouvrier. Après avoir poussé la h'rance dans des aventures financières à la suite d'un rêveur, l'Ecossais Law, et l'avoir ensuite jetée dans la banqueroute, il avait trouvé un ministre digne de lui dans le cardinal Dubois. Le premier soin de ce ministre, vendu à l'étranger, fut de jeter la France entre les bras de sa plus redoutable rivale, l'Angleterre. La |)olili(pie de

JNTIWDUCTIOX

Golberl n'était pas seulement reniée, elle était trahie. La mort presque simultanée du régent et de son ministre (1723), amenée par les mêmes désordres, eût été une délivrance, si le sceptre de la France ne se fût trouvé aux mains d'un enfant de treize ans, guidé par un vieillard septuagénaire, sans énergie et même sans ambition . quand il eût fallu celle d'un Richelieu. L'honnête cardinal Fleury était un de ces hommes d'Etat qui surgissent aux jours de décadence, comme si tout conspirait alors à la déterminer.

Effrayé par les désastres financiers qui avaient bouleversé les fortunes particulières en même temps que la fortune publique, le nouveau ministre n'y vit qu'un remède : l'économie. Il crut tout sauver en appliquant l'économie à toutes les branches de l'administration, et en forçant la France à se replier sur elle-même. C'était l'excès de la prudence après l'excès de l'audace. Une comparaison fera mieux ressortir cette faute politique. Le navire de l'État avait été désemparé par une tempête : on ne lui fournissait pas d'agrès ni de voiles, faute de moyens.

La conséquence d'un tel système fut la stagnation du commerce, l'affaiblissement de la marine, et, dans un avenir prochain , la perte des colonies.

Il ne manquait que le ridicule pour terme à cette administration sénile : la guerre de la succession d'Autriche, aussi injuste dans ses causes que désastreuse dans ses résultats, lui en fournit l'occasion. Le ministre, vaincu, se rendit la risée de l'Europe par ses dépêches écrites du ton d'un vieillard presque en enfance.

La France était cependant destinée à subir de plus grandes humiliations : ce fut le jour où l'on vit installer à Versailles et siéger au conseil des ministres une courtisane ! Et pour donner ce je ne sais quoi d'achevé à cet abaissement, la marquise de Pompadour se trouva à l'apogée de sa puissance au moment où l'Angleterre s'apprêtait à disputer à la France l'empire de l'Inde et de l'Amériqiie, c'est-à-dire la première place parmi les nations civilisées.

L'Angleterre avait eu sa part dans les hontes de ce temps; mais elle allait se relever sous la main d'un grand homme. L'Angleterre avait, au reste, un immense avantage sur la France : c'est qu'elle n'était pas, comme celle-ci, une monarchie absolue, mais plutôt une république aristocratique, où l'opinion du peuple était souveraine. Cette opinion avait fini par l'emporter sur les répugnances personnelles du roi Georges II, qui avait dû accepter pour ministre le grand tribun dont la mâle éloquence avait soulevé le patriotisme anglais et dominé le parlement. Avec \^ illiam Pitt au pouvoir, l'Angleterre pouvait prétendre à tout ce qu'elle a réalisé depuis. Il fut l'architecte de sa grandeur. En moins de dix ans, il lui donna l'empire des mers et la prépondérance dans l'Inde et dans l'Amérique.

Pilt avait pris la direction des affaires l'année même où avait été déclarée cette guerre de Sept ans qui devait changer la face de l'Amérique, et dont, par un singulier pronostic, le premier coup de canon fut tiré sur ses côtes.

Dans une guerre où la marine était appelée à jouer un si grand rôle, il était facile de prévoir quel

serait le résultat définitif en considérant la force respective des denv Hottes. Celle d'Angleterre se composait (le cent vaisseaux de ligne et de soixante-quatorze frégates, tandis que celle de France ne comptait que soixante vaisseaux de ligne et trente et une frégates.

Cette énorme disproportion n'était cependant pas comparable à celle qui existait entre les colonies anglaises et la colonie française d'Amérique, cause première de la guerre. La Nouvelle-France, dont le territoire s'étendait du golfe Saint-Laurent au golfe du Mexique, des Alléghanys aux montagnes Rocheuses, ne comptait guère que quatre-vingt mille colons, tandis que les colonies anglaises, resserrées entre l'Atlantique et les montagnes qui lui servent de contreforts, avaient une population d'un million deux cent mille âmes. Les ressources des deux colonies étaient dans les mêmes proportions.

La raison principale de cette inégalité ne provenait pas, comme on l'a trop souvent répété, d'une politique plus prévoyante de la part de la Grande-Bretagne. A l'origine, celle-ci n'avait pas plus compris que la France l'importance de ces colonies transatlantiques. Cromwell, dont on ne contestera pas le génie, en a\ail si jieu l'idée, qu'il proposa aux colons de la Nouvelle-Angleterre d'abandonner leur pays pour venir se fixer en Irlande, où il leur olTrait les terres enlevées aux catholiques.

La grande cause de cette disproportion est dans le fait bien connu que la race française n'émigre pas. Habitant le plus beau et le plus riche pays du monde, elle s'y est si profondément enracinée, que

INTRODUCTIOS H

son génie est devenu réfraclaiie à l'idée d'expaliialion.

On sait comment s'est faite la colonisation de la Nouvelle-France ; il n'a fallu rien moins que l'impulsion de l'Église et de l'État, à une époque où ces deux puissances étaient souveraines, pour déterminer un courant d'émigration. Et quel a été le résultat après un siècle d'efforts? En 1700, le nombre des immigrants venus de France n'avait pas atteint le chiffre de six mille, tandis que dans les colonies anglaises, à la même date, il dépassait celui de cent mille.

On a souvent roproclié au gouvernement français de n'avoir pas, comme celui d'Angleterre, laissé ses colonies profiter des dissensions politiques et religieuses qui poussaient hors de son sein xme partie de sa ])opulation. Mais on ne réflé('liit [)as que les circonstances étaient loin d'être les mêmes dans les deux l^ays. L'Angleterre, devenue toute protestante, ne s'élait pas trouvée, comme la b'rance, en face d'un dualisme religieux (pii avait mis son existence en danger. Les proteslanis IVaiKjais, observe judicieusement M. Ctu'v/.ol, voulaient ciéei- un Etat dans l'Etat, et ne craignaient pas, aiin d'y réussir-, de recourir à la Iraliison.

Pour ne parler que de la Nouvelle-]^' rance , n'at-elle pas été attacpiée à trois reprises par des huguenots Iranrais |)ass('s à l'eiuiemi cl chargés du comniandcincnl des trou|)cs anglaises':' (î'est à la suite

^ I/f.\|)r'(lili()ii (le 'riininas Ki-rk contre (Oui'lx'c , ci'llc de ('.limdc (If la Tour ciiiiln' le l'orL Saiiil -Louis, crllc de ('.liail.> lie la 'l'our i-onlrc \r l'oil ilc la ri\ ièi'i' Sain! - .Icau.

de ces événements que le gouvernement français interdit aux huguenots l'entrée du Canada. Mais là où ce gouvernement commit une grave erreur, ce fut quand il refusa d'écouter la demande aussi juste que pacifique qu'ils firent d'aller se fixer dans les solitudes inhabitées de la Louisiane, n'exigeant d'autre privilège que celui d'y pratiquer librement leur religion à l'ombre du drapeau français. Pontchartrain, à qui avait été remise la requête des huguenots (1669), fit cette incroyable réponse : « Le roi n'a pas chassé les protestants de France pour les laisser se constituer en république dans le nouveau monde. » Sans cette malheureuse politique, les protestants français, au lieu d'aller enrichir les contrées ennemies en s'y transportant avec leurs familles et leurs fortunes, auraient émigré en grand nombre dans la Louisiane, où ils auraient formé en peu de temps une florissante colonie , qui , à mesure que l'antagonisme religieux aurait disparu, se serait rattachée à la France, la patrie des ancêtres. Et, au moment de la crise suprême, quand la France et l'Angleterre se disputèrent la prépondérance en Amérique, ils auraient été probablement en état de faire une puissante diversion qui eût pu complètement changer le sort des armes.

Quoi qu'il en soit de cette politique, elle avait eu pour résultat d'implanter sur les bords du Saint- Laurent une colonie indéracinable, et qui, après avoir passé à travers un siècle de formidables crises, allait présenter un des phénomènes les plus extraordinaires de vitalité et d'expansion dont l'histoire fasse mention.

En 1766, les Canadiens n'étaient qu'une poignée d'hommes, comparés à leurs redoutables voisins; mais ils avaient sur eux un immense avantage, celui de l'unité. Formant une population homogène de race et de religion, ils étaient liés ensemble par une double hiérarchie civile et religieuse, aussi puissante l'une que l'autre, et se prêtant un mutuel concours. Ils présentaient ainsi une masse compacte d'autant plus difficile à entamer, qu'elle était protégée par un immense rempart de forêts et de solitudes inhabitées.

Les treize colonies voisines offraient une physionomie toute différente. Autant la colonie française était unie, autant celles-là étaient divisées. Fondées à l'origine sans lien commun, elles avaient grandi, l'une à côté de l'autre, sans se rapprocher ni se fondre ensemble. On reconnaissait bien en elles des traits généraux de ressemblance, les grandes lignes de la législation anglaise et du protestantisme , les mêmes tendances démocratiques découlant du gouvernement représentatif apporté de la mère patrie ; mais , au delà, c'était l'image du chaos. La masse de la population était d'extraction saxonne, mais il s'y mêlait beaucoup d'éléments ayant d'autres origines. De là une variété presque infinie de caractères, de croyances, de lois, lie mœurs, de coutumes. Celte masse énorme, exubérante de vie, était encore inconsciente de sa force, ne l'ayant jamais essayée. L'esprit public n'oxislail pas. ou du moins ne s'étendait pas au delà des frontières de chaque province. La plu[)arl se jalousaient, souvent se quereHaienl pour des rivalités d'intérêt ou de secte. La cour de Londres, dont la

main était aussi douce en politique que dure en afTaircs de commerce, se gardait bien d'intervenir, afin de dominer l'une par l'autre ces provinces, dont la puissance lui donnait déjà des inquiétudes.

Mais voici venir le jour où l'Angleterre elle-même va apprendre aux colons américains à s'unir, à connaître leurs forces, à s'inspirer du même souffle patriotique. Ce jour-là ils essayeront leurs armes contre la France au Canada ; mais le lendemain ils les tourneront contre leur mère patrie, et la déclaration d'indépendance des Etats-Unis, signée par le Congrès, recevra la ratification de l'Angleterre.

Il ne sera plus question alors de la petite colonie française abandonnée sur les bords du Saint-Laurent. La France, qui l'a perdue, achève de l'oublier. L'Angleterre, qui l'étreint, s'apprête à l'absorber. Va-t-elle disparaître? Sans doute que son nom va être effacé de ces rivages. La France avait désespéré du Canada longtemps avant d'avoir signé le traité de Paris ; mais les Canadiens ne désespérèrent pas d'eux-mêmes. C'est alors que s'ouvre la plus belle page de leur histoire : cette lutte héroïque dont la guerre de Sept ans n'avait été que le prélude. Ils ont été décimés par les combats et la famine. Vaudreuil les a comptés avant de partir pour la France : ils ne sont plus que quatre- vingt mille, ruinés, dépouillés, désarmés*. Un grand nombre d'entre eux, dont les villages ont été brûlés par l'ennemi, n'ont d'autre abri que des huttes grossières qu'ils se sont construites avec des troncs d'arbres. Tous ceux des leurs

' Bougainvillc, Considérations sur le Canada.

dont la ruine n'était pas achevée ont pris le chemin de la France avec les débris de l'armée française. C'est dans ces conditions que s'est engagée la lutte suprême. La bataille a duré un siècle ; elle a été acharnée, sans relâche, mais les covn-ages ont été plus grands que les dangers.

Aujourd'hui le triomphe est assuré. Ce que la France n'avait pu faire avec toute sa puissance, les quatre-vingt mille l'ont fait à eux seids. Ils ont fondé une France en Amérique. Ils ont gardé intact tout ce que la mère patrie leur avait légué : sa langue, sa religion, ses lois, ses traditions. A l'heure présente, ils sont plus nombreux et plus unis que n'étaient les colonies anglaises lorsqu'elles ont proclamé leur indépendance.

LES

PREMIÈRES ANNÉES DE MONTCÀIAIVET -»B X-ÉVlS

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