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CHAPITRE IX

LES RÉSULTATS DE l'iNSTRUCTION

îl est enjoint aux Français, de par la loi, d'apprendre à lire, à écrire et à compter. Ils l'apprennent, non parce que la loi le veut — elle serait impuissante à les y contraindre — mais parce que cela leur convient, et ils sont satisfaits de leur savoir, sans d'ailleurs en tirer vanité.

Quelques personnes voudraient que l'État fournît aussi à l'universalité des citoyens l'enseignement gratuit du latin, des langues vivantes, de la littérature et des sciences. Ces personnes ne sont point des professeurs, zélés à la propagation de leurs connaissances; ce sont des politiques, choqués de ce que les adultes de cette république n'en savent pas autant les uns que les autres.

C'est un souhait démocratique de niveler, par l'école, les esprits en les meublant, comme de niveler, par l'impôt, les bourses en les vidant. Mais c'est une grande illusion.

Lo progrès, en toutes ses branches est anti-égali-

taire. La loi de la nature et de la vie c'est la sélection, et, suivant cette loi, les distances tendent à s'accroître, et non point à diminuer, entre les hommes à mesure qu'ils progressent. L'abîme est aujourd'hui plus profond entre les nations que nous nommons « civilisées )> et celles qui le sont peu ou point, qu'il n'était il y a cinq siècles.

En France, le roi mérovingien était plus rapproché de ses serfs, ou l'évêque féodal de ses ouailles, comme mentalité, comme individualité intellectuelle et matérielle, que ne l'est, de nos jours, un professeur de Sorbonne d'un paysan.

L'écart va grandissant entre la masse et les privilégiés, non point seulement les privilégiés de l'argent, mais aussi ceux de l'intelligence, entre l'homme qui sait le plus et l'homme qui sait le moins, bien qu'ils soient tous deux électeurs au même titre. Et cela, par la seule force des choses.

L'égalitarisme est une conception si niaise, que le pays où l'on tenterait sa pratique sociale entrerait aussitôt en décomposition. Aussi se contente-t-on de l'appliquer à la vie publique, de petite importance par rapport à la vie privée. Encore est-ce seulement en façade et avec le succès que l'on sait.

La diffusion de l'instruction ne nivèle pas les intelligences, parce qu'il est plus difficile au temps présent de faire apprendre et surtout retenir quel-

que chose à ceux dont les cervelles sont rétives ou fuient, qu'il ne l'était naguère de tirer de l'ignorance ceux qui voulaient en sortir.

Il a été semé, non plus des poignées, mais des sacs, des charretées de semence et, de semence tombée dans la bonne terre, la seule où lève le grain, dans l 'S sols d'élection où il fructifie au centuple, il n'y en a pas eu beaucoup plus que par le passé.

Il est curieux de noter que, malgré l'incroyable développement des écoles de toute sorte, il n'y a pas eu au dix-neuvième siècle un plus grand nombre d'hommes de génie, ou de très haute culture, que dans les siècles précédents. La production et la consommation des imprimés ont augmenté, mais non pas la quantité des chefs-d'œuvre, ni même celle de leurs lecteurs.

Seulement il se tire, par millions, des petits journaux et des almanachs, et quelques romans, non pas les meilleurs, vont à deux cent mille exemplaires. Cela suffit aux besoins intellectuels de la population lisante. Celle-ci n'est d'ailleurs qu'une minorité; la majorité des citoyens étant forcément absorbée par le travail de la terre, des atehers ou des usines.

L'instruction primaire, et même secondaire, n'a pas sur la valeur d'une nation l'influence que l'on croit. C'est un bien, qu'il est avantageux de posséder, mais qui n'est pas, par lui-même, générateur

de force morale ni de vertu civique, comme on l'imprimait il y a trente ans, lorsque la France avait été battue par TAllemagne.

Les peuples forts sont ceux qu'anime, dans la vie publique, l'esprit d'union, de respect et de discipline, afin que la nation présente un corps solide ; les peuples forts sont ceux qui possèdent, dans la vie privée, l'esprit d'audace et d'initiative, de sorte que l'individu s'y développe et entreprend sans cesse. Les peuples qui possèdent ces qualités s'élèvent, les autres déclinent, et le plus ou moins d'instruction n'a rien à y voir.

Dans le passé, nombre de races instruites l'ont emporté sur des races ignorantes et pareil nombre de populations cultivées ont été asservies par des populations incultes, depuis Rome et B^^zance, jusqu'à la république de Pologne dont le démembrement coïncida avec sa renaissance littéraire.

Toutefois l'instruction, généralisée, perd sa valeur vénale en perdant son privilège de rareté. Cela rehausse le travail manuel — ce que nos pères nommaient l'œuvre « servile », seule défendue aux jours fériés — et c'est le meilleur et peut-être le plus clair profit social de la multiplicité des écoles.

Il faut, dans un État, cent hommes de bras pour un homme de plume. Le marché des hommes de plume est donc cent fois plus étroit que celui des

hommes de bras. Pour peu que Toffre y soit supérieure à la demande, le cours des hommes de plume fléchit et ceux qui ne sont pas aussi des hommes de tête, c'est-à-dire les dix-neuf vingtièmes d'entre eux, se trouvent moins payés que les bons hommes de bras — ouvriers et domestiques. — Comme ils ont plus de besoins et moins de salaires ils vivent de privations; ce sont des martyrs, moins la vocation; par suite, très à plaindre.

Les matières qui composent les « programmes scolaires )) changent avec le temps, mais très lentement. Leur choix est tout à fait conventionnel, ou mieux traditionnel; beaucoup remontent au moyen âge. Elles ne varièrent aucunement de 1700 à 1860.

On avait fait dix révolutions sans se demander s'il était expédient de continuer, au xiXe siècle, à étudier les mêmes choses qu'au xvii®.

On n'apprenait dans nos lycées que deux langues et elles étaient mortes; par contre, bien que « nul ne soit censé ignorer la loi », presque personne ne l'apprend. La connaissance, miême élémentaire, des codes est toujours considérée comme une étude accessoire et spéciale à quelques jeunes Français, tandis que celle du syllogisme, de la psychologie et des figures de rhétorique passe pour un complément indispensable de l'éducLition générale.

Toutes les réformes s'enfantent dans la douleur; les sciences éliminées au xvii^ siècle de renseignement universel, la théologie, le droit canon, ne disparurent pas sans se défendre. Les arguments de leurs partisans n'étaient pas moins justes, n'étaient pas moins bons, que les protestations actuelles en faveur du « latin », menacé d'exclusion à son tour.

Il y a trois cents ans, malgré l'Université surprise et indignée, les collèges de jésuites réussirent du premier coup, parce qu'ils chassèrent des programmes la théologie et qu'ils y introduisirent la danse. Je veux dire que ces religieux, les premiers, eurent l'idée de laïciser, de moderniser l'instruction; que, tout en rognant la part du grec et de la philosophie d*Aristote, ils s'avisèrent d'enseigner l'histoire, les sciences exactes, les arts d'agrément et de composer des ballets pour leurs élèves.

Aujourd'hui c'est autour du latin que se livre la bataille pédagogique; il fait une belle reraite et recule pied pied; mais, à la fin, il lui faudra se rendre.

Montaigne nous conte qu'il apprit l'histoire de Rome bien mieux que celle de France : « Je savais^ dit-il, le Tibre avant la Seine », et ce fut un dessein hardi, de la part de RicheHeu, que de fonder un collège où l'on enseignerait la langue française e7i français — et non plus en latin — « à l'exemple, dit le

cardinaJ, des nations les plus illustres de Tantiquité, qui ont fait le semblable dans leur langue naturelle.» A cette époque bien des « honnêtes gens » lisaient les auteurs grecs dans le texte et, depuis quelques années à peine, on avait cessé de plaider en latin au Parlement. Peut-être nos avocats de maintenant plaideraient- ils plus aisément en anglais.

Le latin n'a point démérité, mais de nouveaux savoirs nous sont plus urgents ; ils évincent les anciens et les remplacent, parce qu'il faut vivre avant de philosopher.

A chaque génération Thistoire s'allonge et la Httérature se multiplie; la géographie s'amplifie par la découverte de l'Afrique qui, jusqu'à nos jours, n'était qu'une grande tache dans les Atlas; de l'Asie qui, sauf un petit coin, n'était qu'une légende; de l'Amérique qui n'était qu'une mine éloignée d'or et d'argent. Les sciences physiques progressent si vite que les hommes d'âge mûr doivent se remettre en classe s'ils veulent un peu connaître ce que l'on enseigne à leurs fils.

Et l'on parle d'apprendre d'autres choses encore à la jeunesse studieuse, par exemple à manier la lime, la scie ou le marteau; et combien il serait sage de lui infuser quelques notions de médecine usuelle.

Le pauvre latin résiste encore, mais ses jours sont comptés ; le bourgeois de l'an 2000 ne saura pas dix

vers de Lucrèce. Peut-être saura-t-il alors les règles de la versification française; tandis qu'il y a trente ans celles de la prosodie latine semblaient seules indispensables.

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