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CHAPITRE VI

DE LHABITUDE

L'amour conjugal est, de tous les sentiments, celui qui est le plus à la portée des égoïstes, parce que Ton y reçoit autant que Ton donne. L'amour paternel est, au contraire, celui qui semble le plus difficile aux égoïstes, parce que l'on y donne plus qu'on n'y reçoit.

Or, l'immense majorité des hommes est égoïste; par conséquent, l'amour conjugal devrait être très répandu et l'amour paternel très rare. C'est cependant l'opposé qui se voit. Comment l'expliquer? On dit que cela est « dans la nature »; mais pourquoi l'homme, qui est égoïste par nature, est-il, par nature aussi, dévoué à ses enfants ? N'est-ce pas une contradiction surnaturelle, sans laquelle l'espèce ne pourrait se perpétuer, comme la passion de vivre, sans laquelle la terre se dépeuplerait, si chacun quittait la vie aussi facilement qu'il la maudit?

Si l'on analyse le désespoir où nous plongent

les pertes les plus cruelles, on y remarque plusieurs sentiments coexistants, qui n'ont ni la même noblesse, ni la même durée. Il s'y trouve une rupture d' « habitude )), douleur vulgaire, presque matérielle, mais très vive; et d'autant plus vive, au début, que c'est le moment où l'habitude est brusquement rompue. Cette douleur s'amortit la première; parce que le regret de l'habitude cesse jour par jour avec sa privation, à mesure que l'on s'éloigne du moment où elle a eu lieu, et que d'autres habitudes, forcément, s'établissent.

C'est en cela seulement que, suivant un dit commun, « le chagrin s'use )). Le chagrin ne s'use pas ; mais, par l'effet de l'habitude, on y fense d'une façon moins permanente et, comme un chagrin n'existe que lorsqu'on y pense, on finit par en souffrir moins vivement. Il faut que cette partie matérielle de nos blessures morales se ferme peu à peu et empêche la plaie de rester à vif; autrement l'être, affolé, refuserait de survivre à ceux qu'il aimait.

Pour la plupart des deuils ordinaires, on ne peut s'empêcher de constater la petite place tenue par chacun de nous, dans le milieu même où il se meut habituellement; à peine plus grande que celle du mouton dans son troupeau. Ses proches s'accommodent très vite de son départ; leur coeur

n'en est pas sérieusement affecté; ceux qu'il nommait ses amis apprennent sa mort comme un « faitdivers )).

Il est heureux, cependant, qu'il en soit ainsi; sans quoi l'homme, qui doit tant voir mourir autour de lui dans le peu de temps qu'il passe sur la terre, passerait sa vie dans les larmes et n'aurait même plus le courage d'attendre tranquillement son heure.

La famille repose sur l'affection et il n'y a d'affection au monde que par l'habitude. Perdre sa mère, si on ne l'avait point connue, ne causerait nul chagrin; et, de perdre un frère absent depuis vingt-cinq ans, on ne ressent qu'une douleur toute superficielle; ce n'est plus qu'un « frère éloigné». Aujourd'hui, comme autrefois, la «famille se compose de ceux qui habitent ensemble : père, mère et enfants non mariés.

Entre les parents qui ne vivent pas sous le même toit, qui ont des budgets séparés, des intérêts divers, souvent contraires, il n'y a plus de « famille » au sens vrai du mot; mais des relations dont l'aspect seul est intime, dont le fond est plus ou moins amical ou glacé, suivant les sympathies et les circonstances.

Un fossé si lagre sépare une génération de l'autre ;

leur optique est si différente; ils, ou elles, sont assis à côté les uns des autres, le soir, autour du foyer, sans parler. Le père songe : « Il me reste, au maximum, tant d'années à vivre; bientôt la retraite; je n'arriverai décidément pas au but que j'avais visé... Ce meuble n'est pas beau; mais pourquoi le changer? Il durera autant que moi et j'y suis habitué. » — Le fils songe : « Dans deux ou trois ans, je commencerai à vivre, il est inutile de me presser; je n'aurai pas de peine à faire mieux que mon père, en m'y prenant autrement... Ce meuble est bien démodé; le jour où il serait à moi, je le remplacerais. »

La mère songe, comme son mari; la fille songe, comme son frère; cependant, c'est une famille très unie et très tendre.

L'égalité actuelle du partage des biens a-t-elle eu pour résultat d'unir plus étroitement les enfants? A-t-elle supprimé les jalousies que créait le droit d'aînesse, dans les classes où cette coutume existait?

Les derniers vestiges de ce privilège des premiers-nés mâles ont si bien disparu des mœurs que, dans l'aristocratie même, presque personne n'use de la « quotité disponible « pour « avantager » l'un ou l'autre de ses descendants. Quand par hasard le fait se produit, fût-ce de la part d'un

collatéral sans postérité directe, qui favorise exclusivement un de ses frères ou de ses neveux, il en résulte des brouilles, où les gens de bonne naissance se jettent à la tête de fort vilaines accusations, des procès même, où ils se traînent un peu dans la boue.

Chacun prend naturellement de la démocratie ce qui est conforme à ses intérêts et l'esprit de hiérarchie s'est effacé dans les plus hautes sphères. C'était une habitude légale, dont les puînés subissaient le joug; le lien fraternel n'a rien perdu ni gagné à sa suppression. Pas plus que l'abandon des formules cérémonieuses, dont T autorité paternelle était naguère revêtue, n'ont altéré ni fortifié l'amour filial.

On dit que « l'habitude est une seconde nature », mais quelle est donc la -première? Notre tempérament nous incline vers certaines habitudes, de sorte que la nature crée l'habitude avant que l'habitude ait doublé la nature.

Ainsi qu'il est des chiens couchants et des chiens courants, il est une « espèce » d'hommes fidèle et une autre « espèce » volage. La première trouve même attrait à ce qu'elle a fait déjà et même raison de le faire encor. que la seconde éprouve de satisfaction dans la nouveauté, uniquement parce qu'elle est nouvelle.

Ces deux tendances opposées expliquent la coexistence de deux sentiments, hostiles Tun à l'autre, et tous deux revêtus de force — le respect de la routine et le goût de l'innovation — qui nous dominent tour à tour.

Malgré le respect de la routine, la mode change sans cesse au long des âges, non pas seulement dans le costume, mais dans le gouvernement et dans le style, dans le parler et dans la cuisine, dans Tameublement et dans les dévotions, dans les divertissements et dans les études, dans les relations des sexes et dans les rapports de famille, dans les arts et dans la façon de vivre, dans tout ce qui nous intéresse, dans tout ce que nous disons, pensons, aimons, louons ou méprisons.

Et, malgré le goût de l'innovation, il est, au moral et au physique, des modes d'une telle longévité qu'elles semblent inhérentes à la nature humaine, bien qu'en réalité elles ne soient que des habitudes invétérées de l'esprit ou du corps. Pendant combien de siècles l'esclavage n'a-t-il pas paru aussi « naturel », que l'est aujourd'hui la supériorité de la main droite sur la main gauche, qui, elle non plus, n'est pas « naturelle », mais « habituelle »?

Les deux jambes, les deux yeux, sont égaux en force et dignité. Pourquoi les deux mains ne le seraient-elles pas? L'avantage de la droite n'est

qu'une convention dont on peut discerner l'origine. Le côté gauche du corps, où est placé le cœur, devrait être logiquement le plus noble; mais, peutêtre pour le mieux protéger en présentant à l'ennemi le flanc opposé, les hommes primitifs s'accoutumèrent à combattre de préférence avec la main droite.

Choisie d'abord pour ce rôle belliqueux, cette main-ci continua de l'être pour les besognes pacifiques ou décoratives, pour tenir l'outil, la plume ou le sceptre. Mieux exercée, elle devint plus habile, plus vigoureuse; partant, plus estimée; la gauche, sans éducation et souvent inactive, dès lors moins capable, devint indigne du premier rang, uniquement parce qu'on l'avait reléguée au second.

Les mœurs et le langage consacrèrent cette distinction; la droite fut la place honorable : sede a dextris mets. — « Dextérité », « gaucherie », désignèrent une qualité ou un défaut. Si, d'aventure, quelques sujets, privés de leur droite, ne témoignaient chaque jour, par leur exemple, des aptitudes de la main gauche à égaler sa rivale, l'effacement séculaire de l'une pourrait nous faire croire à une suprématie constitutionnelle de l'autre.

Pourtant un gaucher, parvenu à l'âge mûr, aurait plus de peine à se servir de sa droite qu'un boiteux, guéri à soixante ans, ne serait gêné de marcher sans béquilles.

Nos goûts aussi viennent presque tous de Thabitude, qui nous donne jouissance ou déplaisir en diverses sonorités, saveurs ou parfums. Autrement, on ne s'expliquerait pas comment ce qui séduit certains peuples est, chez d'autres, en horreur.

Et l'accoutumance encore associe certaines sensations à certaines idées; elle établit une relation entre les unes et les autres ; de sorte que les mêmes sons, senteurs ou arômes sont, suivant leur place, agréables ou odieux : la charge, battue par fe tambour sur le champ de bataille, entraîne et grise le soldat ; le même rythme, répété devant une baraque foraine, exaspère les passants. Le chant du rossignol charme le soir dans les bois; on le jugerait insupportable sur le théâtre, dans la bouche d'un ténor. L'ouïe serait chatouillée de même, seulement l'imagination serait choquée.

Au temps où Ton se plaisait à mettre du tabac dans son nez, l'on estimait crapuleux d'en aspirer la fumée dans sa bouche; et ceux qui maintenant remplissent leur gorge de tabac en combustion regardent avec mépris ceux qui le mâchent avec les dents. Est-ce la nature ou l'habitude qui nous a dotés de ces plaisirs?

La senteur qui excite le désir ou Tappétit en telle place, en d'autres, semblerait repoussante. Un baiser de femme qui aurait la saveur du

poisson, un poisson qui embaumerait la rose, une rose qui exhalerait un parfum d'oignon, seraient sincèrement en horreur à qui aime Toignon, la rose, le poisson et les lèvres féminines ; mais dont le sens ne jouit de ces choses qu'à la condition de conserver à chacune son terrain traditionnel.

Par l'habitude, on s'accoutume aux choses les plus étranges et à la privation des plus nécessaires, dans le gouvernement des États comme dans la vie privée; et cela est un mal. Mais ceci est un bien : que ces choses, passant alors pour naturelles, plaisent universellement. C'est ainsi que subsistent très longtemps de mauvais régimes politiques.

Et sait-on même si ces régimes sont « mauvais », puisque la généralité du peuple s'en accommode? La vénalité et l'hérédité des fonctions publiques, sous l'ancien régime, furent à coup sûr une institution très bizarre; elle a pourtant conservé aux sujets de la monarchie absolue un minimum d'indépendance : des employés héréditaires ne gouvernent pas comme les agents d'un jour.

L'habitude, en atténuant la douceur des biens et la rigueur des maux, établit entre les riches et les pauvres une certaine justice compensatrice : elle corrige l'inégahté des conditions. Par elle, les heureux jouissent moins de leurs privilèges,, les

malheureux souffrent moins de leur dénuement. Elle agit de même pour chaque être, à ses divers âges : si le vieillard n'était pas attaché à Texistence par l'habitude, le soir de sa vie, sans projets ni avenir possible, s'écoulerait dans l'ennui profond que l'on éprouve à écouter, par force, une conversation sur un sujet qui ne vous intéresse pas.

Pour omnipotente qu'elle soit, l'habitude ne supprime pas la volonté; mais la paie de ses efforts en la soulageant. C'est une première récompense de l'homme laborieux ou honnête, que de prendre l'habitude du travail ou de la vertu; par quoi la pratique lui en devient plus aisée. Comme c'est une première punition du vice, pour qui s'y abandonne, que de s'y accoutumer tellement qu'il n'en peut sortir.

Cela est aussi vrai des sociétés que des individus. Qui voit tuer autour de lui tue plus volontiers. Dans les temps troublés, dans les milieux déréglés, on commet plus facilement toutes sortes de méchancetés et d'infamies; parce qu'à être journellement commises elles perdent beaucoup, par l'accoutumance, de leur caractère odieux.

L'homme d'aujourd'hui n'est peut-être pas beaucoup meilleur, dans le fond, qu'à certaines époques affreuses de l'histoire; mais le manque

d'habitude lui fait repousser comme exorbitants les crimes que conçoit sa pensée.

Dans le domaine intellectuel, autant que dans le moral, l'habitude cristallise la tâche antérieure. (( Apprendre » est le fait de la volonté, « savoir » est le fait de l'habitude. Elle seule crée l'action instinctive, seule parfaite, plus rapide, plus adroite, moins pénible que l'action volontaire.

Cest même pour cela que nos capacités sont si limitées; car, si nous ne faisons bien que ce que nous faisons par habitude, usage régulier et répétition journalière, chacun sent que l'on ne peut acquérir cette « habitude » que dans un très petit domaine.

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