L'AVENIR DU CANADA
Bien que de grands changements soient en perspective dans le Dominion, ce serait une erreur de croire qu'une transformation radicale deson régime politique s’effectuerait facilement.
Il serait, en effet, d'autant plus téméraire d’escompter de son vivant la succession de John Bull, que celui-ci, très bien portant, ne témoigne aucune envie de se laisser dépecer tout vif.
Selon toute vraisemblance, les Anglais s'opposeraient actuellement par la force à toute tentative séparatiste.
Je sais bien que certains hommes d'Etat anglais, tels que lord Dufferin, l’ancien gouverneur du Canada qui fut l’un des organisateurs de la Confédération, aiment à répéter que, le jour où les citoyens du Dominion voudraient se séparer de la Métropole, ils n'auraient qu'à présenter une respectueuse requête à Sa Gracieuse Majesté. Celle-ci, d'accord avec son Parlement, s'empresserait certainement de leur dire: Farewel, God bless you.
Je n’ignore pas que ces paroles s’explique-
raient jusqu'à un certain point par la raison que, si le Canada ne coûte rien à l'Angleterre, il ne lui rapporte rien non plus où à peu près.
Néanmoins, bien naïf serait celui qui prendrait au sérieux ces hypocrites fadaises.
En ellet, l'Angleterre tient à ses possessions américaines pour deux raisons principales.
En premier lieu, parce que son orgueil lui interdit de rien faire qui puisse favoriser les intrigues annexionnistes ou l'attitude inconstitutionnelle d'un certain nombre de Canadiens; ensuite parce qu'elle a un intérêt matériel considérable à maintenir sa suprématie sur le Dominion.
On vient en effet d'établir une immense ligne de chemin de fer qui traverse le continent canadien dans toute sa largeur, de l'Atlantique au Pacifique.
Ce chemin de fer est établi parallèlement ce & voie ferréesaméricaines qui relie,également, à quelques centaines de lieues plus bas, les deux Océans; mais la ligne canadienne semble devoir bientôt arracher la suprématie commerciale à sa rivale des Etats-Unis et lui fait déjà une concurrence redoutable.
Il n'existe pas, en effet, de route plus courte
ni plus directe pour se rendre d'Europe dans l'Extrème-Orient.
Le nouveau cher min, de £er, désigné sous la dénomination de Gal “thèsé" est par conséquent appelé à un avenir colossal.
Or, personne n'ignore que les Anglais aiment à s'assurer des voies de communication qui leur sont utiles. L'Espagne et l'Egypte, pour ne citer que deux pays, en savent quelque chose.
A qui fera-t-on croire que les Anglais iront, de gaieté de cœur, abandonner les avantages exceptionnels dont ils sont présentement nantis en Amérique ?
Néanmoins, le Canada peut, un jour ou l'autre, échapper à l'Angleterre soit simplement par suite de l'œuvre du temps, soit par le fait de circonstances particulières.
Supposons, par exemple, une guerre européenne dans laquelle le Royaume-Uni se trouverait engagé. ”
Selon toute vraisemblance, les ennemis de l'Angleterre en profiteraient pour tenter de rompre le lien qui relie Québec à Londres, et ils réussiraient probablement.
Mais, si le plus saint des devoirs est pour les
Canadiens d'arriver à fonder leur indépendance, leur premier soin doit être de résister à la poussée de leurs puissants voisins d’Amérique.
L’annexion serait, en effet, certainement plus dangereuse pour leur nationalité que la domination anglaise. Il suffit d'examiner la question pour être convaincu de cette vérité.
Les arguments des annexionnistes pour combattre non opinion sont les suivants :
L'incomparable vitalité de notre race, Aisentils, s'est triomphalement révélée par sa résistance séculaire aux tentatives d'absorption faites par les Anglais. Elle n’a rien à craindre des Américains et s'affirme encore par le spectacle que donnent nos frères établis à l'étranger.
Voyez quels développements ont pris nos colonies aux Etats-Unis! Près d'un million de Français sont établis de l’autre côté du Niagara. Ne conservent-ils pas avec amour leur nationalité, leur langue, leurs usages, leur religion? Pourquoi la province de Québec aurait-elle plus à craindre des Yankees que les colonies disséminées sur son territoire? Devenons donc Américains; nous nous développerons tranquillement sans avoir à redouter pour notre
os
autonomie les dangers dont les Anglais nous menacent, et nous participerons à l'incroyable prospérité de nos voisins.
Voici ce que l'on doit répondre aux partisans de l'annexion :
On ne peut espérer que les Canadiens-franais, si leur pays était incorporé aux Etats- Unis, détendraient leur nationalité contre les Yankees avec l'énergie farouche que leurs pères opposèrent jadis aux Anglais.
En effet, en cas d’annexion, la situation des Canadiens à l'égard du peuple américain n'offrirait aucune analogie avec celle où se trouvaient, en 1763, leurs ancêtres par rapport aux Anglais.
Si les Français ont résisté victorieusement au contact de ces derniers, c’est qu'ils se trouvaient en présence de conquérants Ce sont les violences et les persécutions des vainqueurs qui ont eu pour résultat de grouper les vaincus en un corps de nation.
Les effets contraires se manifesteraient en cas d’annexion aux Etats-Unis.
Les Yankees envahiraient par milliers la province de Québec, non pas en conquérants, mais en amis, en compatriotes, et s’empare-
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raient prompterment des situations industrielles et politiques les plus importantes. Une révolution profonde s'effectuerait dans le pays, car elle serait favorisée par la complicité de l'élément indigène, qui, nétant animé d'aucun esprit d’'hostilité à l'égard des envahisseurs, ne leur opposerait pas de résistance sérieuse.
On ne peut réfuter cette argumentation en appelant que les colonies canadiennes disséminées aux Etats-Unis ont encore conservé, pour la plupart, une autonomie relative.
Il faut bien le dire, si les Francais établis au delà du Niagara font des efforts admirables et souvent couronnés de succès pour maintenir leur cohésion nationale, ces efforts sont, dans bien des cas, insuffisants ou mème impuissants.
Ainsi, les mesures de préservation qui réussissent jusqu'à un certain point dans les campagnes et les petites villes, échouent dans les grands centres. Quand les colonies canadiennes pénétrent dans les agglomérations importantes, elles s'émiettent et finissent par disparaitre. Les représentants de notre race établis dans les grandes villes de l'Union américaine, ne conservent généralement pas longtemps l'usage de leur langue et leurs caractères distinctifs.
Le 0e
L'Alliance française, qui enregistre la marche ascendante ou décroissante de notre langage et de nos idées à l'étranger, constatait dernièrement encore cette attristante réalité.
Le flot de l'émigration canadienne aux Etats- Unis peut être comparé à un torrent impétueux, qui, par suite de la rapidité et de la force de ses eaux, s'étend sur un parcours considérable, fait naître ça et là des ilots qu'il fertilise, mais finit par disparaitre dans l'immensité des mers.
Les enfants des immigrés sont naturellement encore bien plus accessibles que leurs ascendants à l'assimilation américaine et opposent une résistance, chaque jour plus molle, à l'adoption de la langue et des usages anglo- SaXONS.
Les Francais, nés sur le territoire des Etats- Unis, promptement imbus des idées des Américains, imprégnés de leurs mœurs, familiarisés avec leur langage, forment un contraste frappant, mème au physique, avec leurs congénères du Dominion.
Les citoyens de la grande République favorisent d’ailleurs de tous leurs ellorts -cette assimilation, et, en agissant ainsi, ils restent fidèles
à la tactique qu'ils ont toujours suivie à l'égard des populations qui tendent à former un Etat dans l'Etat.
Est-il nécessaire de rappeler ce qu'ils ont fait de la Louisiane, où l'élément francais, submergé par la marée anglo-saxonne, a perdu toute originalité, toute influence en tant que race distincte, et a subi le suprême affront de voir substituer l'anglais au francais dans la rédaction des actes officiels ?
Le lecteur sait également à quel degré de dénationalisation sont parvenues les races d'origine espagnole englobées dans la grande République.
La langue du Cid, tombée dans un discrédit complet, a été, bientôt après l'annexion, remplacée au Nouveau Mexique par celle originairement parlée sur les bords de la Tamise.
Il est évident que la constante préoccupation des yankees est de faconner le plus rapidement possible à la langue anglaise et aux usages d'origine britannique, les populations cosmopolites qui viennent tenter la fortune sur leur sol, et de détruire autant que possible les groupements nationaux.
Ils exercent même, à l'égard des nouveaux
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arrivés encore réfractaires à leurs idées, une surveillance jalouse tant que ces derniers conservent des vestiges de leur origine première.
Dernièrement, les Américains discutaient la question de savoir si, pendant un certain nombre d'années, ils n'interdiraient pas chez eux l'immigration européenne.
Ils voulaient donner aux races, encore imbues de traditions nationales, le temps de se fondre dans l'ensemble du peuple yankee, de se convertir à l'esprit anglo-saxon et d'adopter le langage du plus grand nombre.
La question est encore pendante.
Il s’est mème formé, à Baltimore, un nouveau parti politique, dont le but avéré est de provoquer des mesures de rigueur contre les disidues suspects de tendances particularistes. Il voudrait ne laisser pénétrer de nouveaux étrangers en Amérique qu'au fur et à mesure que les recrues déjà installées dans le pays auront formé, avec l'élément vankee, un amalgame suffisamment homogène.
La presse Européenne a signalé ces agissements.
Eu égard à l'esprit d’intolérance qui anime les Américains sous certains rapports, on
ne peut croire qu'ils respecteraient la nationalité des peuples qui viendraient désormais s’incorporer à EUX.
On comprend done combien les yankees sont hostiles aux velléités nationales des Canadiens.
Phénomène caractéristique : non seulem 1 les Américains protestants sont imbus d'idées d'exclusivisme, mais encore ceux qui appartiennent au culte catholique, par conséquent à la religion des Canadiens, professent les mêmes théories.
Ainsi, les journaux irlandais aux Etats-Unis partent continuellement en guerre contre la langue et les usages français, auxquels les immigrés Canadiens paraissent encore attachés,
Ces journaux, entre autres, la Catholic Review, de New-York, le Freeman, journal de la mème ville, le Catholic Mirror, le Boston Pilot, ete. font chorus avec les feuilles protestantes qui exigentimpérieusemeutlenivellement de toutes les aspérilés nationales sur le sol des Etats-Unis.
D'ailleurs, les tendances unitaires des Yankees à l'égard des Canadiens immicrés se sont déjà affirmées non seulement par des paroles mais encore par des actes.
Ainsi, dans certains Etats, des lois scolaires spécialement dirigées contre les Français, nombreux dans ces contrées, ont porté une atteinte sérieuse aux droits essentiels de nos compatriotes sur l'éducation de leurs enfants.
En résumé, l'annexion du Canada aux Etats- Unis porterait probablement un coup terrible à la nationalité française en Amérique, et serait d'autant plus inopportune qu'elle ne s'impose pas comme nécessaire aux intérêts matériels du Dominion.
Les Canadiens pourraient parfaitement participer au développement de la richesse publique aux Etats-Unis en établissant avec l'Union américaine les rapports commerciaux les plus étendus, sans cependant s'unir politiquement à elle.
Le plan de bataille des chefs du parti français doit donc être de travailler sans relâche à la propagation des idées d’'émancipation, tout en combattant les tendances annexionnistes.
Cette tâche, assurément délicate, n’est pas au-dessus de leurs forces. Avec de l'énergie et beaucoup de prudence, ils pourront éviter de conduire l’esquif national sur des récifs meurtriers,
Nous devons souhaiter d'autant plus ardemment le triomphe des partisans de l'Indéperdance du Canada, que la création en Amérique d'une nation sœur de la nôtre, amèénerait certainement entre les Français de l'Ancien et du Nouveau Monde, une entente fructueuse basée sur la communauté d’origine, la réciprocité des sentiments et la similitude des intérêts.
RS