Acte III, scène iv
celte phrase, où l'âme dure et farouche de Don Juan apparaît dans un éclair me gâte toute cette valeur héroïque. Je n'y vois plus, selon l'expression des anciens, la force armée pour la justice; j'y vois la force triomphante dans la violence, une arme pour attaquer plutôt que pour défendre, un bouclier contre l'équité, une farouche habitude enfin de se faire droit à soi-même en dépit des lois.
Cherchons maintenant dans l'histoire du xvn* siècle de» personnages où Molière a pu voir de ses regards profonds les vices et les qualités, qu'il a mêlés ensemble dans le type de Don Juan. Nous ne serons pas en peine d'en trouver. Ce n'est pas que Molière ait rencontré son héros tout vivant. D'abord, il n'en avait pas besoin, puisqu'il suivait le dessin d'une légende, mais on sentira aisément dans les portraits qui vont venir la justesse des touches, et l'application se fera d'elle-même.
S'il fallait s'en tenir à l'impression des Mémoires d'Hamilton^ le chevalier de Grammont serait pour nous un Don Juan demeuré aimable jusqu'à la fin de ses jours. La grâce de ce style si délicat, si vif et si piquant, nous ferait illusion sur le fond du personnage. Nous croirions voir rassemblées en cet homme toutes les séductions d'un courtisan accompli. Léger, insouciant, brave, inconstant, il obtiendrait sans peine un pardon qui ne se refuse guère en France aux. infidélités amoureuses. Mais l'historien du chevalier a aujourd'hui dans les confidences de Saint-Simon un redresseur impitoyable. Celuici nous le peint non plus dans les premiers essais d'une jeunesse passionnée pour le plaisir; il n'y met plus cette magie de style qui nuance lestons et voile le fond sous un coloris trompeur; c'est un tout autre accent qui domine; c'est celui d'une brusque franchise. C'est un autre temps aussi qu'il nous montre. « C'était, dit-il, un homme de beaucoup d'esprit, mais de ces esprits de plaisanterie, de réparties, de finesse et de justesse, à trouver le mauvais, le ridicule, le faible de chacun, à le
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peindre en deux coups do langue irri^parablcs el iaeira^ables, d'une hardiesse à le faire en public, en présence et plulùt devant le roi qu'ailleurs, sans que mérite, grandeur, laveur et place en pussent garanlir hommes ni lemmes quelconques. A ce métier, il amusait et il instruisait le roi de mille choses cruelles, avec lequel il s'élait acquis la liberté de tout dire jusque de ses ministres. C'était un chien enragé à qui rien n'échappait. Sa poltronnerie connue le mettait au-dessus de toutes suites de ses morsures, avec cela escroc avec impudence, et fripon au jeu à visage découvert, il joua gros toute sa vie... d'ailleurs prenant à toutes mains et toujours gueux, sans que les bienfaits du roi, dont il tira beaucoup d'argent, aient pu le mettre tant soit peu à son aise... Nulle bassesse ne lui coûtait auprès des gens qu'il avait le plus déchirés lorsqu'il avait besoin d'eux, prêt à recommencer dès qu'il aurait eu ce qu'il voulait. M parole, ni honneur, en quoi que ce fût, jusque-là qu'il faisait mille contes plaisants de lui-môme et qu'il tirait gloire de sa turpitude, si bien qu'il l'a laissée à la postérité par des Mémoires de sa vie qui sont entre les mains de tout le monde, et que ses plus grands ennemis n'auraient osé publier...
a Étant fort mal à quatre-vingt-cinq ans, un an devant sa mort, sa femme lui parlait de Dieu. L'oubli entier dans lequel il en avait été toute sa vie le jeta dans une étrange surprise des mystères. A la fin, se tournant vers elle ; « iMais, comtesse, me dis-tu bien vrai? »Puis, lui entendant réciter le Pater : «Comtesse, lui dit-il, cette prière-là est belle, qui est-ce qui a fait cela? » Il n'avait pas la moindre teinture d'aucune relij^ion. De ses dits et de ses faits, on en ferait des volumes, mais qui seraient déplorables si on en retranchait l'effronterie, les saillies, et souvent la noirceur. Avec tous ces vices sans mélange d'aucun vestige de vertu, il avait débeilé la cour et la tenait en respect et en crainte. Aussi se sentit-elle délivrée
d'un fléau que le roi favorisa et distingua toute saviez » Lequel vaut mieux de Grammont ou de Don Juan?
Tout le monde connaît ce personnage extraordinaire, unique en tout genre, dont La Bruyère a dit qu'il n'était pas permis de rêver comme il a vécu, le duc de Lauzun enfin. « Petit homme blondasse, bien fait dans sa vaille, de physionomie haute, plein d'esprit, qui imposait, plein d'ambition, de caprices, de fantaisies, jaloux de tout, voulant toujours passer le but, jamais content de rien, sans lettres, sans aucun ornement ni agrément dans l'esprit, naturellement chagrin, solitaire, sauvage; fort noble dans ses façons, méchant et malin par nature, encore plus par jalousie et par ambition, toutefois bon ami, quand il l'était, ce qui était rare, et bon parent, volontiers ennemi même des indiftérents et cruel aux défauts et à trouver et donner des ridicules, extrêmement brave et aussi dangereusement hardi. Courtisan également insolent, moqueur et bas jusqu'au valetage et plein de recherches d'industrie, d'intrigues, et bassesse pour arriver à ses fins, avec cela dangereux aux ministres, à la cour redouté de tous et plein de traits cruels et pleins de sel qui n'épargnaient personne' ». Saint-Simon raconte de lui des traits d'audace dont le récit, dit-il, l'élouffe tt l'épouvante à la fois. Telle est son insolence à l'égard de madame de Montespan qu'il ose appeler, en lui présentant la main avec un air plein de douceur et de respect, « une menteuse, une friponne, une coquine », pis que cela encore. On sait comment, caché sous un lit, il avait écouté une conversation du roi et de cette dame. Qu'on se figure le trouble de la favorite. Ce fut un tremblement de ses jambes et de tout son corps; elle n'y put résister, et, devant la cour tout entière, assemblée pour la répétition d'un ballet, elle
1. Mémoires du duc de Saint-Simon, t. III, p. 373 et suiv. i2. Mémoires du duc de Saint-Simon, t. XIII, p. 66.
s'évanouit. On eut de la poino à la faire revenir. Le roi Inimème ne fut pas moins irrité des injures (|ue sa maîtresse avait essuyées, et fort en peine de savoir comment Puyguilliem avait pu être si exactement et si subitement instruit.
Ce que personne n'eût jamais osé, Lauzun l'entreprend, avec une hardiesse qui tient du prodige. Le roi lui avait promis l'artillerie, Louvois se met en travers et arrête les bonnes intentions du Maître; Lauzun, furieux, épie un tête-à-tête avec le roi, il le somme de tenir sa parole. « Le roi lui répondit qu'il n'en était plus tenu, puisqu'il ne la lui avait donnée que sous le secret, etqu il y avait manqué. Là-Jessus, Puyguilheras'éloig:ne de quelques pas, touriie le dos au roi, tire son épce, en casse la lame avec son pied, et s'écrie en fureur qu'il ne servira de sa vie un prince qui lui manque si vilainement de parole. Le roi, transporté décolère, (it peut-être dans ce moment la plus belle action de sa vie. II se tourne à l'instant, ouvre la fenêtre, jette sa canne dehors, dit qu'il serait fâché d'avoir frappé un homme de qualité, et sort *. » Pour le punir, ce n'était pas trop de la Bastille. Un autre, moins heureux et moins coupable, y eût fini ses jours. Mais Lauzun avait une étoile qui le sauvait. Il ne tarda pas à voir un incroyable et prompt retour du roi pour lui. Le prince lui lit offrir la charge de capitaine des gardes du corps; le rusé prisonnier n'accepta pas d'abord. Il fallut que Guitry al'ât prêcher son ami dans la Bastille pour qu'il eût la bonté de consentir à l'offre du roi.
Il y avait dans son cœur autant de cruauté que de hasardeuse insolence dans son esprit. Jaloux et mécontent de la duchesse de Monaco , voici l'indigne traitement qu'il lui fit subir. On a peine à croire à tant de férocité : « Une après-midi qu'il était allé à Saint-Clou i, il trouva Madame et sa cour assises à terre sur le parquet, pour se rafraîchir, et madame de Monaco, à