Traité de Matériaux manuscrits^ t. I", p
des compagQies, et tous les hivers ils défrayaient leurs équipages chez eux; enfin, au printemps» ils leur faisaient une bourse pour leur campagne. Us ont toujours continué tant que ces gentilshommes ont eu besoin et ont voulu recevoir ce secours. » L'auteur ajoute : « Aussi ces moines, tout riches qu'ils sont, en ont recueilli la vénération de tout leur pays : ils la méritent sans doute, et d'être proposés en exemple ^ 9
Ce bel emploi de la richesse n'était donc pas, môme au xvn® siècle, d'un usage journalier dans l'Éo^lise, autrement les moines de l'abbaye d'Orcamp en eussent tiré moins de vénération dans tout leur pays. Le plus souvent, ce qu'en un langage d*une dévotion pateline on appelait le a patrimoine des pauvres » recevait une destination moins chrétienne. On sait le mot vif et dur de Le Tellier, archevêque de Reims. Il passait par Autun avec toute la Cour, et venait d'être reçu dans le palais épiscopal. L'évêque était le célèbre Roquette, sur qui, dit-on, Molière prit son Tartufe. Chacun admirait, et l'archevêque de Reims avec tous les autres, un magnifique buffet. Roquette, « tout sucre et tout miel », dit au prélat : « Vous voyez là le bien des pauvres. » « Il me semble, reprit brutalement l'archevêque, que vous auriez pu leur en épargner la façon. » La bourrade élait bien méritée •.
Quoique les biens de l'Église n'allassent pas en rosée bienfaisante se répandre toujours sur les indigents, ils n'en étaient pas moins d'un grand secours à la société générale. En 1789, lorsque l'Assemblée constituante, par un décret du 2 novembre, déclara les biens du clergé propriété nationale, ils furent estimés un milliard. et cent millions. Il y avait alors, outre le clergé séculier, 1.081 abbayes dont 800 d'hommes et 281 de femme?, 619 chapitres qui en vivaient. Au xvi® siècle, il y avait
le Mémoires du duc de Saint-Simon^ t. XF, p. 151. 2. Mémoires du duc de 5amf-5iwon, t. III, p. 381.
LES GENS d'Église 91
en Europe, suivant Monteil, 300,000 Bénédictins, 300.000 Cordeliers, 200.000 Carmes; ce n'était là qu'une faible partie de l'Église militante. Vers Tan 1700, dit Voltaire, on comptait en France plus de 250.000 ecclésiastiques, tant séculiers que réguliers. En vivant des terres du clergé ils avaient l'air de débarrasser la communauté civile, qu'ils appauvrissaient en effet. Au temps de Louis XIV, Colbert s*eifraya du nombre prodigieux de ces gens oisifs, qu'il regardait comme inutiles. Jl pensa au moyen d'en diminuer la multitude; il imagina des règlements, il les lit approuver du roi, mais celui-ci s'arrêta devant les protestations et les menaces du nonce.
Les choses continuèrent donc à suivre leur train. Les familles trouvaient dans l'Église un moyen, dit Saint-Simon, de placer un nombre d'enfants utilement et honorablement; c'était à qui pourrait en profiter dans la mesure la plus large. Un père de famille embarrassé d'une trop luxuriante progéniture tournait les yeux vers l'ÉgUse. Il était si bien d'usage qu'elle vînt à son secours, que Fontenelle, dans un de ses éloges, fait observer que l'Église ne soulagea le père d'Alexis Littre d'aucun de ses douze enfants.
S il arrivait qu'un dissipateur perdît son patrimoine aux hasards du trente-et-quarante ou de la bassette, le couvent s'ouvrait pour sa fille cadette. Quelle était sa yocation? demande La Bruyère. La réponse est facile : le jeu de son père. Encore fallail-il payer quelque chose en entrant. 11 se trouvait parfois, dit ce moraliste, « des filles qui avaient de la vertu, de la santé, de la ferveur et une bonne vocation; mais elles n'étaient pas assez riches pour faire dans une riche abbaye vœu de pauvreté ». On sait cette annonce malicieuse d'un prédicateur satirique : « Dimanche, après le sermon, on fera une quête en faveur d'une jeune fille qui n'est pas assez riche pour faire vœu de pauvreté, jd
Autre avantage. Sans être d'une institution essentiellement démocratique, TÉglise faisait une grande partie de ses recrues parmi le peuple. Nombre de gens de basse extraction, et qui semblaient destinés à vivre courbés sur la terre, arrivaient à une vie plus aisée et participaient, s'ilsavaient du travail etdes aptitudes, aux honneurs ecclésiastiques. Parvenus, ils aidaient leur famille à parvenir. Les frères, les neveux, les cousins, profitaient de Télévalion de leur proche. Le Père Tellier, confesseur du roi, était fils d'un paysan de basse Normandie. Gorin de Saint-Amour était fils du cocher de Louis XIU. Il devint recteur de l'Université de Paris et ensuite de la maison et société de Sorbonne.
En Italie, ces élévations étaient plus fréquentes et plus extraordinaires. L'histoire des papes abonde en exemples de cette espèce ^ Le siècle de Louis XIV vit à côté du prélat d'Albano, devenu cardinal, et souverain pontife ensuite, un camérier et confident, Masséi, fils du trompette de la ville de Florence. Il était entré d'abord auprès de son maître en qualité de domestique. Son esprit, son bon sens, ses bonnes mœurs lui avaient frayé la route à cette grande dignité. Le noblesse ne redoutait pas ce contact de la roture. Elle savait bien, suivant le texte de rÉvangile, qu'il y a plusieurs demeures et degrés dans la maison du Père. La subordination des rangs lui était assurée. Dans la distribution des biens et des honneurs, elle comptait sur la meilleure part. Elle avait des dons auxquels ne pouvait prétendre le petit peuple. Son grand air, ses alliances lui assuraient la primauté. Aussi les plus nobles familles poussaient-elles du côté de rÉglise les cadets, toujours sacrifiés aux aînés.
Quelquefois même, c'était l'aîné qu'on jetait dans l'Église. C'est ce que nous voyons dans la famille de madame de Longue-