Mémoires du duc de Saint-Simon, t. JI, p
Sans parler des noms d'une sainteté hautement reconnue et justement vénérée, je ne veux point passer sous siiencj ces cardinauxqui, dans leur brillante fortune, se souvenaient encore quils étaient les ministres de Jésus-Christ. 11 y en avait qui, saos affecter Taustérité et la rudesse des ermites, savaient vivre dans le monde avec un air de grandeur et de parfaite bienséance. Tout respirait en euK le prélat et le grand seigneur. Ils joignaient ensemble les vertus que le monde estime le plus, et celles dont un ecclésiastique a le droit de se parer. Tel était ce cardinal d'Estrées que Saint-Simon appelle Thomme du monde le mieux, et le plus noblement fait de corps et d'âme, d esprit et de visage. Il fut évêque-duc de Laon à vingt-cinq ans, sacré à vingt-sept et brilla cinq ans après à TAssemblée du clergé en 1660. Il avait été beau dans sa jeunesse, il était vénérable en sa vieillesse. Un air prévenant, mais majestueux, une physionomie vive, un esprit qui y répondait, une érudition rare, vaste, profonde, exacte, nette, précise, beaucoup de vraie et de sage théologie, un attachement constant aux libertés d) l'Église gallicane et aux maximes du royaume, s'unissaient en lui à une heureuse facilité de s'énoncer, à une éloquence naturelle, à une grande pénétration, à un bon et juste discernement qui subsistait malgré ce trop de feu qu'il portait quelquefois en traitant )es affaires.
Élevé à la cour datis sa jeunesse, galant autrefois, il était demeuré homme de bien, réglé en tout, fort aumônier. Incapable d'ouïr parler de ses affaires domestiques, échappant comme un écolier, par la ruse, à son intendant et à son maître d'hôtel, il donnait beaucoup aux pauvres et mourut sans devoir un écu à qui que ce fût. J'aime à faire observer que ces qualités aimables ne venaient point d'une mollesse naturelle de Tâme et d'une froide nonchalance. « Il savait haïr, disait Saint- Simon, et le faire sentir. Il usait, quand il le voulait, d'une plaisanterie fine et quelquefois poignante. Ces qualités qui
font un homme aimable et sûr ne suffisaient pas sans cloute pour faire du cardinal un saint comme Taurait entendu l'abbé de Saint-Cyran. Il sacrifiait en effet beaucoup au monde; il avait envié longtemps le chapeau de cardinal. L'abbé de La Victoire, un terrible diseur de bons mots, fit rire un jour toute une société en disant qu'il avait accompagné daos ses visites le corps du pauvre Monsieur de Laon, donnant à entendre que son esprit était à Rome. Un autre mal du siècle, le désir de faire la cour au roi, ne le respecta pas plus que les autres. On cite de lui un mot singulier. Il était au dîner du roi, et le prince se plaignait à lui de l'incommodité de n'avoir plus de dents: ft Des dents, sire, reprit le cardinal, eh ! qui est-ce qui en a? » Le rare de cette réponse, dit Saint-Simon, est qu'à son âge il les avait encore blanches et fort belles, et que sa bouche, fort grande, mais agréable^ était faite de façon qu'il les montrait t)eaucoup en parlant ^ »
Voilà une figure aimable et souriante de prélat. S'il accorde quelque chose au monde, il ne lui abandonne rien de cj que les convenances extérieures de son état lui font un devoir de garder. Pour avoir toutes les nuances, voyons le cardinal Le Camus. Connu d'abord par son esprit, ses débauches et son impiété, il h fut bientôt davantage par sa co;i version. Savant et gai, d'une compagnie charinante, il s'était acheté une charge d*aumônier du roi pour se frayer un chemin à l'épiscopat. Tout à coup il s'enfuit dans une retraite profonde; il se met à vivre des années dans toutes les austérités de la plus dure pénitence. L'éclat de cette vîe nouvelle fait oublier le passé, et l'évéché de Grenoble en devient la récompense. Le voilà qui se confine dans son diocèse, s'adonne tout entier au gouvernement de son église sans quitter ce qu'il put retenir de sa pénitence. Il s'était condamné aux légumes pour le reste de sa vie. Il les