Fabre. Histoire des Clercs de la Basoche
feuilles de parchemia pour mener à fin un procès, remplies de ces mots si utiles à réclaircissement d'une cause: dixit, vidit, proponit * .
Les plaideurs, qui voyaieat ainsi dévorer leur substance par ces frais inutiles, ne cessaient de réclamer. Il faut dire qu'à toutes les époques de notre histoire on a eu pitié de ces cris, et qu'on a essayé de réformer ces longs abus. Les ordonnances abondent pour l'abréviation des procès, mais bien inutiles sans doute, puisque, de génération en génération, ce sont les mêmes malédictions qui poursuivent les mêmes excès.
Notre comédie nationale s'est exercée d'abord sur les gens de robe. L'immortel avocat Patelin est sorti peut-être des mains des clercs de la basoche. Ce devait être quelque original que les clercs voyaient à l'œuvre et qu'ils avaient transporté tout vivant sur leurs tréteaux.
Le poète Guillaume Coquiiiard, au xvi^ siècle, nous mène à l'audience, il nomme les personnages qui composent le tribu* nal. Ces noms sont des plus expressifs et des plus plaisantst C'est d'abord le juge, maître Jean l'Étoffé, gros, gras et lourd, qui dort pendant la plaidoirie de l'avocat, mais qui se réveille à temps pour l'heure du dîner, et qui n'oublie pas de réclamer ses épices : a Ce sont les droits de nos offices, û 11 a pour assesseurs M^Oudart de Maingarnie, et W Pierre Happart...
La satire prend mille formes diverses pour attaquer les mêmes personnes. Tantôt c'est le diable qui vient dans la grand'salle du Palais se mêler aux travaux des procureurs et des avocats. Il est aussi habile qu'eux, mais non pas plus adroit à gloser sur un texte, ou à commenter une loi. Ailleurs, c'est Satan qui, ayant besoin de nouvelles recrues, envoie ses lieutenants ramasser les impies, les ivrognes, les taverniers, et quérir à
1. Alexis Monteil. Histoire des Français des diodrs états : xv» siècle^ VAvocat,
rai, dit-il, que sur sigaification d'huissier. On cherche un huissier, on n'en trouve pas, et saint Yves reste au paradis.
Tels sont les contes que la maUce populaire fait circuler au moyen âge. Ceux qui les répètent n'y croient guère; mais tout est bon à qui se venge.
Vous avez lu peut-èlre dans Rabelais la peinture du pays des Ghicanoux. Quel horrible tableau il fait de Grippeminaud, Tarchiduc des chats-fourrés! Il est épouvantable à voir. G'est un cerbère, une chimère, un Osiris. Il a trois têtes : lion rugissant, chien flattant, loup bêlant]. Ces trois têtes sont entorlillées d'un dragon. Autour de lui ses officiers, tous vêtus de gibecières et de sacs à grands lambeaulx d'escripture. Tandis qu'il regarde ces merveilles, frère Jean voit aborder au port de Ghicanoux soixante-huit galères et frégates, chargées de levrauts, de chapons, de palombes, de cochons, de chevreaux, de canards, d'oisons, de perdreaux et de toutes sortes de vivres. Il distingue au milieu de cette victuaille des pièces de velours, de damas et de satin, destinées à mesdames les chattes- fourrées; car ce pays, dit-il, vit de corruption ^
Un célèbre prédicateur, Menot, n'est pas moins ardent dans ses invectives contre les gens de justice. Il faut voir comme il reprend les avocats de leurs frauderies et leurs femmes de leur luxe ; comme iF raille le grimoire des procureurs, les et cœtera des notaires, la corruption des juges qui vendent aux riches les droits du pauvre. Ici il nous montre un juge trotlant sur sa mule; le plaideur qui le poursuit ne peut l'atteindre et, désespéré, meurt de chagrin en laissant sa famille sans ressources.
On connaît ses terribles hardiesses dirigées contre les membres du Parlement ;