‹ Les Francais peints par eux-mêmesChapitre 8 sur 269 · II. DE BALZAC · texte numérisé non relu

II. DE BALZAC

*:iilrcs, des ingrals, passent , iiisoiicîammcnt devant la saro-sainle boutique d'un épit'iier.'Dieu vous en garde!

Quelque rebutant, crasseux, nal en casquette, que soit lie garçon , quelque frais et jiôjoui que soit le maître, je Mes regarde avec sollicitude, ^tx leur parle avec la déférence qu'a pour cu\ le Constitutionnel, Je laisse aller un mort, un évêque, un roi, sans y faire attention; mais .je ne vois jamais avec indiir»'Tence un épicier. A mes yeux, répicier, dont Tomnipolcnce ne date que d'un siècle, est une des plus belles expressions de la société moderne. K'esl-il donc pas un être aussi sublime de résignation que remarquable par son utilité; une source constante de douceur, de lumière, de denrées bienfaisantes? Enûn, n'est- il plus le ministre de l'Afrique, le charge d'affaires des Indes et de l'Amériquo? Certes, répicier est tout cela; mais, ce qui met le comble à ses perfections, il est tout cela sans s'en douter. L'obélisque sait-il qu'il est un monument?

Ricaneurs infimes, chez quel épicier êtcs-vous entrés qui ne vous ait gracieusement souri, sa casquette é la main, tandis que vous gardiez votre chapeau sur la tète? Le boucher est rude, le boulanger est pâle et grognon ; mais répicier. toujours prêt à obliger, montre dans tous les quartiers de Paris un visage aimable. Aussi, à quelque classe qu'appartienne le piéton dans Tembarras, ne s'adresse -t-il ni à la science rébarbative de l'horloger, ni au comptoir bastionné de viandes saignantes où trône la fraîche bouchère, ni n la grille dèCanlc du boulanger; entre toutes les boutiques ouvertes, il attend, il choisit celle de l'épicier pour changer une pièce de cent sous

ou pour demander son chemin ; il est sur que cet homme, le plus chrétien de tous^ les commerçants, est à tous, bien que le plus occupé; car le temps qu'il donne aux passants, il se le vole â lui-même. Mais, quoique vous entriez pour le déranger, pour le mettre à contribution, il est certain qu'il vous saluera ; il vous marquera même de l'intérêt si l'entretien dépasse une simple interrogation et tourne à la confidence. Vous trouveriez plus facilement une femme mal faite qu*un épicier sans poli* lesse. Retenez cet axiome, répétez-le pour contre-balancer d'étranges calomnies.

Du haut de leur fausse grandeur, de leur implacable intelligence, ou de leurs barbes arlistement taillées, quelques gens ont osé dire : Racal d l'épicier. Ils ont fait de son nom un mot, une opinion, une chose, un système, une Ogure européenne et encyclopédique, comme sa boutique. On crie : « Vous êtes des épiciers! » pour dire une infinité d'injures. Il est temps d'en finir avec ces Diocléliens de Tépicerie. Que blAme-t-on, chez l'épicier? Est-ce son pantalon plus ou moins brun-rouge, verdâtre ou chocolat? ses bas bleus dans des chaussons, sa casquette de fausse loutre garnie d'un galon d'argent verdi ou d'or noirci, son tablier à pointe triangulaire arrivant au diaphragme? Mais pouvcz-vous punir en lui, vile société sans aristocratie et qui travaillez comme des fourmis, l'estimable symbole du travail? Serait-ce qu'un épicier est censé ne pas penser le moins du monde, ignorer les arts, la littérature et la politique? et qui donc ^ a engouffré les éditions de Voltaire et de Rousseau? quî^ donc achète Souvenirs et Regrets de Dubufe? qui a usé la planche du Soldat laboureur, du Convoi du pauvre, celle de VÀtlaque de la barrière de Clichy? qui pleure aux mélodrames? qui prend au sérieux la Légion d'honneur? qui devient actionnaire des entreprises impossibles? qui voyez -vous aux premières gileries de l'Opéra*

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L'EPICIER

rnng élevé! Direz- vous que Tépicier ne peut rien créer? QuinouET était un épicier; après son invention, il est devenu un mot de h langue, il a engendré l'industrie du lampiste.

Ah ! si l'épicerie ne voulait fournir ni pairs de France ni députés, si elle refusait des lampions à nos réjouissances, si elle cessait de piloter les piétons égarés, de donner de la monnaie aux passants, et un verre de vin à la fi mme qui se trouve mal au coin de la borne, sans vérifler son élal ; si le quinquet de Tépicier ne protestait plus contre le gaz son ennemi, qui s'éteint à onze heures; s'il se désalionnait au Constitutionnel, s'il devenait progressif, s'il déblatérait contre le prix Monthyon, s'il refusait d'être capitaine de sa compagnie, s'il dédaignait In croix de la Légion d'honneur, s il s'avisait de lire les livres qu'il vend en feuilles dépareillées, s'il allait entendre les symphonies de Berlioz au Conservatoire, s'il admiraît GéricauU en temps utile, s'il feuillelait Cousin, s'il comprenait Ballanche, ce serait un dépravé i\m mériterait d'être la poupée éternellement abattue, éternellement relevée, éternellement ajustée par la saillie de l'artiste affamé, de l'ingrat écrivain, du saint-simonien au désespoir. Mais examinez-le. ô mes concitoyens! Que voyez-vous en lui ? Un homme généralemenl court, joufflu, à ventre bombé, bon père, bon époux» bon maître. A ce mot, arrêtons-nous.

Qui s'est figuré le Bonheur, autrement que sous la forme d'un petit garçon épicier, rougeaud, à tablier bleu, le pied sur la marche d'un magasin, regardant les femmes d'un air égrillard, admirant sa bourgeoise, n'ayant rien, rieur avec les chalands, content d'un billet de spectacle, considérant le patron comme un homme fort, enviant le jour où il se fera, comme lui, la barbe dans un miroir rond, pendant que sa femme lui apprêtera sa chemise, sa cravate et son pantalon? Voilà la véritable Arcadie l Etre berger comme le veut Poussin n'est plus dans nos mœurs Etre épicier, quand votre femme ne s'amourache pas d'un Grec, qui vous empoisonne avec votre propre arsenic, est une des plus heureuses conditions humaines.

Artistes et feuilletonnistcs, cruels moqueurs qui insultez au génie aussi bien qu'à l'épicier, admettons que ce petit ventre rondelet doive inspirer la malice de vos crayons, oui, malheureusement quelques épiciers, en présentant arme, présentent une panse rabelaisienne qui dérange l'alignement inespéré des rangs de la garde nationale d une revue, et nous avons entendu des colonels poussifs s'en plaindre amèrement. Mais qui peut concevoir un épicier maigre et pâle? il serait déshonoré, il irait sur les brisées des gens passionnés. Voilà qui est dit, il a du ventre, Napoléon et Louis XVIII ont eu le leur, et la Chambre n'irait pas sans le sien. Deux illustres exemples! Mais, si vous songez qu'il est plus confiant avec ses avances que nos amis avec leur bourse, vous atlmircrez cet homme, et lui pardonnerez bien des choses. S il n'était pas sujet à faire faillite, il serait le prototype du bien, du beau, de l'utile. Il n'a d'autres vices, aux yeux des gens délicats, que d'avoir en amour, à quatre lieues de Paris, une campagne dont le jardin a trente perches; de draper son lit et sa chambre en rideaux de calicot jaune imprimé de rosaces rouges ; de s'y asseoir sur le velours d'Ulrecht à brosses fleuries; il est l'éternel complice de ces infâmes étoffes. On se moque généralement du diamant qu'il porte à sa chemise et de l'anneau de mariage qui orne sa main ; mais l'un signifie 1 homme établi, comme l'autre annonce le mariage, et personne n imaginerait un épicier sans femme. La femme de l'épicier en a partagé le sort jusque dons

l'enfer de la moquerie française. Et pourquoi l'a-t-on immolée en la rendant ainsi doublement victime? Elle a voulu, dit-on, aller à la cour. Quelle femme assise dans un comptoir n'éprouve le besoin d'en sortir, et où la vertu ira-t-elle, si ce n'est aux environs du trône? car elle est vertueuse : rarement l'infidélité plane sur la tête de l'épicier, non que sa femme manque aux grâces de son sexe, mais elle manque d'occasion. La femme d'un épicier, l'exemple l'a prouvé, ne peut dénouer sa passion que par le crime, tant elle est bien gardée. L'exiguïté du local, l'envahissement de la marchandise, qui monte de marche en marche, et pose ses chandelles, ses pains de sucre, jusque sur le seuil de la chambre conjugale, sont les gardiens de sa vertu, toujours exposée aux regards publics. Aussi, forcée d'être vertueuse, s'atlache-t-elle ta^tà son mari, que la plupart des femmes d'épiciers en maigrissent. Prenez un cabriolet à l'heure, parcourez Paris, regardez les femm3s d'épiciers : toutes sont maigres, pAles, jaunes, étirées. L'hygiène, interrogée, a parlé de miasmes exhalés par les denrées coloniales ; la pathologie, consultée, a dit quelque chose sur l'assiduité sédentaire au comptoir, sur le mouvement continuel des bras, de la voix, sur l'attention sans cesse éveillée, sur le froid qui entrait par une porte toujours ouverte et rougissait le nez. Peut être, en jetant ces raisons au nez des curieux, la science n'a-t-elle pas osé dire que la fidélité avait quelque chose de fatal pour les épiciéres, peutêtre a-t-elie craint d affliger les épiciers en leur démontrant les inconvénients de la vertu. Quoi qu'il en soit, dans ces ménages que vous voyez mangeant et buvant enfermés sous la verrière de ce grand bocal, autrement nommé par eux arrière-boutique, revivent et fleurissent les coutumes sacramentales qui mettent l'hymen en honneur. Jamais un épicier, en quelque quartier que voas en fassiez l'épreuve, ne dira ce mot leste, ma femme: il dira mon épouse Ma femme emporte des idées saugrenues, étranges, subalternes, et change une divine créature en une chose. Les sauvages ont des femmes; les êtres civilisés ont des épouses; jeunes filles venues enti'e onze heures et midi à la mairie, accompagnées d'une infinité de parents et de connaissances, parées d'une couronne de fleurs d'oranger toujours déposée sous la pendule, en sorte que le mameluk ne pleure pas exclusivement sur le cheval.

Aussi, toujours fier de sa victoire, l'épicier conduisant sa femme par la ville a-t-il je ne sais quoi de fastueux qui le signale au caricaturiste. Il sent si bien le bonheur de quitter sa boutique, son épouse fait si rarement des toilettes, ses robes sont si bouffantes, qu'un épicier orné de son épouse tient plus de place sur la voie publique que tout autre couple. Débarrassé de sa casquette de loutre et de son gilet rond, il ressemblerait assez atout autre citoyen, n'éUient ces mots ima bonne amicy qu'il emploie fréquemment en expliquant les changements de Paris à son épouse, qui, confinée dans son comptoir, ignore les nouveautés. Si parfois, le dimanche, il se hasarde à faire une promenade champêtre, il s'assied à 1 endroit le plus poudreux des bois de Romainville, de Vincennes ou d Auteuil, et s'extasie sur la pureté de l'air. Là, comme partout, vous le reconnaîtrez, sous tous ses déguisements, d sa phraséologie, à ses opinions.

Vous allez par une voiture publique à Meaux, Melun, Orléans, vous trouvez en face de vous un homme bien couvert qui jette sur vous un regard défiant : vous vous épuisez en conjectures sur ce particulier d'abord taciturne. Est-ce un avoué ? est-ce un nouveau pair de France? est-ce un bureaucrate? Une femme souffrante

I/EPICIER

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dit qu'elle n*est pas encore remise du choléra. La conversation s^engagc. L*incoDDU prend la proie.

« Mdsieu... > Tout est dit, l'épicier se déclare. Un épicier ne prononce ni monsieur, ce qui est aiïecié, ni m'iieu, ce qui semble infiniment méprisant ; il a trouré son triomphant mâsieu, qui est entre le respect et la protection, exprime sa considération, et donue é sa personne une saTeur menreilleuse. c Mô^ieu, vous dirat-il, pendant le choléra, les trois plus grands médecins, Dupuytren, Broussais et môsieu Magendie, ont traité leurs malades par des remèdes diflërents; tous sont morts ou à peu prêt. Ils n'ont pas su ce qu'est le choléra ; mais le choléra, c'est une maladie dont on meurt. Ceux que j'ai TUS se portaient déjà mal. Ce moment-lé, mésieu, a fait bkn du mal au commerce. >

Vous le sondes alors sur la politique. Sa politique se réduit i ceci : c Mdsieu, il parait que les ministres ne savent ee qu*i!s font ! On a beau les changer, c'est toujours la même chose. Il n'y avait que sous lEmpereor où ils allaient bien. Mais aussi, quel homme ! En le perdant, la France a bien perdu. Et dire qu'on ne Ta pas soutenu ! > Vous décoQvres alors cbei l'épicier des opi- -'^'"^ relisienses extrêmement réprèhensibles. Les chan-

sons de Béranger sont ion Evangile. Oui, ces détestables refrains frelalês de politique ont faitun maldont l'épicerie se ressenh'ra longtemps. 11 se passera peut-être une centaine d'nnnêes avant qu'un épicier de Paris , ceux de la province sont un peu moins atteints de la chanson, entre dans le Paradis. Peut-être son envie d'être Français l'entraîne-t-elle trop loin. Dieu le jugera.

Si le voyage était court, si Tépicier ne parlait pas, cas rare, vous le reconnaîtriez à sa manière de se moucher. Il met un coin de son mouchoir entre ses lèvres, le relève au centre par un mouvement de balançoire, s'empoigne maj^stralement le net, et sonne une fanfare à rendre jaloux un cornet à piston.

Quelques-uns de ces gens qui ont la manie de tout creuser signalent un grand inconvénienti Tépicier : dise retire, > disent-ils. Une fois retiré, personne ne lui voit aucune utilité. Que (ait-il? que devient-il? il est sans Intérêt, sans physionomie. Les défenseurs de cette classe de citoyens estimables ont répondu que généralement le fils de l'épicier devient notaire ou avoué, jamais ni peintre ni journaliste, ce qui l'autorise à dire avec orjpieil : c J*ai payé ma dotte au pays. » Quand vn épicier n*a pas de fils, il • un successeur anqud il slntéresse* il

LtPICIER.

rencourtge» il fient voir le montant des ventes journalières, et les compare avec celles de son temps; il lui prête de l'argent : il tient encore i Tépicerie par le fll de Tescompte. Qui ne connaît la touchante anecdote sur la nostalgie du comptoir i laquelle il est sujet?

Un épicier de la vieille roche, lequel, trente ans durant, avait respiré les mille odeurs de son planoher, descendu le fleuve de la vie en compagnie de myriades de harengs, et voyagé côte à côle avec une inflnité de mornes, lialayé la boue périodique de cent pratiques matinales, et manié de bons gros sous bien gras; il vend son fonds, cet homme riche au delà de ses désirs, ayant enterré son épouse dans un bon petit terrain à perpétuité, tout bien en régie, quittance de la Ville au carton des

' papiers de famille; il se promène les premiers jours dans Paris en bourgeois ; il regarde jouer aux dominos, il va même au spectacle. Mais il avait, dit-il, des inquiétudes. Il s'arrêtait devant les boutiques d*épiceries, il les flairait, il écoutait le bruit du pilon dans le mortier. Malgré lui cette pensée : « Tu as été pourtant tout cela ! » lui résonnait dans Toreille, à Taspect d*un épicier amené sur te pas de sa porte par Tétat du ciel. Soumis au magnétisme des épices, il venait visiter son successeur. L*épicerie allait. Notre homme revenait le cœur gros. Il était tout chose, dit-il à Broussais en le consultant sur sa maladie. Broussais ordonna les voyages, sans indiquer positivement la Suisse ou Tltalie. Apre?, quelques excursions lointaines tentées sans succès à Saint Germain, Montmorency, Vincennes» le pauvre épicier, dépérissant toujours, n'y tint plus ; il rentra dans sa boutique comme

^ le pigeon de la Fontaine â son nid, en disant son grand proverbe : Je suis comme le lierre, je meurs où Je m' attache ! Il obtint de son successeur la grâce de faire des cornets dans un coin, la faveur de le remplacer au comptoir. Son œil, déjà devenu semblable à celui d'un poisson cuit, s'alluma des lueurs du plaisir. Le soir, au café

du coin, il blâme la tendance de Tépicerie au charlatanisme de TAnnonee, et demande â quoi sert d'exposer les brillantes machines qui broient le cacao.

Plusieurs épiciers, des tètes fortes, deviennent maires de quelque commune, et jettent sur les campagnes un reflet de la civilisation parisienne Ceux-là commencent alors â ouvrir le Voltaire on le Rousseau qu'ils ont acheté, mais ils meurent â la page 47 de la notice. Toujours utiles i leur pays, ils ont fait réparer un abreuvoir, ils ont, en réduisant les appointements du curé, contenu les envahissements du clergé. Quelques-uns s'élèvent jusqu'à écrire leurs vues au Constitutionnel^ dont ils attendent vainement la réponse; d'autres provoquent des pétitions contre l'esclavage des nègres et contre la peine de mort.

Je ne fais qu'un reproche à l'épicier : il se trouve en trop grande quantité. Certes, il en conviendra lui-même» il est commun. Quelques moralistes, qui l'ont observé sous la latitude de Paris, prétendent que les qualités qui le distinguent se tournent en vices dés qu'il devient propriétaire. 11 contracte alors, dit-on, une légère teinte de férocité, cultive le commandement, l'assignation, la mise en demeure, et perd de son agrément. Je ne contredirai pas ces accusations, fondées, peut-être, sur le temps critique de Tépicier. Mais consultes les diverses espèces d'hommes, étudiez leui*s bizarreries, et demandez- vous ce qu'il y a de complet dans cette vallée de misères. Soyons indulgents envers les épiciers I D'ailleurs, où en serions- nous s'ils étaient parfaits? il faudrait les adorer, leur conGer les rênes de l'Etat, au char duquel ils se sont courageusement attelés. De grâce, ricaneurs auxquels ce mémoire est adressé, laissez-les-y, ne tourmentez pas trop ces intéressants bipèdes : n'avez -vous pas assez du gouvernement, des livres nouveaux et des vaudevilles?

LE POETE

que. Us peuvent songer secrètement i déprécier leurs confrères, mais ils arrivent plus sûrement a leurs uns ; ils ne se querellent plus, ils se louent.

Bien qu'il y soit inondé de compliments et d*eau sucrée , le poêle fréquente peu celle colleclion de zéros qu'on appelle le monde. Pour s'y présenler, il faut s'habiller, et s'habiller est une occupalion si triviale, si pénible, si intolérable ! S'inicrrompre dans la fabricalion d'une slance pour chercher unecravnle et un gilet; descendre des hauteurs du Parnasse pour fouiller dans un tiroir ; troquer sa plume contre un peigne, contre une brosse, contre un rasoir; employer à changer de linge, à attacher des sous-j)ieds, à mellre des gants, un temps qu'on voudrait consacrer tout enlicr à un travail spirituel, quel supplice I El â quoi bon le subir? Pour aller faire des révérences dans un salon, conter des fadeurs â des femmes roldes et minaudières , soulever les plus hautes questions de U société av(C des clercs de notaire, jouer au hoslon, demander une indépendance en carreau, déguster des verres d'orgeat que la maîtresse de la maison suit de l'œi]^ en notant les gastronomes indiscrets , entendre les sons saccadés d'un piano ou la voix criarde d'une prima donna jiarisienne... c'est amusanl et varié comme un jet d'eau.

Le |ioête reste donc chez lui, s'y livrant doucement à •son indolence naturelle, it «ittendant l'inspiration avec l'immobilité d'un fakir. A l'inverse de Scnéque, qui écrivait sur une table d'or un traité de la pauvreté, il vante dans une mansarde les douceurs de l'opulence. Et comment les connaitrait-il ? la poésie est si mal rétribuée ! Derniércmenl un écrivain justement estimé, un homme de cœur et de talent, demandait un acompte de cinq francs sur une pièce de vers qui devait paraître le Jour suivant dans un journal; il avait besoin de ce subside pour diner... On le pria de repasser le lendemain.

On conçoit qu'il répugne au poêle d'allr.cher une femme et des enfants à sa triste destinée. Il est au reste trop amoureux de toutes les femmes pour en préférer une seule. Promener de beautés en beautés ses vagues (endres.scs, s'éprendre vite, oublier plus vile encore, rêver aux blonds cheveux de l'une, aux yeu.\ noirs de l'autre, à la mélancolie louchante d'une troisième ; bâtir un roman .sur la griselto qu'il coudoie, sur la paysanne qui pas.se dans un champ, sur la comtesse qu'une calèche emporte loin de lui ; voilà sa joie, voilà ses plaisirs : plaisirs innocents , dégagés de toute pensiv de j.osscssion, incapables de troubler le repos d'une famille ou d'une union quelconque ; plaisirs plus doux que la réa- » lité, car il se crée à son gré de charmantes mailn sses , sveltes, grAcieusi.'S, aériennes, belles comme des houvis, pures comme des madones ; cl, s'il prenait sa lanlcme pour en chcrclier de semblables à travers le monde , il mourrait peut-être avant de l'avoir éteinte.

L'humeur indépendante du poêle se plierait difficilement au joug matrimonial : il lui faut une liberté d'esprit et de mouvements qui s'accorde mal avec les tracas du ménage. 11 peut lui prendre envie à deux heures du malin de sortir pour admirer la cam[)agne que la lune éclaire, et de quitter sa femme pour courir dans les bois. Tient-il une rime qu'il a longtemps poursuivie, fût-ce au milieu de ta nuit, il se lève et s'écrie : « Je l'ai trouvée! » avec non moins de joie qu'Ârchîmède. Quelle femme s'accoutumerait à ces poétiques escapades? quelle femme, en pareil cas, se refuserait la satisfaction de se draper en épouse incomprise , de proclamer à la face de l'univers que son mari est un monstre, et de le Irailer comme tel ?

La turbulence des enfants sufQrait pour rendre le mariage intolérable au poêle, car il a horreur de tout ce qui trouble ses méditations, d'un chien qui jappe, d'un fouet qui claque, d'un pétard qui éclate, d'une grenouille qui saute, d'un lézard qui fuit. Quand il se perd dans les espaces, dans l'infini, dans réternilé, s'il est rappelé brusquement à son être si chélif , d sa vie si courte, à son horizon si borné, il souflTre, il souphre, il est malheureux, le pauvre ange déchu , le pauvre roi découronné , le pauvre martyr livré aux bêtes !

Tels sont, nous le croyons, les traits caractéristiques des individus voués au culte de la rime; mais le genre qu'ils adoptent les diversifie ; et si, après les avoir observés dans leurs personnes, on les étudie dans leurs œuvres , on verra le type général se modifier, s'effacer même complètement, selon qu'ils sont :

1° Elégiaques, — 2° Sacrés, — 5° Classiques, — 4° Auteurs de poésies légères, — 5° Nébuleux, — 6' Intimes, — 70 Auteurs de romances, — 8** Chansonniers.

Le poète élégiaque débute par un recueil de vers longs ou courts, d'une harmonie plus ou moins douteuse, d'une correclion plus ou moins grammaticale , mais invariablement affublé d'un tilrc prétentieux : Premiers Soupirs , Chants d'Amour, Rêveries , Lamentations , Méditations, Élévations^ Contemplations, Amertumes, Aspirations, Premières Larmes, Pensées du Cielj etc. Une fois baptisé, l'ouvrage est tiré à ti*ois cents ex( mplaires ; sur ce nombre, une centaine est offerte par l'auteur avec des dédicaces autographes également flatteuses pour les donataires et pour le donateur ; et le libraire en vend une vingtaine â grand renfort de réclames où l'on démontre comme quoi depuis longtemps le besoin d'un volume de vers, intitulé Crépuscules, se faisait généralement sentir.

Les stances du poêle élégiaque sont destinées â entretenir le lecteur de ses rêves, de ses émotions et de son imminente fluxion de poitrine. Ses lectrices s'écrienf : a Le pauvre jeune homme, qu'il doit être pâle et étiolé! qu'il aurait besoin de consolations, et qu'il serait doux de lui en prodiguer ! 9 Eh ! mesdames, ce moribond se porte à merveille ; cet infortuné jouit largement de tous les plaisirs de la vie ; ce songe-creux sublime sort parfois du café dans un état d'ivresse qui n'a rien de poétique; et cependant, si vous réclamiez de lui quelques strophes , il ne manquerait pas de vous adresser une langoureuse et lamentable épitre :

Vous demandex des vers à ma voix afTaiblic ; J'obéis : il me faut céder à vos désire; Mais ma muse est plaintive, et sa mélancolie Pourra faire ombre à vot plaisirs.

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