LE SIÈGE
Cependant, ainsi que nous l'avons dit plus haut, les chasseurs avaient repris leur route aussitôt que les Àpaches avaient disparu.
La nuit était claire, les coureurs des bois marchaient en file indienne, c'est-à-dire les un& derrière les autres; seulement, par mesure de prudence,
Carméla avait été placée en croupe sur le cheval de Tranquille, et l'Oiseau-qui-chante sur celui du Cerf- Noir.
Le Canadien avait dit quelques mots à voix basse à Quoniam et à Lanzi, à la suite desquels les deux hommes, sans répondre, avaient piqué leurs chevaux et s'étaient éloignés au galop.
— Quand on a des dames avec soi, avait dit en riant Tranquille au Cœur-Loyal, il faut prendre des précautions.
Le chasseur ne lui avait pas demandé l'explicatiou de ces paroles, et les quatre hommes avaient continué à marcher silencieusement.
La nuit tout entière s'écoula ainsi sans que rien vînt troubler leur voyage : les Apaches avaient tenu parole, ils s'étaient bien réellement éloignés.
Tranquille n'avait pas un instant douté de leur parole.
Parfois le chasseur se tournait vers la jeune fille, et lui demandait avec une inquiétude mal déguisée si elle se sentait fatiguée, mais toujours Carméla lui répondait que non.
Quelques minutes avant le lever du soleil, il se pencha une dernière fois vers elle.
— Courage, lui dit-il, nous arriverons bientôt. La jeune fille essaya de sourire; cette longue nuit
passée à cheval l'avait accablée de fatigue : elle ne se sentait même plus la force de répondre, tant elle était annihilée.
Tranquille, inquiet de l'état de sa fille, pressa la. marche de la caravane.
Cependant aux lueurs du soleil, dont les chauds rayons vinrent la caresser, la jeune fille se sentit
renaître, le courage lui revint, et elle se redressa en poussant un soupir de soulagement.
Alors la route continua plus gaîment. Chacun, à l'apparition si désirée du jour, avait oublié les fati-* gués et les émotions de la nuit.
Deux heures plus tard, on arriva au pied d'une colline à mi-côte de laquelle s'ouvrait une grotte naturelle.
— C'est là que nos amis nous attendent, dit Tranquille.
Quelques instants plus tard, la petite troupe s'engouffrait à cheval dans la grotte, sans laisser de traces de son passage.
Cette grotte, de même que beaucoup d'autres, possédait plusieurs entrées, et c'est à cette particularité qu'elle devait de servir souvent de refuge aux coureurs des bois qui, en connaissant tous les détours, pouvaient facilement échapper aux recherches des ennemis qui auraient suivi leur piste.
Elle était divisée en plusieurs compartiments sans communication visible entre eux, et formait une espèce de dédale qui serpentait en méandres inextricables sous toute la colline.
Dans la prairie on lui avait donné le nom de Grotte des Jaguars ou Kenuy-Pangû en langue apache.
Les deux chasseurs, détachés en avant par le Canadien, étaient assis autour d'un énorme feu de bruyère et faisaient paisiblement rôtir un magnifique quartier d'élan en fumant silencieusement leu> pipe.
Bien qu'ils dussent attendre leurs compagnons depuis longtemps déjà, cependant à l'arrivée de
Tranquille et des personnes qui l'accompagnaient, ils be contentèrent de saluer en inclinant seulement la tête, sans témoigner le moindre désir d'apprendre ce qui s était passé depuis leur départ; ces hommes vivaient depuis si longtemps au désert, qu'ils 3n étaient arrivés à prendre toutes les façons indiennes.
Tranquille conduisit les deux femmes dans un compartiment assez éloigné de celui où ils se tenaient.
— Ici, leur dit-il d'une voix faible comme un souffle, il faut parler le moins possible et le plus bas qu'on peut , car on ne sait jamais quels voisins l'on a ; faites bien attention à cette recommandation, il y va de votre sûreté. Si vous avez besoin de moi, ou s'il vous plaît de vous réunir à nous, vous savez où nous sommes, il vous est facile de vous y rendre; adieu.
Sa fille le retint parle bras et lui parla on instan à l'oreille.
Il s'inclina sans répondre et sortit.
Lorsque les deux femmes se trouvèrent seules, leur premier mouvement fut de tomber dans les bras l'une de l'autre.
Ce premier mouvement de sensibilité passé, elles se laissèrent aller sur le sol avec ce sentiment de bien-être qu'on éprouve lorsqu'on a longtemps vainement soupiré après un repos dont on sent un besoin extrême.
Au bout d'une heure environ, Tranquille revint.
— Est-ce que nous repartons? lui demanda vivement Carméla, avec une anxiété nullement déguisée.
LES FRANCS TIREUfiS. 193
•—Non pas, je compte, au contraire, demeurer ici jusqu'au coucher du soleil.
— Dieu soit loué! s'écria la jeune fille.
— Je viens vous avertir que le déjeuner est prêt et que nous n'attendons plus que vous pour commencer le repas.
— Mangez sans nous, mon bon père, répondit Carméla, nous avons en ce moment plus besoin de sommeil que d'autre chose.
— A votre aise, dormez; seulement je vous apporte des habits d'homme, dont je vous prie de vous vêtir.
— Comment, j>ère, nous habiller en hommes? dit Carméla avec étonnement et une légère répugnance.
— Il le faut, mon enfant, cela est indispensable. ■— Alors je vous obéirai, mon père.
— Merci, mon enfant.
Le chasseur se retira.
Les deux jeunes femmes ne tardèrent pas à s'endormir.
Leur sommeil dura longtemps. Le soleil commençait déjà à baisser à l'horizon lorsqu'elles se réveillèrent, complètement remises de leurs fatigues. Carméla, fraîche et rose, ne se ressentait plus en aucune façon de la longue insomnie de la nuit précédente; l'Indienne, plus forte ou plus endurcie aux fatigues, n'avait pas autant souffert que sa compagne.
Les deux femmes s'occupèrent alors, tout en riant et en babillant, à préparer toutes les choses nécessaires au déguisement que le chasseur leur avait recommandé.
— Procédons à notre toilette, dit gaîment Car* mêla à l'Oiseau-qui-chante.
Au moment où elles allaient laisser tomber leurs robes, elles entendirent un bruit de pas assez près d'elles, et se retournèrent comme deux biches effarouchées , pensant que Tranquille revenait voir si elles étaient enfin éveillées ; mais deux mots prononcés distinctement leur firent prêter l'oreille et lester palpitantes d'émotion, d'étonnement et de Curiosité.
— Mon frère a bien tardé, avait dit la voix qui semblait appartenir à un homme placé à deux ou trois pas des jeunes filles au plus ; depuis deux heures déjà je l'attends.
— By god ! chef, votre observation est parfaitement juste, mais il m'a été impossible de venir plus tôt, répondit immédiatement une autre personne, que son accent fortement prononcé faisait reconnaître pour étrangère.
— Que mon frère parle sans perdre de temps.
— C'est ce que je compte faire.
En ce moment Tranquille entra, les jeunes filles posèrent l'index sur les lèvres pour lui recommander le silence ; le chasseur comprit ce que signifiait ce geste, il s'avança à pas de loup et prêta l'oreille.
— Le Jaguar, reprit le second interlocuteur, désire vivement que, selon la promesse que vous lui avez faîte, vous rejoigniez son armée avec vos guerriers.
— Jusqu'à présent cela m'a été impossible.
— Le Renard-Bleu I murmura Tranquille.
— Je vous avertis qu'il vous accuse de vouloir lui manquer de parole.
— Le chef pâle a tort ; un sachera n'est pas une vieille femme bavarde qui ne sait ce qu'elle dit. Ce soir je l'aurai rejoint à la tête de deux cents guerriers d'élite.
— Nous verrons, chef.
— Au premier chant du mawkawis, les guerriers apaches entreront dans le camp.
— Tant mieux. Le Jaguar prépare un assaut général de la place , il n'attend que votre arrivée pour donner le signal de l'attaque.
— Je répète à mon frère que les Apaches ne manqueront pas.
— Ces diables de Mexicains se battent comme des démons; l'homme qui les commande semble les avoir galvanisés, tant ils le secondent bien ! By god! il n'y a qu'un bon officier dans toute l'armée mexicaine, il faut que ce soit contre lui que nous devions combattre I C'est réellement ne pas avoir de chance.
— Le chef des Yoris n'est pas invulnérable. Les flèches des Apaches sont longues, ils le tueront.
— Bahl fit l'autre d'un ton de mauvaise humeur, cet homme semble avoir un charme qui le protège. Nos rifles kentukiens sont d'une justesse admirable, nos tireurs ont une adresse peu commune : aucune balle ne peut l'atteindre.
— En arrivant à cette grotte, le Renard-Bleu a pris la chevelure d'un chef des Yoris.
— Ah 1 fit avec indifférence le premier interlocuteur.
— La voilà; cet homme était porteur d'un collier.
— Une lettre? By god l s'écria l'autre avec in-
quiétude, qu'en avez-vous fait? Vous ne l'avez pas déchirée, je suppose ?
— Non, le chef l'a gardée.
— Vous avez bien fait 1 Montrez-la-moi, peut-être est-elle importante.
— Ooah ! c'est quelque médecine (1) des Visages- Pâles; le chef n'en veut pas, que mon frère la prenne.
— Merci !
Il y eut un instant de silence.
On aurait entendu battre à l'unisson le cœur des trois écouteurs, tant leur anxiété était grande.
— By god! s'éGria tout à coup le blanc avec explosion, une lettre adressée au colonel don Juan Melendez de Gongora, gouverneur del Mezquite, par le général Rubio I Vous avez eu la main heureuse ! Etes-vou3 sûr que le porteur de cette iettre soit mont, audnoins?
— C'est le Renard-Bleu qui l'a tué.
. — Alors je suis rassuré, je puis m'en rapporter à •/ous ; maintenant, voici ce qu'il faut que Vous fassiez : dès que la...
Mais en prononçant ces paroles, les deux interlocuteurs s'étaient éloignés, et le son de leur voix se perdit dans l'éloignement sans qu'il fût possible d'entendre la fin de la phraseou d'en deviner le sens.
les deux femmes se retournèrent. Tranquille avait disparu ; de nouveau elles étaient seules.
Carméla, à la suite de cet entretien étrange dont le hasard lui avait fait saisir quelques bribes, était
(4) Les Peaux-Rouges donnent !c nom de médecine, à toute» 1e» choses qu'il» ne comprennent pas.
tombée dans une rêverie profonde, que sa compagne, avec ce sentiment du convenance inné chez les Peaux- Rouges, se garda bien de troubler.
Cependant le temps s'écoulait, l'ombre s'épaississait dans la grotte, car la nuit était venue; les deux femmes, redoutant de demeurer seules dans l'obscurité, se préparaient à rejoindre leurs compagnons, lorsqu'un bruit de pas se fit entendre, et Tranquille entra.
— Comment! leur dit-il, vous n'êtes pas prêtes? Hâtez-vous de revêtir yos costumes masculins, une minute est un siècle.
Les jeunes filles ne se le firent pas répéter ; elles disparurent dans un compartiment voisin, et revinrent au bout de quelques instants entièrement déguisées et méconnaissables.
— Bien, fit le Canadien en les examinant un instant, nous allons tenter de nous introduire au Mezquite; maintenant suivez-moi, et de la prudence.
Les huit personnes sortirent de la grotte, glissant dans les ténèbres comme des fantômes.
Nul ne peut, s'il ne Ta expérimenté par luijnême, se figurer ce que c'est qu'une marche de nuit dans le désert, lorsque l'on craint à chaque instant de tomber entre les mains des invisibles ennemis qui vous guettent derrière chaque buisson.
Tranquille s'était placé en tète de la petite troupe qui marchait en file indienne, parfois se courbant jusqu'à terre, se traînant sur les genoux ou ran* pant sur le ventre, se confondant le plus possible avec l'ombre afin de dissimuler son passage.
Doua Carméla , malgré les difficultés inouïes
qu'elle avait à surmonter, avançait avec un courage admirable, ne se plaignant jamais et supportant sans paraître s'en apercevoir les égratignures des ronces et des épines qui lui déchiraient les mains et lui causaient les douleurs atroces.
Après trois heures d'efforts gigantesques sur les traces du Tigrero, celui-ci s'arrêta et leur dit à voix basse de regarder autour d'eux.
Ils levèrent la tête : il se trouvaient au milieu da camp des insurgés texiens.
Tout autour d'eux , aux rayons de la lune, ils voyaient s'allonger les énormes silhouettes des cavaliers indiens appuyés sur leurs longues lances, immobiles comme des statues équestres, sentinelles vigilantes veillant au salut de leurs frères les Visages-Pâles.
Les jeunes filles sentirent un frisson de terreur parcourir leur corps à cet aspect si peu fait pour les rassurer.
Heureusement pour elles les Indiens se gardent fort mal et le plus souvent ne posent des sentinelles que pour la montre et effrayer l'ennemi ; dans la circonstance présente, comme ils savaient fort bien qu'ils n'avaient aucune sortie à redouter de la part de la garnison du Mezquite, les sentinelles dormaient presque toutes, mais le moindre geste mal calculé, le moindre faux pas pouvait les éveiller, car ces hommes habitués à tenir leurs sens en alerte ne peuvent presque jamais être pris en défaut.
A deux cents pas au plus des aventuriers s'éle* vaient les premières redoutes du Mezquite, mornes, silencieuses et, en apparence du moins, abandonnées ou plongées dans le sommeil.
Tranquille ne s'était arrêté que pour bien faire comprendre à ses compagnons le danger imminent qu'ils couraieot et les engager à redoubler de prudence, car à la moindre faiblesse ils étaient perdus.
On se remit en marche.
Ils avancèrent ainsi une centaine de pas, la moitié à peu près de la distance qui les séparait du Mezquite, lorsque tout à coup, au moment où Tranquille étendait les bras en avant pour s'abriter derrière une butte de sable, plusieurs hommes qui rampaient en sens inverse se trouvèrent face à face avec lui.
Il y eut une seconde d'anxiété terrible.
— Qui vive ? dit une voix basse et menaçante.
— Oh! fit-il, nous sommes sauvés 1 C'est moi, Tranquille le tigrero.
— Quels sont les gens qui sont avec toi ?
— Des coureurs des bois, dont je réponds.
— C'est bien, passez.
Les deux troupes se séparèrent et s'éloignèrent l'une de l'autre en rampant dans deux directions différentes.
La troupe avec laquelle les chasseurs avaient échangé quelques mots était commaudée par don Félix Pax qui, plus vigilant que les Texiens, faisait une ronde sur les glacis de la place afin de s'assurer que tout était calme et qu'aucune surprise n'était à redouter.
Ce fut fort heureux pour Tranquille et ses compagnons, que le Jaguar, pour faire honneur au Renard-Bleu, eût coofié cette nuit-là la garde du camp à ses guerriers et que sur la foi des Peaux-Rouges les Texiens se fussent livrés au repos avec cette in-
eouciance caractéristique des Américains, car avec d'autres sentinelles que celles au milieu desquelles ils avaient glissé invisibles comme des spectres, les aventuriers auraient infailliblement été pris.
Dix minutes après leur rencontre avec don Félix, rencontre qui avait falli leur devenir si fatale, les chasseurs atteignirent les barrières.
Au nom de Tranquille le passage leur fut aussitôt ouvert.
Ils étaient enfin en sûreté dans ï hacienda.
11 était temps qu'ils arrivassent : quelques pas de plus, Carméla et sa compagne restaient en route. Malgré tout leur courage et toute leur volonté, les jeunes filles ne pouvaient plus se soutenir, ieursforces étaient épuisées ; aussi, dès que le danger fut passé et que la surexcitation nerveuse qui seule les soutenait leur manqua, elles tombèrent sans connaissance.
Tranquille enleva Carméla dans ses bras et la transporta dans l'intérieur de l'hacienda, tandis que le Cerf-Noir qui, malgré son apparente insensibilité, adorait sa femme, s'empressait auprès d'elle afin de lui prêter secours.
L'arrivée imprévue de Tranquille causa une joie générale parmi les habitants de l'hacienda, qui tous avaient une profonde amitié pour cet homme dont en maintes circonstances ils avaient été à même d'apprécier le beau caractère.
Le chasseur était encore occupé près de sa fille qui commençait à peine à reprendre connaissance, lorsque don Félix Pax, de retour de sa ronde, entra dans le cuarto, chargé par le colonel de prier le Canadien de se rendre immédiatement auprès de lui.
Tranquille obéit, ses soins n'étaient plus nécessaires à dona Carméla : à peine la jeune fille avaitelle repris ses sens qu'elle était tombée dans un profond sommeil, suite naturelle des fatigues énormes que depuis quelques jours elle avait endurées.
Dans le trajet pour se rendre à l'appartement du colonel , Tranquille interrogea le mayordomo avea lequel il était lié de longue date. Celui-ci ne se fit aucun scrupule de répondre aux questions du chasseur.
Les choses étaient loin de bien aller au Mezquite : le siège se poursuivait avec un acharnement inouï des deux parts et des péripéties étranges.
Les insurgés, fort incommodés par l'artillerie de la forteresse qui leur tuait beaucoup de inonde et à laquelle ils ne pouvaient répondre, vu leur manque absolu de canon, avaient adopté par représailles un système de riposte qui causait beaucoup de mal aux assiégés.
Ce système fort simple consistait en ceci : les in* surgés, chasseurs pour la plupart, étaient des tireurs extraordinairement habiles et renommés pour tels dans un pays où la science du tir est poussée à ses extrêmes limites.
Un certain nombre de ces tireurs s'embusquaient derrière les épaulements du camp, et chaque fois qu'un artilleur se hasardait à charger une pièce, ils lui brisaient infailliblement les mains (1) .
Ceci avait élé poussé si loin, que presque tous les artilleurs se trouvaient hors de combat, et que ce
(1) Historique,
n'était qu'à de très-longs intervalles qu'un coup de canon partait de la forteresse.
Ce coup isolé, fort mal pointé à cause de la précipitation que les servants apportaient à rectifier leur tir tant ils redoutaient d'être mutilés ne causait que d'insignifiants dommages aux insurgés, qui s'applau dissaient avec îaison du bon résultat de cette cible d'une nouvelle espèce.
D'un autre côté, la place était si étroitement investie et surveillée avec tant de soin, que rien ne pouvait y entrer ni en sortir.
Personne dans la place rie comprenait comment les aventuriers étaient parvenus à se glisser dans l'hacienda en traversant le camp ennemi dans toute sa longueur.
Nous devons constater en passant, afin d'être juste envers tout le monde, que les aventuriers le comprenaient moins que personne.
La garnison de l'hacienda vivait donc comme si elle eût été brusquement séparée du monde, car aucun bruit ne transpirait du dehors et aucune nouvelle ne parvenait jusqu'à elle.
Cette situation était extrêmement désagréable pour les Mexicains; malheureusement pour eux, elle s'aggravait tous les jours et menaçait de devenir avant peu complètement intolérable.
Le colonel Melendez, depuis le commencement du siège, s'était montré ce qu'il était, c'est-à-dire un officier d'un rare mérite, d'une vigilance que rien ne pouvait mettre en défaut et d'une bravoure à toute épreuve.
Voyant ses artilleurs si cruellement décimés par les balles texiennes, il avait voulu les remplacer lui-
même, chargeant au péril de sa vie les canons et les tirant contre les insurgés.
Tant de courage avait frappé ceux-ci d'une si grande admiration que, bien que maintes fois il leur ; eût été facile de tuer leur téméraire ennemi, toujours leurs rifles s'étaient détournés de cet homme qui semblaient comme à plaisir braver à chaque instant une mort certaine.
Le Jaguar, tout en serrant la place de près, et en désirant vivement s'en emparer, avait donné Tordre péremptoire d'épargner la vie de son ami, qu'il ne pouvait s'empêcher de plaindre et d'admirer autant pour son courage que pour son dévouement à la cause qu'il servait.
Bien qu'il fût près de minuit, le colonel était debout ; au moment où le chasseur fut introduit auprès de lui, il se promenait d'un air soucieux dans sa chambre à coucher, consultant de temps en temps un plan détaillé des fortifications de la place déplié sur une table.
L'arrivée de Tranquille lui causa une vive satisfaction, il espérait avoir par lui des nouvelles du dehors.
Malheureusement le chasseur ne savait pas grand' chose sur les affaires politiques du pays, à cause de la vie isolée qu'il menait dans les forêts.
Cependant il répon dit avec la plus grande franchise à toutes les questions qu'il plut au colonel de lui adresser et lui donna les quelques renseignements qu'il avait pu obtenir ; puis il lui rapporta les divers incidents de son voyage. Au nom de Cannéla, le jeune officier se troubla légèrement et une vive rougeur empourpra son visage, cependant il se re-
mit et continua à écouter attentivement le récit du chasseur.
Lorsque celui-ci arriva à l'incident de la grotte et à la bribe de conversation surprise par lui entre le chef apache et le Texien, son intérêt fut vivement excité, et il lui fit recommencer le récit de cette aventure.
— Oh ! cette lettre, mumura-t-il à plusieurs reprises, cette lettre, que ne donnerais-je pas pour en connaître le contenu !
Malheureusement cela était impossible. Au bout d'un instant, le colonel pria Tranquille de continuer son récit.
Le chasseur lui raconta alors de quelle façon il était parvenu à traverser les lignes ennemies et à s'introduire dans la place.
Cette action hardie frappa vivement le colonel.
— Vous avez été plus heureux que prudent, dit-il, en vous aventurant ainsi au milieu des ennemis.
Le chasseur sourit d'un air de bonne humeur.
— J'étais à peu près certain de réussir, dit-il.
— Comment cela ?
— J'ai une longue expérience des coutumes des Indiens, qui me permet de jouer presque à coup sûr contre eux.
— D'accord ; mais ici ce n'était pas à des Indiens que vous aviez affaire.
— Pardonnez-moi, colonel.
— Je ne vous comprends pas ; veuillez, je vous prie, vous expliquer.
— C'est chose facile : le Renard-Bleu est arrivé ce soir au camp texien à la tête de deux cents guerriers.
— Je l'ignorais, fit le colonel avec surprise.
— Le Jaguar, pour faire honneur à ses redoutable alliés, leur a confié, pour cette nuit, la gardé de son camp.
— De sorte?
— De sorte, colonel, que tous les Texiens dorment en ce moment à jambe détendue (1) pendant que les Apaches veillent ou, du moins, devraient veiller à la sûreté des lignes.
— Qu'entendez-vous par devraient veiller?
— J'entends que les Peaux-Rouges ne comprennent rien à notre manière de faire la guerre, qu'il* ne sont pas habitués à faire sentinelle et que tout le monde dort au camp.
— Ah 1 fit le colonel en reprenant d'un air préoccupé sa promenade qu'il avait interrompue pour écouter le récit du chasseur.
Gelui-ci attendit, en jetant un regard interrogateur à don Félix qui était demeuré dans la chambre* qu'il plût au commandant de le congédier.
Quelques minutes s'écoulèrent sans qu'un mot fût échangé ; don Juan paraissait plongé dans de sérieuses réflexions.
Tout à coup il s'arrêta devant le chasseur, et le regardant bien en face :
— Je vous connais depuis longtemps de réputation, lui dit-il d'une voix brève, vous passez pour un homme loyal et auquel on peut se fier.
Le Canadien salua, ne comprenant pas encore où tendaient ces préliminaires.
(4) Noos avons voulu conserver cette locution essentiellement espagnole : Dormir a pierna swlta,
— Vous croyez, n'est-ce pas, que le camp ennemi est plongé dans le sommeil? reprit le colonel.
— C'est ma conviction, répondit Tranquille, nous avons trop facilement traversé leurs lignes pour qu'il en soit autrement.
Don Félix se rapprocha.
— Oui, murmura le jeune officier, ce serait une leçon à leur donner.
— Leçon dont ils ont grand besoin, appuya te mayordomo.
— Ah ! ah ! fit en souriant le colonel, vous m'avez compris, don Félix ?
— Certes.
— Et vous m'approuvez?
— Entièrement. .
— Il est une heure du matin, reprit le colonel en jetant un regard sur une pendule placée sur une console; c'est le moment où le sommeil est le plus profond. Soit, nous tenterons une sortie : faites éveiller les officiers de la garnison.
Le mayordomo sortit. Cinq minutes plus tard, les officiers encore à demi endormis se rendaient à l'ordre de leur chef.
— Caballeros, leur dit celui-ci, dès qu'il les vit rangés autour de lui, j'ai résolu de faire une sortie contre les rebelles, de les surprendre et d'incendier leur camp si cela est possible. Choisissez parmi vos soldats cent cinquante hommes sur lesquels vous puissiez compter ; faites-leur prendre les armes ; munissez-les de matières inflammables, et que dans cinq minutes ils soient rangés dans le patio. Allez, surtout je vous recommande le plus grand si* lence.
Les officiers saluèrent et sortirent immédiatement.
Le colonel se tourna alors vers Tranquille.
— Etes-vous fatigué? lui deinanda-t-il.
— Je ne le suis jamais.
— Vous êtes adroit?
— On le dit.
— C'est bien ! vous nous servirez de guide ;. malheureusement, il m'en aurait fallu deux autres.
— Je puis les procurer à votre seigneurie.
— Vous?
— Oui, un coureur des bois et un chef comanche qui sont entrés avec moi dans le fort, et dont je réponds corps pour corps : le Cœur-Loyal et le Cerf Noir.
— Bien, avertissez-les, et allez tous trois m' attendre dans le patio.
Tranquille se bâta d'aller prévenir ses amis.
— Si ce chasseur a dit vrai, et je le crois, reprit le colonel en s' adressant au mayordomo , je suis convaincu que nous avons une excellente occasion de rendre au centuple aux rebelles le mal qu'ils nous ont fait ; m'accompagnez-vous, don Félix ?
. — Moi ! je ne voudrais point, pour une fortune, vous quitter d'un pas dans une pareille circon stance.
— Venez donc, alors , car le détachement doit maintenant nous attendre.
Us sortirent
30B tES FRANCS TIREURS.
HT
Il PROPOSITION.
La même nuit, presque à la mèaieiheure,(le Jaguar, retiré au fond de sa tente, assis sur un modeste équipai en bois de chêne à peine dégrossi, le coude appuyé sur une table et la tête dans la main, lisait, à la lueur d'un modeste candil qtii ne jetait qu'une lueur douteuse, des dépêches importantes qu'il avait reçues dans la soirée.
Absorbé par sa lecture, le jeune commandant des insurgés ne prêtait aucune attention au bruit du dehors, lorsque tout à coup un courant d'air. assez vif agita la flamme de la mèche, et l'ombre d'un bomme se dessina en noir sur la toile de sa tente.
Le jeune homme contrarié d'être dérangé dans sa lecture, releva la tête avec humeur et regarda du côté de l'entrée de sa tente avec un froncement de sourcils qui ne promettait rien d'agréable à son malencontreux interrupteur.
Mais à la vue de l'homme qui se tenait sur le . seuil appuyé sur un long rifle, en fixant sur lui deux yeux brillants comme des escarboucles, .le Jar guar contint avec peine un cri de surprise et 'fit un mouvement pour saisir les pistolets placés à portée de sa main sur la table.
Cet homme que nous avons déjà eu l'occasion de présenter au lecteur dans une circonstance assez grave, n'avait, nous devons l'avouer, dans son aspect rien qui prévînt beaucoup en sa faveur.
Ses regards farouches, sa physionomie dure rendue plus sévère encore par sa longue barbe blanche, sa taille haute, son accoutrement bizarre, 'tout en lui inspirait la répulsion et presque la crante.
Le mouvement du Jaguar fit naître un sourire sinistre sur ses lèvres pâles.
— A quoi bon chercher vos armes? dit-il d'une voix rauque en frappant de la paume de la main droite sur le canon de son rifle : si j?avais eu l'intention de vous tuer, depuis longtemps déjà vous seriez mort.
Le jeune homme fit opérer un mouvement de rotation à son équipai, qui le plaça face à face avec l'étranger.
Les deux hommes s'examinèrent un instant avec l'attention la plus minutieuse.
— M'avez-vous assez regardé? reprit enfin l'étranger.
— Oui, répondit le Jaguar, maintenant dites-moi qui vous êtes, ce qui vous amène ici, £t comment vous êtes parvenu jusqu'à moi.
«-*- Voilà bien des questions à la fois, cependant je tâcherai d'y répondre; qui je suis, nul ne le sait, il y a des moments où je l'ignore moi-mêtne : je suis un maudit et un réprouvé, rôdant dans le désert comme une bête fauve en quête d'une proie; les Peaux-Rouges dont je suis l'ennemi implacable «t auxquels j'inspire une terreur superstitieuse, me nomment le Kiéin-Stomanni ces renseignements vous suffisent-ils?
— Quoi, s'écria le jeune homme, au comble de la surprise, ce Seal peur-Blanc... ?
— C'est moi, répondit tranquillement l'étranger
on me désigne aussi quelquefois sous le nom du Jans-Pitié.
Tout cela avait été dit par le vieillard de ce ton Monotone et rauque, particulier aux hommes qui, ' privés depuis longtemps de la société de leurs semblables, ont été astreints à un silence forcé, et pour lesquels la parole est presque devenue un travail.
Le Jaguar fit un geste de répulsion à l'aspect de cet homme sinistre, dont la lugubre réputation était parvenue jusqu'à lui avec son auréole sanglante.
Sa mémoire lui rappela immédiatement tous les traits de férocité et de cruauté imputés à cet homme, et ce fut sous l'impression de ce souvenir qu'il lui dit avec un accent de dégoût qu'il ne se donna pas la peine de cacher :
— Qu'y a-t-il de commun entre vous et moi? Le vieillard sourit d'un air railleur.
— Dieu, répondit-il, rattache tous les hommes les uns aux autres par des liens invisibles qui les font solidaires les uns des autres ; il l'a voulu ainsi, dans sa suprême sagesse, afin de rendre les sociétés possibles.
En entendant cet étrange solitaire citer le nom de Dieu, et émettre une si singulière proposition, le Jaguar sentit son étonnement redoubler.
— Je ne discuterai pas avec vous, reprit-il ; chacun dans ïa vie suit la voie que lui a tracé le sort, il ne m'appartient de vous juger ni en bien ni en mal ; .seulement, je crois avoir le droit de dénier toute so 5darité avec vous, quels que soient vos sentiments pour moi et les motifs qui vous ont amené ici ; jusqu'à présent nous sommes demeurés étrangers l'un à l'autre, je désire qu'il continue d'en être ainsi.
— Qu'en savez-vous ? Quelle certitude avez-vous
que cette fois soit la première qui nous ait mis face à face? L'homme ne peut pas plus répondre du passé que de l'avenir, l'un et l'autre sont dans les mains d'un plus puissant que lui, de Celui qui juge " immédiatement les actions et pour lequel il n'y a qu'un poids et qu'une mesure : Dieu, enfin.
— Je m'étonne, répondit le Jaguar intéressé malgré lui, que le nom de Dieu se trouve si souvent sur vos lèvres.
— Parce qu'il est profondément gravé dans mon cœur, répondit le vieillard avec une teinte de sombre tristesse qui répandit un voile de mélancolie sur ses traits austères. Vous avez dit vous-même que vous ne vouliez pas me juger ; conservez de moi la mauvaise impression que vous ont laissée des récits peut-être mensongers; peu m'importe l'opinion des honomes, je ne reconnais d'autre juge de mes actions que ma conscience.
— Soit ; maintenant permettez-moi de vous faire observer que le temps s'écoule rapidement, que la nuit s'avance, que de sérieuses occupations me réclament et que»j'ai besoin d'être seul.
— En un mot, vous me mettez à la porte ; malheureusement, il ne me plaît pas, quant à présent, d'accéder à votre désir, ou, si vous le préférez,, d'obéir à votre ordre; je veux d'abord répondre à toutes vos questions, puis, si vous l'exigez encore, je me retirerai.
— Cette obstination de votre part pourrait, prenez-y garde, avoir pour vous des conséquences funestes..
— Pourquoi menacer celui qui ne nous insulte pas? répondit le vieillard toujours impassible;
croyez-vous donc que ce soit pour rien que je me sais dérangé ? Non, non ; de sérieux motifs m'amènent auprès de vous, et je me trompe fort, ou ce temps que maintenant vous regrettez de m'accorder, vous reconnaîtrez bientôt que vous ne
! pouviez mieux faire que de l'employer à m'en-
4? tendre.
Le Jaguar haussa les épaules avec impatience; il lui répugnait d'user de violence envers un homme qui, après tout, n'était pas sorti vis-à-vis de lui des bornes de la plus stricte politesse, et puis malgré lui une espèce de pressentiment secret l'avertissait que la visite de ce vieillard singulier lui serait utile.
— Parlez donc, lui dit-il, au bout d'un instant, du ton d'un homme qui se résigne à subir une chose qui lui déplaît, mais à laquelle il ne peut se soustraire, seulement soyez bref.
— Je n'ai pas assez l'habitude de la parole pour me plaire à faire de longs discours, répondit le Scalpeur ; je ne dirai que les choses strictement indispensables pour être bien compris de vous.,
— Faites donc sans plus de préambules.
— Soit. Je reviens maintenant à la seconde question que vous m'avez adressée ; vous m'avez demandé quelle raison m'amenait ici. Je vous le dirai bientôt, mais je répondrai d'abord à votre troisième question : comment je suis parvenu jusqu'à vous,
— En effet, s'écria le Jaguar, cela me semble extraordinaire 1
■* - Pas aussi extraordinaire que vous le supposez : je pourrais vous dire que je suis un trop
vieux routier des prairies pour ne pas mettre en défaut les sentinelles les plus vigilantes ; je préfère vous avouer la vérité, elle vous sera plus profitable. Vous avez confié cette nuit la garde de votre camp à des chiens apacbes, qui au lieu de veiller, comme ils s'y s00* engagés» se sont endormis à leur poste, si bien que le premier venu peut s'introduire, comme bon lui semble, dans vos lignes, et cela est si vrai, qu'il y a à peine deux heures, une troupe de huit individus a traversé votre camp dans toute sa longueur, et est entrée dans l'hacienda sans que personne ait cherché à s'y opposer.
— Vive Diosl s'écria le Jaguar en se levant blême de colère, est-il donc possible qu'il en soit ainsi?
— J'en suis la preuve, il me semble, répondit simplement le vieillard.
Le jeune homme saisit ses pistolets et fit un brusque mouvement pour s'élancer au dehors, l'étranger le retint.
— A quoi bon, lui dit-il, soulever une querelle avec vos alliés? C'est un fait accompli, mieux vaut en subir les conséquences ; seulement que cela vous serve de leçon pour prendre une autre fois mieux vos précautions.
— Mais ces hommes qui ont traversé le camp? reprit le Jaguar d'une voix saccadée.
— Vous n'avez rien à redouter d'eux, ce sont de pauvres diables de chasseurs qui probablement cherchaient un refuge pour les deux femmes qu'il -emmenaient au milieu d'eux.
— Deux femmes ?
— Oui, une blanche et une indienne; bien
qu'elles fussent habillées en homme, je les aï reconnues d'autant plus facilement que depuis longtemps déjà je les surveillais.
— Ah? fit le Jaguar d'un air pensif, connaissezvous quelqu'un de ces chasseurs ?
— Un seul, qui est, je crois, le tigrero de cette '^Hcienda.
— Tranquille! s'écria le Jaguar avec une expression impossible à rendre.
— Oui.
— Alors l'une de ces deux femmes est sa fille Carméla?
— Probablement.
J — Ainsi elle se trouve maintenant au Mezquite ?
— Oui
— Ohl s'écria-t-il avec explosion, il faut à tout prix que je m'empare de cette hacienda maudite,
— C'est justement ce que je viens vous proposer, dit paisiblement le Scalpeur.
Le jeune homme fit un pas en avant.
— Hein! reprit-il, que dites- vous?
— Je dis, répondit du même ton le vieillard, que fi viens vous proposer de vous emparer de l'hacienda.
— Vous ?
— Moi.
— C'est impossible.
— Pourquoi donc?
Parce que, reprit le Jaguar avec agitation,
l'hacienda est bien fortifiée ; elle est défendue par une garnison nombreuse et brave, commandée par an de* meilleurs officiers de l'armée mexicaine,^ et, depuk. dix-sept jours que j'ai investi ces murailles
maudites, je n'ai pu, malgré tous mes efforts, faire un pas en avant.
— Tout cela est vrai.
— Eh bien?
— Eh ! bien je vous réitère ma proposition.
— Mais comment ferez-vous?
— Cela me regarde.
— Ceci n'est pas une réponse?
— Je ne puis vous en faire d'autre.
— Cependant?
— Là où la force n'aboutit à rien, il faut employer la ruse; cet avis n'est-il pas le vôtre?
— Oui ; mais encore faut-il avoir entre les maina les moyens nécessaires.
— Ces moyens, je les ai.
— Pour nous emparer de l'hacienda?
— Je vous introduirai dans l'intérieur, le reste vous regarde.
— Oh ! une fois dedans, je n'en sortirai plus.
— Ainsi, vous acceptez?
— Un moment.
— Vous hésitez?
— J'hésite.
— Lorsque je vous offre une réussite imprévue ?
— Pour cela même.
— Je ne vous comprends pas.
— Je vais m'expliquer.
— Soit.
— Il n'est pas admissible que ce soit seulement par intérêt pour moi ou pour la cause que je sers que vous soyez venu me faire une semblable proposition?
— Peut-être.
210 LES FRANCS TIRBDRS.
— Jouons cartes sur table. Quel que soit du reste votre caractère, vous avez une manière de voir les choses qui vous rend fort indifférent aux chances bonnes ou mauvaises de la lutte engagée en ce moment dans ce malheureux pays.
— Vous êtes dans le vrai.
— N'est-ce pas ? Peu vous importe que le Texas soit indépendant ou esclave.
— Je l'admets.
— Vous avez donc une autre raison pour agir ainsi que vous le faites ?
— On a toujours une raison.
— Parfaitement; eh bien ! c'est ceUe raison que je veux connaître.
— Et si je refuse de vous la dire?
— Je n'accepte pas Votre proposition.
— Vous aurez tort.
— C'est possible.
— Réfléchissez.
— C'est tout réfléchi.
Il y eut un instant de silence ; ce fut le vieillard qui le rompit.
— Vous êtes un enfant soupçonneux et entêté, lui dit-il, qui, par un sentiment de loyauté mal entendu, risquez de perdre une occasion que peut-être vous ne retrouverez jamais.
— J'en courrai le risque ; je veux être franc avec vous : je ne vous connais que sous de fort mauvais rapports, votre réputation est exécrable, rien ne me prouve que sous le prétexte de me servir vous n'ayez pas l'intention de me tendre un piège.
Le visage pâle du vieillard se couvrit d'une rougeur subite à ces rudes paroles, un frisson nerveux
agita tons ses membres; mais, par un effort violent, il parvint à maîtriser l'émotion qu'il éprouvait, et, au bout de quelques instants, il répondit d'une voix calme mais dans laquelle restait encore un peu de la tempête qui grondait sourdement au fond de son cœur.
— Je vous pardonne, dit-il ; vous deviez me parler ainsi que vous l'avez fait, je ne puis vous en vouloir. Le temps s'écoule, il est près d'une heure du matin ;
- bientôt il sera trop tard pour exécuter le hardi projet que j'ai formé; je n'ajouterai qu'un mot : réfléchissez avant de me répondre, car de cette réponse dépendra ma résolution. Le motif qui me pousse à vous offrir de vous introduire dans l'hacienda m'est tout personnel, il ne vous touche ni ne vous regarde en rien.
— Mais quelle garantie me donnez-vous de la sincérité de vos intentions?
Le vieillard fit un pas en avant, redressa sa haute taille, et d'une voix empreinte d'un accent de majesté suprême :
— Ma parole, dit-il, la parole d'un homme qui, quoi qu'on rapporte sur son compte, n'a jamais failli à ce qu'il se doit lui-même ; je vous jure sur l'honneur, en présence de ce Dieu devant lequel vous et moi nous comparaîtrons peut-être bientôt, que mes intentions sont pures et loyales, sans aucune arrière-pensée de trahison. Maintenant, répondez, que résolvez-vous î
En prononçant ces paroles, l'attitude du vieillard, ses gestes, son visage même étaient empreints de tant de noblesse et de grandeur qu'il semblait transfiguré.
Malgré lui, le Jaguar se sentit ému, il fut séduit et entraîné par cet accent qui lui parut venir du cœur.
— J'accepte, dit-il d'une voix ferme.
— J'y comptais, répondit le vieillard ; chez les natures jeunes et généreuses, les bons sentiments trouvent toujours de l'écho. Vous ne vous repentirez pas de la confiance que vous m'accordez.
— Voilà ma main, dit le jeune homme avec entraînement serrez-la sans crainte, c'est celle d'un ami.
— Merci, réponditle vieillard, tandis qu'une larme brûlante perlait à ses paupières ; cette parole me paie de bien des souffrances et de bien des douleurs.
— Maintenant, expliquez-moi votre projet.
C'est ce que je vais faire en deux mots ; seulement, avant que nous débattions le plan que nous adopterons, faites sans bruit rassembler trois ou quatre cents hommes afin que nous puissions nous mettre en marche aussitôt que nous nous serons entendus.
— Vous avez raison.
— Je n'ai pas besoin de vous conseiller la prudence; il faut que vos hommes se réunissent dans le plus grand silence. Ne prenez pas de Peaux-Rouges avec vous, ils vous seraient plus nuisibles qu'utiles. Je ne tiens pas à être vu d'eux, vous savez que je suis leur ennemi.
— Soyez tranquille, j'agirai comme vous le désirez.
Le Jaguar sortit, son absence dura un quart d'heure à peine ; pendant ce temps le Scalpeur-Blanc demeura immobile au milieu de la tente, appuyé
d'un air pensif sur le canon de son rifle, dont la crosse reposait à terre.
Bientôt on entendit au dehors comme un imperceptible bourdonnement d'abeilles dans la ruche. C'était le camp qui s'éveillait.
Le Jaguar rentra.
— Maintenant, dit -il, les ordres sont donnés ; avant un quart d'heure, quatre cents hommes auront pris les armes.
— C'est plus de temps qu'il ne nous en faut pour ce que j'ai à vous dire ; mon plan est des plus simples, et, si vous le suivez de point en point, nous entrerons dans l'hacienda sans coup férir; écoutez-moi avec attention.
— Parlez.
Le vieillard approcha un équipai de la table devant laquelle se tenait le Jaguar, s'assit, plaça son rifle entre ses jambes et commença.
— Il y a fort longtemps que je connais l'hacienda del Mezquite, dit-il. A la suite d'événements trop longs à vous raconter et qui ne vous intéresseraient que médiocrement, je fus pendant près d'un an un de ses habitants en qualité de mayordomo. A cette époque, le père du propriétaire actuel vivait encore, pour certaines raisons, il avait en moi la plus grande confiance. Vous savez que lorsqu'à l'époque de la conquête les Espagnols construisirent ces haciendas, ils en firent plutôt des forteresses que des fermes, contraints qu'ils étaient de se défendre presque chaque jour contre les agressions des Peaux-Rouges ; or, il faut que vous sachiez que dans toute forteresse il existe une porte masquée, une sortie secrète qui, au besoin, sert à la garnison, soit pour recevoir des
secours en vivres ou en hommes, soit pour évacuer la place, si elle est serrée de trop près.
— Oh I s'écria le Jaguar en se frappant le front, l'hacienda posséderait-elle une de ces sorties ?
— Patience, laissez-moi continuer.
— Mais, reprit le jeune homme, regardez : voilà le plan détaillé du Mezquite fait par un homme dont la famille l'habite de père en fils depuis trois gênétions, et rien de pareil n'y est marqué.
Le vieillard jeta un regard indifférent sur le plan que lui montrait le jeune homme.
— Parce que, reprit-il, ce secret n'est ordinairement connu que par le propriétaire seul de l'hacienda, mais laissez-moi finir.
— Parlez 1 parlez !
— Ces sorties, si utiles à l'époque de la conquête, finirent avec le temps, et grâce à la longue paix qui régnadanslepays, par être complètement négligées ; puis, peu à peu, comme elles ne servaient plus à rien, le souvenir s'en perdit totalement, et je suis convaincu que la plupart des hacienderos, aujourd'hui , ignorent l'existence de ces portes secrètes dans leurs habitations; le propriétaire du Mezquite est du nombre.
— Qu'en savez-vous ? peut-être la porte est-elle bouchée ou du moins défendue par un fort détachement.
Le vieillard sourit.
— Non, dit-il, la porte n'est pas bouchée, nul détachement ne la garde.
— Vous en êtes certain?
— Ne vous ai-je pas dit que depuis quelques jours je rôde aux environs?
— Je ne me le rappelle pas.
— J'ai voulu m* assurer de l'existence de cette porte, qu'un hasard fortuit m'avait fait découvrir autrefois.
— Eh bien ?
— Eh bien ! je l'ai cherchée, je l'ai retrouvée et je l'ai ouverte.
— ViveDios! s'écria le Jaguar avec joie, l'hacienda est à nous, alors !
— Je le crois, à moins d'une fatalité ou d'un miracle, deux choses aussi improbables Tune que l'autre.
— Mais où est-elle placée, cette porte ?
— Comme toujours, dans l'endroit où il est le moins possible d'en soupçonner l'existence. Regardez, ajouta-t-il en se penchant sur le plan : l'hacienda, construite sur une hauteur, est exposée, en cas d'un long siège, à voir ses norias se tarir, n'est-ce pas?
— Oui.
— Fort bien. La rivière de ce côté passe au pied des rochers au sommet desquels s'élèvent ses murailles.
— Oui, oui, dit le jeune homme qui suivait avidement les indications que donnait le viellard.
— Jugeant avec raison, reprit-il, que de ce coté l'hacienda était imprenable, vous vous êtes contenté d'établir sur le bord de la rivière quelques postes chargés de surveiller les mouvements de l'ennemi.
— Toute fuite de ce côté est impossible pour la garnison, d'abord à cause de la hauteur des murailles, et puis ensuite à cause delà rivière qui lui forme un fossé naturel.
— Eh bien I c'est justement dans ces rochers, presque au niveau de l'eau, que se trouve la porte par laquelle nous nous introduirons ; elle s'ouvre au fond d'une grotte naturelle dont l'entrée est tellement obstruée par les plantes grimpantes, que du rivage opposé il est impossible d'en soupçonnerl'existence.
— Enfin ! s'écria le Jaguar, cette redoute, qui jusqu'à présent a constamment été un des anneaux de la lourde chaîne rivée sur le Texas, sera donc demain une des plus solides barrières de son indépendance. Que Dieu soit loué, lui qui a permis qu'un aussi éclatant triomphe couronnât nos efforts !
— J'espère vous voir maître de la place avant le lever du soleil.
— Dieu vous entende I
— Maintenant, nous partirons quand vous voudrez.
— Tout de suite, tout de suite.
Us sortirent de la tente.
D'après les ordres du Jaguar, John Davis avait fait éveiller quatre cents hommes choisis parmi les plus résolus et les plus adroits tireurs des partisans texiens réunis en ce moment devant la place.
Ils étaient rangés à quelques pas de la tente, immobiles et silencieux. Leurs rifles, dont les canons étaient bronzés, afin de ne pas jeter d'éclairs dénonciateurs aux reflets des rayons de. la lune, étaient posés en faisceaux sur le sol.
Les officiers formaient un groupe à part. Ils causaient entre eux à voix basse avec une certaine animation, ne comprenant rien à l'ordre qu'ils avaient reçu et ne sachant pas pour quelle raison leur chef les avait fait éveiller.
Le Jaguar s'avança vers eux.
A son approche, les officiers s'écartèrent à droite et à gauche. Le jeune homme, suivi du Scalpeur, entra dans le cercle qui se referma aussitôt.
John Davis, en apercevant le vieillard qu'il reconnut aussitôt, poussa un cri de surprise étouffé.
— Caballeros, dit le Jaguar à voix basse, nous allons tenter un coup de rnain qui, s'il réussit, nous rendra maîlres de l'hacienda presque sans coup férir.
Un murmure d'étonnement parcourut comme un frisson les rangs des officiers.
— Une personne en laquelle j'ai la plus entière confiance, continua le Jaguar, m'arévélé l'existence d'une porte secrète ignorée de la garnison, qui nous donnera accès dans la place. Que chacun de vous prenne le commandement de son détachement. Notre marche doit être sourde comme celle des guerriers indiens sur le sentier de la guerre. Vous m'avez bien compris, je compte sur votre concours. Le mot d'ordre sera, en cas de séparation, Texas y libertad. A vos postes.
Le cercle se rompit, et chaque officier alla se placer en serre-file au poste qu'il devait occuper. John Davis s'approcha alors du Jaguar.
— Un mot , lui dit-il, en se penchant à son oreille.
— Parlez.
— Savez- vous quel est cet homme qui se tient là près de vous ?
— Oui.
— Vous en êtes sûr?
— C'est le Scalpeur-Blanc.
22ft LES FRANCS TIREURS*
— Et vous vous fiez à lui?
— Entièrement.
L'Américain hocha la tête.
— Est-ce lui qui vous a révélé l'existence de la porte par laquelle nous devons entrer?
— Oui.
— Prenez garde.
A son tour, le Jaguar haussa les épaules.
— Vous êtes fou, dit-il.
— Hum ! c'est possible , reprit John, mais c'est égal, je le surveillerai.
— A votre aise.
— Voyons, venez.
L'Américain le suivit en jetant sur le vieillard un dernier regard de soupçon.
Celui-ci n'avait paru nullement s'occuper de cet aparté ; indifférent en apparence à ce qui se passait autour de lui, il attendait, tranquillement appuyé sur son rifle, qu'il plût au Jaguar de donner l'ordre de départ.
Enfin le mot marche I circula de rangs en rangs et la colonne s'ébranla.
Ces hommes, habitués pour la plupart aux longues courses du désert, posaient si légèrement les pieds sur le sol qu'ils semblaient glisser comme des fantômes, tant leur marche était silencieuse.
En ce moment, comme si le ciel eût voulu se metlre de la partie, un immense nuage noir s'étendit sur la voûte céleste et intercepta les rayons de la lune, substituant presque sans transition une obscurité profonde à la clarté qui régnait auparavant, et la colonne disparut dans les ténèbres.
A quelques pas en avant du gros de la troupe,
marchaient côte à côtelé Jaguar, le Scalpeur-Blanc €t John Davis.
— Bravo, murmura le jeune homme , tout nous favorise.
— Attendons la fin grommela l'Américain, dont les soupçons, loin de diminuer, ne faisaient au contraire qu'augmenter d'instant en instant.
Cependant au lieu de sortir du camp du côté de l'hacienda dont la sombre silhouette se dessinait sinistre et menaçante au sommet de la colline, le Scalpeur fit faire un long circuit à la colonne qui côtoya les derrières du camp.
Le plus profond silence régnait dans la plaine, le camp et l'hacienda semblaient dormir, pas une lumière ne luisait dans l'ombre, on aurait cru en voyant un calme aussi profond que la plaine était déserte, mais ce calme factice renfermait dans ses flancs une tempête terrible prête à éclater au premier signal.
Ces hommes qui marchaient à pas de loups, sondant les ténèbres autour d'eux et le doigt placé sur la détente du rifle, sentaient battre leurs cœurs d'impatience d'en venir aux mains avec leurs ennemis.
Singulière coïncidence , étrange fatalité qui faisait à la même heure, pour ainsi dire au même moment, tenter une double surprise par les assiégeants et les assiégés et lançait à l'aveuglette les uns contre les autres des hommes qui chacun de leur côté .s'avançaient avec l'espoir d'une réussite certaine, et convaincus qu'ils allaient surprendre endormis les ennemis trop confiants qu'ils brûlaient d'égorger.
Aussitôt sortis du camp les insurgés se rapprochèrent des bords de la rivière, dont les rives garnies d'épais buissons et de plantes aquatiques leur auraient offert, même en plein jour, un abri certain contre les Mexicains.
Arrivée à une demi -lieue environ des retranchements, la colonne s'arrêta; le Scalpeur-Blanc s'avança seul de quelques pas en avant, puis il rejoignit le Jaguar.
— C'est ici que nous devons traverser la rivière, lui dit-il ; il y a un gué, les hommes n'auront de l'eau que jusqu'à la ceinture.
Et donnant l'exemple, le vieillard descendit le premier dans le lit de la rivière.
Les autres suivirent immédiatement; ainsi que l'avait annoncé le Scalpeur, les soldats n'avaient de l'eau que jusqu'à la ceinture.
Ils passèrent sur trois de front, et en serrant les rangs afin de refouler le courant assez fort, qui sans ces précautions aurait pu les entraîner.
Dix minutes plus tard toute la troupe se trouvait réunie dans l'intérieur de la grotte au fond de laquelle s'ouvrait la porte secrète.
— Le moment est venu, dit alors le Jaguar , de redoubler de prudence; évitons, si cela est possible, l'effusion du sang ; que pas un mot ne soit prononcé, pas un coup de rifle tiré sans mon ordre, il y va de la vie; puis se tournant vers le Scalpeur- Blanc
— Maintenant, lui dit-il d'une voix ferme 9 ouvrez la porte !
11 y eut alors un moment d'anxiété suprême pour les insurgés, qui attendaient en frémissant d'impa-
tience la chute du frêle obstacle qui les séparait de leurs ennemis.