L'ESPION
Sur ces entrefaites le soleil s'était couché et la nuit avait presque immédiatement succédé au jour.
Dès que le Jaguar eut refermé la trappe sur les prisonniers, il se dirigea vers la porte secrète dans le but de rejoindre ses compagnons ; mais un bruit de pas qu'il entendit au dehors lui fit changer d'avis ; il poussa le ressort de la porte et revint s'accouder à la console pour recevoir le nouvel arrivant.
Celui-ci ne se fit pas attendre. Bien que la nuit
fût assez noire pour empêcher le Jaguar de reconnaître ses traits, cependant à l'éclat de ses broderies qui élincelaient dans l'ombre et au frottement de ses éperons et du fourreau de son sabre sur les dalles, il comprit qu'il se trouvait de nouveau en présence d'un officier supérieur mexicain.
Cependant au bout d'un instant les yeux du Jaguar, doués peut-être de cette précieuse faculté que possèdent les animaux de la race féline de voir la nuit, semblèrent avoir reconnu l'étranger. Le jeune nomme fronça les sourcils et fit un geste de désappointement.
— N'y a-t-il donc personne ici? demanda l'officier en s' arrêtant sur le seuil de la porte avec une hésitation bien excusable.
— Qui êtes- vous, et que voulez-vous? répondit le Jaguar en déguisant sa voix.
— La question est curieuse , reprit l'officier en faisant un pas en avant, la main sur la poignée de son sabre ; faites d'abord éclairer cette salle qui ressemble à un coupe-gorge, nous causerons ensuite.
— A qui bon, pour ce que nous avons à nous dire ? Vous pouvez du reste laisser en repos votre sabre : bien que cette maison soit obscure, ce n'est pas un coupe-gorge ainsi que vous paraissez le croire.
— Que sont devenus le général Rubio et les officiers qui l'accompagnaient ?
— Me les avez- vous donnés à garder, colonel Melendez, répondit le Jaguar d'un ton de sarcasme*
— Qui donc êtes-vous, vous qui semblez me connaître el me répondez d'une si étrange sorte ?
— Peut-être un ami, chagriné de vous voir ici et qui désirerait vous savoir ailleurs.
— Un ami ne se cacherait pas ainsi que vous le faites.
— Pourquoi non, si les circonstances l'y obligent?
— Trêve à cet échange de paroles puériles ; voulez-vous oui ou non répondre à ma question ?
— A laquelle?
— A celle que je vous ai adressée sur le général.
— Et si je refuse?
— Je saurai vous y contraindre.
— Voilà de hautaines paroles, colonel.
— Que je saurai soutenir par l'exécution.
— Je ne le crois pas ; non point que je mette en doute votre courage, Dieu m'en garde, je le connais de longue date.
— Eh bien 1 qui m'en empêchera ?
— Les moyens d'exécution.
— Ils sont faciles- à trouver.
— Essayez.
Tout en parlant, le colonel avait machinalement fait un pas ou deux dans l'intérieur du salon.
— A bientôt, dit l'officier en se retournant vers la porte, sur laquelle il appuya la main.
Le Jaguar ne répondit que par un sourd ricanement
La porte était fermée. Ce fut en vain que le colonel essajia de l'ouvrir ; elle résista à tous ses efforts.
— Ainsi, reprit-il en s' adressant au jeune homme, je suis votre prisonnier ?
— Peut-être; cela dépendra de vous.
— Ainsi, vous voulez me faire. tomber dans le même guet-apens où probablement sont tombés avant moi le général et ses officiers. Essayez, senor. Seulement, je vous avertis que je suis sur mes gardes et que je me défendrai.
— Vos paroles sont dures, colonel. Vous insultez gratuitement un homme dont jusqu'à présent vous n'avez pas eu réellement à vous plaindre, et que vous regretterez d'avoir offensé lorsque vous le connaîtrez.
— Faites-moi connaître le sort de mes compagnons, dites-moi quelles sont vos intentions à mon égard.
— Mes intentions sont meilleures que les vôtres, colonel ; car, si vous me teniez en votre pouvoir comme je vous tiens au mien, il est probable que, si ce n'est pas vous, du moins votre général me ferait payer cher l'imprudence que j'aurais commise ; mais brisons là, nous n'avons déjà perdu que trop de temps. Le général Rubio et ses officiers sont mes prisonniers, vous-même reconnaissez intérieurement que vous êtes à ma discrétion ; faites retirer les soldats qui cernent ma demeure, donnez-moi votre parole d'honneur que rien ne sera tenté contre moi par le gouvernement mexicain avant vingt-quatre heures , et je vous rends immédiatement la liberté à tous.
— Je ne sais qui vous êtes, senor; les conditions que vous voulez m'imposer sont celles d'un vainqueur à des ennemis réduits à l'impuissance.
— Qu êtes-vous autre chose en ce moment ? interrompit le jeune homme avec violence.
— Soit ; mais je ne puis prendre sur moi d'accep-
ter on de refuser ces conditions, le général seul a le droit de prendre une détermination et d'engager sa parole.
— Demandez-lui donc à lui-même quelles sont ses intentions, il vous répondra.
— Est-il donc ici? s'écria vivement le colonel en faisant un pas en avant.
— Peu vous importe où il se trouve, pourvu qu'il vous entende et vous réponde ; ne bougez pas d'où vous êtes ; un pas de plus et vous êtes mort ; que résolvez- vous.
— J'accepte.
— Parlez-lui donc alors!
Le Jaguar fit jouer le ressort qui fermait la trappe et découvrit l'entrée du souterrain dans lequel les officiers mexicains avaient été si brusquement précipités par lui ; mais l'obscurité était si complète, que le colonel ne put rien apercevoir malgré ses efforts pour chercher à distinguer une lueur dans ces ténèbres ; seulement il entendit un léger bruit produit par le frottement de la trappe dans la rainure.
Le colonel comprit qu'il lui fallait s'exécuter de bonne grâce, et sortir à tout prix du mauvais pas dans lequel il se trouvait.
— Général, dit-il en élevant la voix, pouvez-vous m'entendre?
— Qui m'appelle ? répondit immédiatement le général.
— Moi, le colonez Melendez de Gongora.
— Dieu soit loué ! s'écria le général ; alors tout va bien.
— Tout va mal au contraire.
270 li:s fraxcs tireurs.
— Que voulez-vous dire ?
— Que comme vous je suis entre les mains des insurgés maudits qui vous retiennent.
— Mil demonios I s'écria le vieux soldat avec colère.
— Etes-vous sauf?
— De corps, oui ; mes officiers et moi n'avons reçu aucune blessure : je dois avouer que le démon qui nous a joué ce tour indigne y a mis certaines formes.
— Merci, général, dit le Jaguar d'une voix railleuse.
— Ah ! salteador , s'écria le général avec rage, je jure Dieu que nous réglerons un jour nos comptes.
— Je l'espère ainsi, général; mais, quant à présent, croyez-moi, écoutez ce que le colonel Melendez a à vous dire.
— Il le faut bien, murmura le gouverneur. Parlez, colonel, reprit-il à voix haute.
— Général, on nous offre la liberté, à condition, répondit immédiatement le colonel, que vous donnerez votre parole d'honneur de ne rien tenter contre l'homme qui nous retient prisonniers.
— Ni contre ses adhérents, quels qu'ils soient, interrompit le Jaguar.
— Soit, ni contre ses adhérents, d'ici vingt-quatre heures, et que cette maison sera débloquée.
— Hum 1 fit le général, ceci demande réflexion.
— Je vous donne cinq minutes.
— Demonio ! c'est bien court, vous n'êtes guère généreux.
— Il m'est impossible de vous accorder davantage.
— Et si je refuse ?
— Vous ne refuserez pas.
— Pour quelle raison?
— Parce quç vous êtes furieux contre moi, et que vous espérez vous venger un jour.
— Parfaitement raisonné, mais supposez que je refuse?
— Alors, je vous ferai à vous et aux vôtres juste ce que vous vouliez me faire à moi et aux miens.
— C'est-à-dire?
— Que vous serez tous fusillés dans un quartd'heure.
Il y eut un silence funèbre.
On n'entendait d'autre bruit que celui sec et monotone produit par l'échappement de kt pendule. Ces hommes, réunis sans se voir dans un si petit espace , sentaient leur cœur battre à briser leur poitrine ; ils frémissaient d'une rage impuissante, car ils reconnaissaient qu'ils étaient bien réellement v aux mains d'un ennemi implacable contre lequel toute lutte était sinon impossible, du moins insensée.
— Vive Dios! s'écria le colonel, mieux vaut mourir que de se rendre ainsi.
Et il s'élança l'épée haute.
Une main de fer s'abattit sur lui, le renversa, et il sentit la pointe de sa propre épée, que dans sa chute il avait hissée échaper, lui piquer la gorge.
— Rendez-vous ou vous êtes mort ! cria une voix rude à son oreille.
— Non, mildemonios 1 reprit le colonel avec rage, je ne me rendrai pas à un bandit : tuez-moi.
— Arrêtez, dit le Jaguar, je le veux.
L'homme qui tenait le colonel renversé le laissa libre.
Celui-ci se releva tout peiné et tout honteux.
— Eh bien, reprit le jeune homme, acceptez-vous, général ?
— Oui, démon, répondit celui-ci avec colère, mais je me vengerai.
— Ainsi, vous me donnez votre parole dfe soldat que les conditions que je vous impose seront loyalement exécutées par vous?
— Je vous la donne ; mais qui me garantira que, de votre côté, vous agirez loyalement ?
— Mon honneur, senor général, répondit fièrement le Jaguar, mon honneur qui, vous le savez, est aussi immaculé que le vôtre.
— C'est bien ! senor, je me fie à vous comme vous vous fiez à moi. Faut-il vous rendre nos épéesî
— Général, répondit le Jaguar avec r.oblesse, un brave soldat ne se sépare jamais de ses armes ; je rougirais de vous enlever les vôtres. Vos compagnons peuvent ainsi que vous conserver leurs épées.
— Merci de cette courtoisie, caballero, elle me prouve que tout bon sentiment n'est pas mort dans votre cœur. Maintenant j'attends que vous me donniez les moyens de sortir de l'endroit dans lequel vous m'avez si adroitement fait tomber.
— Vous aJez être satisfait, seigneur général. Quant à vous, colonel, vous pouvez vous retirer, la porte est ouverte maintenant.
— Pas avant de vous avoir vu, répondu jt'&flicier.
— A quoi bon, si vous ne m'avez pas reconnu ? dit le jeune homme en reprenant sa voix naturelle.
— Le Jaguar, s'écria le colonel avec surprise. Ah !
j'aurais dû m'y attendre, plus que jamais je reste, ajoute-t-il avec une inflexion singulière dans sa voix.
— Soit, fit le chef, demeurez.
Il frappa dans ses mains. Quatre peones entrèrent avec des candélabres allumés.
Dès que le salon fut éclairé, le jeune officier aperçut le général et ses aides de camp debout dans le souterrain.
— Maintenant, dit en souriant le Jaguar, peu m'importe que vous connaissiez les secrets de ma demeure. ; quand vous reviendrez, je l'aurai quittée pour toujours.'
Un criado avait appuyé une échelle sur le bord de la trappe, les Mexicains montèrent alors à demi sartisfaits, à demi honteux.
— Messieurs, continua l'insurgé, vous êtes libres. Tout autre à ma place aurait sans doute profité de la mauvaise position dans laquelle vous vous trouviez, pour vous imposer des conditions autrement dures que celles que j'ai exigées de vous ; moi je ne comprends que la lutte franche, fer contre fer, poitrine contre poitrine. Allez en paix, mais prenez garde, car les hostilités sont commencées entre nous et la guerre sera rude.
— Un mot avant de nous quitter, dit le général* • — Je vous écoute, caballero.
— Quelles que soient les circonstances où nous nous trouvions plus tard placés vis-à-vis l'un de l'autre, je n'oublierai pas votre conduite d'aujourd'hui.
— Je vous dispense de toute reconnaissance à cet égard, général, d'autant plus que si j'ai agi ainsi
Tlli LES FRANCS TIREURS.
que je l'ai fait, c'est pour des raisons qui vous sont complètement étrangères.
— Quels que soient les motifs de votre conduite, il est de mon honneur de vous en tenir compte.
— A votre aise ; je vous demande seulement de vous souvenir de nos conditions.
— Elles seront ponctuellement exécutées.
Le Jaguar s'inclina alors devant le général ; celui ci lui rendit son salut, et, faisant signe à ses officiers de le suivre, il sortit du salon.
Le jeune chef écouta attentivement le bruit des pas qui s'éloignaient rapidement, puis il se redressa.
— Quoi, s'écria-t-il avec surprise en apercevant le colonel, vous êtes encore ici, seîior don Juan?
— Oui, frère, répondit celui-ci d'une voix triste, je suis encore ici.
Le Jaguar s'avança vivement vers lui, et lui prenant la main :
— Qu'avez- vous à me dire, ami? Est-ce un nouveau malheur que vous me venez annoncer?
— Hélas 1 ami, quel malheur plus grand vousannoncerais-je que celui qui, en ruinant nos plus chères espérances, nous a plongés dans le désespoir? •
— Avez- vous reçu des nouvelles de nos amis ?
— Aucune.
— Tranquille?
— Je ne sais ce qu'il est devenu.
— Le Cœur-Loyal ?
— Disparu aussi.
— Ecoutez, frère , cette situation ne peut plus longtemps durer. Quoi qu'il arrive, il faut qu'elle
cesse. Le temps me manque en ce moment pour vous expliquer certaines choses que vous devez savoir, demain nous nous verrons.
— Où et à quelle heure?
— Au Salto del Frayle, à deux heures de l'aprèsdîner.
— Pourquoi si loin et si tard, frère?
— Parce que d'ici là il se passera quelque chose que je ne puis vous dire à présent, qui m'obligera sans doute à traverser la baie et à me réfugier en terre ferme.
— Je n'ai pas le droit de vous demander l'explication de vos paroles, frère ; mais prenez garde : quoi que vous tentiez, vous aurez affaire à un rude adversaire; le général est furieux contre vous, il a tftie revanche à prendre, et si vous lui en fournissez l'occasion, il ne la laissera pas échapper.
j'en suis convaincu, mon ami, mais le sort en
est jeté ; malheureusement nous suivons chacun une voie différente. Dieu aidera le bon droit. Votre main encore une fois, et adieu.
— Adieu, frère, et à demain, c'est convenu.
— La mort seule m'empêcherait de me rendre au rendez-vous que je vous assigne.
Les deux ennemis politiques, si cordialement liés ensemble, se pressèrent la main et se séparèrent.
Le colonel s'enveloppa dans son manteau, quitta le salon et sortit immédiatement de la maison.
Le général s'était éloigné en intimant au détachement posté aux environs de la maison, de le suivre; la rue était cr mplétement déserte.
Le Jaguar était si intimement convaincu de la fidélité avec laquelle le général Rubio remplirait ses
engagements, qu'il ne se donna pas même la peine de s'en assurer.
Aussitôt qu'il fut seul, il referma la trappe, fit jouer le ressort de la porte secrète, et quitta à son tour le salon pour s'engager dans le corridor obscur par lequel, à l'entrée du général, ses amis avaient disparu à la suite de John Davis, l'ex-trafiquant d'esclaves.
Ce corridor, après quelques détours, aboutissait à une salle assez vaste où tous les conjurés étaient réunis silencieux et sombres, attendant, la main sur leurs armes, que leur chef réclamât leur intervention.
Lanzi se tenait en vedette à l'entrée de la salle afin d'éviter toute surprise; le Jaguar reprit son masque, passa ses pistolets à sa ceinture et entra; en le voyant au milieu d'eux les conjurés firent un mouvement de joie réprimé aussitôt par un geste du jeune homme.
— Mes compagnons, dit-il d'une voie triste, j'ai à vous annoncer une mauvaise nouvelle. Si mes mesures n'avaient pas été aussi bien concertées, en ce moment nous serions tous prisonniers. Un traître s'est glissé parmi nous , cet homme a donné au gouverneur les renseignements les plus positifs et les plus détaillés sur nos projets. Un miracle seul nous a sauvés.
Un frémissement d'indignation parcourut les rangs des conjurés, par un mouvement instinctif ils s'éloignèrent les uns des autres en se lançant de sinistres regards et en portant la main à leurs armes.
Cette vaste salle, éclairée seulement par une lampe fumeuse dont les lueurs rougeâtres faisaient à cha-
que souffle d'air passer de fauves reflets surles énergiques physionomies des conjurés, avait un aspect lugubre et saisissant à la fois.
Après un instant de silence, le chef reprit d'une voix ferme et accentuée :
— Qu'importe, compagnons, qu'un espion se soit lâchement glissé dans nos rangs ; l'heure des craintes et des hésitations est passée, maintenant c'est à la face de tous que nous marcherons ; plus de réunions secrètes, plus de masques, ajouta-t-il en arrachant violemment le sien et le foulant aux pieds ; il faut .que nos ennemis nous connaissent enfin et sachent que nous sommes réellement les apôtres de la liberté qui va luire comme un phare éclatant sur notre patrie.
— Le Jaguar! s'écrièrent les conjurés en se précipitant joyeusement vers lui.
— Oui, le Jaguar, reprit-il d'une voix tonnante, le chef des francs-tireurs, l'homme qui le premier au Texas a osé se lever contre nos oppresseurs ; le Jaguar, qui a juré de vous faire libres et qui tiendra son serment, à moins que la mort ne l'arrête ; maintenant, que le lâche qui nous a vendus complète son œuvre, en révélant mon nom au gouverneur qui déjà l'a deviné presque et sera heureux d'acquérir enfin une certitude. Cette dernière dénonciation sera chèrement payée sans doute I mais qu'il se hâte, demain il serait trop tard.
En ce moment un homme se fit jour au milieu des conjurés en écartant à droite et à gauche ceux qui lui barraient le passage, et vint se placer en face du jeune chef. '
— Ecoutez, dit-il en se tournant vers ses compa-
gnons, et que ce que vous allez entendre soit pour vous une leçon profitable. Celui qui a révélé le secret de vos réunions au gouvernement, l'homme qui vous a vendus, le traître, enfin, qui a voulu vous livrer, je le connais 1
— Son nom! son nom! s'écrièrent, tous les coujurés en brandissant leurs armes avec colère,
— Silence ! commanda le Jaguar, laissez parler notre compagnon.
— Ne me donnez plus ce nom, Jaguar. Votre compagnon, je ne le suis pas, je ne l'ai jamais été. Je suis votre ennemi, non pas votre ennemi à vous personnellement, je ne vous connais pas, mais l'ennemi de tout homme qui cherche à ravir à la république mexicaine cette terre texienne où je suis né et qui est le plus beau fleuron de son Union. C'est moi, moi seul qui vous ai vendu , moi , Lopez Hidalgo d'Avila, mais non pas lâchement comme vous le supposez, car le moment venu de me faire connaître à vous, je m'étais juré à moi-même de vous révéler ma conduite; maintenant vous savez tout, je suis en votre pouvoir. Voilà mes armes, ajouta-t-il en les jetant à terre avec dédain, je ne résisterai pas, faites ce que bon vous semblera de moi.
Après avoir ^prononcé ces paroles avec un accent de hauteur impossible à rendre, don Lopez Hidalgo croisa fièrement ses bras sur sa poitrine, releva la tête et attendit.
Les conjurés avaient écouté cette étrange révélation avec une indignation et une rage poussées à un paroxysme de violence tellement extrême, que leur volonté en fut pour ainsi dire paralysée, et que malgré eux ils demeurèrent immobiles. Mais dès que
don Lopez eut fini de parler, leurs sentiments se firent jour tout à coup, et ils s'élancèrent sur lui avec des rugissements de tigres.
— Arrêtez! arrêtez! s'écria le Jaguar en se précipitant en avant et faisant de son corps un rempart à celui contre lequel vingt poignards étaient levés, arrêtez ! frères. Cet homme l'a dit : il est en notre pouvoir, il ne peut nous échapper; bien que son sang soit celui d'un traître, ne nous en souillons pas j&r un assassinat, jugeons-le.
— Oui, oui! hurlèrent les conjurés, jugeons-le f jugeons-le !
— Silence ! reprit le Jaguar, et se tournant ver& don Lopez Hidalgo, qui pendant ce qui précède était demeuré calme et souriant comme s'il eût été étranger à ce qui se passait : Répondrez-vous franchement aux questions que je vous adresserai ? lui demanda-t-il.
— Oui, répondit simplement don Lopez.
— Est-ce purement l'amour de votre patrie, ainsi que vous la nommez, qui vous a engagé à feindre d'être des nôtres, afin de nous trahir plus sûrement, ou plutôt n'est-ce pas l'espoir d'une riche récompense qui vous a poussé à l'action infâme dont vous vous êtes rendu coupable?
Le Mexicain haussa les épaules avec dédain,
— Je suis riche h moi seul plus que vous tous ensemble, répondit-il; qui ne connaît le riche mineur don Lopez Hidalgo d'Avila?
— En effet, appuya un des assistants, cet homme, je dois le dire, car je le connais depuis de longues années, ne sait pas le chiffre de sa fortune.
Le front du Jaguar se plissa sous l'effort d'une pensée ainère.
— Ainsi, ce sentiment si noble et si révéré, l'amour de la patrie, au lieu d'élever votre âme et de faire germer en elle de généreux sentiments, repritil, a fait de vous un lâche. Au lieu de combattre franchement et loyalement au grand jour contre nous, vous avez pris les ténébreux sentiers de l'espionnage pour nous trahir, le masque de l'amitié pour nous vendre.
— Je n'ai fait que ramasser l'arme que vousmême me présentiez. Est-ce donc au grand jour (Jue vous combattiez? Non, vous conspiriez sournoisement dans les ténèbres ; comme la taupe, vous creusiez sous terre la mine qui devait nous engloutir : je vous ai contre-minés. Mais à quoi bon discuter, vous ne comprendrez pas plus les motifs de ma conduite que je ne prétends comprendre ceux de la vôtre. Finissons-en, croyez-moi, c'est le seul moyen de nous mettre d'accord.
— Un instant encore, don Lopez. Expliquez -moi quelle est la raison qui, lorsque aucun soupçon ne pesait sur vous, lorsque nul ne songeait à vous demander compte de vos actes, vous a engagea vous dénoncer vous-même et à vous livrer à notre merci.
— J'ai, bien qu'invisible, assisté à ce qui s'est passé entre vous et le gouverneur, répondit froidement le Mexicain ; j'ai vu de quelle façon s'est dénouée pour vous la périlleuse position dans laquelle j'avais réussi à vous placer ; j'ai compris que tout était perdu, et je n'ai pas voulu survivre à notre défaite.
— Ainsi vous connaissez les conditions que j'ai imposées au général Rubio ?
— Et qu'il a été contraint d'accepter. Oui, je les connais; je sais aussi que vous êtes un homme trop fin et trop déterminé pour ne pas mettre à profit ces vingt-quatre heures de répit que vous .avez si adroitement gagnées. Alors j'ai désespéré de la cause que je défendais,
— Bien, don Lopez, voilà tout ce que je voulais savoir. Lorsque vous êtes entré dans notre association, vous en avez accepté toutes les lois?
— Je les ai acceptées.
— Vous savez que vous avez mérité la mort?
— Je le sais et je la désire.
Le Jaguar se tourna vers les conjurés qui avaient écouté, haletants de colère et d'impatience, ce singulier dialogue.
— Frères, dit-il, vous avez entendu tout ce qui s'est dit entre don Lopez Hidalgo d'Avila et moi?
— Oui, répondirent-ils.
— Dans votre âme et conscience, cet homme est-il coupable ?
— 11 est coupable, reprirent-ils avec force.
— Quel châtiment a-t-il mérité?
— La mort.
— Vous entendez , don Lopez, vos frères vous condamnent à mourir I •
— Je les remercie ; cette grâce est la seule que j'espérais et que je désirais recevoir d'eux.
Il y eut un instant de silence suprême ; tous les regards étaient fixés sur le Jaguar qui, la tête penchée sur la poitrine et les sourcils froncés, semblait plongé dans de sérieuses réflexions.
Soudain le jeune homme releva la tète; un fulgurant éclair passa dans son regard, un étrange sourire crispa ses lèvres, et d'une voix saccadée, du ton d'une amère ironie :
— Vos frères vous ont condamné à mourir, dit-il* eh bien I moi, leur chef, je vous condamne à vivre.
Don Lopez, malgré tout son courage, se sent pâlir à cette parole incisive et hachée par une émotion contenue ; instinctivement il se baissa pour ramasser les armes qu'il avait précédemment jetées à ses pieds.
Mais le Jaguar devina sa pensée.;
— Êmparëz-vous de cet homme 1 s'écria-t-il.
John Davis et deux ou trois autres conjurés s'élancèrent sur le Mexicain, et malgré la vive résistance qu'il leur opposa, ils l'eurent bientôt réduit à l'impuissance.
— Garottez-le, dit encore le Jaguar.
Cet ordre fut immédiatement exécuté.
— Maintenant, écoutez-moi, frères, reprit le Jaguar d'une voix vibrante, la tâche que nous nous sommes donnée, est une tâche immense, hérissée de périls et de difficultés de toutes sortes ; nous ne sommes plus des hommes, nous sommes des lions, ceux qui tombent dans nos mains doivent éternellement porter l'empreinte de notre griffe puissante. Ce que cet homme a fait dans un but honorable à ses yeux, un autre pourrait être tenté de le faire pour satisfaire une passion sordide. La mort n'est que la fin de la vie, un moment à passer ; bien des hom- | /nés la souhaitent par désœuvrement, par ennui ou * par dégoût. Don Lopez nous a dit lui-même qu'il voulait nous donner une leçon profitable, il ne s'est pas trompé, elle nous profitera en effet. En letuant.
nous ne ferions qu'accomplir son plus cher désir, il nous l'a avoué lui-même; laissons-le vivre, puisque nous voulons le punir, mais que cette vie qu'il conservera lui devienne tellement à charge, soit si misérable, qu'il regrette éternellement de ne pas être tombé sous nos poignards ; cet homme est jeune, beau, riche et honoré de ses concitoyens; enlevonsloi, non pas ses richesses: quant àprésent, cela n'est pas en notre pouvoir, mais cette beauté, cette fleur de jeunesse dont il est si fier, et faisons-en l'être le plus misérable et le plus méprisé de la création. De cette façon, notre vengeance sera complète , nous aurons atteint notre but en imprimant une juste terreur au cœur de ceux qui seraient tentés plus tard de suivre son exemple.
Les conjurés, malgré toute leur résolution et leur courage, éprouvaient, malgré eux, une secrète épouvante en entendant les féroces paroles de leur chef, dont la sombre physionomie reflétait une énergie terrible,
— Don Lopez Hidalgo d'Avila, reprit le Jaguar d'une voix sourde, traître à vos frères, votre langue menteuse sera arrachée, vos oreilles coupées : telï est le jugement que moi, le chef des francs-tireurs, je prononce contre vous, et afin que chacun sache bien que vous êtes un traître, un T sera imprimé sur votre front , entre vos deux sourcils.
Cet arrêt causa un instant de stupeur parmi les assistants ; mais bientôt un rugissement de tigre s'échappa de toutes ces poitrines haletantes, et ce fut avec des trépignements de joie féroce que ces hommes se préparèrent à exécuter le jugement atroce prononcé par leur chef.
Le prisonnier lutta en vain pour briser les liens qui le retenaient ; en vain il réclama la mort à grands cris ; ahisi que l'avait dit le Jaguar, la griffe du lion était sur lui, les conjurés furent implacables, le jugement fut exécuté dans toute sa rigueur.
Une heure plus tard, don Lopez Hidalgo d'Avilla, sanglant et mutilé, était déposé à la porte de la maison du gouverneur. Sur sa poitrine on avait attaché une large pancarte sur laquelle étaient écrits avec son sang ces deux mots ;
Cobarde {lâche) Traidor (traître).
Après cette épouvantable exécution, les conjurés étaient rentrés en séance comme si rien d'extraordinaire n'avait interrompu leur réunion (1).
Mais la vengeance du Jaguar fut trompée, du moins en partie : lorsque, on point du jour, on releva sa malheureuse victime, elle était morte.
Don Lopez avait eu la force et le courage de se iriser le crâne à l'angle d'une pierre de la maison auprès de laquelle on l'avait jeté comme un animal immonde.
(1) Afin qu'on ne nous accuse pas de faire de l'horrible à plaiair, nous affirmons que cette scène est rigoureusement historique.
• LA PULQUERIÀ.
Le jour môme où noua reprenons notre récit , au coup de canon tiré par le fort qui commande l'entrée du port de Galveston , pour annoncer le coucher du soleil dont en effet le disque étincelant achevait de disparaître dans la mer en colorant au loin l'horizon de teintes rougeâtres, la ville, qui durant tout le jour avait été, à cause de la chaleur, plongée dans une torpeur morne et triste , se réveilla tout à coup en poussant vers le ciel une longue et joyeuse clameur.
Les rues , jusque-là solitaires , se peuplèrent comme par enchantement d'une foule immense, qui s'échappait en désordre de toutes les maisons, tant elle avait hâte de respirer l'air frais du soir que la brise de mer lui apportait sur ses ailes humides; les boutiques s'ouvrirent et s'illuminèrent d'un nombre infini de fallots en papier de couleur.
Enfin, ce fut bientôt dans cette ville où, une heure à peine auparavant, régnait tant de silence et de recueillement, un pêle-mêle et un tohu-bohu d'individus de toutes classes et de tous pays , Espagnols, Américains, Mexicains, Français, Anglais, Russes et Chinois, chacun revêtu de son costume national ; de femmes coquettement drapées dans leurs rebozos, lançant à droite et à gauche des œillades effrontées ; de marchands ambulants vantant
leur marchandise , et de serenos armés jusqu'aux dents et cherchant à maintenir le bon ordre.
Et toute cette foule allait, venait, courait, s'arrê-l tait, se poussant et se coudoyant, riant, chantant, j criant, disputant, faisant aboyer les chiens et pieu- Fer les enfants.
Deux jeuues gens revêtus du gracieux et sévère uniforme des officiers de la. marine des Etats-Unis, venant de l'intérieur de la ville, arrivaient en se frayant à grand'peine un chemin à travers la foule qui les arrêtait à chaque pas sur le port, se dirigeant vers le môle, autour duquel se trouvaient amarrées un grand nombre de pirogues de toutes formes et de toutes grandeurs.
A peine ces officiers atteignirent-ils le débarcadère, qu'ils se virent entourés d'une vingtaine de bateliers qui leur offrirent leurs services, en exagérant à qui mieux mieux, selon leur louable habitude, les qualités surprenantes et la vélocité sans pareille de leurs embarcations respectives, et cela dans ce patois bâtard qui n'appartient à aucune langue, mais qui est formé de mots pris au hasard dans toutes, et au moyen duquel, dans tous les ports de mer du monde, les gens du pays et les étrangers sont parvenus à se comprendre, et qu'on nomme dans les Echelles du Levant la langue franque.
Après avoir jeté un coup d'œil indilîérent sur les nombreuses pirogues qui se balançaient devant eux, les officiers congédièrent, en refusant péremptoirement leurs services, les bateliers dont ils ne parvinrent cependant à se débarrasser qu'en leur affirmant qu'ils avaient une embarcation et en leur jetant quelques piastres en menue monnaie.
Les bateliers s'éloignèrent moitié fâtehés, moitié satisfaits, et les officiers demeurèrent enfin seuls sur le môle.
Nous avons dit que depuis quelque temps déjà le soleil était couché, donc la nuit était sombre; cependant les deux officiers, pour s'assurer sans doute que les ténèbres ne recelaient aucun espion, parcoururent à plusieurs reprises le môle dans toute sa . longueur, en causant entre eux à voix basse et en examinant avec la plus scrupuleuse attention les endroits qui auraient pu offrir un abri à un surveillant quelconque.
Ils étaient bien seuls.
L'un d'eux sortit de sa poitrine un de ces sifflets en argent, semblable à ceux dont se servent les contre-maîtres à bord des navires; puis, après l'avoir approché de ses lèvres, il en tira à trois reprises différentes un son doux et prolongé.
Quelques minutes se passèrent sans que rien vîiit prouver aux officiers que leur signal avait été tendu. -■
Enfin, un léger sifflement, faible comme le dernier souffle de la brise, traversa l'espace et vint mourir aux oreilles des deux hommes qui écoutaient, le corps penché en avant et le visage tourné vers la mer.
— Us viennent, dit l'un.
— Attendons, répondit laconiquement son compagnon.
Us s'enveloppèrent avec soin dans leurs manteaux pour se garantir de l'air humide que la mer leur apportait; ils s'appuyèrent contre un canon planté debou% servant à amarrer les chaloupes, et
ils demeurèrent immobiles comme des statues sans échanger une parole.
Quelques minutes se passèrent ainsi ; les ténèbres s'obscurcissaient de plus en plus, les bruits de la ville s'éloignaient insensiblement, et les promeneurs chassés par le froid de la nuit quittaient le bord de la mer pour rentrer dans l'intérieur des rues. Bientôt la plage fut complètement déserte; seuls les deux officiers demeurèrent appuyés contre les canons.
Enfin un bruit éloigné, à peine perceptible, mais que des oreilles exercées devaient reconnaître, s'éleva de la mer; ce bruit se fit peu à peu de plus en plus distinct, et il fut facile surtout à des marins d'entendre le bruit sec et cadencé des avirons d'une embarcation frappant contre les dames et tombant dans la mer, bien quo ces avirons, par le son sourd qu'ils rendaient, dussent être garnis au portage et maniés avec une extrême précaution.
En effet, l'embarcation elle-même ne tarda pas h se faire visible; sa longue silhouette noire dessina ses sombres contours sur la bande lumineuse tracée par la lune sur les flots, s' approchant du môle avec une extrême rapidité.
Les deux officiers avaient curieusement penché le corps en avant, sans cependant quitter le poste d'observation qu'ils avaient choisi.
Arrivée à une portée de pistolet du môle, l'embarcation s'arrêta/
Soudain une voix rude, mais contenue par la prudence sans doute, s'éleva dans le silence, fredonnant les premiers vers de cette chanson bien connue dans ces parages :
LES FRASCS TIREDC5, 280
l Que rumor Lejos suena, Que el silencio Eo la serena Negranoche interrumpio? (i)
A peine l'homme qui chantait eut-il terminé ces cinq vers, que l'un des officiers continua la chanson d'une voix sonore, répondant sans doute au signal qui lui était fait par le patron de l'embarcation :
l Es del caballo la veloz carrera, Tendido eo el escape volador, 0 el aspero rugir de hambricnta fiera, Oel silbido tal vez del aquilon? (2)
11 y eût un temps d'arrêt de quelques secondes pendant lequel on n'entendit d'autre bruit que le clapotement monotone des lames qui venaient mourir sur la plage en roulant les galets, pu les grincements lointains de quelques jarabès ou vihaelas, jouant ces seguedillas et ces tyranas si chères à tous les peuples de race espagnole ; enfin la voix qui la première avait entonné la chanson reprit, mais cette fois avec une intonation approchant de la menace, sans que pourtant l'homme qui parlait parût s'adresser à personne en particulier.
(IJ Quelle rumeur
résonne au loin, qui interrompt le silence placide de la nuit noire? (S) Serait-ce du cheval la course rapide, lancé sur l'étroite carrière, ou le rugissement féroce d'un fauve affama, ou peut-être les sifflements de l'aquilon. 1
— La nuit est noire, il est imprudent d'errer à l'aventure sur le bord de la mer.
— Oui, lorsqu'on est seul et qu'on sent son cœur défaillir dans sa poitrine, répondit immédiatement l'officier qui déjà avait chanté.
— Qui peut se flatter d'avoir le cœur ferme? reprit la voix.
— Celui dont le bras est toujours prêt à appujer les paroles pour le soutien d'une bonne cause, répliqua immédiatement l'autre.
— Allons ! allons J s'écria gaiement le marin, en s'adressant cette fois à ses compagnons; souquez sur vos avirons, garçons, les jaguars sont en chasse.
— Gare aux coyotes 1 dit encore l'officier. L'embarcation laissa arriver en grand sur le
môle, au pied duquel elle se trouva presque immédiatement accostée.
Les deux officiers avaient de leur côté quitté leur abri et s'étaient dirigés à grands pas vers l'extrémité du môle.
Là un homme vêtu en marin, la tète couverte d'un surouest ciré dont les larges ailes dissimulaient ses traits, se tenait immobile, un pistolet à chaque main.
— Patria ! dit-il d'une voix brève lorsque les officiers ne furent plus qu'à trois pas de lui.
— Libertad ! répondirent-ils sans hésiter.
— Vive DiosI fit le marin en repassant ses pistolets à la ceinture de cuir qui lui serrait les hanches, un bon vent vous amène, don Serapio, et vous aussi, don Cristoval.
— Tant mieux! Ramirez, répondit celui des officiers auquel on avait donné k s>m de Serapio.
— Avez-vous donc des nouvelles? fit curieuse* ment son compagnon.
— D'excellentes, don Cristoval, d'excellentes, reprit Ramirez en se frottant joyeusement les mains.
— Oh! oh! murmurèrent les deux officiers en échangeant un regard de satisfaction ; contez-nous donc cela, Ramirez.
Celui-ci jeta un regard soupçonneux autour de lui.
— Je le voudrais, dit-il, mais l'endroit où nous sommes ne me semble guère propice pour une conversation du genre de celle que nous devons avoir ensemble. " #
— C'est vrai, fit don Serapio, mais alors qui nous empêche de monter à bord de votre chaloupe? Là nous pourrons causer à notre aise.
Ramirez secoua négativement la tête.
— Oui, dit-il, mais alors il nous faudra pousser au large, et je ne me soucie pas plus que vous-mêmes, je le présume, d'être découvert et hélé par quelque ronde des embarcations du port.
— C'est juste, objecta don Cristoval, il nous faut trouver un autre moyen moins périlleux pour nous de causer sans craindre les oreilles indiscrètes.
— Quelle heure est-il ? demanda Raiïiirez. ' Don Serapio fit sonner sa montre.
— Dix heures, répondit-il. *
— Bien I nous avons le temps, alors^ puisque l'affaire n'est que pour minuit ; venez avec rtoji, je connais une pulqueria où nous serons aussi en^sûrelé que sur l'extrémité du Coffre de Perote (1)*
(1) Montagne des environs de Mexico.
£92 LES FRANCS TREURS,
— Mais l'embarcation? objecta don Cristoval.
— Soyez tranquille, elle est sous les ordres de Lucas. Si fins limiers que soient les Mexicains, il est homme à jouer à cache-cache avec eux pendant toute la nuit; d'ailleurs il a mes instructions.
Les officiers s'inclinèrent sans répondre autrement que par un geste d'acquiescement.
Les trois hommes se mirent en marche. Ramirez s'avançait à quelques pas en avant de ses compagnons. Bien que la nuit fût tellement obscure, qu'à dix mètres de distance il fût impossible de distinguer les objets, cependant le marin se dirigeait à travers les mes étroites et" tortueuses de la ville avec autant de facilité et de certitude que s'il l'eût parcourue en plein joitr, aux rayons éblouissants du soleil.
Tout près du cabildo, à l'angle de la place Mayort s'élevait une espèce de cabane faite de débris de navires assemblés et cloués tant bien que mal, qui offrait, à l'heure accablante de midi, un abri précaire aux leperos et aux désœuvrés de toute espèce qui s'y . réunissaient pour fumer, boire du mezcal ou jouer au Monte, ce jeu si cher aux Hispano-Améri» cains de toutes les classes.
L'intérieur de ce rancho suspect décoré du nom de pulqueria, répondait parfaitement à l'aspect" misérable de l'extérieur ; dans une vaste salle éclai- ! ;ée seulement par la lumière douteuse d'un candil : fumeux, une foule d'individus aux visages farou- \ ches, couverts de haillons sordides et armés jusqu'aux dents, se pressaient autour de quelques planches posées en équilibre sur des barriques rides et qui servaient de table; ces hommes b i-
vaient et jouaient avec cette insouciance mexicaine que nul événement, si grave qu'il soit, ne parvient à troubler, et engageaient des monceaux d'or qu'ils puisaient à pleines mains dans leurs calzoneras rapiécées.
Ce fut devant ce bouge immonde, par la porte brisée duquel s'échappait, comme d'une bouche de l'enfer, une vapeur rougeâtre chargée d'émanations pestilentielles, que Ramirez s'arrêta.
— Où diable nous conduisez- vous ? lui demanda donSerapio avec une exprès^ ,\ de 'icgoût qu'il ne put maîtriser à l'aspect repoussant ote *s repaire*
Le marin posa un doigt sur sa bcuc;;~.
— Chut ! dit-il, vous le saurez. Attendez-moi un instant ici ; seulement ayez soin de vous tenir dans l'ombre de façon à ne pas être aperçus : les-commensaux de cet honnête établissement ont de si nombreuses raisons de se défier des espions, que s'ils vous voyaient tout à coup apparaître au milieu d'eux ils seraient dans le premier moment capables de vous faire un mauvais parti.
— Mais quelle nécessité, reprit avec insistance don Serapio, nous oblige à entrer dans ce cloaque pour ceque nous avons à nous dire ? Il me semble que nous devons au contraire rechercher la solitude.
Ramirez sourit avec finesse.
— Croyez-vous donc, dit-il, que si je n'avais eu que certaines nouvelles à vous apprendre, je vous aurais amenés jusqu'ici ?
— Pourquoi donc alors ?
— Vous le saurez bientôt, je ne puis rien vous dire en ce moment.
— Allez donc, puisqu'il en est ainsi ; seulement,
je vous en prie, ne nous laissez pas trop longtemps à la porte de cette odieuse maison.
— Soyez tranquille, je ne ferai qu'entrer et sortir.
Puis, après^voir recommandé une dernière fois aux deux ofliciS's d'être prudents, il poussa la porte de la pulqueria qui céda immédiatement et il entra.
Dans le coin le plus obscur de cette salle, presque complètement cachés par les épais nuages de fumée qui tourbillonnaient et se condensaient au-dessus de la tête des joueurs, deux hommes enveloppés dans les larges plis de leurs zarapés de fabriques indiennes, les ailes du chapeau rabaissées sur les yeux, précautions bien inutiles dans les ténèbres, où ils étaient relégués, appuyés sur leurs longs rifles dont la crosse reposait sur le sol en terre battue de la salle, causaient bouche à oreille, en jetant par Intervalles des regards inquiets sur les leperos groupés à quelques pas d'eux.
Les joueurs, tout à leur partie, ne songeaient nullement à surveiller les inconnus qui, cependant, par leur tournure martiale, la propreté et la finesse de leurs vêtements, faisaient tache au milieu d'eux et ne devaient év déminent pas appartenir à la compagnie qui, ordinairement, se réunissait dans ce rancho ; c'était donc en pure perte que les inconnus prenaient des précautions pour échapper à leurs regards inquisiteurs, en supposant que tel fût le but des étrangers.
Onze heures sonnèrent au cabildo; au même instant une ombre se dessina dans l'encadrement de la porte et un homme parut sur le seuil.
Cet individu s'arrêta, jeta un regard perçant dans la salle, puis, après une légère hésitation causée
sans doute par la difficulté de reconnaître dans la foule celui où ceux à qui il avait affaire, il entra dans le rancho et se dirigea violemment et d'un pas rapide vers les étrangers.
£eux-ci se retournèrent au bruit de sa marche et firent un mouvement de joie en le reconnaissant.
Le nouveau venu, le lecteur Ta sans doute deviné déjà, n'était autre que Ramirez.
• Les trois hommes se serrèrent la main avec une expression de plaisir qui montrait que pour eux ce n'était'pas une de ces banales politesses dont on a la coutume de tant abuser dans la vie soi-disant civilisée des villes.
— Eh bien, demanda Ramirez, qu'avez-vousfait?
— Rien, répondit un des deux hommes, nous vous attendions.
— Et ces drôles? reprit-il:
— Us sont déjà aux trois quarts ruinés*
— Tant mieux, ils ne marcheront qu'avec plus d'entrain.
— Ils ne peuvent tarder maintenant à voir le fond de leurs bourses.
— Vous croyez?
— J'en suis sûr ; ils jouent depuis huit heures du matin, à ce que dit le pulquero.
— Sans désemparer ? fit le marin avec étonneinent,
— Ils n'ont point cessé une minute.
— Tant mieux.
— Ah çà I dit un des inconnus, ètes-vous donc venu seul? Et ceux que vous vous étiez fait fort d'amener ?
— lis sont là ; vous les verrez dans un instant.
— Fort bien. Ainsi c'est toujours pour cette nuit?
— Vous devez le savoir mieux que moi.
— Ma foi non.
— Vous ne l'avez donc pas vu ?
— Qui ?
— Lui, pardieu !
— Non.
— Diable ! cela est contrariant.
— Je n'avais pas besoin de le voiré
— Mais moi c'est autre chose.
— Pourquoi donc ?
— Parce que j'ai exécuté ses ordres, puisqu'ils sont avec moi.
— C'est juste.
— Vive Dios ! J'ai été contraint d'employer la ruse pour les faire consentir à me suivre jusqu'ici.
— Pourquoi ne les pas faire entrer tout de suite ?
— Je m'en garderais bien, quant à présent du moins. Ce sont des officiers de marine froids et compassés, dont le sourire en n'importe quelle circonstance ressemble toujours à une grimace, tant leurs lèvres minces sont pincées ; les allures un peu débraillées de nos dignes associés, ajouta-il avec un sourire, pourraient leur déplaire.
— Mais quand le maître arrivera ?
— Oh ! alors ce sera lui que tout regardera.
Au même instant un sifflement aigu se fit entendre au dehors.
Les joueurs se levèrent comme s'ils eussent été frappés par une commotion électrique.
Ramirez se pencha à l'oreille des deux hommes*
— Le voilai leur dit-il à voix basse, à bientôt.
— Où allez-vous donc î lui demanda vivement un des inconnus.
— Rejoindre ceux qui m'attendent.
Et se faufilant à travers les groupes, le marin sortit inaperçu de la pulqueria.
A peine Ramirez eut-il quitté la salle que la porte fut ouverte d'un vigoureux coup de poing, et un homme entra ou plutôt se précipita dans l'intérieur.
Les assistants se découvrirent comme d'un commun accord et s'inclinèrent respectueusement.
Nous ferons en peu de mots le portrait de ce nouveau personnage appelé à jouer un des rôles les plus importants de cette histoire.
L'étranger paraissait avoir vingt à vingt-deux ans au plus, bien que probablement il en eût davantage; 6a taille frêle et délicate était petite mais parfaitement proportionnée ; tous ses mouvements étaient empreints d'une grâce et d'une noblesse indicibles.
Son visage complètement imberbe était encadré dans de magnifiques cheveux noirs qui s'échappaient en profusion de son chapeau et s'épanouissaient en larges touffes sur ses épaules.
Cet homme avait le front haut et large, intelligent et rêveur, l'œil profond et bien ouvert, le nez droit aux ailes mobiles, la lèvre dédaigneuse et sardonique; l'ensemble de ses traits formait à cet individu une physionomie d'une expression étrange mais puissante et dominatrice. On ne pouvait l'aimer, mais on devait le craindre.
Ses pieds et ses mains étaient d'une petitesse qui dénotait la race.
Revêtu du pittoresque costume des campesinos
mexicains, il portait ses habits si riches avec une grâce et une désinvolture inimitables.
Qui était-il?
Ses meilleurs amis, et il en comptait beaucoup parmi les gens au milieu desquels il était si subitement apparu, n'auraient su le dire. .
En Amérique, surtout à l'époque où se passe notre histoire, c'était la chose du monde la plus facile que de cacher et de murer son existence privée ; tout-à-coup un homme intelligent se révélait sans que l'on s'inquiétât ni d'où il venait ni où il allait; brillant météore, il traçait une ligne lumineuse dans le chaos de la lutte révolutionnaire qu'il éclairait des lueurs étranges d'actions inouïes ; puis cet homme, ce héros inconnu disparaissait aussi subitement qu'il avait surgi ; la nuit se faisait autour de lui, les ténèbres s'épaississaient de plus en plus, et un mystère impénétrable confondait ensemble sa naissance et 6on tombeau.
L'étranger était un de ces hommes. Lui et le Jaguar se trouvaient ainsi placés dans une situation identique aux yeux de leurs partisans ; mais l'on vit si vite lorsque sonne l'heure de la lutte suprême, que nul ne cherchait à sonder ces ténèbres et à pénétrer le secret des deux jeunes chefs.
Celui dont nous nous occupons en ce moment était communément nommé El Alfe/ez par ses amis etses ennemis. Ce mot qui, dans la langue espagnole, signifie littéralement sous-lieutenant, était devenu le nom de ce personnage singulier, nom que, du reste, il avait accepté et auquel il répondait.
Maintenant pourquoi lui avait-on donné ce titre si bizarrement choisi ?
LES FRANCS T1REUHS. 5299
À cette question, comme à toute autre, il nous est impossible de répondre, quant à présent, du moins.
Après a\oir promené un regard hautain et assuré sur les assistants groupés en désordre autour de lui, le jeune homme s'appuya contre un tonneau renversé, et d'une voix un peu traînante, avec une nonchalance affectée, il dit en souriant aux individus qui l'entouraient :
— Eh bien 1 mes drôles, vous êtes-vous bien divertis ?
Il y eut dans les rangs de l'assemblée un murmure de satisfaction unanime.
— Bien! mes coyotes, reprit-il du même ton sournoisement railleur ; vous avez besoin de sentir un peu le sang, maintenant, n'est-ce pas?
— Oui, reprirent en chœur les sinistres personnages.
— Oh ! rassurez-vous ; je vous le ferai sentir avant peu et de façon à vous satisfaire. Mais je ne vois pas Ramirez parmi vous; est-ce qu'il aurait eu la maladresse de se faire pendre. Bien qu'il ait mérité de l'être depuis longtemps, je ne le crois pas assez niais pour s'être laissé appréhender par les espions du gouvernement mexicain.
Ces paroles furent prononcées d'une voix douce, harmonieusement timbrée mais cependant incisive et un peu criarde.
— J'ai entendu mon nom, dit Ramirez en apparaissant sur le seuil de la porte.
— Certes, je l'ai prononcé. Eh bien! est-ce que tu est seul ?
— Non pas.
— Ils sont là lous deux?
— Tous deux.
— Voilà qui est bien. Maintenant, si le Jaguar est aussi fidèle à sa parole que je le serai à la mienne ; je réponds du succès. •
— Je retiens votre promesse, senor Alferez, dit un homme qui, depuis quelques minutes, s'était introduit dans la salle.
— Rayo de Dios ! Soyez le bienvenu, vous et vos compagnons, car vous n'êtes sans doute pas seul.
— J'ai vingt hommes qui en valent cent.
— Bravo ; je reconnais là le Jaguar.
Celui-ci se mit à rire.
— Ils n'attendent qu'un signe de moi pour entrer. — ■ Qu'ils entrent, qu'ils entrent, le tempsest précieux, ne le gaspillons pas à des niaiseries.
Le Jaguar alla jusqu'à la porte et jeta à terre la cigarette allumée qu'il tenait à la main.
Les vingt conjurés entrèrent et se rangèrent silencieusement derrière leur chef.
Ramirez entra immédiatement après» suivi par les deux officiers de marine.
— Tout est bien entendu entre nous, Jaguar?
— Tout.
— Nous agissons l'un envers l'autre avec toute franchise et loyauté ?
— Oui?
— Vous le jurez?
— Sans hésiter, je le jure.
— Bien, merci, mon ami ; de mon coté, je jure de vous être fidèle et loyal compagnon.
— Combien avez-vous' d'hommes ?
— Vo:.s le voyez, trente.
— Qui ajoutés aux vingt que j'amène, moi, nous
donnent le chiffre respectable de cinquante ; si l'affaire est bien conduite, c'est plus qu'il ne nous en faut.
— Maintenant, partageons-nous les rôles.
— Rien n'est changé, je crois : je surprendrai le gallo tandis que, vous, vous enlèverez la corvette.
— Convenu. Où sont les guides?
— Nous voici, répondirent en s' avançant les deux hommes avec lesquels Bamirez avait causé à sa première entrée dans la pulqueria.
ElAlferezlesexaminaattentivementpendantquelques minutes, puis, se tournant vers le Jaguar:
— Vous pouvez partir, il me semble.
— Combien conservez-vous d'hommes î ,
— Prenez-les tous, je ne garderai avec moi que Bamirez et deux personnes auxquelles il doit me présenter et qui, saqs doute, se trouvent ici.
— En effet, dit le marin.
— Allons, les coyotes, reprit El Alferez, suivez votre nouveau chef; je vqus place provisoirement sous les ordres du Jaguar auquel je cède tous mes droits sur vous.
Les assistants s'inclinèrent sans répondre.
— Et maintenant, frères, reprit, le jeune homme, souvenez-vous que vous allez combattre pour la liberté de votre patrie et que l'homme qui vous commande, n'épargnera pas plus que vous sa vie pour la réussite du hardi coup demain qu'il va tenter avec votre aide ; cela doit vous rendre invincibles. Allez.
— N'oubliez pas le signal, une fusée si nous échouons.
—Trois si nous réussissons; nous réussirons, frère.
— Dieu le veuille.
— Âu revoir.
Les deux hommes se serrèrent la main, et le Jaguar sortit de la pulqueria, suivi par ces hommes fauves qui marchaient silencieusement derrière lui, comme den bêtes féroces allant à la curée.
Il ne resta plus bientôt dans la salle que El Alferez, les deux officiers de marine, Ramirezetlepulquero qui, les yeux agrandis par la terreur, regardait et écoutait tout cela sans y rien comprendre.
El Alferez demeura immobile, le corps penché en avant, tant qu'il lui fut possible de percevoir le bruit de plus en plus faible des pas des hommes qui s'éloignaient ; lorsque tout fut rentré dans le silence, il se redressa, et se tournant vers ses compagnons attentifs comme lui ;
— A la grâce de Dieu ! dit-il en faisant pieusement le signe de la croix ; maintenant, caballeros, à notre tour.
— Nous sommes prêts, répondirent les trois hommes.
Et Alferez jeta un rapide regard autour de la salle.
Le pulquero, soit curiosité, soit désœuvrement, soit tout autre motif, se tenait immobile dans un angle reculé de la salle, suivant d'un œil attentif les mouvements de ses singulières pratiques.
— Holà, lui dit El Alferez, approchez.
Le pulquero ôta obséquieusement son chapeau de paille et se hâta d'obéir à cette injonction qui. n'admettait pas de réplique.
— Que désirez-vous, seigneurie? dit-il?
— Vous adresse^ une question.
— Faites.
— Aimez-vous l'argent?
— Dam! assez, seigneurie, répondit-il avec une grimace sournoise qui avait sans doute la prétention d'être un sourire.
— Fort bien, voici une once; en partant nous vous en donnerons une seconde; seulement souvenez-vous que vous devez être muet et aveugle.
— C'est facile, répondit-il en empochant la pièce d'or et en se retirant à l'écart.
Depuis le départ du Jaguar, les deux officiers étaient en proie à une inquiétude qu'ils ne cherchaient pas à dissimuler, inquiétude dont ne semblait nullement s'apercevoir El Alferez dont au contraire le visage rayonnait.
En effet, l'expédition qu'ils devaient tenter en compagnie du hardi partisan leur paraissait nonseulement téméraire mais insensée, surtout depuis que El Alferez avait si cavalièrement disposé en faveur du Jaguar de trente hommes résolus dont l'appui leur aurait, croyaient-ils, été indispensable.
Après les avoir un instant examiné attentivement :
— Allons , allons, senores, dit en souriant le jeune homme, reprenez courage ; que diable 1 vous avez des miues de déterrés ; nous ne sommes pas morts encore, je suppose.
— C'est vrai ; mais nous n'en valons guère mieux, répondit nettement don Serapio.
El Alferez fronça le sourcil.
— Auriez-vous peur, par hasard? dit-il aveo hauteur.
— Nous n'avons point peur de mourir mais seulement d'échouer. \
— Cela me regarde, je vous réponds du succè3 sur ma tête.
— Nous savons fort bien ce dont vous êtes capable, sefior , mais nous ne sommes que quatre hommes, et en fin de compte
- — Et l'équipage de la chaloupe?
— C'est vrai : mais l'équipage de la chaloupe n'est que de seize hommes.
— Ils suffiront.
— Je le souhaite sans oser y compter.
— Bref, oui ou non, êtes-vous résolus k m'obéir quand même ?
— Nous avons fait le sacrifice de notre vie. ~ Ainsi, quoi qu'il arrive, vous agirez ?
— Quoi qu'il arrive.
— C'est bien.
El Alferez sembla réfléchir un instant, puis s'adressant au pulqueroqui se tenait inquiet auprès de lui*
— Vous a-t-on remis quelque chose pour moi? lui deman(Ja-t-il.
— Oui, seigneurie ; ce soir à l'oraison un homme a apporté une malle sur ses épaules.
— Où est- elle?
— Comme cet homme m'a assuré qu'elle contenait des objets d'une valeur assez importante, j'ai fait placer cette malle dans ma chambre afin qu'elle fût en sûreté.
— Conduisez-moi à votre chambre.
— Comme il vous plaira, seigneurie.
— Sefiores, dit El Alferez en s' adressant aux deux officiers de marine et à Ramirez, attendez-moi dans cette salle : dans dix minutes je suis à vous.
Et sans attendre de réponse, il fit signe au pulquero de le conduire, et il sortit de la salle d'un pas rapide.
Il y eut un instant de silence entre les trois hommes ; ils paraissaient en proie à de tristes pensées , et jetaient autour d'eux des regards inquiets.
Le temps, qui jamais ne s'arrête, avait rapidement marché pendant le cours des événements que nous avons rapportés. La nuit presque tout entière s'était écoulée, les premières lueurs de l'aube commençaient à blanchir les parois enfumées de la pulqueria, et déjà quelques habitants éveillés plus tôt que les autres se hasardaient dans les rues : le soleil n'allait pas tarder à paraître.
— Voici bientôt le jour, observa don Serapio en hochant la tête avec inquiétude.
— Qu'importe ? répondit Ramirez.
— Comment, qu'importe? s'écria avec étonnement don Serapio ; mais il me semble que, pour l'entreprise que nous voulons tenter, une des conditions les plus importantes est le mystère.
— Certes, appuya don Cristoval, si nous attendons que le jour soit entièrement leyé, toute surprise devient impossible.
Ramirez haussa les épaules.
— Vous ne connaissez pas l'homme sous les ordres duquel vous vous êtes volontairement placés, répondit-il, ce sont justement les choses impossibles qu'il se plaît à tenter.
• — Vous le connaissez donc mieux que nous, vous qui en parlez ainsi ?
— Mieux que vous et que tout le monde, dit le marin avec une certaine animation ; j'ai ta lui la foi la plus grande ; depuis dix ans, j'ai vécu à ses côtés, et maintes fois j'ai été à même d'apprécier ce
qu'il y avait de noble et de réellement généreux dans son cœur.
— Ahl firent les deux officiers en se rapprochant vivement. Qui est-il donc?
Un sourire ironique plisa les lèvres fines de Ramirez.
— Vous le savez aussi bien que moi : un chaud patriote et un des chefs les plus renommés du mouvement révolutionnaire.
— Hum I fit don Cristoval, ce n'est pas cela que nous vous demandons.
— Quoi donc alors? dit-il avec une imperceptible ironie.
— Dam I vous avez, dites-vous, vécu dix ans auprès de cet homme, reprit don Serapio ; vous devez savoir sur lui certaines particularités que tout le monde ignore, et que nous ne serions pas fâchés de connaître.
— C'est possible ; malheureusement il m'est.de toute impossibilité de satisfaire votre curiosité à cet égard; si El Alferez n'a pas jugé convenable de vous donner certains détails intimes de sa vie privée, ce n'est pas à moi à vous les révéler.
Don Serapio allait répliquer avec une certaine aigreur au marin, lorsque la porte par laquelle était sorti El Alferez se rouvrit et livra passage au pulquero ; une dame le suivait.
Les deux officiers ne purent réprimer un cri d'étonnement en reconnaissant sous ce costune E1 Alferez lui-même.
Le jeune chef portait l'habit féminin avec une grâce et une désinvolture telles ; il marchait avec une aisance si grande et paraissait être si habitué
LES FRAftCS TIREURS. 307
aux mille brimborions de la toilette féminine ; en un mot, la nétrmorphose était si .complète, que, n'eût été son re jard dont le jeune homme n'avait pu parvenir à é eindre complètement le rayonnement étrange, les trois hommes eussentjuré que cet être singulier était bien réellement une femme.
Le costume de El Alferez sans être riche était élégant et de bon goût ; son visage, à demi caché sous les plis soyeux de son rebozo, dissimulait en partie l'expression hautaine de sa physionomie; à la main droite il tenait un charmant éventail en bois de santal dont il jouait avec cette gracieuse nonchalance si pleine d'habileté que seules possèdent les Espagnoles et leurs filles de l'Amérique du Sud.
— Eh bien! caballeros, dit le jeune homme en minaudant et d'une voix douce et harmonieuse, ne me reconnaissez-vous pas? je suis la fille de votre amie dona Léônor Salcedo, dona Mencia.
Les trois hommes s'inclinèrerft respectueusement.
— Pardonnez-moi, senorita, répondit don Serapio en baisant gravement le bout de ses doigts effilés, nous vous reconnaissons parfaitement au contraire, mais nous étions si loin de nous attendre au bonheur de vous rencontrer ici...
— Que même en ce moment, après vous avoir parlé, nous n'osons encore croire à la réalité de ce que nous voyons.
Le pulquero promenait de l'un à l'autre des assistants des regards effarés. Le brave homme ne comprenait plus rien à ce qui se passait ; il se demandait dans son for intérieur s'il dormait ou s'il était éveillé. En somme, il n'était pas loin de araire à un sortilège.
— Je ne comprends pas votre étonnement, caballeros, reprit avec intention la feinte dona Mencia; n'était-il pas convenu depuis quelques jours déjà entre vous, ma mère et mon mari, que nous irions ce matin déjeuner à bord de la corvette Libertad avec le commandant Rodriguez ?
— En effet, s'écria vivement don Serapio, excueez-rooi, senorita, je ne sais véritablement où j'ai la tête. Comment ai-je pu oublier cela ?
— Je vous excuserai, répondit en souriant El Alferez, mais à la condition que vous réparerez votre oubli inexplicable et votre procédé peu galant en m' offrant votre bras pour nous rendre immédiatement de compagnie à bord de la corvette.
— D'autant plus , appuya don Cristoval, que nous avons un assez long trajet à faire et que sans doute le commandant nous attend.
— Canarios ! s'il vous attend ! s'écria Ramirez. Je le crois bien, senor, puisqu'il m'a expédié avec une embarcation pour vous conduire à bord.
— Puisqu'il en est ainsi, je crois que nous ferons bien de partir sans plus tarder.
— Nous sommes à vos ordres, senorita.
— Tenez, brave homme, reprit El Alferez d'une voix douce, en s' adressant au pulquero, prenez ceci en souvenir de moi.
Le digne homme, à moitié hébété par ce qu'il voyait, tendit machinalement sa main droite, dans laquelle le mystérieux aventurier laissa nonchalamment tomber une once d'or ; puis, prenant le bras de don Serapio, il sortit accompagné de don Cristoval et de Ramirez, qui prirent les devants afin de prévenir les canotiers. ..
Le brave pulquero se mit sur le seuil de sa porte et suivit des yeux aussi longtemps qu'il les put appercevoir les étranges visiteurs qui pendant la nuit entière étaient restés dans sa maison ; puis il rentra chez lui en hochant la tête d'un air pensif et en murmurant tout en faisant sauter dans sa main la pièce d'or qu'il avait reçue :
— Tout cela n'est pas clair : un homme qui est une femme, des amis qui ne se reconnaissent pas après avoir causé deux heures ensemble, c'est diablement louche; pour sûr il se prépare quelque chose. Du diable si je m'en mêlerai : il est bon dans certaines circonstances de savoir retenir sa langue ; d'ailleurs ce n'est pas mon affaire, l'or que l'on m'a donné est bon, je ne dois pas voir plus loin.
Fort de ce raisonnement philosophique et rempli de prudence, le pulquero ferma la porte et alla se coucher afin de rattraper pendant le jour le sommeil que ses singulières pratiques lui avaient fait perdre pendant la nuit.