LA PRISE
Les avaries éprouvées par la corvette étalent graves.
Le înàt de beaupré est la clé de la mâture d'un navire ; sa chute avait entraîné celle du mât de misaine, que le grand-mât de perroquet, n'étant plu» étayé, n'avait pas tardé à suivre.
Le plus grand désordre régnait à bord, où, comme cela arrive presque toujours en pareille circonstance, l'équipage était subitement passé d'une confiance folle à une terreur profonde.
Le pont était encombré de débris de toutes sortes, vergues, espars, voiles, boutes-hors de bonnettes, manœuvres enchevêtrées les unes dans les autres, au milieu desquels les matelots couraient éperdus, abandonnant leurs postes, sourds aux exhortations tout comme aux menaces de leurs chefs, n'ayant plus qu'une pensée : échapper à la mort qu'ils croyaient suspendue sur leur tête.
Cependant les officiers ne se dissimulaient nullement la gravité de leur position, que la manœuvre hardie du brick compliquait encore et rendait à chaque seconde plus précaire ; ils se multipliaient pour rendre un peu de courage à tous ces individu^ que la terreur affolait, et les engager à vendre chèrement leur vie.
Un nouvel incident vint encore, tout à coup, rendre, s'il est possible, plus critique et plus désespérée la situation du navire.
Le commandant Rodriguez n'avait pas quitté son banc de quart. Immobile à son poste pendant les événements que nous avons rapportés, il avait continué à donner ses ordres d'une voix ferme, sans paraître remarquer les symptômes de désobéissance qui, depuis la catastrophe arrivée à la corvette, se manifestaient parmi les hommes de l'équipage.
Le front pâle, les sourcils froncés, les lèvres serrées, le vieux marin jouait machinalement avec la poignée de son sabre, jetant par intervalles un regard froid et résolu autour de lui, tout en excitant ses officiers à redoubler d'efforts et à faire brave ment leur devoir.
Dona Mencia et les deux officiers supposés de la marine américaine se tenaient silencieux et attentifs auprès de lui, attendant probablement le moment d'agir ; au tumulte qui s'était soudain élevé sur le .' gaillard d'avant, tous trois avaient tressailli et s'é-, taient encore rapprochés du commandant.
Lorsque le brick en virant de bord avait si adroi-4 tement coupé le mât de beaupré de la Liber lad, Ra ^ mirez et ses matelots avaient été les premiers à semer et à propager la terreur parmi l'équipage en
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poussant des cris d'épouvante et en courant de tous les côtés.
Leur exemple fut promptement suivi; alors, ils changèrent de tactique et commencèrent à accuser à haute voix le commandant, soutenant qu'il les trahissait, qu'il voulait les perdre et livrer le navire aux insurgés.
Il n'y a chose si stupide qu'elle soit, a dit un penseur, qu'on ne fasse croire aux gens en s'y prenant d'une certaine façon ; cette parole est d'une exactitude rigoureuse, et cette fois encore elle reçut une entière application.
Les matelots de la Libertad oublièrent en un instant tout ce qu'ils devaient à leur commandant, dont la constante sollicitude veillait sur eux avec une paternelle bonté, poussés et excités parles perfides insinuations de Ramirez et de ses compagnons. Le courage qui leur manquait pour se défendre et faire leur devoir en gens de cœur, ils le retrouvèrent pour accuser leur chef de trahison, et, se saisissant de toutes les armes qui leur tombèrent sous la main, ils se précipitèrent tumultueusement vers le gaillard d'arrière en proférant des menaces et des cris de révolte.
Les officiers, effrayés à bon droit, et ne sachant quel moyen employer pour faire rentrer ces hommes dans le devoir, vinrent se grouper autour de leur commandant, résolus à se sauver ou à périr avec lui.
Le vieux marin était toujours aussi calme et aussi impassible en apparence ; rien ne révélait sur son visage austère l'angoisse qui lui broyait secrètement le cœur; les bras croisés sur la poitrine, la tôle
ZZh 1ES FRANCS TIREURS.
haute et le regard assuré, il attendit les révoltés.
Ceux-ci ne tardèrent pas à envahir l'arrière du navire; cependant, après avoir dépassé le grand mât, par un reste de ce respect inné chez les matelots pour leurs supérieurs, ils s'arrêtèrent.
Le gaillard d'arrière est la partie du pont d'un bâtiment exclusivement réservée aux officiers; les matelots ne peuvent, dans aucun cas, y mettre le pied, à moins que ce ne soit pour exécuter une manœuvre.
Arrivés au pied du grand-mât, les révoltés avaient donc hésité, ils ne se sentaient plus sur leur terrain, finalement ils s'étaient arrêtés, car le fait seul de l'envahissement de cette partie du pont constituait une grave infraction à la discipline maritime.
Ils s'étaient arrêtés, disons-notis, mais comme a mer en courroux qui se brise aux pieds d'une digue, qu'elle ne peut franchir, c'est-à-dire en hurlant et en gesticulant avec colère, mais cependant sans faire un pas de plus en avant; il est vrai qu'ils n'en faisaient pas non plus un en arrière.
Mais cette hésitation et cette attitude presque timide des révoltés ne faisaient nullement l'affaire des meneurs qui les avaient poussés à l'insubordination. Mêlés aux derniers rangs des matelots, ils criaient et gesticulaient plus fort que les autres, cherchant, par tous les moyens, à rallumer ce feu qui, déjà, menaçait de s'éteindre.
Le pont de la corvette présentait en ce moment un aspect des plus désolants et à la fois des plus imposants. Au milieu de ces débris entassés pêlemêle sur ce beau navire si fatalement décapité par
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la mitraille, ces hommes aux traits rudes et farouches groupés en désordre dans des attitudes menaçantes, puis, à quelques pas à peine devant eux, , un petit groupe d'officiers calmes et résolus, pressés autour de leur commandant qui, debout sur son banc de quart, semblait dominer cette scène et planer, pour ainsi dire, sur tout ce quiTentourait; enfin, un peu en arrière, dona Mencia et les deux officiers américains, spectateurs en apparence désintéressés des événements auxquels le hasard les obligeait d'assister, mais, en réalité, suivant d'un regard anxieux toutes les péripéties du drame qui se déroulait sous leurs yeux : certes, dans la position des divers personnages de cette histoire, et dans l'expression qui, par éclairs se reflétait sur leurs mâles visages, un peintre aurait trouvé un magnifique sujet de tableau.
Puis, au loin, à l'horizon, on voyait blanchir les hautes voiles du brick qui se rapprochait rapidement, dans l'intention, sans doute, de venir, comme le Deus ex machina antique, dénouer, lorsqu'il en serait temps, cette situation que chaque seconde qui s'envolait tendait davantage.
Il y eut une minute de trêve entre les deux partis qui, semblables à des duellistes consommés, cherchaient, avant d'engager définitivement le fer, le point vulnérable de leur adversaire.
Un silence profond régnait sur le pont de ce navire, où, en cet instant tant de passions bouillonnaient dans les replis cachés de toutes ces poitrines de bronze ; on n'entendait d'autre bruit que le mugissemeut sourd et monotone de la mer, qui se brisait sur les flancs de la corvette ou s'engouffrait aux
écubiers, et le bruissement indistinct d'armes serrées par des mains crispées.
Cette hésitation suprême avait quelque chose de sinistre et d'effrayant; le commandant résolut, coûte que coûte, de la faire cesser : il comprenait qu'à lui seul appartenait de tenter un dernier effort auprès de ces hommes égarés, mais qui, peut-être ne demeureraient pas sourds à la voix du devoir parlant par la bouche d'un homme dont ils avaient été maintes fois à même d'apprécier le noble caractère, et que longtemps ils avaient été accoutumés à respecter et à aimer.
Le commandant Rodriguez promena lentement autour de lui un regard triste, mais cependant ferme; et, étendant le bras dans la direction du brick, qui serrait le vent de plus en plus afin de pouvoir plus facilement élonger la corvette en l'accostant :
— Équipage, dit-il d'une voix forte et accentuée, voici l'ennemi. Nous avons une revanche à prendre contre lui; pourquoi chacun de vous n'est-il pas à son poste de combat? Que me voulez- vous? Craignez-vous que lorsque sonnera l'heure de la lutte je vous fasse défaut?
À cette interpellation si ferme et si directe, un frémissement indéfinissable parcourut les rangs des révoltés ; quelques-uns d'entre eux se préparaient à répondre, lorsqu'une voix s'éleva des derniers rangs.
— Qui vous dit que nous considérons ce bâtimen comme un ennemi? s'écria-t-elle.
Immédiatement, des hurras et des trépignements de joie mêlés à des jurons et à des sifflets, partirent de tous les côtés.
— L'homme qui ose parler ainsi, s*écria le commandant d'une voix qui, pour un instant, domina le tumulte, l'homme qui ose parler ainsi est un traître et un lâche. Il ne fait pas partie de l'équipage de mon navire.
Ce fut alors un tumulte inexprimable. Les matelots, oubliant tout respect et toute discipline, se ruèrent avec des cris et des vociférations affreuses sur le gaillard d'arrière. *
Le commandant, sans se laisser déconcerter par cette manifestation hostile, saisit un pistolet que lui présentait un timonier demeuré fidèle, il l'arma froidement, et s' adressant aux mutins :
— Prenez garde, dit-il 2 le premier qui fait un pas de plus, je lui brûle la cervelle.
Les organisations d'élite sont douées d'une si grande puissance magnétique, et leur influence sur le vulgaire est tellement réelle, que les deux ou trois cents mutins, à l'aspect de cet homme qui seul leur tenait tête à tous en les menaçant d'un pistolet, hésitèrent et finalement s'arrêtèrent avec un vague mouvement d'appréhension.
Il était évident que ce pistolet était peu à craindre, même dans l'hypothèse où le commandant mettrait sa menace à exécution, puisqu'il ne pourrait que tuer ou blesser une seule personne ; cependant, nous le répétons, tous ces hommes s'arrêtèrent surpris, épouvantés peut-être, mais, certainement, ne se rendant pas compte du sentiment qu'ils éprouvaient.
Un fin sourire se dessina sur les lèvres du commandant ; il comprit que ces natures abruptes et rebelles étaient domptées ; il voulut assurer son triomphe.
— Chacun à soj poste de combat, dit-il ; que les gabiers s'occupent à déblayer le navire, tandis que les charpentiers prépareront tout pour mettre un autre beaupré en place.
Et quittant son banc de quart, le commandant s'avança résolument vers les mutins ; ceux-ci, au fur et à mesure qu'il avançait, reculaient, sans parler, sans gesticuler, mais opposant encore cependant cette dernière résistance, la plus redoutable de tous, la force d'inertie.
Cependant c'en était fait de la révolte ; l'équipage, ébranlé par la conduite ferme et sage de son chef, n'allait pas tarder à rentrer dans le devoir, lorsqu'un incident inattendu vint changer complètement la face des choses et replacer les officiers du bâtiment dans la situation critique dont leur chef les avait fait si facilement sortir.
Nous avions dit que dona Mencia et ses deux compagnons suivaient attentivement les péripéties de cette scène, prêts à intervenir dès que besoin serait. A peine le commandant Rodriguez eut-il quitté son banc de quart, que la jeune fille ou le jeune homme, ainsi qu'il plaira au lecteur de nommer cet être mystérieux, s'y élança, et saisissant une longue-vue, il la braqua dans la direction du brick, afin de bien relever la position du corsaire et s'assurer sans doute qu'on aurait au besoin un appui efficace.
Le brick n'était plus qu'à deux encablures de la corvette ; encore quelques minutes et il arriverait à portée.
Tout h coup dona Mencia, abandonnant sans transition son rôle de femme, déchira d'un mouvement brusque et rapide la robe qui la couvrait, enleva sa
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coiffai e féminine et apparut sous les vêlements masculins que portait El Alferez dans la pulqueria.
Cette transformation avait été tellement rapide que l'équipage et les officiers de la corvette n'étaient pas encore revenus del'étonnementque leur causait cette étrange métamorphose, lorsque le jeune homme saisissant un pistolet à sa ceinture , l'armait et en dirigeait le canon sur un amas de gargousses montées par les mousses sur le pont lors du branle-bas de combat, et que dans le désordre qui avait suivi la chute de la mâture, ils avaient laissé pêle-mêle au pied du mât d'artimon.
— Rendez-vous, cria El Alferez d'une voix tonnante, rendez-vous, ou vous êtes morts.
Don Cristoval et don Serapio se tenaient à droite et à gauche du jeune homme, un pistolet de chaque main.
Ramirez avait, de son côté, mis le temps à profit ; par ses soins , deux caronades du gaillard d'avant avaient été retirée» de leurs sabords, braquées sur l'arrière, et deux matelots, mèche en main , se tenaient immobiles auprès d'elles, n'attendant qu'un signal pour faire feu.
Ramirez et les quatorze hommes qui lui restaient, rangés derrière les pièces, couchaient en joue les matelots mexicains.
L'équipage était pris entre deux feux. Deux cent cinquante homme étaient à la merci de vingt.
La position était désespérée.
Le commandant n'avait plus même la ressource de se faire tuer honorablement.
Les événements s'étaient accomplis avec une telle rapidité» ce coup de main préparé depuis longtemps
avait été exécuté avec un si grand sang-froid et une
si grande habileté, tout avait été si bien prévu, que,
! malgré lui, après avoir jeté un regard désolé sur le
I pont de son navire , le vieux marin fut contraint de
j convenir qu'il ne lui restait plus qu'une chance de
salut : mettre bas les armes.
Cependant il hésita.
El Alferez comprit le combat qui se livrait dans le cœur du brave officier.
— Nous ne sommes pas des pirates, dit-il, commandant Rodriguez ; nous sommes des Texiens : vous pouvez sans honte nous rendre vos armes, non pas pour sauver votre vie à laquelle l'échec que vous subissez en ce moment vous fait attacher peu de prix, et que vous sacrifieriez sans doute avec joie pour venger la honte de votre défaite, mais vous répondez devant Dieu des deux cent cinquante hommes de votre équipage. A quoi bon verser inutilement un sang précieux? Pour la dernière fois» rendez-vous, je vous y invite.
En ce moment, une ombre épaisse couvrit le pont du navire.
Le brick, que chacun avait oublié, avait continué à s'avancer ; il était arrivé à portée de pistolet, et sa haute voilure s'étendait comme un rideau sur le bâtiment qu'il élongeait en lui interceptant les rayons du soleil.
— Ho du navire ! ohé 1 cria une voix partie de l'arrière du croiseur, envoyez une embarcation à bord avec le capitaine dedans.
Cette voix résonna comme un coup de tonnerre aux oreilles des Mexicains.
Le brick avait masqué ses voiles et se tenait immobile à tribord de la corvette.
11 y eut un instant de silence suprême, tous les yeux se dirigèrent instinctivement vers le corsaire.
Ses hunes étaient garnies de gabiers armés de fusils et de grenades ; par ses sabords ouverts on apercevait ses matelots rangés aux pièces : il tenait littéralement la corvette sous son feu.
— Eh bien, reprit El Alferez en frappant du pied avec impatience, vous décidez-vous, oui ou non ?
— Monsieur, répondit le commandant, par une trahison infâme, vous vous êtes rendu maître de mon navire, toute résistance est désormais inutile, je me rends.
Et, par un geste plein de majesté, le vieux marin dégaina son épée, en brisa la lame , dont il jeta les morceaux à la mer, et se retira sur l'arrière d'un pas calme et résigné.
— Capitaine Johnson ! cria El Alferez, la corvette est à nous, envoyez une embarcation à bord.
Un coup de sifflet résonna sur le pont du brick ; une embarcation fut affalée à la mer, et quelques minutes plus tard vingt corsaires armés jusqu'aux dents et commandés par le capitaine en personne montèrent à bord de la corvette.
Le désarmement de l'équipage s'opéra sans la moindre résistance.
Le commandant Rodriguez et son état-major avaient été transportés sur le brick, afin que les matelots mexicains, beaucoup plus nombreux que leurs vainqueurs, demeurassent sans chef dans le cas où, par un effort désespéré, ils tenteraient de reconquérir leur navire.
Mais cette précaution était inutile, les Mexicains ne songeaient nullement à se révolter; au contraire, la plupart d'entre eux étaient nés au Texas ; dans les marins du brick ils avaient retrouvé beaucoup de leurs amis et d'anciennes connaissances aussi ; au bout de quelques minutes, les deux équipages avaient établi les rapports les plus cordiaux, et s'étaient, pour ainsi dire, confondus.
Le capitaine Johnson résolut de mettre cette heureuse circonstance à profit.
Le corsaire se trouvait dans une position fort difficile, et éprouvait littéralement, en ce moment, la gêne qu'occasionne toujours l'embarras des richesses ; il s'était, sans coup férir, emparé d'une corvette de guerre de premier rang; mais il fallait un équipage à cette corvette, et les matelots dont il pouvait disposer en les enlevant de son propre navire pour les placer sur sa prise étaient insuffisants; la bonne harmonie qui s'était presque subitement établie entre les deux équipages lui fournit un moyen de sortir d'embarras à son honneur.
Les matelots sont, en général, des hommes durs à la fatigue, fidèles, mais peu scrupuleux en fait de politique, dont les questions sont beaucoup trop abstraites pour leur intelligence naturellement bornée pour tout ce qui regarde les choses de terre.
Accoutumés à être sévèrement conduits &t à être dirigés pour toutes les actions de leur vie, depuig, ïes plus graves jusqu'aux plus futiles, les matelots ne sont donc, en résumé, que de grands enfants qui n'apprécient qu'une chose, la force. Un homme résolu en fera toujours ce que bon lui semblera, s'il parvient à leur prouver sa supériorité sur eux.
Le capitaine Johnson était un trop vieux routier pour ne pas savoir comment il devait agir dans la circonstance où il se trouvait; aussitôt le désarmement opéré, il monta sur le banc de quart, prit en main le porte -voix, et, sans faire de distinction entre les matelots éparpillés sur le pont, il commanda une série de manœuvres destinées à habituer ces hommes au son de sa voix et à leur prouver qu'il connaissait à fond son métier, ce que tous reconnurent en quelques minutes.
Ces ordres furent alors exécutés avec une précision et une rapidité telles , que la corvette, presque désemparée une heure auparavant, se trouva avoir installé des mâts de fortune en remplacement de ceux qu'elle avait perdus, avoir rétabli sa voilure, et être en état de faire route pour quelque port où il plairait à son nouveau chef de la conduire.
Le pont avait été complètement déblayé ; les manœuvres courantes, coupées pendant le combat, repassées ; enfin, une heure avant le coucher du soleil, un étranger que le hasard aurait amené sur la Libertad n'aurait pu se douter de ce qui s'était passé.
Lorsqu'il eut obtenu ce résultat, le capitaine sourit dans sa moustache et ordonna à maître Lovel, qui l'avait suivi à bord, de donner un coup de sifflet pour rassembler l'équipage.
A cet appel bien connu d'eux, les matelots maintenant soumis vinrent gaiement se ranger au pied du grand mât, et attendirent silencieusement ce qu'il plairait au capitaine de leur commander.
Celui-ci savait comment il fallait parler à ces rudes natures.
Après les avoir félicités sur la façon intelligente dont ils avaient compris et exécuté ses ordres, il leur dit qu'il n'avait nullement l'iniention de les retenir prisonniers; que la plupart d'entre eux étaient des Texiens comme lui, qui, en cette qualité, avaient droit à toutes ses sympathies. En conséquence, les matelots qui ne voudraient pas servir la république texienne seraient immédiatement rais à terre sur le premier point du territoire mexicain où toucherait le bâtiment ; quant à ceux qui consentiraient à servir leur pays et à demeurer à bord de la corvette, leurs appointements seraient portés à vingt-cinq piastres par mois, et, afin de leur prouver les bonnes intentions du gouvernement texien à leur égard, un mois de gratification leur serait accordé à titre de prime pour leur engagement, et payés séance tenante.
Cette proposition généreuse fut accueillie avec des cris et des trépignements de joie par ces hommes qui commencèrent immédiatement à supputer intérieurement combien de verres de tafia et de mesures de pulque ils pourraient consommer pour cette somme fabuleuse de vingt-cinq piastres. Les pauvres diables, depuis qu'ils étaient au service du gouvernement mexicain, ^'avaient encore été payés qu'en promesses, et, depuis longtemps déjà, ils trouvaient que cette solde était par trop maigre.
Le capitaine connaissait cette circonstance, il vit l'effet qu'il avait produit et continua au milieu d'un religieux silence :
— Ainsi, c'est convenu, matelots, vous êtes libres de ne pas demeurer à bord, où je ne prétends pas vous retenir prisonniers; seulement, réfléchis-
sez aux propositions que je vous fais au nom du gouvernement que j'ai l'honneur de servir, je les crois de tous points avantageuses pour vous. Maintenant, que ceux qui veulent s'engager à bord de la corvette passent à bâbord, tandis, que ceux qui préfèrent être mis à terre n'ont qu'à demeurer où ils sont. L'officier d'administration fera signer l'engagement et comptera immédiatement la prime.
Le capitaine Johnson avait installé l'officier d'administration du brick au pied du mât d'artimon sur une chaise avec une table devant lui et des sacs pleins de piastres à ses pieds.
Cette mise en scène obtint le plus grand succès ; il n'en fallut pas davantage, la vue des piastres acheva de décider les plus irrésolus. Au commandement de : Allez! dit par le capitaine, les matelots se précipitèrent en foule vers l'officier d'administration, qui, bientôt ne sut plus auquel entendre» tant chacun avait hâte de toucher sa prime.
Le capitaine sourit à ce résultat de sou éloquence, mais il jugea à propos de venir en aide à l'officier chargé de l'enrôlement, et, d'après son ordre, les matelots mirent un peu moins de précipitation à se présenter à lui.
L'enrôlement dura deux heures. Tous les matelots s'étaient engagés, tous faisaient maintenant sauter joyeusement dans leurs mains calleuses les belles piastres qu'ils avaient reçues, et, certes, si un navire mexicain s'était présenté en ce moment» le nouvel équipage l'aurait rudement reçu et s'en serait infailliblement emparé.
Du reste, le résultat obtenu par le capitaine Johnson était facile à prévoir : dans tout matelot,.
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il y a toujours un peu l'étoffe d'.un corsaire, et l'argent comptant a seul raison avec lui.
Mais le capitaine Johnson était un homme froid et méthodique, sur lequel l'enthousiasme n'avait aucune prise. Il ne se laissa nullement griser parle succès inespéré qu'il avait obtenu; il savait fort bien que le premier moment d'effervescence passé, la réflexion viendrait, et, avec la réflexion, l'esprit d'insubordination, si naturel au caractère du marin. 11 fallait surtout éviter de donner un prétexte quelconque à une révolte; pour cela, il était urgent d'enlever à l'équipage de la corvette cette autonomie que l'habitude de vivre ensemble et une connaissance approfondie de leur caractère respectif donnaient à chaque marin. Pour cela le moyen était simple ; le capitaine l'employa. Son brick armé pour la course était fort ; il comptait cent quatre-vingtdix hommes ; il ne garda que cinquante de ses anciens matelots; les autres passèrent sur la corvette, dont cent quarante hommes furent transportés sur le brick ; de cette façon les deux équipages se fondirent l'un dans l'autre, et se trouvèrent complètement à la disposition de leur capitaine, qui en devint définitivement le maître.
Les divers événements que nous avons rapportés et les incidents qui les avaient suivis, avaient demandé beaucoup de temps; la journée tout entière s'était écoulée, et tout n'avait été complètement organisé qu'une heure avant le coucher du soleil.
Le capitaine Johnson donna le commandement de la corvette- à don Serapio avec don Cristoval pour lieutenant chargé du détail, etKamirez pour maître
d'équipage ; quant à lui, il se réserva le commandement du brick.
Puis, lorsque tout fut paré, comme on dit en marine, c'est-à-dire que Tordre fut entièrement rétabli, le capitaine fit hisser le pavillon mexicain à la corne de la corvette qui fit immédiatement route pour donner dans lapasse de Galveston.
Le capitaine retourna à son bord en emmenant avec lui El Alferez grâce à la détermination et au sang-froid duquel le gouvernement révolutionnaire texien devait d'avoir une marine.
Le résultat était beau, il dépassait même les prévisions et les espérances des insurgés, mais ce n'était pas assez ; en mettant le pied sur son navire, le capitaine ordonna que le pavillon texien fût frappé, renversé ayant au-dessus de lui les couleurs mexicaines, puis il donna l'ordre de hisser les deux pavillons à la corne.
Le brick orienta ses voiles et marcha de conserve avec la corvette, en ayant soin de se placer sous le feu de sa batterie, comme si, réellement, il avait été amariné par elle.
Les marins ne comprenaient rien à cette singulière manœuvre ; mais, comme ils avaient vu rire leur capitaine, ils se doutèrent qu'elle cachait quelque stratagème, et, malgré la honte qu'ils éprouvaient de voir leurs couleurs au-dessous de celles du Mexique, ils continrent leurs murmures dans l'espoir d'une prompte revanche.
Cependant toute la population de Galveston était depuis le matin plongée dans la plus grande anxiété ; réunie sur le môle, elle avait assisté de loin à la chasse acharnée des deux navires, puis elle les avait
tus disparaître ; le bruit du canon, répété par les échos des falaises, était arrivé jusque la ville ; un combat s'était livré, mais quel en était le résultat, voilà ce que chacun se demandait sans que nul pût ou voulût répondre, car, évidemment dans cette foule, il devait se trouver quelque individu mieux informé.
Le silence du fort avait aussi semblé inexplicable : on ne comprenait pas qu'il n'eût point foudroyé le brick, lorsque celui-ci avait passé à le ranger. Tout à coup, il y eut une explosion de cris de joie et de vivats, le brick et la corvette venaient d'apparaître à l'entrée du goulet, les couleurs mexicaines flottaient orgueilleusement sur les deux navires audessus du pavillon texien honteusement renversé.
Cette joie ne 'connut plus de bornes lorsque l'on vit les navires se rapprocher du fort et mouiller sous le feu de ses batteries ; les Mexicains étaient vainqueurs, les révoltés texiens venaient de subir un échec dont peut-être ils ne se relèveraient pas.
UNB LÉGENDE FANTASTIQUE.
Nous reviendrons maintenant au Jaguar, que nous avons laissé sortant de la pulqueria et se dirigeant à la tête de ses hardis compagnons vers le fort de la pointe. Mais avant d'aller plus loin, afin de bien faire comprendre au lecteur les difficultés presque insurmontables que le Jaguar devait rencontrer dans l'audacieuse expédition qu'il tentait, nous lui
LES FRANCS TIREURS. 3/l&
demandons la permission de lui raconter la légende qui courait sur cette forteresse, légende qui s'est' conservée jusqu'à ce jour dans toute sa naïve inté- ' grité. ,
Le voyageur européen qui, pour la première fois» visite le Texas et en général toutes les côtes de l'Amérique méridionale, éprouve un sentiment de tristesse indéfinissable à l'aspect de ces côtes mornes et désolées qui ont vu tant de sinistres- et contre lesquelles les flots sombres du Pacifique viennent se briser avec de mystérieux murmures.
Tout en effet dispose à la rêverie dans ces poétiques contrées : ce ciel qui semble une plaque de tôle rougie au feu, ces hautes falaises dénudées, dont les contours capricieux paraissent découpés à plaisir par quelque artiste géant des siècles passés, et portant parfois sur leurs cimes orgueilleuses les ruines imposantes encore de quelque vieux palais des Incas ou de quelque teocalli dont les massives murailles se perdent dans les nuages ; antiques repaires de ces féroces prêtres du Soleil qui faisaient tout trembler autour d'eux et prélevaient leur dîme sanglante sur la terre et la mer.
Avant la conquête, alors que les descendants de Quetzalcoatl (1), le serpent couvert de plumes, régnaient paisiblement dans ces contrées, les épaisses murailles de ces sombres teocallis ont étouffé bien des agonies, caché et autorisé bien des crimes.
De tous les récits qui nous furent faits pendant
notre dernier voyage au Texas sur ces lugubres de-
\ meures disséminées çà et là sur son territoire, nous
(1) De qudiaUi, plume, et de coati serpent.
n'en rapporterons qu'un qui a trait au récit que nous avons entrepris de raconter,
C'était peu de temps après l'audacieuse expédition pendant laquelle Christophe Colomb, en cherchant un nouveau chemin pour se rendre dans l'Inde, avait retrouvé l'Amérique ; la fièvre des découvertes s'était emparée de toutes les imaginations ; chacun, les yeux fixés sur ce monde nouveau qui venait de surgir comme par merveille, s'élançait vers ces régions inconnues avec toute cette fiévreuse ardeur que nous avons vue se réveiller subitement à propos des placeres de la Californie.
Parmi les aventuriers qui allaient tenter la fortune, les uns n'étaient entraînés que par l'espoir des découvertes, tandis que d'autres, au contraire, n'obéissaient qu'à la soif de l'or, et renouvelaient sur un autre théâtre les exploits fabuleux des Scandinaves, ces hardis rois de la mer dont la vie était un perpétuel combal.
Or, au nombre de ces hommes, il en était un qui avait, avec l'infortuné de La Salle, fait cette maiheureuse expédition pendant laquelle il traversa le Texas dans toute sa longueur. Seulement, cet aventurier, nommé Estevan de Sourdis, se souciant peu des dangers sans profit que le brave aventurier français avait courus, et songeant au contraire à la fortune, avait, avec le bâtiment qu'il commandait, abandonné son chef et s était mis sournoisement à écumer les côtes de la nouvelle terre si récemment découverte.
L'idée était bonne, le profit fut grand ; en quelques mois le navire de l'aventurier regorgea de richesses plus ou moins bien acquises; seulement,
LES FRÀISXS TIREURS. 351
pour des raisons à lui connues, don Estevan, ainsi que le nomment les Espagnols, ou le comte Etienne de Sourdis, comme nous l'appelons, nous, ne se souciait nullement de retourner en France.
Il résolut donc de chercher un endroit où il lui serait possible de bâtir une forteresse capable de le protéger et de lui servir de retraite assurée contre les écumeufs qui, de même que lui, parcouraient ces mers ; il commença donc à explorer avec soin la côte texienne, afin de trouver un lieu convenable à l'exécution de ses projets.
Le hasard le conduisit à l'embouchure du Rio- Trinidad, à quelques milles de l'endroit où plus tard s'éleva Galveston, dans un pays sauvage et inhabité dont l'aspect le séduisit tout d'abord. En vieux routier qu'il était, le comte admira le magnifique bloc de granit qui commandait l'entrée de la baie où il avait abordé, et toute la campagne voisine, et comprenant la force d'une citadelle bâtie sur la cime de ce rocher, la puissance qu'elle donnerait plus tard à sa race, il résolut d'y bâtir son aire.
Son choix arrêté, le pirate fit tirer son navire à la plage, campa avec toute sa suite au pied même du rocher et se , mit à rêver au moyen d'exécuter son hardi projet.
Beaucoup de choses l'embarrassèrent : d'abord où trouver les pierres nécessaires à une telle construction ?
Les pierres trouvées, quels seraient les maçons capables de les tailler, de les assembler et de les cimenter ?
Le comte Etienne de Sourdis et ses compagnons
étaient de forts bons marins, tuant, pillant et violant en conscience chaque fois que l'occasion s'en présentait, mais ils étaient en général fort mauvais maçons et pas du tout architectes.
Et puis, les pierres trouvées, taillées et amenées au pied du rocher, Comment les hisser au sommet?
Là était réellement la difficulté insurmontable, et tout autre que le hardi pirate aurait renoncé à l'exécution d'un projet reconnu impossible.
Mais le comte était entêté ; il se disait , avec une certaine apparence de raison , du reste , que plus les difficultés qu'il avait à vaincre étaient grandes, plus son château serait fort et à l'abri des attaques.
En conséquence, loin de se rebuter, il arma ses gens de longs pics de fer et commença à tracer dans le roc vif un sentier qui serpentait tout autour du rocher et devait aboutir au sommet.
Ce sentier, large de trois pieds au plus, était tellement raide et tellement abrupte que le moindre faux pas suffisait pour précipiter ceux qui s'y engageaient dans un abîme au fond duquel ils se brisaient.
Au bout d'un an de travaux surhumains, le sentier fut creusé, et le comte, le gravissant au galop de son cheval, "au risque de se rompre cent fois le cou, planta sa bannière sur la crête du roc en poussant un cri de triomphe et d'orgueil.
Un autre cri répondit au sien.
Mais ce cri était si ironique et si railleur, que le yieux pirate, dont les nerfs étaient durs comme des cordes et qui jamais n'avait tremblé, sentit un frisson de terreur parcourir tous Ses membres, ses
cheveux se dresser d'épouvante sur sa tète et une sueur glacée perler à ses tempes.
Il se retourna.
Un homme enveloppé d'un grand manteau noir et la tête couverte d'un chapeau orné d'une longue plume rouge se tenait près de lui.
Le vigage de cet homme était blafard, ses yeux brillaient d'un feu sombre, et ses lèvres pincées grimaçaient un lugubre sourire.
Le comte le considéra un instant avec étonnement : puis comme, au demeurant, c'était un brave marin qui ne redoutait rien au monde, il lui demanda d'une voix ferme qui il était et comment il se trouvait en ce lieu.
A ces deux questions, l'inconnu répondit poliment qu'il avait entendu dire que le comte de Sourdis cherchait un architecte capable de lui bâtir une belle et solide fortesse, et qu'il venait le trouver afin de traiter avec lui.
Le chef s'inclina avec courtoisie, et le dialogue suivant s'engagea entre les deux interlocuteurs.
— N'est-ce pas, maître, dit le pirate, que cet endroit est parfaitement choisi pour le projet que je médite ?
— Monseigneur , répondit l'inconnu, vous ne pouviez trouver un plus bel emplacement sur toute la côte.
Le pirate sourit avec orgueil.
— Oui, dit-il, et lorsque mon château sera bâti là, nul n'y pourra mordre,
— Sans aucun doute ?
— Tenez, continua-t-il en faisant signe à l'inconnu de le suivre, voilà ce que je compte faire*
Et marchant sur la plate-forme, il exposa son plan dans les plus grands détails ; l'inconnu approuvait du geste, remuant la tète et souriant de son rire narquois.
Cependant le temps se passait; depuis une heure environ, le jour avait fait place à la nuit, et l'ombre avait peu à peu envahi le rocher ; le pirate, emporté par . l'attrait irrésistible qu'on éprouve toujours à émettre ses idées surtout en présence d'une personne qui semble les approuver de tous points, continuait ses démonstrations sans s'apercevoir que les ténèbres étaient devenues trop épaisses pour que son interlocuteur pût tirer grand fruit de ce qu'il lui disait; enfin il se tourna vers l'inconnu,
— Eh bien, lui dit-il, que pensez-vous de cela?
— C'est parfait, répondit l'autre.
— N'est-ce pas? fit le chef avec conviction,
— Oui, mais...
— Ah I dit le pirate, s'il y a un mais?
— Il y en a toujours, objecta judicieusement l'inconnu.
— C'est vrai, snumura le vieux pirate.
— Vous savez que je suis architecte?
— Vous me l'avez dit.
— Eh bien 1 moi aussi, j'ai fait un plan.
— Tiens, tiens, tiens.
— Oui, et si vous me le permettez, monseigneur, j'aurai l'honneur de vous le soumettre.
— Soumettez, mon cher, soumette*, dit le chef avec un sourire de condescendance, car il était intérieurement convaincu que son plan était le meilleur des deux.
— A l'instant.
— Mais je fais une réflexion.
— Laquelle ?
— C'est qu'il fait un peu bien noir, et que pour voir votre plan...
— Il faudrait de la lumière, n'est-ce pas, monseigneur ?
— Mais oui, reprit le pirate, je crois que nous en aurions besoin.
— Qu'à cela ne tienne, répondit l'inconnu, je vais m'en procurer. Alors, avec un grand sangfroid, il ôta la plume qui ornait son chapeau et la planta dans le rocher, où elle se mit soudain à flamboyer, ni plus ni moins que si elle eût été une torche.
Le comte fut tout ébahi de ce prodige; maisr comme, après tout, il était bon chrétien, et qu'il commençait à se méfier extraordiDairemeut de son compagnon, il fit machinalement le geste de se signer.
L'inconnu lui arrêta le bras avec empressement.
— Ne perdons pas notre temps, monseigneur, lui dit-il.
Et tirant de dessous son manteau uu rouleau de parchemin, il le déroula et le présenta au pirate qui resta en extase devant le plan magnifique qu'il voyait.
— Comment trouvez-vous cela, monseigneur t dit l'architecte de son air moitié figue, moitié raisin.
— Sublime l s'écria-t-il transporté d'admiration.
— Vous comprenez, reprit l'autre. Vpici ce que je compte faire.
Et à Sun tonr il se mit à entrer dans les plus minutieux détails.
Le vieux marin T écoutait la bouche béante et les yeux écarquillés, ne se lassant pas de regarder la superbe forteresse dessinée sur le parchemin.
Lorsque l'architecte se tut, l'esprit bouleversé par tout ce qu'il venait d'entendre, le pirate resta xm instant anéanti et cherchant à remettre de l'ordre dans ses idées.
— Et, demanda-t-il enfin avec une certaine nuance d'incrédulité, qui malgré lui perçait dans sa voix, vous vous croyez capable d'exécuter un pareil chef-d'œuvre ?
— Rien n'est plus facile.
— Mais nous manquons de pierres»
— J'en trouverai.
— Je n'ai pas de maçons.
— J'en ferai venir.
— Mais le fer, le bois, enfin toutes les choses nécessaires à une telle construction, comment les avoir?
— Je m'en charge.
— Mais cela va me coûter horriblement cher 1 dit le comte en insistant, car la peur s'emparait de plus en plus de lui.
— Peuh ! fit négligemment l'inconnu en allongeant la lèvre inférieure avec dédain, moins que rien, une misère.
— Et combien de temps vous faudrait-il pour que mon château soit terminé comme il l'est sur ce parchemin?
— Attendez, fit l'autre en calculant sur ses doigts et en se grattant le front comme un homme qui
cherche la solution d'un problème difficile à résoudre ; il est neuf heures, n'est-ce pas ?
— A peu près, dit le comte qui ne comprenait pas où Tinconnu voulait en venir.
— Eh bien ! au lever du soleil, tout sera prêt et vous pourrez prendre possession de votre manoir.
— Ah ça ! mais vous êtes donc le diable? s'écria le pirate au comble de la stupéfaction.
L'inconnu se leva, salua le pirate avec courtoisie et lui répondit avec une politesse de bon goût et un véritable laisser-aller de gentilhomme :
— En personne, monseigneur ; sur ma foi, ajoutat-il en se dandinant avec grâce, je n'ai jamais pu laisser un galant homme dans l'embarras; j'ai été touché de votre perplexité et j'ai résolu de vous ve- Bir en aide.
— Vous êtes bien bon, murmura machinalement le vieux marin sans même savoir ce qu'il disait.
— Je suis comme cela, répondit l'autre en s'inclinant avec modestie.
— Merci... et vous me demandez?
— Je vous l'ai dit, une misère.
• — Mais encore...
— Nous nous arrangerons toujours ; d'ailleurs, je suis trop bon gentilhomme pour vous traiter comme un robin ; seulement, pour que nous soyons en règle, signez ce simple engagement.
— Permettez, permettez ; je ne sais pas lire, moi, et je ne puis rien signer... Vous comprenez que je ne me soucie pas de vous donner mon âme.
— Allons donc, monseigneur, reprit le diable, est-ce que vous croyez que je veux faire un marché de dupe?
— Ilein ?
— Parbleu 1 votre âme m'appartient depuis longtemps déjà, et je n'ai pas besoin de votre autorisation pour la prendre.
— Ah bah ! fit le digne pirate tout interloqué* vouscroyez que Notre Seigneur n'y regardera pas à deux fois avant de damner un homme de ma sorte ?
— Pas le moins du monde, continua le diable avec bonhomie; ainsi, rassurez-vous, ce n'est pas cela que je veux vous demander.
— Parlez alors, et foi de gentilhomme aventurier, je vous l'accorde.
— Tope ! fit Satan en avançant gracieusement la main.
— Tope 1 reprit le pirate.
— Voilà qui est fait. Eh bien ! vous m'abandonnerez en toute propriété la première créature vivante à laquelle vous adresserez la parole demain en vous éveillant. Vous voyez que je ne suis pas exigeant, hein ; car j'aurais pu vous demander beaucoup plus cher.
Le comte Etienne fit la grimace : la première personne à laquelle il parlait chaque matin était sa fille.
— Vous hésitez ? dit le diable de son air moitié figue moitié raisin.
Le pirate poussa un soupir. La condition lui semblait dure ! cependant il finit par se décider.
— Ma foi non, dit-il, va comme il est dit.
— Très-bien 1 Maintenant laissez-moi faire.
— A votre aise, répondit le pirate, et il se prépara à redescendre; mais, se ravisant tout à
coup : Dites donc, ajouta-t-il, vous ne pourriez pas me rendre un service?
— Avec plaisir.
— Je vous avouerai que pendant notre conversation la nuit est venue, il fait noir comme chez vous, et j'ai une peur atroce de me rompre le cou en descendant dans la plaine.
— Vous voulez vous reposer ?
— Oui, la journée a été fatigante et je me sens envie de dormir.
— Qu'à cela ne tienne, rien n'est plus facile.
— Ainsi j'aurai demain mon châtean?
— A lever du soleil, je vous l'ai promis.
— Merci, maintenant si vous voulez m'aider...
— Comment donc ? certainement ; tenez-vous ferme.
Et le diable, empoignant par le queue le cheval sur lequel le pirate était monté, le fit un instant tournoyer autour de sa tête, puis le lança à toute volée dans l'espace.
Le pirate, un peu étourdi par la rapidité de la course, tomba, sans se faire le moindre mal, à l'entrée de sa tente ; il mit immédiatement pied à terre et se prépara à prendre du repos.
Son contre-maître l'attendait pour l'aide? à se désarmer.
Le comte se jeta tout soucieux sur sa couche, mais il eut beau fermer les yeux, se tourner et se - retourner de toutes les façons pour tâcher de s'endormir, il lui fut impossible de trouver le sommeil.
Le contre-maître, couché en travers de la tente, veillait aussi, mais par un autre motif : il lui semblait voir des lueurs étranges courir le long du ro-
cher ; entendre des bruits de marteaux et de pics» de pierres que Ton sciait, des craquements de poulies, enfin, ces mille bruits que font les maçons, les charpentiers et les forgerons lorsqu'ils travaillent.
Le pauvre marin, ne sachant à quoi attribuer ce qu'il croyait voir et entendre, se frottait les yeux pour s'assurer qu'il ne dormait pas ; il se mettait les doigts dans les oreilles, craignant, à juste titre, que tout cela ne fût qu'une illusion.
Enfin, ne pouvant plus douter, il résolut d'en avertir son capitaine, et entra dans la tente .
Comme nous l'avons dit, le comte ne dormait pas ; il se leva en toute hâte et suivit son contremaître; puis, comme il avait la plus grande confiance dans ce digne homme qui depuis vingt ans le servait, il ne se fit pas scrupule de lui conter ce qui s'était passé entre le diable et lui, et ce qu'il lui avait promis, en ajoutant, du ton le plus insinuant qu'il put prendre, qu'il avait compté sur son attachement à sa personne pour empêcher sa fille de pénétrer le lendemain dans sa tente comme elle en avait l'habitude et pour trouver un moyen de le sortir d'embarras.
A cette confidence et surtout à la preuve de confiance qui l'accompagnait, le contre-maître devint tout soucieux ; il aimait bien son chef, cela était incontestable : vingt fois il avait risqué sa vie pour lui; mais le digne matelot était breton, fort bon chrétien, et il ne se souciait nullement d'aller ainsi • tout grouillant se fourrer dans les griffes de messire Satanas, pour une affaire qui ne le regardait nullement.
Pourtant, après quelques minutes de réflexion %
son visage se rasséréna et prit son apparence d'insouciante gaieté ordinaire, et il dit en riant à son capitaine :
— Allez dormir, monsieur le comte : demain il fera jour ; après tout, le diable n'est peut-être pas aussi fin qu'il en a l'air.
Le pirate, tout reconforté par l'air joyeux de son contre-maître, se sentit plus tranquille; il regagna sa couche et ne tarda pas à s'endormir.
Le matelot passa toute la nuit en prières. Puis, dès que l'aube commença à rayer le ciel de teintes blanchâtres, il se rendit au chenil, prit un pauvre vieux chien pelé et tout perclus qui, retiré dans un coin, achevait d'y mourir, revint à la tente, introduisit l'animal dans l'intérieur et, rabaissant la toile, il attendit ce qui allait arriver.
La pauvre bête ne fut pas plus tôt libre, que d'un bond elle se précipita sur la couche de son maître et commença à lui lécher le visage.
— Que le diable t'emporte, maudit animal ! s'écria le pirate éveillé en sursaut et furieux d'être ainsi troublé dans son sommeil.
Un coup de vent terrible secoua la tente, un hurlement épouvantable se fit entendre, et le chie» disparut.
Le diable s'enfuyait tout penaud avec la maigre proie qu'il avait happée.
Du reste, messire Sataûas avait consciencieusement travaillé : une forteresse formidable s'élevait orgueilleusement sur la cime du rocher qui, le soir précédent, était nue et déserte.
Le comte était ravi.
Le jour même il s'installa dans son château*
Mais ce que le diable lui avait dit à propos de son aine, avait mis la puce à l'oreille du digne seigneur; aussi sans perdre de temps il s'occupa de son salut. Son premier soin fut de fonder une ville auprès de sa forteresse en attirant, à force de promesses, les aventuriers de tous pays dans cette contrée ; puis il chercha un moine capable de le débarrasser de ses nombreux péchés, et il est probable qu'il en trouva un, ajouta le digne franciscain qui nous contait cette légende, à laquelle il croyait fermement, car le comte Estevan de Sourdis mourut en état de grâce, après avoir légué la plus grande partie de ses biens au clergé, fondé deux monastères et bâti trois églises.
Définitivement , le vieux pirate avait jusqu'au bout pris le diable pour dupe.
Sans accorder à cette légende la foi entière de celui qui nous la rapportait, cependant nous nous sentions saisi d'admiration à la vue de l'immense bloc de granit taillé à pic de tous les côtés, sur la crête duquel s'élève audacieusement le château, perché là comme un nid de vautour, et nous fûmes forcé de convenir que Jes moyens employés pour le bâlir nous semblaient de tout point incompréhensibles.
C'était cette forteresse que le Jaguar avait résolu d'enlever par surprise.
ta tâche, si elle n'était pas impossible, était pour le moins fort difficile, et il fallait toute l'audacieuse témérité du jeune chef pour avoir seulement conçu la pensée de l'entreprendre.
La nuit était noire ; de gros nuages chargés d'électricité couraient lourdement dans le ciel, et en
interceptant les rayons de la lune, rendaient les ténèbres plus épaisses encore.
Les conjurés passaient silencieusement dans les rues désertes de la ville comme une légion de fantômes.
Ils marchèrent assez longtemps ainsi, l'œil au guet et le doigt sur la détente du rifle, prêts à faire feu au moindre bruit suspect ; mais rien ne vint troubler leur trajet jusqu'au bord de la mer, qu'ils atteignirent après avoir fait mille circuits afin de déjouer les espions qui auraient essayé de les surveiller dans l'ombre.
L'endroit où ils se trouvaient était une petite plage sablonneuse en forme de crique, abritée de tous les côtés par des hautes falaises ; là, sur un mot du Jaguar, ils s'arrêtèrent.
Les difficultés de l'expédition allaient commencer.
Le jeune chef réunit ses compagnons autour de lui.
— Caballeros, dit-il alors à voix basse, nous allons au fort de la Pointe, qu'il nous faut enlever avant le lever du soleil ; écoutez-moi bien, faites la plus grande attention à mes paroles, et retenez mes instructions, afin que dans le cours de l'expédition nous ne soyons pa,s exposés à un malentendu qui , dans la situation où nous nous trouvons, serait non-seulement mortel pour nous, mais encore ferait perdre à nos compagnons, qui de leur côté tentent une expédition hasardeuse, tout le fruit de leurs travaux.
Les conjurés se rapprochèrent afin de mieux entendre*
La mer venait mourir à leurs pieds avec de sourds murmures, et Ton voyait à quelque distance au large blanchir la crête des lames tourmentées par une brise carabinée du N.-N.-E. 1/2 N. qui semblait devoir, avant une heure souffler en foudre et se changer en tempête.
Le Jaguar reprit :
— Le fort de la Pointe est imprenable ou du moins passe pour tel ; je me suis promis de lui enlever cette auréole orgueilleuse, et pour cela, j'ai compté sur vous, compagnons. Grâce à l'opinion que se font formée les Mexicains de la force de cette citadelle, ils ont jugé inutile d'y entretenir une nombreuse garnison, convaincus que par sa position elle se défendra toute seule, et que, à moins d'une trahison, il est impossible de s'en emparer. La garnison ne se compose donc seulement que de trente soldats commandés par un lieutenant ; c'est peu et c'est énorme : peu, si nous parvenons à les contraindre à une lutte corps à corps ; énorme, si nous sommes au contraire obliges de demeurer à distance. Du côté de la terre, le bloc de granit sur lequel le fort est assis est taillé tellement à pic, que nous ne pourrions jamais atteindre seulement la moitié de sa hauteur ; car excepté le sentier creusé dans le roc, sentier défendu d'espace en espace par d'énormes barricades, l'escalade est impraticable. Il ne faut donc pas songer à attaquer de ce côté. Mais si la terre nous manque, il nous reste la mer. |Si nous parvenons à mettre le pied sur l'étroite lan- Jgue de terre qui, à la marée basse, reste découverte pendant environ une heure au pied de la forteresse, il est probable que nous réussirons dans notre en-
treprise, car jamais il ne Tiendra dans l'esprit des hommes de la garnison qu'on songe sérieusement, par une nuit comme celle-ci, à les attaquer par mer. Ce n'est pas tout, il faut que nous arrivions sur cette langue de terre, et cela bientôt : la mer commence à baisser, dans une heure elle sera étale; le moment sera donc favorable. Voici ce que nous allons faire.
Les conjurés, pressés autour de leur chef, prêtaient la plus sérieuse attention à ses paroles. C'était pour eux une question de vie ou de mort qui s'agitait
— Or, mes compagnons, continua le Jaguar, nous n'avons aucune embarcation pour atteindre le pied du fort ; le bruit des avirons frappant sur les taquets du canot donnerait l'alarme, éveillerait les soupçons de la garnison et révélerait notre présence* C'est donc à la nage qu'il nous faut faire le trajet; la route est longue : il y a près d'une lieue ; le courant rapide, et nous serons contraints de le couper en deux; de plus, la nuit est noire et la mer mauvaise. Je ne vous parle que pour mémoire des requins et des tmtoreras que nous sommes exposés à rencontrer sur notre route. Vous voyez, compagnons, que l'affaire est rude; évidemment, nous n'atteindrons pas tous la langue de sable. Quelquesuns de nous resterons en route, mais qu'importe, si nous réussissons ? Vous êtes des gens de cœur; j'ai préféré vous parler nettement et vous faire tout d'un coup envisager la question, que de vous tromper. Un danger connu est à demi vaincu.
Malgré tout leur courage, les conjurés se sentirent frémir intérieurement. Cependant pas un d'eux
n'hésita ; ils avaient fait franchement le sacrifice de leur vie ; d'ailleurs, ils étaient trop avancés maintenant pour reculer, il fallait aller en avant quand même.
Nous devons dire, à la louange des conjurés, que de tous les périls si longuement et comme à plaisir énumérés par le Jaguar, un seul les effrayait réellement.
Ce qu'ils redoutaient le plus était la rencontre d'une tintorera.
Nous expliquerons en deux mots au lecteur qui l'ignore sans doute, ce que c'est que cet animal si redoutable et qui a le privilège de donner la chair de poule à l'homme le plus brave, rien qu'en entendant prononcer son nom.
Les mers du Mexique et surtout ses côtes fourmillent de poissons dangereux parmi lesquels le requin tient une place fort honorable. Quelque terrible que soit le requin, les pêcheurs de perles mexicains, indiens pour la plupart, s'en soucient peu et le combattent bravement lorsque l'occasion s'en présente. Il en est cependant une espèce particulière qu'ils redoutent extraordinairement ; nous voulons parler de la tintorera.
La tintorera est un requin de la plus grande espèce, il doit son nom à une particularité singulière qui révèle sa présence à une assez grande distance.
Des trous placés autour du museau des tintoreraa distillent une matière gluante qui se répand sur tout le corps de l'animal et le rend luisant comme des mouches à feu. C'est surtout pendant les nuits d'orage, lorsque le vent souffle avec force et que le
tonnerre gronde, que ces lueurs phosphoriques sont brillantes. Le même phénomène se produit pendant les nuits noires ; plus les ténèbres sont épaisses, plus le sillon que tracent les tintoreras est éclatant. En outre, cet animal est presque aveugle, et ne peut, par conséquent, se diriger par la vue sur la proie qu'il veut atteindre.
De plus que les autres requins, qui pour happer se retournent simplement sur le côté, les tintoreras sont contraintes de se mettre complètement le ventre en l'air.
Dans les îles perlières de la côte mexicaine, il y a des plongeurs indiens et métis qui ne redoutent nullement de combattre les tintoreras et qui souvent parviennent à les tuer.
— Maintenant, reprit le Jaguar après avoir laissé à ses compagnons quelques minutes pour réfléchir, il est temps de nous mettre en mesure. Ecoutezmoi. Nous allons tenter une surprise, donc il nous faut agir en conséquence. Laissons ici les armes à feu qui non-seulement nous seraient inutiles mais pourraient encore nous devenir nuisibles en révélant notre présence, si un coup de feu partait par imprudence ; ainsi, que chacun se déshabille et ne garde que son pantalon, pour arme un poignard entre les dents ; cela suffira, le surplus nous gênerait pour la longue traversée qu'il nous faut effectuer.
La nuit se faisait de plus en plus sombre. La mer mugissait lugubrement sous l'impulsion du coromuel qui commençait à souffler par rafales, les loups marins hurlaient dans les ténèbres, la gaviota gémissait tristement sur le sommet des rochers, et de
temps à autre, comme jaloux d'ajouter sa basse lugubre aux bruits sinistres de la nuit, le lamantin mêlait aux soupirs saccadés du vent ses accents mélancoliques et plaintifs comme ceux d'une âme en peine ; tout enfin présageait une tempête. L'heure était bien choisie pour une œuvre de ténèbres.
La première émotion passée, les conjurés, galvanisés pour ainsi dire par l'accent ferme et convaincu de leur chef, avaient pris bravement leur parti, sans observation, sans murmure. Ils avaient abandonné leurs armes, quitté leurs vêtements, et s'étaient silencieusement rangés sur la plage, n'attendant plus que l'ordre de se jeter à la mer.
Le Jaguar, l'œil fixe et les sourcils froncés, demeura immobile pendant quelques minutes, songeant sans doute à l'immense responsabilité qu'il assumait en vouant peut-être à la mort tant d'hommes qui avaient placé en lui leur foi et leur espoir ; enfin, il fit un puissant effort sur lui-même; un soupir s'échappa de sa poitrine oppressée, et se tournant vers ses compagnons qui attendaient impassibles l'ordre du départ qui, pour beaucoup d'eux, devait être probablement un arrêt de mort :
— Prions, frères, dit-il d'une voix sourde.
Tous s'agenouillèrent.
Alors le Jaguar commença à prier. Sa voix fortement timbrée se mêlait aux hurlements des fauves et aux grincements de la tempête ; ses compagnons répétaient après lui ses pa'roles avec la foi des âmes primitives pour lesquelles les croyances léguées par les ancêtres sont les seules vraies.
C'était un spectacle touchant et terrible à la fois que celui que présentaient ces hommes primitifs à
Faine simple, au cœur de lion, pieusement agenouillés sur cette plage déserte par la nuit noire, pendant que la tempête faisait rage autour d'eux, se préparant par la prière au sacrifice de leur vie, seuls dans les ténèbres, sans le prestige éclatant d'un beau soleil et de milliers de spectateurs, contraints à faire le sacrifice de leur vie, sacrifice ignoré de tous et dont la récompense ne devait jamais se trouver sur la terre.
La prière achevée, tous se relevèrent d'un bond; ils se sentaient plus forts : Dieu était désormais avec eux, qu'avaient-ils à redouter? Ils en avaient fait leur complice I
Le Jaguar se leva le dernier; son front rayonnait, une ardeur fébrile faisait étinceler ses yeux ; il croyait au succès de son entreprise» Après s'être assuré que tous ses compagnons étaient prêts :
— Le poignard aux dents, commanda-t-il, Dieu nous protège. En avant, frères, et vive la liberté I
— Vive la liberté ! s'écrièrent les conjurés.
Un bruit sourd se fit entendre, ils avaient tous sauté dans la mer d'un seul bond.