L'HOSPITALITÉ
Nous avons dit que la nuit était tombée depuis quelque temps déjà; il faisait sombre sous le couvert.
Le ciel noir roulait lourdement un chaos de nuages chargés d'électricité ; pas une étoile ne brillait sur la voûte céleste ; un vent d'automne sifflait par rafales dans les arbres, et, à chaque boufïée, couvrait la terre d'une pluie de feuilles mortes.
On entendait au loin les sourds et lugubres appels des bêtes fauves se rendant à l'abreuvoir, et les glapissements des coyotes dont par intervalles les
yeux ardents brillaient comme des charbons étincelants au milieu des broussailles.
Parfois, dans les lointains de la forêt, des lueurs filtraient à travers l'ombrage et couraient sur l'herbe fine des marécages comme des feux follets; de grands sumacs desséchés se dressaient aux angles de la clairière où le campement était établi, et aux reflets fantastiques du brasier, ils agitaient comme des fantômes leurs linceuls de mousse et de lianes. Mille rumeurs passaient dans l'air; des cris sans nom s'échappaient des tanières invisibles creusées sous les racines des vieux arbres ; des soupirs étouffés descendaient du haut des cimes des quebradas; on sentait vivre autour de soi un monde inconnu, dont la proximité glaçait l'âme d'une secrète terreur.
La nature était triste et menaçante, comme lorsqu'elle est en travail d'un de ces terribles bouleversements si fréquents dans ces régions.
Malgré eux, les chasseurs subissaient l'influence de ce malaise du désert; il y a des heures noires dans la vie, où, soit action des objets extérieurs, soit disposition commune et mystérieuse de l'être intérieur, ce moi qu'on ne peut définir, les hommes les plus forts se sentent à leur insu gagnés par une contagion étrange de tristesse qu'ils semblent respirer dans l'air et qui les abat sans qu'ils puissent s'en défendre. Les nouvelles apportées par Quoniam avaient encore augmenté cette disposition des chasseurs à la mélancolie ; aussi la conversation autour du foyer, ordinairement gaie et insouciante, étaitelle triste et saccadée; chacun se laissait aller au flot de sombres pensées qui lui serrait le cœur, et
les quelques mots échangés à de longs intervalles entre les chasseurs demeuraient le plus souvent sans réponse.
Seule, Carméla, éveillée comme un rossignol^ continuait à voix basse sa joyeuse conversation avec l'Oiseau-qui-chante, tout en se chauffant, car le froid était vif, et sans remarquer les regards inquiets que parfois le Canadien jetait à la dérobée sur elle.
Au moment où Lanzi et Qnoniam se préparaient à se livrer au sommeil, un léger craquement se fit entendre dans les broussailles.
Les chasseurs, arrachés subitement à leurs secrètes préoccupations, relevèrent vivement la tête.
Les chevaux s'étaient arrêtés de manger, et, la tête tournée vers le fourré, les oreilles baissées, ils semblaient écouter.
Au désert, tout bruit a une raison d'être ; les coureurs des bois, accoutumés à analyser toutes les rumeurs de la prairie, les connaissent et les expliquent sans jamais s'y tromper; le froissement de la branche sur laquelle se pose l'oiseau, le bruissement de la feuille tombant sur le sol, le murmure de l'eau à travers les cailloux qu'elle roule, rien n'échappe à la merveilleuse sagacité de ces hommes, dont les sens ont acquis une finesse extraordinaire.
— Quelqu'un rôde autour de nous, murmura le Cœur-Loyal d'une voix basse comme un souffle.
— Un espion sans doute, fit Lanzi.
— Espion ou non, l'homme qui s'approche est certainement un blanc, fit Tranquille en étendant le bras pour saisir son rifle déposé auprès de lui.
— Arrêtez 1 mon père, dit vivement Carméla en lni retenant le bras, peut-être est-ce un pauvre malheureux perdu dans la forêt et qui a besoin de secours.
— Au fait, c'est possible, reprit Tranquille après un moment de réflexion ; du reste, nous le saurons bientôt.
— Que voulez-vous faire? s'écria la jeune fille effrayée de le voir se lever.
— Aller au-devant de cet homme et lui demander ce qu'il veut, pas autre chose.
— Prenez garde, mon père !
— A quoi, mon enfant?
— Si cet homme était un de ces bandits qui parcourent le désert.
— Eh bien ?
— Il vous tuerait peut-être.
Le Canadien haussa les épaules.
— Moi, me tuer, fillette, allons doncl Rassuretoi, enfant, quel que soit cet homme, il ne me verra que si je le juge nécessaire, ainsi laisse-moi aller.
La jeune fille essaya encore de l'empêcher de s'éloigner, mais Te Canadien ne voulut rien entendre. Se dégageant doucement de l'affectueuse étreinte de Carméla, il ramassa son rifle et disparut dans le fourré d'un pas si léger et si bien mesuré, qu'il semblait plutôt glisser sur un nuage que fouler l'herbe de la clairière.
Aussitôt qu'il fut au milieu des massifs de buissons d'où était parti le bruit de mauvais augure qu'il avait entendu, le chasseur, ignorant à combien d'individus il allait avoir affaire, redoubla de prudence et de précautions ; après une hésitation
qui dura à peine quelques secondes, il s'étendit sur le sol et commença à ramper doucement au milieu des herbes sans produire le plus léger froissement.
Nous reviendrons maintenant au moine que nous avons laissé se dirigeant vers le campement des chasseurs en compagnie du Renard-Bleu.
Le chef apache, après lui avoir fait les recommandations qu'il supposait les plus propres à lui inspirer une salutaire terreur et le contraindre à servir ses projets, l'avait laissé seul et avait disparu si subitement, que le moine ne put deviner de quel côté il avait passé.
Dès qu'il fut seul, fray Antonio jeta un regard craintif autour de lui ; son esprit était perplexe, il ne se dissimulait pas combien la mission dont le chef l'avait malgré lui chargé était délicate et difficile à accomplir, surtout auprès d'un homme aussi fin et aussi au courant des ruses indiennes que le tueur de tigres.
Une fois de plus le moine maudit la malignité de son étoile qui le conduisait dans de pareils traquenards et semblait prendre plaisir à accumuler sur sa tête tontes les contrariétés et toutes les tribulations possibles.
Un instant, il songea à fuir, mais il réfléchit que sans doute il était soigneusement surveillé, et qu'au moindre mouvement suspect qu'il essaierait, les invisibles gardiens qui le guettaient apparaîtraient subitement devant lui et le contraindraient à tenter l'aventure jusqu'au bout.
Heureusement pour lui, le moine appartenait à cette classe privilégiée d'hommes, sur lesquels les plus grands chagrins n'ont pour ainsi dire pas de
prise, et qui, après s'être désolés pendant quelques instants, prennent franchement leur parti en se disant que, le moment arrivé de donner de leur perT sonne, peut-être un hasard fortuit les tirera d'embarras et fera tourner les choses à leur avantage* au lieu de les accabler.
Ce raisonnement, tout faux qu'il soit, est fait plus souvent qu'on ne pense par une quantité de gens qui, après avoir dit intérieurement : Bah ! lorsque nous en serons ià, nous verrons, forts de cette belle conclusion, poussent hardiment en ayant, et, chose extraordinaire, parviennent la plupart du temps à se sortir d'affaire sans laisser trop de leurs plumes dans la bagarre et sans savoir eux-mêmes comment ils ont fait pour si bien se débarrasser.
Le moine entra donc résolument sous le couvert, se guidant sur la lueur du foyer comme sur un phare.
Pendant quelques minutes, il marcha assez vite ; mais peu à peu, à mesure qu'il approchait, ses premières terreurs le reprirent : il se souvenait de la rude correction que lui avait fait administrer le capitaine Melendez , et cette fois , il redoutait pis encore.
Cependant, il se trouvait déjà si rapproché du campement, que toute tergiversation devenait oiseuse. Dans le but de s'accorder quelques instants de plus de répit, il mit pied à terre et attacha son cheval à un arbre avec une extrême lenteur ; puis, n'ayant plus de prétexte plausible à se donner pour retarder son arrivée parmi les chasseurs, il se décida à se mettre en route, en usant des plus minutieuses précautions pour ne pas être aperçu de trop
toO LES FRANCS TIREURS.
loin, de crainte de recevoir une balle en pleine poitrine avant d'avoir eu le temps de s'expliquer avec ceux qu'il allait visiter si à la maie heure.
Mais fray \ntonio, malheureusement pour lui, était fort obèse; il marchait lourdement et comme un homme habitué à fouler le terrain d'une ville; de plus, la nuit était extrêmement sombre, ce qui faisait qu'à deux pas devant lui il ne pouvait rien distinguer, et qu'il était contraint de ne s'avancer qu'à tâtons, en trébuchant à chaque pas et en se fourvoyant à chaque obstacle qu'il rencontrait sur sa route.
Aussi ne marcha-t-il pas longtemps sans donner l'éveil à ceux qu'il désirait si fort surprendre et dont l'oreille exercée, sans cesse aux aguets, avait du premier coup saisi le bruit insolite dont luimême ne s'était pas aperçu.
Fray Antonio, fort satisfait de sa manière de procéder et se félicitant intérieurement d'avoir si bien réussi à ne pas se faire découvrir, s'enhardissait de plus en plus et commençait à se rassurer presque entièrement, lorsque tout à coup il poussa un cri de terreur étouffé et s'arrêta comme si ses pieds eussent subitement pris racine dans le sol.
Il avait senti une lourde main tomber rudement sur sou épaule.
Le moine se mit à trembler de tous ses membres, sans oser tourner la tête ni à droite ni à gauche, \ intimement persuadé que sa dernière heure était arrivée.
— Holà! senor padre, que faites- vous donc à pareille heure dans la forêt? lui dit alors une voix brusque.
Fray Antonio se garda bien de répondre ; la terreur l'avait rendu sourd et aveugle.
— Ètes-vous muet? reprit au bout d'un instant la voix d'un ton amical. Allons ! allons ! venez, il ne fait pas bon parcourir ainsi le désert à une heure aussi avancée.
Le moine ne répondit pas davantage.
— Le diable m'emporte, s'écria l'autre, si la terreur ne le rend pas idiot. Allons, remuez-vous, canarios 1
Et il se mit à le secouer vigoureusement.
— Hein? fit le moine, chez lequel commençait à s'opérer une espèce de réaction.
— Bon, il y a progrès,, vous parlez, donc vous n'êtes pas mort, reprit joyeusement Tranquille, car c'était lui qui avait si cruellement effrayé le moine ; voyons, suivez-moi, vous devez être gelé, ne restons pas ici, venez vous chauffer.
Et passant son bras sous celui du moine, il l'entraîna avec lui; celui-ci le suivit passivement et machinalement sans se rendre encore bien compte de ce qui lui arrivait, mais cependant commençant à reprendre un peu courage.
Au bout de quelques minutes, ils atteignirent la clairière.
— Ah! s'écria Carméla avec surprise, fray Antonio 1 par quel hasard se trouve-t-il par ici, lui qui était parti avec la conducta de plata?
Cette parole fit dresser l'oreille au chasseur; il examina attentivement le moine, et le forçant à s'asseoir devant le feu :
— J'espère que le bon père nous expliquera ce qui lui est arrivé, murmura-t-ih
Cependant tout a un terme dans ce monde; le moine paraissait depuis quelque temps destiné à passer, avec la plus grande rapidité et presque sans transition, de la plus extrême épouvante à la sécurité la plus complète. Lorsqu'il se fut un peu réchauffé, la confusion mise dans ses idées par la brusque rencontre du chasseur céda peu à peu à l'influence de la cordiale réception qui lui était faite ; la voix douce de Carméla, en résonnant agréablement à ses oreilles, finit de rétablir l'équilibre dans son esprit et de chasser les lugubres appréhensions qui le tourmentaient.
— Vous sentez-vous mieux, mon père? lui demanda Carméla avec intérêt.
— Oui, dit-il, je vous remercie, je suis maintenant tout à fait bien.
— Tant mieux. Voulez-vous manger? avez-vous besoin de prendre quelque chose?
— Rien, absolument, je vous rends grâce, je n'ai pas appétit.
— Peut-être avez-vous soif, fray Antonio, en ce cas, tenez, voilà une bota de refino, lui dit Lanzi en lui présentant une outre plus d'à moitié pleine de la réconfortante liqueur.
Le moine se fit prier tout juste ce qu'il fallait pour ne pas paraître trop aimer cette boisson ; puis il se laissa convaincre, et s' emparant de la bota, il but un copieux coup de la généreuse liqueur.
Cette libation acheva de lui rendre tout son sangfroid et toute sa présence d'esprit.
— Là, fit-il en rendant la bota au métis et en poussant un soupir de satisfaction, Dieu me garde!
LES FRANCS TIREUHS. 135
Vienne le démon en personne maintenant» je m& sens capable de lui tenir tête.
— Ah ! ah I fit Tranquille, il paraît, bon père, que vous voilà complètement remis en possession de vos facultés intellectuelles.
— Oui, et je vous en donnerai la preuve quand vous voudrez.
— Pardeu! vous me piquez au jeu; je n'osais pas vous interroger encore, mais, puisqu'il en est ainsi, je n'hésiterai pas davantage.
— Que désirez-vous savoir ?
— Une chose bien simple : comment il se fait qu'un moine se trouve seul à pareille heure en plein désert?
— Bah ! fit gaîment frcy Antonio, qui vous a dit que j'étais seul?
— Personne, mais je le suppose.
— Ne faites pas de supposition, frère, car vous vous tromperiez.
— Ah!
— Oui, c'est comme j'ai l'honneur de vous te dire.
— Cependant, lorsque je vous ai rencontré, vous étiez seul.
— Parfaitement
— Eh bien?
. — Les autres étaient plus loin, voilà tout
— Quels autres?
— Ceux qui m'accompagnent.
— Ah I et qui sont-ils ?
— Voilà l.c. Bahl ajouta-t-il au bout d'un instant, comme s'il se fût parlé à lui-même, on fait courir sur moi les bruits les plus désavantageux, on m'ac-
cuse d'une foule de mauvaises actions; si j'essayais d'en faire une bonne, cela me changerait. Qui sait si je n'en serai pas récompensé plus tard! Bah! essayons toujours.
Tranquille et ses compagnons écoutaient avec une extrême surprise ce singulier monologue du moine, ne sachant trop ce qu'ils devaient penser de cet homme, et assez disposés à le croire fou.
Celui-ci s'aperçut de l'impression qu'il produisait sur ses auditeurs.
— Ecoutez, dit-il d'une voix sérieuse, avec un léger froncement de sourcil, pensez de moi ce que bon vous semblera, cela m'est parfaitement égal; seulement je ne veux pas qu'il soit dit que j'aie reconnu la cordiale hospitalité de gens de ma couleur par une odieuse trahison.
— Que voulez-vous dire? s'écria Tranquille,
— Ecoutez-moi! j'ai prononcé le mot trahison, j'ai peut-être eu tort, car rien ne me prouve que c'en soit une; cependant toutes espèces de raisons me portent à supposer que ce n'est pas autre chose qu'on voulait m'obliger à commettre à votre préjudice.
— Expliquez-vous, au nom du ciel ; vous parlez par énigmes, il est impossible de vous comprendre.
— Vous avez raison, je vais être clair; qui de vous, senores, se nomme Tranquille?
— C'est moi.
— Fort bien. A la suite de certaines circonstances dont le récit ne vous intéresserait nullement, je suis tombé malheureusement entre les mains des Apaches.
LES FRANCS TIREURS. 13î>
— Des Apaches? s écria Tranquille avec surprise.
— Mon Dieu oui, reprit le moine, et je vous assure que lorsque je me vis en leur pouvoir je ne fus nullement rassuré ; cependant j'avais tort de craindre : loin d'inventer pour moi une de ces tortures atroces qu'ils infligent sans pitié aux blancs assez malheureux pour devenir leurs prisonniers, ils me traitèrent, au contraire, avec une exême douceur.
Tranquille fixa un regard scrutateur sur le visage placide du moine.
— Mais dans quel but? dit-il d'un accent soupçonneux.
— Ah ! reprit fray Antonio, voilà ce que je n'ai pu comprendre, bien que je commence peut-être à le soupçonner.
Les assistants se penchèrent vers le narrateur avec une expression d'impatiente curiosité.
— Ce soir le chef des Peaux-Bouges m'a luimême accompagné jusqu'à une courte distance de votre campement, continua-t-il ; arrivé en vue de votre feu il me l'a désigné en me disant : Va t' asseoir à ce brasier, tu annonceras au grand chasseur pâle qu'un de ses plus anciens et plus chers amia désire le voir. Puis il m'a quitté après m' avoir fait les plus terribles menaces si je ne lui obéissais pas. immédiatement. Vous savez le reste.
Tranquille et ses compagnons se regardèrent entre eux avec étonnement, mais sans échanger une parole.
Il y eut un assez long silence, enfin Tranquille se chargea d'exprimer à voix haute la pensée qua chacun avait au fond du cœur.
— C'est un piège, dit-il.
— Oui, répondit le Cœur-Loyal, mais dans quel but?
— Que sais-je ? murmura le Canadien.
— Vous avez dit, padre Antonio, fit le jeune homme en s* adressant au moine, que vous soupçonniez la raison de la conduite extraordinaire des Apaches à votre égard.
— Je l'ai dit en eflet, répondit-il.
— Faites-nous connaître ce soupçon.
— Il m'a été suggéré par la façon même d'agir des payens, et par le piège grossier qu'ils vous tendent; il est évident pour moi que le chef apache espère, si vous consentez à l'entrevue qu'il vous propose, profiter de votre éloignement pour s'emparer de dona Carœéla.
— De moi? s'écria la jeune fille avec un mouvement «l'épouvante, surprise et alarmée à la fois de cette conclusion, à laquelle elle était loin de s'attendre»
— Les Peaux-Rouges aiment beaucoup lés femmes blanches, reprit impassiblement le moine; la plupart des courses qu'ils font sur notre territoire ^sont entreprises dans le but de s'emparer de captives de cette couleur.
— Oh 1 s'écria Carméla avec un accent d'indomptable volonté, je préférerais mourir que devenir l'esclave d'un de ces démons féroces.
Tranquille secoua tristement la tête.
— La supposition de ce moine me paraît être juste, dit-il.
— D'autant plus, appuya fray Antonio, que les Apaches qui m'ont fait prisonnier sont ceux-là dénies qui ont attaqué la venta del Potrero.
— Oh ! oh ! fit Lanzi, je connais leui chef alors, et je sais son nom : c'est un des plus implacables ennemis des blancs. Que c'est donc malheureux que je n'aie pas réussi à l'ensevelir sous les ruines de la venta ; c'était pourtant bien mon intention, Dieu m'en est témoin.
— Quel est le nom de cet homme? lui demanda brusquement le chasseur évidemment ennuyé de son verbiage.
— Le Renard-Bleu I dit Lanzi.
— Ah ! fit Tranquille avec ironie et fronçant les sourcils d'un air de menace, effectivement je connais le Renard-Bleu depuis de longues années, et vous, chef? ajouta-t-il en se tournant vers le Cerf- Noir.
Le nom du sachem apache avait produit sur le Pawnée une impression si grande, que le. Canadien en fut effrayé.
Les Indiens conservent en toutes circonstances un masque d'impassibilité qu'ils tiennent à honneur de ne pas déchirer quoi qu'il arrive, mais le nom seul du Renard-Bleu, prononcé comme par hasard, avait suffi pour fondre cette indifférence de commande et faire oublier au Cerf-Noir l'étiquette indienne.
— Le Renard-Blçu est un chien, fils de coyote, dit-il en crachant à terre avec mépris ; les gipaètes dédaigneraient de dévorer son cadavre immonde.
— Ces deux hommes doivent avoir l'un pour l'autre une haine mortelle, murmura le chasseur, en jetant à la dérobée un regard sur les traits enflammés et les yeux étincelants du chef indien.
— Mon frère tuera le Renard-Bleu? demanda le Pawnée.
— C'est probable, répondit Tranquille, mais d'abord voyons à jouer un tour à ce maître fourbe, qui nous suppose assez niais pour nous laisser prendre aux pièges grossiers qu'il tend sous nos pas. Soyez franc, moine, nous avez-vous dit vrai ?
— Sur mon honneur.
— J'aimerais mieux un autre serment, fit à voix basse le Canadien avec ironie. Peut-on se fier à vous?
— Oui.
— Ce que vous nous avez dit de votre retour au bien est-il sincère ?
— Mettez-moi à l'épreuve.
— C'est ce que je compte faire, seulement réfléchissez avant de répondre. Avez-vous réellement l'intention de nous être utile ?
— J'ai cette intention.
— Quoi qu'il arrive ?
— Quoi qu'il arrive et quelles que soient les conséquences de ce que vous me demanderez.
— C'est bien. Je vous avertis que vous serez probablement exposé à des périls sérieux.
— Je vous ai dit que ma résolution était prise ; parlez donc sans plus hésiter.
— Ecoutez moi, alors.
— Je vous écoute. Ne craignez pas de me voir tergiverser ou reculer, ainsi soyez bref.
— Je tâcherai.
L'HACIENDA DEL MEZQUITB.
Le rapport fait par Quoniam était vrai dans toutes ses parties, seuleraenl le nègre ignorait certains événements dont nous allons instruire le lecteur, d'autant plus que ces événements se lient intimement à notre histoire, et qu'il est indispensable de les faire connaître pour la clarté de notre récit.
Nous reviendrons donc à l'hacienda del Mezquite.
Mais d'abord expliquons la signification de ce mot hacienda, que déjà à plusieurs reprises nous avons employé dans le cours de cet ouvrage et que, avant nous, plusieurs auteurs ont employé sans en connaître la valeur.
Dans la Sonora, le Texas, et généralement toutes les anciennes colonies espagnoles, où la terre est pour ainsi dire à qui la veut prendre et cultiver, on rencontre à d'immenses distances , parsemée» comme des points presque imperceptibles dans Tétendue des friches, de vastes exploitations agricoles, grandes chacune comme un de nos départements.
Ces exploitations se nomment des haciendas, mot que nous traduisons improprement en français par celui de ferme, qui n'a pas du tout la même signification.
Aussitôt après la conquête, les Cortez, les Pizarre, les Almagro, et autres chefs d'aventuriers, se hâtèrent de récompenser leurs compagnons en partageant entre eux les terres des vaincus, sui-
i&O LES FRANCS TIREURS.
vant, sans s'en douter probablement, l'exemple que quelques siècles auparavant leur avaient donné les chefs barbares, après l'écroulement et le démembrement de l'Empire romain.
Les conquérants étaient peu nombreux, les parts furent grandes, et la plupart de ses héros en guenilles qui dans leur patrie, n'avaient pas même un toit de chaume pour reposer leur tête, se trouvèrent du jour au lendemain seigneurs de domaines immenses, qu'ils se mirent immédiatement à faire valoir, déposant sans regret l'épée pour saisir la bêche, c'est-à-dire obligeant les Indiens devenus leurs esclaves à défricher pour eux les terres qu'ils leur avaient ravies.
Le premier soin des nouveaux possesseurs du sol fut de construire dans des positions faciles à défendre des habitations dont 4e» murai lies hautes, épaisses et crénelées en fissent de véritables forteresses, derrière lesquelles ils pussent facilement braver les tentatives de révolte de leurs esclaves.
Les habitants avaient été partagés comme la terre; chaque soldat espagnol en avait reçu un grand nombre dans son lot : les bras ne manquaient pas, la pierre ne coûtait rien, les habitations furent construites dans de vastes proportions et avec une si extrême solidité que même aujourd'hui après plusieurs siècles écoulés ces haciendas sont encore un objet d'admiration pour le voyageur.
Seuls Lsi esclaves, pour qui la mesure du temps n'existe plus et dont le seul espoir est la mort, peuvent entreprendre et achever ces constructions cyclopéennes dont nous, hommes d'un autre âge,
nous ne comprenons pas l'existence sur le globe qu'elles bossèlent de places en places comme de muettes et touchantes protestations.
Dans les haciendas en sus de l'exploitation agricole qui, aujourd'hui surtout, est fort déchue de son importance, à cause des incessantes invasions des Indiens bravos, on se .livre sur une grande échelle à l'élève des bestiaux et à celle des chevaux.
Aussi chacune de ces fermes renferme-t-elle un nombre infini d'employés de toutes sortes, peones, vâqueros, etc., et ressemble- t-elle à une petite ville.
Les propriétaires de ces exploitations sont donc dos hommes appartenant à la plus haute société et à la classe la plus riche et la plus intelligente du pays. La plupart préfèrent habiter les villes du centre et ne visitent qu'à de longs intervalles leurs haciendas dont ils confient la gestion à des mayordomos et à des capatazes, hommes entendus, espèces de centaures à demi sauvages eux-mêmes, dont la vie se passe à courir à cheval d'une extrémité à l'autre de la propriété.
L'hacienda del Mezquite , construite à peu de distance des montagnes dont elle commande les défilés, était donc d'une grande importance au point vue stratégique pour les deux partis qui en ce moment se disputaient la possession du Texas.
Les chefs insurgés l'avaient aussi bien compris que les généraux mexicains.
Après la destruction totale du détachement commandé par le capitaine Melendez, le général Rubio «'était hâté de jeter une forte garnison dans le Mez-
quite. Vieux soldat de l'indépendance, habitué aux luttes incessantes d'un peuple qui veut être libre, il avait deviné la révolution sous la révolte en voyant que depuis dix ans ces insurgés, sans cesse vaincus, semblaient chaque fois renaître de leurs cendres pour revenir plus acharnés et plus forts, présenter leurs poitrines aux balles impitoyables de leurs oppresseurs.
11 savait que les habitants n'attendaient que l'annonce d'un succès, même problématique, pour se lever en masse et faire cause commune avec ces hardis partisans, flétris par leurs ennemis du nom de rôdeurs de frontières, mais qui en réalité n'étaient que les enfants perdus d'une révolution, et les apôtres convaincus d'une sainte et noble idée.
Loin d'adresser au capitaine Melendez des reproches qu'il savait que celui-ci ne devait pas mériter, le général le plaignit et le consola.
— Vous avez une revanche à prendre, colonel, lui dit-il, car ce grade, depuis longtemps mérité par le jeune officier, venait de lui être donné par le président de la République ; vos épaulettes neuves n'ont pas encore vu le feu. Je veux vous donner l'occasion de leur faire recevoir un chaud baptême*
— Vous comblerez tous mes vœux, général, répondit le jeune officier, en me chargeant d'une entreprise périlleuse dont le succès me permette de laver la honte de ma défaite.
— 11 n'y a pas de honte, colonel, répondit le général avec bonté, à être vaincu comme vous l'avez été. La guerre n'est qu'un jeu comme un autre, où souvent la chance se déclare pour le plus faible ; ne nous laissons pas abattre par un échec insigni-
LES FRANCS TIREURS. iU?
fiant, mais essayons au contraire de couper la crètd à ces coqs qui, tout enorgueillis de leur éphémère triomphe, s'imaginent sans doute que nous sommes terrifiés et démoralisés par leur victoire.
— Soyez persuadé, général, que je vous aiderai de tout mon pouvoir ; quel que soit le poste que vous m'assigniez, je m'y ferai tuer avant que de le rendre.
— Un officier, mon ami, doit mettre de côté cette fougue qui sied si bien à un soldat, mais qui est une faute grave dans un chef chargé de la vie des hommes qu'on lui a confié ; n'oubliez pas que vous êtes une tête et non un bras.
— Je serai prudent, général, autant que me le permettra le soin de mon honneur.
— C'est cela, colonel, je ne vous demande pas davantage.
Don Juan s'inclina sans répondre.
— Ah ! çà, reprit au bout d'un instant le général, ces partisans ont donc des hommes capables à leur tète?
— Très- capables, général, connaissant à fond la guerre d'embuscade, et surtout d'une bravoure et d'un sang-froid au-dessus de tous éloges.
— Tant mieux, au moins nous aurons plus de gloire à les vaincre ; malheureusement, ils font la guerre comme de vrais sauvages, dit-on, massacrant sans pitié les soldats qui tombent entre leurs mains : du reste ce qui vous est arrivé à vous-même en est une preuve.
— Vous vous trompez, général ; quels que soient ces hommes et la cause pour laquelle ils combattent , il est de mon devoir de vous éclairer et
ihk LES FRANCS TIREURS.
de vous désabuser sur leur compte , car on les a étrangement calomniés ; ce n'est que sur mon refua répété à plusieurs reprises, que le combat s'est engagé ; leur chef m'offrait encore la vie au moment où je me précipitais avec lui dans le gouffre béant sous nos pas ; devenu leur prisonnier , ils m'ont rendu mon épée, m'ont donné un cheval et fourni un guide qui m'a accompagné jusqu'à portée de fusil de vos avants-postes : est-ce donc là la conduite d'hommes cruels ?
— Non, certes, je suis content de vous voir ainsi rendre justice à nos ennemis.
— Je constate seulement un fait.
— Oui, et un fait malheureux pour nous ; il faut que ces hommes se croient bien forts pour agir ainsi : cette clémence, de leur part, attirera un grand nombre de partisane* dans lours rangs.
— Je le crains.
— Moi aussi : n'importe, le moment est venu d'à» gir avec vigueur ; car, si nous n'y prenons garde, dans huit jours les pierres mêmes de ce pays, dont aujourd'hui encore nous sommes les maîtres, se soulèveront contre nous pour nous chasser, et le sol deviendra tellement brûlant sous nos pas, qu'il nou* faudra fuir devant les masses indisciplinées des guasos mal armés qui nous harcelleront comme des nuées de moustiques.
— J'attends vos ordres, général.
— Vous sentez-vous assez fort pour remonter à. cheval?
— Parfaitement.
— Très-bien. J'ai fait prendre les armes à trois cents hommes, fantassins et cavaliers : l'infanterie
montera en croupe, afin de ne pas retarder la marche, qui doit être rapide ; il s'agit d'atteindre avant les insurgés l'hacienda del Mezquite, e* de vous y fortifier.
— Je l'atteindrai.
— J'y compte. Deux pièces de canon de montagne suivront le détachement; elles vous suffiront;
/ car, si je suis bien informé, l'hacienda en possède déjà six en bon état ; mais comme les munitions pourraient vous manquer, vous en emmènerez suffisamment pour tenir quinze jours. Il faut, coûte que coûte, que l'hacienda résiste quinze jours à tous les assauts que tenterait l'ennemi.
— Elle tiendra, je vous le jure, général.
— Je me fie à vous de ce soin.
Le général s'approcha alors de l'entrée de la tente dont il souleva les rideaux.
— Appelez les officiers désignés pour partir, dit-il.
Cinq minutes plus tard les officiers parurent, ils étaient au nombre de neuf : deux capitaines de cavalerie, deux d'infanterie, deux lieutenants et deux alferez ou sous-lieutenants, un capitaine, un lieutenant et un alferez d'artillerie.
Le général couvrit un instant d'un regard scrutateur ces hommes qui se tenaient graves et immobiles devant lui.
— Caballeros, leur dit-il enfin, je vous ai choisis avec soin entre tous les officiers de mon armée, parce que je sais que vous êtes braves et expérimentés ; sous les ordres du colonel don Juan Melendez de Gongora vous allez remplir une mission de confiance, que je n'aurais pas voulu donner à d'au-
très dont le dévouement à la patrie m'eût été moins connu. Cette mission est des plus périlleuses, j'espère que vous l'accomplirez en gens de cœur et que vous en reviendrez avec gloire.
Les officiers s'inclinèrent en signe de remerciaient.
— N'oubliez pas, reprit le général, que vous devez à vos soldats l'exemple de la subordination et de la discipline ; obéissez au colonel comme à moimême en tout ce qu'il vous ordonnera pour le bien du service et le succès de votre entreprise.
— Nous ne pouvons désirer un meilleur chef que celui que votre seigneurie a choisi pour nous commander, général, répondit un des capitaines ; sous ses ordres nous sommes certains de faire des prodiges.
Le général sourit gracieusement,
— Je compte sur votre zèle et sur votre bravoure. Maintenant, en selle sans plus tarder, il faut que dans dix minutes vous ayez quitté le camp.
Les officiers saluèrent et sortirent. Don Juan fit Un mouvement pour les suivre.
— Arrêtez, colonel, lui dit le général, j'ai une dernière recommandation à vous faire.
Le jeune homme se rapprocha.
— Enfermez-vous avec soin dans la place, reprit ?e général. Si vous êtes investi, ne tentes pas de ces Wties qui souvent compromettent le sort d'une garnison, sans avantage positif. Contentez- vous de repousser vigoureusement les attaques, en ménageant le sang de vos soldats et en ne brûlant pas inconsidérément vos munitions. Aussitôt que mes dernières 4ispositions seront prises, je marcherai en personne
LES FRANCS TIREUR?. Itfi
à votre secours ; seulement il vous faut, coûte que coûte, résister jusque-là.
— Je vous ai déjà dit que je tiendrai, général.
— Je sais *que vous le ferez. Maintenant, mon ami, à cheval, et bonne chance 1
— Merci, général.
Le colonel salua et se retira immédiatement pour aller se mettre à la tête de la petite troupe qui, massée à quelque distance, n'attendait que sa présence pour se mettre en route.
Le général se plaça à l'entrée de la tente, afin d'assister au départ.
Don Juan se mit en selle, dégaîna son sabre, et se tournant vers le détachement immobile :
— Eu avant, coinmanda-t-il.
Aussitôt les escadrons s'ébranlèrent et commencèrent à s'allonger dans l'ombre comme les noirs replis d'un sinistre serpent.
Le général demeura sur le seuil de sa tente aussi longtemps que le plus léger bruit se fit entendre, puis, lorsque le dernier cliquetis se fut évanoui dans la nuit, il rentra tout pensif et laissa derrière lui retomber le rideau, en murmurant d'une voix basse et triste :
— C'est à la mort que je les envoie, car Dieu combat avec nos adversaires I
Et après avoir, à plusieurs reprises, secoué la tête d'un air découragé, le vieux soldat de l'indépendance se laissa tomber sur un équipai, cacha son visage dans ses mains et se plongea dans de sérieuses réflexions.
Cependant le détachement continuait rapidement sa marche. Grâce à cettç habitude qu'ont les Mexi-
cains défaire monter l'Infanterie en croupe, les troupes exécutent leurs mouvements avec une rapidité qui tient du prodige, d'autant plus que Ies*chevaux américains vont très-vite et endurent sans se blesser de grandes fatigues.
Les Américains du Sud sont, en général, fort durs pour leurs chevaux, dont ils ne prennent aucun soin. Jamais, dans l'intérieur des terres, un cheval, quelque temps qu'il fasse, ne passe la nuit autre part qu'en plein air. Chaque matin, il reçoit sa ration de toute la journée, demeurant parfois quatorze et même seize heures en marche sans s'arrêter et sans boire ; puis le soir arrivé, on lui ôte les harnais et on le laisse libre de chercher sa nourriture comme il pourra. Sur les frontières indiennes, où on a tout à redouter des Peaux- Rouges, qui sont grands amateurs de chevaux et ont pour les voler une adresse admirable, on use la nuit de certaines précautions : les chevaux sont entravés à l'amble dans l'intérieur du campement, et ils paissent les pois grimpants, les jeunes pousses des arbres et quelques mesures de maïs ou d'autres graines qu'on leur partage avec une extrême parcimonie.
Pourtant, malgré l'incurie avec laquelle on les traite, nous le répétons, ces cheveaux sont fort beaux, vigoureux, d'une docilité extraordinaire et possèdent une allure excessivement rapide. 0 Le colonel Melendez arriva de bonne heure en vue de l'hacienda. Sa troupe s'était, pendant toute la nuit, avancée à marche forcée.
D'un coup d'œil rapide, le chef expérimenté des Mexicains explora les environs.
La plaine était solitaire.
L'hacienda del Mezquite s'élevait comme un nid d'aigle au sommet d'un monticule dont les pentes assez abruptes n'avaient jamais été adoucies, la raideur de leur ascension étant considérée comme moyen de défense en cas d'attaque.
Des murs épais jaunis par le temps et dont à chaque angle on voyait, parles créneaux des platesformes , sortir les gueules menaçantes de deux pièces de canon, donnaient à cette solide maison l'apparence d'une véritable forteresse.
Les Mexicains hâtèrent encore leur allure déjà si rapide afin d'arriver à l'hacienda avant l'ouverture des portes et la sortie du ganado.
Le spectacle qu'offrait cette plaine magnifique, au lever du soleil, avait quelque chose d'imposant.
L'hacienda, dont le faîte des hautes murailles était encore noyé de vapeurs; les sombres forêts qui verdissaient au loin et qui s'étageaient en ondulations presque insensibles sur les contre-forts de la Sierra; le ruban d'argent d'une mince rivière, qui serpentait en capricieux méandres à travers la plaine, et dont les eaux étincelaient sous les chauds rayons du soleil ; les bouquets de mezquites , de sumacs et d'arbres du Pérou qui surgissaient çà et là du sein des hautes herbes et rompaient agréablement la monotonie de la plaine, et, du milieu des buissons, les chants joyeux des oiseaux quisaluaient gaîment le retour du jour, tout, en un mot, semblait, dans ce séjour si paisible eo ce moment, respirer la joie et le Donheur.
Les Mexicains atteignirent l'hacienda, dont les portes ne s'ouvrirent que lorsque les habitants se
furent bien assurés que les nouveaux venus étaient réellement des amis.
Les habitants de l'hacienda avaient déjà appris la nouvelle de la levée générale de boucliers, causée par la surprise de la conducta de plata. Aussi le mayordoino, qui commandait en l'absence de don Felipe de Valreal, propriétaire de l'hacienda, se ter nait-il sur ses gardes.
Ce raayordomo, nommé don Félix Paz, était un homme de quarante-cinq ans au plus, d'une taille haute, bien prise et vigoureusement charpentée; ses traits étaient énergiques et ses yeux étincelants; il avait tout à fait l'apparence d'un complet ginete et d'un véritable hombre de a caballo, condition essentielle pour remplir les rudes devoirs de sa charge.
Ce mayordomo vint en personne recevoir le détachement mexicain à la porte de l'hacienda. Après avoir félicité le colonel, il l'informa que dès qu'il avait reçu la nouvelle de la révolte générale de la province, il avait fait rentrer tout le bétail dans l'intérieur de l'habitation, avait armé les employés de l'hacienda et avait fait mettre en état les pièces de canon braquées sur les plates-formes.
Le colonel le félicita sur sa diligence, établit sa troupe dans les communs destinés aux peones et aux vaqueros, fit occuper militairement tous les postes, et, en compagnie du mayordomo, il passa une inspection sévère de l'intérieur de la forteresse.
Don Juan Melendez, fort au courant de l'incurie et de la nonchalante paresse de ses compatriotes, s'attendait à trouver l'hacienda en assez mauvais état. Ses prévisions furent trompées ; cette grande
exploitation, placée sur la limite du désert, et à cheval pour ainsi dire sur la civilisation et la barbarie, était trop exposée aux attaques imprévues des Peaux-Rouges et des bandits de toutes sortes qui pullulent sur les frontières, pour que son propriétaire ne veillât pas avec le plus grand soin à la tenir en bon état de défense. Cette sage prévoyance était en ce moment d'une grande utilité pour le siège que probablement on aurait avant peu à soutenir.
Le colonel ne trouva que fort peu à modifier aux dispositions prises parlemayordomo; il se contenta de faire abattre plusieurs bouquets d'arbres qui, placés trop près de l'hacienda, pouvaient abriter des tirailleurs et déranger la justesse du tir du canon.
A chaque entrée de la forteresse on éleva, par son ordre, des barricades composées de pieux enchevêtrés les uns dans les autres, et, au dehors des murs, on requit les bras de tous les hommes valides, afin de creuser un fossé large et profond, dont la terre, rejetée du côté de l'hacienda, forma un épaulement derrière lequel on embusqua les plus adroits tireurs de la garnison. Les deux pièces de campagne amenées par le colonel demeurèrent attelées de façon à pouvoir être transportées où le besoin l'exigerait.
Puis le drapeau mexicain fut fièrement arboré sur le sommet de l'hacienda.
En comptant les domestiques del Mezquite auxquels don Félix avait distribué des armes, la garnison se montait à près de quatre cents hommes, forces suffisantes pour résister à un coup de main surtout dans une position aussi bonne ; les vivres et les munitions ne manquaient pas; les Mexicains étaient animés du meilleur esprit : le colonel se crnt
certain de tenir quinze jours et même davantage s'il le fallait contre des troupes plus nombreuses et plus expérimentées que celles dont pouvaient disposer les insurgés. Ë*
Les travaux de fortification avaient été menés avec une si grande activité, que vingt-quatre heures après l'arrivée du colonel à l'hacienda, ils étaient terminés.
Les batteurs d'estrade, expédiés dans toutes les directions, étaient revenus pour la plupart sans rapporter de nouvelles de l'ennemi, dont les mouvements étaient dissimulés avec une si complète adresse que, depuis l'affaire de la conducta, il semblait avoir disparu sans laisser de traces, et s'être enfoui dans les entrailles de la terre.
Cette ignorance complète de nouvelles, loin de rassurer le colonel, accroissait au contraire ses inquiétudes. Ce calme factice, cette tranquillité morne du paysage lui semblaient plus menaçants que s'il eût appris l'approche de l'ennemi, dont, tout invisible qu'il demeurât, il sentait cependant, par une espèce d'intuition secrète, les masses se resserrer peu à peu autour du poste qu'il avait mission de défendre.
C'était le second jour après l'entrée des Mexicains au Mezquite : le soleil disparaissait derrière les montagnes dans des flots de poudre d'or ; la nuit n'allait pas tarder à tomber ; le colonel Melendez et le mayordomo don Félix Paz, accoudés sur un des créneaux de la plate-forme, laissaient distraitement errer leurs regards sur l'immense paysage qui se déroulait à leurs pieds, tout en causant entre eux.
Don Juan Melendez avait en quelques minutes
apprécié la loyauté et l'intelligence du mayordomo de riiacienda. Ausjî ces deux hommes, qui s'étaient mutuellement compris, avaient-ils contracté une liaison assez intime.
— Encore un jour de passé, dit le colonel, sans qu'il nous soit possible de rien savoir des mouvements des insurgés! Cela ne vous semble-t-il pas extraordinaire, don Félix ?
Le mayordomo lâcha une bouffée de fumée par les narines et par la bouche, saisit sa cigarette de paille de maïs entre le pouce et l'index, et après en avoir secoué la cendre avec l'ongle du petit doigt :
— Très-extraordinaire , dit-il sans détourner la tête et en continuant à regarder fixement le ciel.
— Quel homme singulier vous êtes ! rien ne vous émeut, reprit don Juan avec dépit. Tous nos batteurs d'estrade sont-ils de retour?
— Tous.
— Et toujours sans nouvelles ?
— Toujours.
— Vive Dios ! votre flegme ferait jurer un saint. Que regardez-vous donc si fixement au ciel ? Croyezvous que c'est là que nous trouverons les renseignements dont nous avons besoin ?
— Peut-être, répondit sérieusement le mayordomo. Étendant alors la main dans la direction du N. 1/4 E. :
— Regardez, fit-il.
— Eh bien ? dit le colonel en fixant les yeux vers la direction indiquée.
— Vous ne voyez rien ?
— Ma foi, non.
— Pas même ces troupes de hérons et de flamants
ibh LES FRANCS TIREURS.
roses qui volent en longs circuits en poussant des cris aigus que d'ici vous pouvez entendre?
— Certes, je vois des oiseaux, mais qu'ont-ils de commun ?
— Colonel, dit le mayordomo en l'interrompant vivement et en se redressant de toute sa hauteur* préparez-vous à vous défendre ; voilà l'ennemi.
— Comment! voilà l'ennemi? Vous êtes fou, don Félix; voyez aux dernières lueurs du jour : la plaine est déserte.
— Colonel, avant d'être mayordomo de l'hacienda del Mezquite, j'ai quinze ans fait la vie de coureur des bois; le désert pour moi est comme un livre dans lequel je puis lire à chaque page. Examinez le vol saccadé de ces oiseaux, faites attention aux innombrables troupes qui se joignent incessamment à celles que nous avons précédemment aperçues ; ces oiseaux, chassés en masse de leurs repaires, errent à l'aventure et fuient devant un ennemi que vous ne tarderez pas à voir paraître. Cet ennemi, c'est l'armée insurgée dont les masses surgiront bientôt à nas regards précédées peut-être de l'incendie.
— Rayo de Dios ! senor don Félix, s'écria tout à coup le colonel, vous avez dit vrai, regardez.
Une ligne rouge qui s'élargissait d'instant en instant apparut subitement à l'extrême limite de l'horizon.
— Le vol des oiseaux nous a-t-il trompés? demanda le mayordomo.
— Pardonnez-moi, ami, une ignorance bien excusable, mais nous n'avons pas un instant à perdre.
Us redescendirent aussitôt
Quelques minutes plus tard, les défenseurs de l'hacienda garnissaient le sommet des murailles et s'embusquaient derrière les retranchements extérieurs.
L'armée texienne, bien visible maintenant, se déployait en profondes colonnes dans la plaine.