‹ Les fraudes archéologiques en Palestine: suivies de quelques monuments phéniciens apocryphesChapitre 45 sur 67 · SI · texte numérisé non relu

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nelle » (i), j'ai conscience d'avoir rempli mon devoir de savant et mon devoir de galant homme, et j'aurais cru manquer à l'un et à l'autre en n'agissant pas comme je l'ai fait.

I • Staftdard du 22 août : « The soletnn farce of the Shapira manuscripts seems rapidly drawing to a dose. »

xin

Quelques mois après les incidents que je viens de raconter, dans le courant de janvier 1884, jVus l'occasion de retourner en Angleterre, chargé, par le ministre de l'Instruction publique, d'une nouvelle mission archéologique ayant cette fois un but plus sérieux (i).

Je profitai de mon séjour à Londres pour essayer d'obtenir communication du manuscrit Shapira qui était encore déposé au British Muséum, mais dorénavant à l'abri de tout regard indiscret. M. Shapira, après son lamentable fiasco avait, paraît-il, brusquement quitté l'Angleterre, abandonnant aux mains des autorités du Bri-

I , Pour dresser le catalogue des antiquités de Palestine conservées dans les collections du 'British Muséum et du Palestine Exploration Funâ,

tish Muséum le manuscrit rentré dans Tombre après avoir brillé d'un vif mais court éclat. C'était là un dépôt assez embarrassant ; le British Muséum en demeurait gardien responsable sans en être possesseur.

Le principal librarian me répondit d'abord qu'il ne pouvait pas donner suite à ma demande, l'interdiction de M. Shapira, en ce qui me concernait, subsistant toujours. Il ajoutait qu'il allait, d'ailleurs, écrire à ce sujet à M. Shapira, actuellement en Hollande. Quelques jours après, une seconde lettre du principal librarian^ m'informait que M. Shapira s'était enfin décidé à lever une consigne qui n'avait plus de raison d'être : « I am happy to be able to inform you that I hâve received from M. Shapira permission to allow you to examine the « suspicious Ms » in présence of a Muséum officer. »

Mieux vaut tard que jamais.

Je ne me le fis pas répéter. Le lendemain j'étais dans le cabinet du Dr Rieu,

le savant conservateur des manuscrits orientaux, qui se mit à mon entière disposition avec la plus parfaite obligeance.

Je suis heureux de lui en faire ici tous mes remerciements.

Les bandes moabitea étaient enfin entre mes mains et je pus les examiner tout à mon aise. Grâces en soient rendues à la magnanimité de leur ombrageux propriétaire.

Je consacrai à cet examen trois bonnes séances. Je n'insiste pas sur un petit intermède assez divertissant provoqué par l'intervention inopinée du Dr Ginsburg qui, en proie à une visible agitation, fit irruption dans le cabinet du Dr Rieu et troubla pendant quelques instants mon paisible tête-à-tête avec ses chères reliques. Il éprouvait, parait-il, le besoin d'y jeter un dernier coup d'œil, juste au moment où la faveur d'une première entrevue avec elles m'était accordée. On réussit heureusement à le calmer et à lui faire comprendre qu'il aurait tout le loisir, ma petite inspection terminée, de revenir si

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le cœur lui en disait, à ces documents sur lesquels il avait pâli pendant de longues semaines.

Cet examen ne fît que confirmer pleinement toutes les conclusions exposées plus haut.

Voici quelques observations nouvelles qui ne sont pas sans intérêt.

. Toutes les bandes ont été saucées dans je ne sais quelle mixture suspecte ; il s*en dégage une indéfinissable odeur d'huile rance qui n'est rien moins que plaisante, et il faut quelque courage pour manier ces morceaux de cuir sale, où une malpropreté intentionelle simule la vétusté.

Un grand nombre de morceaux présentent des traces de coutures.

Sur une bande portant au verso le numéro d'ordre III, j'ai constaté l'existence d^un tout petit fragment du fil de couture ayant encore son nœud d'arrêt.

Les filets marginaux primitifs ont été certainement tracés à la pointe du canif; quelques-uns si profondément que la cou-

pure est visible sur le verso du cuir sous forme de ligne légèrement gaufrée en relief.

Les caractères moabites sont écrits tantôt au-dessus, tantôt au-dessous du bord excisé à vif avec le canif.

Quelques bandes ont leurs deux bords supérieur et inférieur également tranchés à vif; la raison en est que le faussaire a, sur ces bandes, rafraîchi à la pointe du canif le bord primitif déchiqueté.

. Si Ton mesure la largeur intérieure des colonnes verticales indiquée par Técartement des filets marginaux, Ton constate que les bandes se répartissent en quatre groupes :

Groupe I, bandes mesurant pour largeur moyenne de colonne : o m. 147;

Groupe II, bandes mesurant pour largeur mo5'enne de colonne : o m. 123 ;

Groupe III, bandes mesurant pour largeur moyenne de colonne : om. no;

Une bande isolée a une largeur de colonne de m. 95;

Peu^êt^e cette dernière bande appartient-elle au groupe III. Dans ce cas, le cuir aurait subi à la suite des divers lavages et sauçages auxquels on Fa soumis, une contraction ayant produit une perte de 15 millimètres sur la largeur primitive.

Il résulte clairement de là que le faussaire a emprunté ses matériaux à trois rouleaux au moins, peut-être quatre, de grandeur différente.

On est naturellement amené à en conclure qu'il s'est servi, pour découper ses bandes, non pas de rouleaux intacts, car, dans ce cas, il lui suffisait d'en sacrifier un seul, mais bien de débris de rouleaux incomplets, de pièces détachées, de déchets, en un mot, dont il ne pouvait pas tirer, à cet état, commercialement parti.

La combinaison était ingénieuse, comme l'on voit. C'est l'art d'accommoder les restes appliqué à l'archéologie.

Dans chacun des trois groupes caractérisés par la largeur des colonnes, l'on constate que la largeur moyenne des

bandes, c'est-à-dire des marges du rouleau primitif, est sensiblement la même pour chaque bande d'un même groupe, et, de plus, que la largeur des bandes est en proportion de la largeur des colonnes :

Groupe I, largeur moyenne des bandes :

o m. loo;

Groupe II, largeur moyenne des bandes :

Groupe El, largeur moyenne des bandes :

La proportion se maintient pour la bande isolée mesurant o m.95 de largeur de colonne; sa largeur propre est de o m. 80. La légère différence de m. 80 à o m.85 (largeur moyenne du groupe III), soit 5 millimètres, a pu être produite par le retrait du cuir dont j'ai parlé.

Une dernière observation, qui pour minime qu'elle soit, n'est pas sans portée, car elle nous fournit une indication instructive sur une question délicate, celle de savoir si oui ou non, jusqu'à un cer-

tain moment, Ton a cru en haut lieu à l'authenticité du manuscrit Shapira.

Toutes les bandes moabites portent des étiquettes en papier, collées au verso^ avec divers numéros d'ordre ien chitFres romains et arabes. Jusque-là, riend'extraordinaire; ce numérotage, dont j'ignore l'origine, devait faciliter le travail du classement et du déchiffrement des bandes.

Mais voici qui est plus particuUer. A côté de ce numérotage provisoire, j'ai constaté l'existence d'un autre numérotage d'un caractère beaucoup plus sérieux et qui ne concorde pas, du reste, avec lui.

Six des bandes portent, en effet, une suite de chiflFres romains et arabes, doréSy imprimés au fer chaud sur le cuir^ chiffres désignant d'une façon définitive les bandes et les plis correspondant aux colonnes du texte.

Cest d'un fort bel effet, je n'en disconviens pas.

Serait-il seulement indiscret de demander pourquoi ce somptueux numérotage, exécuté par le relieur fnême du British Mu-

seum à la demande du Dr Ginsburgy n'a pas été poussé jusqu'au bout?

Nous avons la série

I, I, II, m, m, m, ly, iv, iv, iv,

V, V, V, V, y, yi, yi, vn, ;Vn» vn...

iTy'Js I 2 I 2 3'

puis, tout d'un coup^ plus rien. La

série est subitement interrompue à —

Qu' est-il donc survenu au moment où Ton allait immatriculer les huit bandes suivantes sous les numéros VI, Vil, VIII, IX, etc. ?

Pourquoi a-t-on brusquement arrêté les frais? Serait-ce que, par hasard, Ton se serait tout à coup avisé que c'était faire beaucoup d'honneur à un manuscrit faux que de continuer à le traiter comme Ton traite les documents authentiques ? Certes la réflexion ne manquait pas de justesse. Il faut avouer, seulement, qu'elle était tant soit peu tardive. On aimerait assez à savoir la date précise du jour où le relieur du British Muséum a reçu l'ordre de surseoir

à son travail. En tout cas, j'abandonne le fait aux méditations du lecteur qui est, par ailleurs, suffisamment édifié sur cette question.

Cette afFaîre, qui débuta comme une comédie, devait finir par une tragédie.

Les dénouements sanglants ne sont pas chose fréquente dans les discussions archéologiques. C'est cependant par du sang que vient de se terminer celle-ci.

M. Shapira, après sa cruelle déconvenue, avait brusquement quitté Londres et s'était réfugié en Hollande. Il était resté successivement à Amsterdam, à Blœmendal et à Rotterdam, où il s'était installé à l'hôtel. Au commencement du mois de mars 1884, les domestiques de l'hôtel, inquiets de ne pas l'avoir vu paraître depuis quelques jours, appelèrent la police.

L'on enfonça la porte de la chambre de M. Shapira et l'on aperçut son cadavre étendu sur le parquet, la tête trouée d'une balle. A ses côtés était un revolver à six

coups avec lequel il s'était brûlé la cervelle. Depuis quelque temps M. Shapira avait donné des marques visibles d'un dérangement intellectuel. La police de Schiedam l'avait récemment arrêté comme suspect d'aliénation mentale.

Le correspondant du Standard en Hollande télégraphia à son journal (i), qu'on avait recueilli dans la chambre du suicidé une lettre prouvant qu'il avait évidemment perdu la raison.

Il serait déplacé d'insister sur cette triste fin. Je m'abstiendrai d'en tirer des conclusions pour ou contre la culpabilité personnelle de M. Shapira. La justice ellemême désarme devant la mort d'un inculpé .

Toutefois je ne puis m'empêcher de regretter que la lettre écrite par M. Shapira avant sa mort n'ait pas été livrée à la publicité. L'on ne nous dit même pas à qui elle était adressée et l'on s'est empressé de faire le silence, un silence prudent, sur un document qui aurait peut-être pu nous

i . Standard ^ 12 mars 1884.

en apprendre long, touchant certains points de la question demeurés obscurs.

Le destinataire de cette lettre, destinataire dont il est permis de soupçonner, le nom. Ta mise dans sa poche. Il devait avoir pour cela de bonnes raisons. Mais l'on voudra bien reconnaître qu'en pareille occurrence^ cette discrétion a quelque chose de suspect. Les personnes qui se sont trouvées mêlées activement à cette affaire doivent éprouver un certain sentiment de responsabilité en présence de cet .épilogue dramatique et devraient tenir, ce semble, à se dégager. Quant à moi, ma conscience ne me reproche rien.

Mon sentiment est que, si M. Shapira avait été fixé dès le début par une déclaration catégorique sur la valeur du prétendu manuscrit qu'il offrait au British Muséum; si on ne lui avait pas laissé croire, trois semaines durant, qu'on le tenait pour authentique ; si on n'avait pas intentionnellement fait tant de bruit dans la presse autour de ce document qu'on avait eu, quoi qu'on en dise, le tort de prendre au sérieux ; si

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