D'APRÈS DES DOCUMENTS INÉDITS
Sur les confins de la Normandie et de la Picardie, près des rives de la Bresle, la petite ville d'Eu a donné naissance à plusieurs artistes. On cite le sculpteur Bourderel, le peintre Calhelouze, et surtout les frères Anguier.
Dans les premières années du dix-septième siècle vivait à Eu un honorable artisan, digne époux et digne père, qui s'appelait Honoré Anguier. Il demeurait sur la paroisse Saint-Jean, aujourd'hui supprimée. Qualifié dans quelques actes (conservés aux archives du collège d'Eu) de maître menuisier, il exécuta pour la chapelle des Jésuites 1 en 1624, 1625 et 1626, différents travaux, entre autres les reliquaires et les balustrades du jubé 2. Il vivait encore en 1638, puisque cette année-là, en novembre, il reçut le payement de travaux de menuiserie faits à la maladrerie de Saint- Léonard du Val des Glands, toute voisine d'Eu 3, sur la rive droite de la Bresle. Il est probable qu'il ne mourut que vers 1655. Honoré Anguier avait épousé la tille d'un autre menuisier eudois, Catlierine Biollé i, à laquelle il avait survécu, et qui lui avait donné au moins cinq enfants : François, Michel, Guillaume, Calhe-
1 Le collège était dirige par des Jésuites. Cf. Histoire du collège d'Eu, par M. Ch. Bréard (Eu, 1879), in-8°, p. 85.
2 Livre du basthnent de l'église (aux Archives du collège d'Eu), fuS 61-62.
3 Archives municipales de la ville d'Eu. Cf. Pièce justificative n" 1. — L'ancienne porte d'entrée de la maladrerie existe encore à l'entrée de la ferme, dite de Saint- Léonard, qui l'a remplacée.
1 Archives municipales de la ville d'Eu, pièces de comptes, et Registre des insinuations du comté d'Eu, aux Archives départementales de la Seine-Inférieure.
line et Geneviève '. En l'absence d'œuvres susceptibles d'être examinées, il semble assez difficile de porter un jugement sur le talent du maître menuisier Honoré Anguicr. Je serais cependant assez tenté de lui attribuer la paternité des deux beaux retables en bois sculpté qui orneut aujourd'hui les églises rurales de Mqnchy-sur-Eu et de Saint-Pierre-en-Val, et qui proviennent, suivant la tradition du pays adoptée par l'abbé Cochet 8, des églises Notre-Dame et Saint-Jean d'Eu. Tout nie porte à l'admettre : les armoiries de Mademoiselle de Montpcnsicr, sur l'uu d'eux, l image de saint Laurent, patron de la ville d'Eu, sur l'autre3. Et comme d'autre part celui de Monchy est postérieur à l'année 1636, il n'est guère possible d'en vouloir faire l'œuvre d'un des fils d'Honoré *, qui à cette époque avaient quitté la ville d'Eu, leur patrie, sans esprit de retour.
Des trois (ils du maître menuisier eudois, deux surtout, François et Michel, acquirent comme sculpteurs une juste célébrité; le troisième, Guillaume, qui n'était pas sans mérite assurément, fut peintre, mais fit peu pour se faire connaître; soit qu'il redoutât la comparaison avec ses frères aînés, soit qu'il eùl conscience de son infériorité, il resta toute sa vie dans l'ombre : ce qui ne l'empêcha pas d'être employé par le Roi à d'utiles travaux, particulièrement aux Gobelins.
Le présent essai biographique sur les frères Anguier n'est point le premier qui ait été tenté. Dès le dix-septième siècle, l'historiographe de l'Académie de peinture et de sculpture, Guillet de Saint- Georges, lut un jour "' un « Mémoire historique sur les ouvrages de
1 L'ordre chronologique de leur naissance n'est point rigoureusement observe. H est même probable (voy. plus loin) que Guillaume était le plus jeune des enfants. Ces cinq noms me sont indiqués par de nombreux documents, et notamment par un acte de 1652, conservé aux Archives nationales de Paris. Voy. Pièce justificative n" 2.
2 Les églises de l'arrondissement de Dieppe • églises rurales (Paris, 1850), p. o'ôl et 337.
3 Voir plus loin le Catalogue de l'œuvre.
4 Je ne parle pa<, bien entendu, de Guillaume, qui ne fui jamais sculpteur.
5 A l'Académie, le (> mai 1090.
sculpture de M. Anguier 1 » , qui donne sur les travaux de cet artiste ei sur ceux de son frère les renseignements les plus précieux que nous ayons jusqu'à ce jour. — Plus tard 2, le comte de Caylus, cet ami des arts si généreux, écrivit aussi une vie de Michel Anguier et de son confrère et contemporain Thomas Regnauldiu — Dans ce siècle, MM. F. N. Le Roy, l'historien de Jouvcnet, Jal et Iùnile Léger ont parlé à leur tour des frères Anguier. M. Le Roy, dans une série d'articles de la Picardie *, qui sont restés inachevés, n'a guère fait que copier ses prédécesseurs et ne s'est livré à aucune recherche personnelle; il n'a assurément tiré aucun profit des documents nouveaux et curieux qu'il dit 5 avoir eus entre les mains. Jal a consacré cinq colonnes de son Dictionnaire critique de biographie et d'histoire 11 à la famille des Anguier : l'article est intéressant, mais laisse subsister encore bien des doutes que j'ai essayé d'éclaircir ; déplus, il s'est, je crois, plus d'une fois fourvoyé dans la chronologie, qui n'est d'ailleurs pas toujours aisée à rétablir, en l'absence de documents suffisants. Enfin, bien que venu le dernier, M. Emile Léger 7 n'a guère fait avancer la science en publiant sa biographie des Anguier, qui témoigne cependant de connaissances très étendues s.
Je n'aurais point tenté ce nouvel essai si je n'avais eu à ma disposition, pour le traiter, des documents tout à lait inédits, que j'ai trouvés à Paris, à la bibliothèque de l'Ecole des Beaux-Arts et aux Archives nationales, et que l'on trouvera réunis ici pour la première fois.
' Public dans 1rs Mémoires inédits sur lit rie et les ouvrages (les membres de l'Académie royale de peinture et de sculpture, t. I (Paris, 185V), p. VSO.
2 Lecture faite à l'Académie le 3 mars 1749.
3 Publiée dans les Mémoires inédits, à la suite de la précédente, p. 451-478.
4 Revue littéraire et scientifique mensuelle (aujourd'hui disparue). Amiens, 18C1 et 1802, passim.
5 La Picardie, année 18Gt, t. VII, p. 26.
G Publié à Paris, librairie Pion, en 1872, p. 53-55.
~ Précis de biographies eudoises (Fécamp, 1881), in-V", p. 113-120.
8 J'omets à dessein do m Gapperon et les notes de dom Grenier (liibl. nat.), qui n'apprennent rien. Au moment où ce mémoire s'imprime, paraît à Rouen, sur les deux sculpteurs normands, un nouveau travail. L'auteur, M. Arm. Sansoii, suffisamment binu in formé, n'a toutefois apporté aucun renseignement nouveau qui puisse modifier mes assertions ou rendre inutiles mes explications.
Si le lieu (le naissance et l'origine des frères Anguier sont à l'abri de toute incertitude, il n'en est pas de même de la date de leur naissance. Déjà, en 1857, Jal avait écrit au maire de la ville d'Eu pour obtenir copie ou extrait de leurs actes de naissance (ou plutôt de baptême) que devaient posséder les Archives de la mairie dans les anciens actes de l'état civil. Il lui fut répondu que les recherches avaient été infructueuses, et qu'il ne pouvait lui être donné satisfaction. A mon tour, je voulus en avoir la conscience nette, et eu 1884 j'eus la curiosité de fouiller en tous sens les Archives municipales de la ville d'Eu; j'acquis au bout du compte la certitude que les anciens registres paroissiaux de l'église Saint-Jean avaient disparu pour la première partie du dix-septième siècle.
Sur ce point donc, on en est réduit à des conjectures, si l'on ne veut accorder entière créance au dire de Guillet de Saint-Georges et autres anciens biographes, qui d'ailleurs se contredisent.
L'opinion la plus répandue veut que François soit né en 1604, Michel en 1612 (ou 1614), Guillaume en 1628. Jal n'admet pas cette dernière date, qu'il trouve trop éloignée de la première, et voudrait reporter la naissance de Guillaume à dix années plus tôt.
Considérons, d'autre part, les actes d'inhumation des trois frères qui nous ont été conservés et qu'a publiés côte à côte M. Henri Herluison 1 : d'après ces actes, Michel serait né en 1612, François en 1613, et Guillaume en 1628. Cette dernière date, généralement adoptée, me parait devoir être considérée comme bonne, mais les deux autres sont inconciliables avec ce que nous savons d'autre part, que François, fréquemment surnommé l'aîné, devait être le premier-né des fils d'Honoré Anguier. Rejetant donc la date de 1612 pour la naissance de Michel, que je fixerais avec Guillet de Saint-Georges au 28 septembre 1614, je donne comme probables les dates suivantes :
Naissance de François Anguier, 1613;
Naissance de Michel Anguier, 1614;
Naissance de Guillaume Anguier, J628, et entre les deux der- 1 Actes d'état civil d'artistes français (Paris et Orléans, 1873), in-8°, n. 7-8.
nières dates, je placerais celles de la naissance de leurs deux sœurs, Catherine et Geneviève '.
François Anguier mourut le 8 août 1669, dans sa maison de la rue Saint-Honoré, et fut inhumé le lendemaiu 3 à Saiut-Hoch. Il y a tout lieu de croire qu'il resta célibataire, et qu'il décéda sans enfants reconnus.
Michel Anguier épousa Marguerite Dubois3 le 18 février 1664; le mariage fut célébré à l'église Saint-Eustache, d'après Jal, qui a vu l'acte aujourd'hui brûlé; François fut son témoin. De cette union naquirent quatre enfants 4 : Catherine-Magdeleine, née en 1665; François, né en 1668 (le 10 septembre, d'après Jal), et Suzanne, née en 1671. Un autre mourut très jeune.
François devint avocat au Parlement, et tous trois vivaient encore en 1721, puisqu'à cette époque ledit avocat se déclare5 héritier de ses parents pour un tiers. Quant à Suzanne, elle avait à peine dix-huit ans lorsqu'elle fut mariée à un écuyer nommé Pierre de Rosset, conseiller et secrétaire du Roi6.
Lorsque Michel Anguier mourut, le 11 juillet 1686, dans la même maison de la rue Saint-Honoré où son frère était décédé dix-sept ans auparavant7, il laissait trois enfants encore mineurs, auxquels on donna judiciairement8 une tutrice, qui fut leur mère, et un subrogé tuteur, qui fut leur oncle Guillaume, dont je vais parler.
1 Elles demeurèrent toutes deux à Eu.
2 L'acte d'inhumation a été déjà publié. Voy. Pièce justificative n° 4.
3 Elle avait deux sœurs, dont l'une (Suzanne) épousa Amable de Gressé, bourgeois de Paris, et l'autre (Elisabeth), Jacques Hemy, brodeur et valet de chambre ordinaire du Roi. Voy. Pièces justificatives nus 5 et 12. Elisabeth Dubois, devenue veuve d'assez bonne heure, pria souvent Michel Anguier de gérer ses affaires. Cf. une pièce de la collection Benjamin Fillon (n° 10V7), passée en vente publique le 15 juillet 1879.
4 Renseignements tirés d'un acte conservé au* Archives nationales, sous la cote Y. 400(5, n° 184. L'âge des enfants est indiqué avec précision. Voy. Pièce justificative n" 11. (Juillet de Saint-Georges seul parle d'un quatrième enfant. Cf. encore Archives nationales, Y. 252, f° 182.
5 Dans une pièce conservée à la Bibliothèque nationale. Voy. Pièce justificative n" 15.
6 Archives nationales, Y. 4015, n° 249. Voy. Pièce justificative n° 12.
7 II fut inhumé le lendemain à Saint-Roch. Voy. Pièce justificative n° 10.
8 Archives nationales, Y. 4006, u° 181. Voy. Pièce justificative n° 11. — L'acte dressé au Chàtelet de Paris est du 18 juillet suivant.
Guillaume Anguier, le troisième frère, se maria 1res jeune, en 1652 : il n'avait que vingt-quatre ans environ. Il épousa Claude Geny ', de dix ans plus âgée que lui *, et veuve depuis 1 036 d'un nommé Claude Daniel, lue au siège de Dôle. Il en eut une fille, Catherine. Mais, ayant perdu sa femme, il convola en secondes noces, en I67G, avec une jeune fille majeure et orpheline, Catherine Goulliard, demeurant chez la duchesse de Vivorine, en son hôtel, rue Sainte-Avoye. Le contrat de mariage fut signé chez la duchesse3, en présence d'une nombreuse assistance, où l'on remarquait des représentants de la noblesse et Louis Goulliard, curé de Saint-Pathus au diocèse de Meaux.
Deux ans après, Catherine Anguier, fille de la première femme de Guillaume, épousait, « après dispense de Sa Sainteté, à cause de l'affinité spirituelle qui estoit entre eux 4 » , un artiste attaché comme son père aux Gobelins, et qualifié d'ébéniste et fondeur ordinaire du Roi, Donienico Cucci ' , Italien d'origine, et veuf de Jeanne Goujon. Le peinlre Ch. Lebrun, l'architecte Perrault, h* sculpteur Ph. Caffieri , son beau-père aussi, Paul Goujon, assistèrent à la signature du conlrat0, le 10 février 1 678, et le mariage fut béni le 23, à Sainl-Hippolyte, par le curé de Saint-Pathus, Louis Goulliard. De celte union naquirent deux filles, l'une qui l'ut appelée Calherine-Suzanne, et épousa un tapissier nommé, Lalouetle; l'autre, Madeleine, qui fut mariée au célèbre Sébastien Slodlz7.
Guillaume Anguier mourut aux Gobelins, le 18 juin 1708, et fut inhumé le lendemain8 à Saint-Hippolyte.
1 L'acte mariage, découvert par Jal (Registres paroissiaux de Saint-Kusiac lie aujourd'hui brûlés)', a été publié par lui (Dictionnaire critique, p. 53). — Nous avons retrouvé (Arc/tires nationales, Y. 20"), f° 433 v°) Guillaume Anguier témoin du mariage de Jean Paulmède, loueur de carrosses, son beau-frère par Claude Geny, sa- femme, déjà décédée (1061); plus tard, en 101)0, il ligure avec sa seconde femme comme témoin d'un mariage qui fut passé ii l'hôtel royal des Gobelins. (Archives nationales, Y. 255, f° 437 v°.)
3 Si l'on admet toutefois 1028 pour la date de sa naissance.
:! Archives nationales, Y. 232, f" 50. Voy. Pièce justificative n° 3
4 Actes d'état civil d'artistes français , publ. par H. Herluison, p. 8.
B Ce nom, souvent défiguré dans les actes, doit être écrit ainsi, car c'est de la sorte qu'il signait. Sun acte de naturalisation, donné en novembre 100'*, a été publié dans les Nouvelles Archives de l'Art français, 1873, p. 243.
6 Archives nationales, Y. 234, I" 221. Voy. Pièce justificative n° 7.
" Jal, p. 1139
8 Voy. Pièce justificative nu 14.
Je n'ai pu suivre plus longtemps la famille des Anguier, et les pièces d'archives ne m'ont fourni aucun autre renseignement'. Aujourd'hui, je crois cette famille absolument éteinte.
Je dois ajouter qu'il existait à Paris.au dix-septième siècle, une autre famille Anguier sans liens probables de parenté avec celle qui nous occupe, et représentée par Adrien Anguier, maître coutelier, Nicolas Anguier, exerçant la même profession, et Clément Anguier, orfèvre3, tous trois frères. Et c'est de ceux-ci qu'il est question dans l'acte d'inhumation d'un maître menuisier, Anguier, bourgeois de Paris, qu'avait rencontré Jal 3 dans ses recherches, à l'année 1G7I : ce maître menuisier pourrait bien être leur père. L'identité des professions et la conlemporanéité des deux familles auraient pu faire naître des confusions qui n'existent pas en face de la généalogie très précise exposée plus haut.
J'ai encore trouvé, à l'année 17J4, la mention d'un Nicolas Anguier, soldat aux gardes-françaises4, et noté en passant qu'un sculpteur figurait comme témoin à son contrat de mariage.
Enfin M. J. Guiffrey signale 5 un architecte du nom de Charles- Etienne Anguier, qui mourut a Paris, rue Saint-Bon, le 22 mai I75G. Faut-il voir là un autre membre de celte famille d'artistes?
Les biographes des Anguier ont quelque peu sacrifié la mémoire de François et de Guillaume, pour ne parler que du mérite des ouvrages de Michel : ce qui se conçoit parfaitement. La vie plus
1 Dans les ventes d'autographes faites depuis une trentaine d'années à Paris, il n'a passé aucun document curieux sur la famille des Anguier, mais seulement des quittances peu importantes, <|ue \l. Henry Joui n et moi avons d'ailleurs soigneusement relevées. Je possède actuellement une quittance du 10 janvier 1080, signée par Michel Anguier pour le quartier de sa rente constituée sur les aides et gabelles de la ville de Paris; cette pièce, provenant de la collection Benjamin Killon (vente du 15 juillet 1879, n° 1646), a repassé en vente le 19 janvier 1881p (Collection Dubrunfaul, n° 237).
- Ces noms me sont révélés par un document du 4 septembre 169(5. (Archives nationales, Y. 40G0, n° 48.)
:i Dictionnaire critique, p. 53.
4 Archives nationales, Y. 290, f° 161 v».
& Scellés d'artistes français (Paris, 1880), t. III, p, 239.
longue et mieux remplie de Michel, ses relations plus hautes et sa présence à l'Académie ont attiré exclusivement les regards, et ses deux frères sont restés dans l'omhre.
François Anguier ne doit pas être ouhlié cependant : il possédait un talent réel, qu'il a prouvé dans maints ouvrages; et c'est grâce à lui , il faut hien le dire, que son jeune frère, revenant de Rome, put trouver en France à se créer des relations, à expérimenter son ciseau, et put voir sa réputation grandir en peu d'années. S'il n'est probablement pas exact que François refusa à Mazarin, comme l'avance Piganiol, de faire partie de l'Académie de peinture et de sculpture lors de sa fondation, il est presque certain, d'autre part, qu'il y aurait été admis plus lard, s'il n'était mort dans la force de l'âge. Et puis, artiste modeste et sans ambition, François n'avait peut-être d'autres désirs que de se perfectionner dans un art qu'il pratiquait avec amour, et d'enseigner à ses élèves le chemin du succès.
François Anguier eut la bonne fortune d'avoir un père qui comprit d'autant mieux ses goùls naissants qu'il était artiste lui-même, et les heureuses dispositions de l'enfant eudois furent encouragées et favorisées par le milieu même dans lequel il passa ses plus tendres années. L'expérience du père eut pour excellent résultat de pouvoir diriger son fils aîné dans la carrière naissante où il devait s'illustrer. Honoré Anguier avait, à Abbeville, un collègue et un ami, Martin Caron, comme lui menuisier et sculpteur sur bois; François y fit son apprentissage en compagnie de Thibaut Poissant, qu'il devait retrouver plus tard et qui acquit une certaine notoriété. De là François vint à Paris, entra dans l'atelier d'un des meilleurs élèves de Barthélémy Prieur, le sculpteur Simon Guillain, et travailla sous sa direction à la décoration de l'autel du couvent des Carmes déchaussés ', non loin du Luxembourg. Les anciens biographes s, qui nous fournissent ces renseignements, nous apprennent qu'ensuite François Anguier partit pour l'Angleterre, y travailla un certain temps, y réalisa quelques profits, et prit le chemin de Rome pour se perfectionner auprès des grands maîtres; ces pérégrinations sont bonnes à constater, mais il faut
1 Aujourd'hui la chapelle de l'Institut catholique, rue de Vaujjirard.
2 Mariette {Abecedariu), (juillet de Saiiit-Gcorjjes, etc.
avouer que ni M. Dussieux ', ni les historiens plus récents, n'ont trouvé l'indication de ce qu'il a pu faire dans ces pays étrangers, et notamment en Angleterre. Je suppofe que cette absence dura bien une dizaine d'années, et que la réputation de bon sculpteur acquise outre-Manche l'avait précédé à Paris.
A son retour, la protection de son ancien maître Simon Guillain2 lui fournit bien vile les moyens de donner la mesure des progrès accomplis, et de mettre son ciseau au service de Louis XIV lui-même. Je n'ai trouvé nulle part la preuve de ce fait, que le Roi l'aurait nommé « conservateur de son cabinet d'antiquités3 » ; et il est bien probable que François Anguier, s'il avait eu ce litre, n'aurait pas manqué de ie prendre dans les actes publics où il figure comme acteur ou comme témoin : or je ne l'ai trouvé nulle part. Mais ce qui est certain (bien que la chose ait été niée), c'est que François Anguier travailla pour le Roi au Louvre, et qu'en 1G52 et années suivantes 4 il habitait avec son frère « au palais des Tuilleries J » ; toutefois il n'y resta que très peu de temps, puisque, quelques années après, ils habitaient ensemble dans une maison particulière sise rue Saint-Honoré, près de l'église Saint-Roch0. Le premier ouvrage important et à date certaine que l'on doive sans discussion attribuer à François Anguier est le tombeau de Henri II de Montmorency et de Félicie-Marie des Ursins, sa femme, que l'on voit à Moulins, dans l'ancien couvent de la Visitation, aujourd'hui la chapelle du lycée 1 .
1 Les Artistes français à l'étranger (Paris, 1856), p. 118. — La nouvelle édition de ce livre, parue en 1876, est aussi pauvre sur François.
- On a quelquefois attribué à Michel Anguier les bas-reliefs et les statuettes du Roi et de la Reine qui ornaient, au dix-seplième siècle, le Pont-au-Change : c'était l'œuvre de Simon Guillain. Cf. Gazette des Beaux-Arts, nouvelle série, t. XII (1875,), p. 51-52.
8 Cf. Précis de biographies eudoises, par M. Km. Léger, p. 111k
* Deuj cents livres de gages lui furent payées en 1656. Cf. Nouvelles Archives de l'Art français, t. I (1872), p. 8.
5 Archives nationales, Y. 189, fJ 1.
u Voy. Pièces justificatives n°8 4 et 10. Je n'ai Irouvé aucun brevet royal lui accordant un logement au Louvre.
7 Cf. Notice sur le tombeau du duc de Montmorency érigé dans la chapelle de la Visitation, à Moulins, précédée d'une esquisse historique de la vie du duc et de la duchesse de Montmorency , par M. Fr. Pérot, parue dans le Bulletin de la Société d'émulation du déparlement de l'Allier, tome XVI (1882), p. 605-630.
Ce mausolée somptueux fut élevé en 1651- 1 052, aux frais et sur la demande de la duchesse de Montmorency, à la mémoire de son infortuné mari décapité à Toulouse vingt et un ans auparavant. François Anguier fut chargé dés 1G48 de la direction générale de ce monument qui se dresse dans la chapelle de l'ancienne Visitation, tout contre le maitre-autel dont il occupe un des côtés. Il est très connu, a élé signalé depuis longtemps, et gravé plus d'une fois. Prosper Mérimée, il y a un demi-siècle1, le citait comme l'ouvrage d'un sculpteur italien nommé Aghieri, se contentant de transcrire sans plus ample informé l'erreur du gardien on du sacristain de la chapelle2. Un autre inspecteur des Beaux-Arts, M. Paul Mantz, a tout récemment passé par Moulins et noté ses impressions dans un article3 peu favorable à ce grand monument, qu'il appelle « une page significative dans l'histoire de la décadence» .
François Anguier ne fut d'ailleurs pas seul à y travailler; il prit pour collaborateurs ce Thibaut Poissant qui avait été autrefois son camarade d'atelier à Abbeville, Thomas Kegnauldin, sculpteur originaire de Moulins4, et son propre frère cadet Michel, lorsque celui-ci, de retour de Rome, vint le rejoindre et lui demander de l'ouvrage. Il est regrettable que l'on n'ait pas retrouvé les comptes de cette construction, afin de pouvoir contrôler par des chiffres authentiques les données de la tradition. Il serait curieux de savoir exactement quelle part revient à chacun dans ce grand ensemble sculptural. Si l'on en croit les documents imprimés ', le maître de l'œuvre fut François Anguier; il lit faire à son cadet les modèles en terre de X Hercule , qui manque d'inspiration et fut certainement copié sur un dessin pris en Italie par l'artiste inexpérimenté, et de X Alexandre , qui n'a pas beaucoup plus de caractère. Thibaut Poissant aurait sculpté les armoiries et les anges qui les supportent, au
1 Dans ses Notes d'un voyage en Auvergne (Paris, 1838), p. 386.
2 Jal (Dictionnaire critique, p. 53) raconle l'amusante histoire qui lui arriva lorsqu'il visita ladite chapelle, en 1854. Il ne put pas taire entendre raison à son cicérone : l'homme chanjie, les idées restent, et il ne serait pas impossible qu'aujourd'hui encore on fasse admirer le tombeau du duc de .Montmorency comme une oeuvre italienne : d'ailleurs, la confusion peut s'expliquer si l'on connaît la biographie di's Anguier.
a Gazette des Beaux-Arts, décembre 1887, p. i.V> (ine tournée en Auvergne). 4 Cf. Thomas Regnauldin, par AI. Ern. Bouchard (Paris, Pion, 1886), p. 24. 6 Voir surtout la Vie (le madame la duchesse de Montmorency, par l'abbé J. C. Garrëau (Clcrmont-Kerrand, 1769), t. Il, p. lit) el suiv.
sommet du fronton. Les figures de la Religion et de la Charité, placées à droite el à gauche, et auxquelles on reconnaît une certaine grâce, sont peut-être dues au ciseau de Regnauldin. François Anyuier se réserva de traiter le motif principal, à savoir le tomlieau proprement dit, sur la table duquel sont deux figures de grandeur naturelle, celles du duc et de la duchesse. Le duc de Montmorency est étendu, le buste relevé et le bras appuyé sur un casque ; la duchesse est assise dans l'attitude de la résignation. La figure du duc, belle et martiale, offre cependant quelque chose de choquant à l'œil, la tète par une sorte de déviation légère n'étant pas en harmonie avec le regard '. La partie vraiment belle du mausolée est le tombeau de la duchesse : un critique n'a pas craint même de le traiter de « sublime » *. 11 est bien vrai que, mû pendant ce travail par une inspiration simple, naturelle et délicate, l'artiste a représenté la veuve du duc de Montmorency sans raideur, sans affectation et sans mauvais goût. Si l'exécution du monument tout entier n'est pas en tous points digne des sentiments qui ont guidé l'ordonnateur de l'œuvre, on reconnaît une véritable main de maître dans celte statue funéraire, bien supérieure à tout ce qui l'environne 3 .
Les ouvrages qui occupèrent ensuite le plus François Anguier furent le tombeau de Jacques-Auguste de Thou, président à mortier au Parlement de Paris, exécuté pour l'église des Célestins de Paris, et le tombeau de Henri Chabot, duc de Rohan, gouverneur d'Anjou, exécuté pour la même église.
Du premier il ne subsiste plus que la statue en marbre de J.-A. de Thou (au Louvre), la statue de (ïasparde delà Chaire, sa seconde femme (à Versailles), et un bas-relief de bronze portant
1 On raconte <|uc la duchesse, peu contente du travail exécuté, voulait refuser cette œuvre, qui répondait mal à ses pensées; mais ou serait parvenu à lui persuader (pie l'œuvre de ces grands artistes ne pouvait souffrir aucune critique. Cf. l'Allier pittoresque, par T. DE Jolimont (Moulins, 1852), canton de Moulins, p. 18. Je ne sais ce qu'il y a de vrai dans cette assertion, empruntée d'ailleurs au biographe de Mme de Montmorency cité ci-dessus.
- Eu Bourbonnais et en Forez, par Km. Moxtkgut (Paris, 1881), p. 78.
3 On peut lire encore, à propos de ce tombeau, un instructif mémoire de M. .An. DE MoXTAIULON, inséré dans la Revue universelle des Arts, t. VIII ( 1 85S) , p. 30-43. Il convient d'ajouter que les maquettes en plâtre de ces deux statues sont conservées au Musée de Versailles. Cf. le Catalogue de l'œuvre, ci-après publié.
l'inscription (au Louvre) ; mais des reproductions anciennes peuvent nous donner une très nette idée de ce qu'était le monument. D'ailleurs, Piganiol de la Force ' l'a décrit avec soin, et je ne saurais mieux faire que de reproduire ici ses propres expressions :
« Il consiste en un sarcophage élevé sur une base et placé entre » quatre colonnes de marbre d'ordre ionique, et dont les bases et « les chapiteaux sont de bronze. Ces colonnes, de même que deux « figures d'hommes qui sont assises sur le sarcophage, soutiennent « l'entablement qui règne sur toute la composition. La statue de «marbre de Marie de Barbançon-Cani a, première femme de « J -A. de Thon, celle de Gasparde de la Châtre, sa seconde femme, « et celle dudit Thou qui est au milieu3 sont tontes trois posées «sur l'entablement, et toutes trois à genoux, chacune devant un « prie-Dieu. Celle de Marie Barbançon-Cani est de Barthélémy « Prieur; les deux autres sont de François Anguière. La figure de « M. de Thou est vêtue d'un grand manteau fourré d'hermine et « retroussé sur l'épaule. La tète est belle et majestueuse; ladra- « perie n'est trop ample ni trop serrée, et ses plis sont bien jettés. « La principale face de ce sarcophage est ornée d'un excellent bas- « relief de bronze » : — celui-là même que l'on peut admirer au Louvre et qui est décrit dans notre Catalogue de l'œuvre de François Anguier4; — « les autres génies sont différemment occupés « et caractérisent les qualités et les vertus qui régnent dans son « Histoire. » Sauvai5 dit aussi que la disposition en est très belle et bien entendue, pleine de vigueur et « de relief-entier » .
Le second tombeau, celui du duc de Rohan, mort en 1655, fut exécuté dans le cours des deux années qui suivirent : Piganiol0 se contente de reproduire la longue épitaphe qu'on y lisait, sans un mot d'appréciation : on peut cependant, à en juger par le groupe ce marbre qui en reste et qui orne le Musée de Versailles, hasardera son égard une critique bienveillante. Si le génie ailé et pleurant qui couvre le mort du manteau ducal n'a point cette grâce et celte
' Description de Paris, t. VII, p. 89-90.
- Celle-là n'existe plus; du reste, comme le dit Piganiol, elle n'est point d'Anguier, mais de Barthélémy Prieur.
3 Elles sont toutes trois tournées vers la gauche. 1 Voir plus loin.
5 Antiquités de Paris, t. I, p. 428.
6 Description de Paris, t. IV, p. 208.
noblesse d'exécution qui caractérisent un maître, il y a dans tout cet ordonnancement et dans l'exécution matérielle une science distinguée et par-dessus tout correcte qui ne déplaît nullement.
En 1658, le P. Bourgoing, deuxième successeur du fondateur de l'Oratoire à la tête de cette congrégation, chargea François Anguier du soin d'ériger au cardinal de Bérulle un tombeau digne de lui '.
Ce tombeau, transporté en 1792 au dépôt des Grands-Augustins, fut brisé on ne sait comment, peut-être à dessein, mais la reproduction eu existe dans Mi 11 in , et la gravure a été donnée à nouveau daus le livre du P. Ingold 2. Le cardinal était représenté en marbre blanc, plus grand que nature; à genoux, la tête tournée de trois quarts à droite, il lisait dans un livre qu'un ange tenait ouvert devaut lui. Autour du mausolée, un encadrement composé de petits tableaux renfermait des figures allégoriques et les armoiries de la congrégation; et le tout était terminé par l'écusson de M. de Bérulle supporté par deux génies.
L'aucien tabernacle de l'église de l'Oratoire était aussi, parait-il, l'ouvrage de François Anguier 3 ; il se composait d'un dôme fort élevé en forme de temple circulaire, accompagné de quatre portiques soutenus chacun de six colonnes d'ordre composite, en marbre de Sicile; quatre frontons terminaient cet ensemble. Tous les ornements, chapiteaux, vases, festons et modillons, étaient en
1 L'église de l'Oratoire Saint-Honvré, étude historique et archéologique, par le P. Ixcold (Paris, 1887), p. 44. Tabaraud dit, dans sa Vie du /'. de Bérulle, que le sculpteur Sarrazin en est l'auteur. Mais cette assertion est contredite par tous les écrivains. II y a eu confusion dans son esprit avec deux autres monuments élevés par Sarrazin à la mémoire du fondateur de l'Ordre de l'Oratoire; le premier est conservé à Juilly (Seine-et-Marne); le second, aux Carmélites de la rue d'Enfer, à Paris. C'est donc à tort que le docteur Dreyfus (Notice sur les eaux sulfuro-calciques froides de Thieux. Meaux, 18(53, p. 22), les éditeurs des Archives du Musée des Monuments français , t. I, p. 309, et d'autres auteurs, ont affirmé que Juilly possédait la statue laite par François Anguier. CI. Alexandre Lenoir, son journal, et le Musée des Monuments français, par M. L. Coi'RAJOD (Paris, 1878), t. I, p. 191. La figure du fondateur de leur Ordre, que les Pères de l'Oratoire ont reçue le 25 messidor au XI (voir le nf' 1115 du Journal de Lkkoir), provenait de Y Enfant-Jésus. Cf. un article de M. Couiujod, dans le Bulletin critique, n° du 15 avril 18S4.
2 Pajje 83.
3 II disparut au milieu du dix-huitième siècle, et avait coûté plus de 7,000 livres. Le Père Louis-Abel de Sainte-Marthe en avait fait les dessins. (Annales de {Oratoire, aux Archives nationales, MAI. 623, f° 418.)
cuivre d'or moulu, parfaitement ciselé '. Mais la spécialité de François Anguier était d'élever à la mémoire de ses contemporains des monuments funéraires formant un ensemble grandiose où les souvenirs de ses voyages d'Italie s'alliaient — parfois assez mal — avec les applications de cette méthode artistique qu'il avait apprise à l'école de Barthélémy Prieur et de Simon Guillain. Ce genre de sculpture était sans doute du goût de ses contemporains, puisque, après l'achèvement des mausolées du duc de Montmorency, de J. A. de Thou et du duc de Rohan, on lui eu confia encore deux autres qui grandirent encore sa réputation et multiplièrent les commandes qui lui étaient adressées.
La pyramide de plus de quatre, mètres en hauteur, élevée vers 1663 en l'honneur de la famille de Longueville, fut érigée aux Célestins, à coté du monument des Montmorency, en allant vers l'autel2; elle est aujourd'hui au Louvre, et je me contente de renvoyer, pour l'explication des figures allégoriques qui y sont sculptées, à l'excellente notice du catalogue de ce Musée 3. 11 n'y a rien, à mon sens, de comparable à ce magnifique travail dans toute l'œuvre de l'artiste, et il n'y a point d'ouvrage où il se soit davantage approché de la manière de son frère Michel. Ou sent que tous deux, enthousiastes du génie et du style des auteurs anciens, ont une prédilection marquée pour les sujets païens et les allégories antiques, dont la plupart de leurs ouvrages sont empreints /'. S'ils brillèrent par la perfection des formes, par
1 Voir Description de Paris, par I'kjaniol, t. Il, p. 184, et la Notice historique et archéologique du P. Ixgolo, déjà citée, p. 42.
2 D'après la Vie des plus fumeux sculpteurs, par d'Arghnvillk, p. 17G.
3 Sculptures françaises, n, s 178-190. Cette explication est reproduite ci-dessous, dans le Catalogue de l'œuvre.
4 Qu'on me permette de signaler plus particulièrement une des quatre figures allégoriques qui accompagnent, dans ce monument, les angles du piédestal : elle représente la Vrudeitce tenant un serpent et un miroir. J'appelle plus spécialement l'attention sur ce sujet, parce qu'il est représenté d'une façon exactement semblable dans le mausolée de Catherine de Clèves qu'on voit dans la chapelle du collège d'Ku, et dont on ignore l'auteur. (Voir la description des tombeaux des Guise, dans la Reçue de Rouen, 2e trimestre 1812, p. 129-134, par I). Lebeuk, et dans Y Histoire du collège d'Eu, par AI. Ch. Bréard, p. 77-8V.) — I). Lebeuf a voulu, sans preuves, attribuer à Michel Anguier ces tombeaux, et Michel Anguier ne peut êlre l'auteur de cet ouvrage, exécuté avant 16-3-i (il n'avait que dix-neuf ans à celte époque) : c'est ce qu'ont l'ait ressortir, avec plus de delails que je ne puis le faire ici, MM. Ch. Bréard et Km. Liîgkr (Précis de biographies enduises,
l'imitation scrupuleuse des objets matériels et par une élude savante de l'anatomie, ils n'atteignirent jamais à l'idéal, parce que l'imagination d'un Puget ou d'un Girardon n'était point là pour communiquer à leurs ouvrages ce feu divin, si brillant de pensée et d'expression, qui constitue un clief-d'œuvre.
Ce que je viens de dire s'applique également à cet autre monument élevé en l'honneur du grand prieur de l'Ordre de Malte en France, Jacques de Souvré, dans l'église de Saint-Jean de Latran. Ce qui reste du monument, après avoir souffert de nombreuses pérégrinations au Musée des Monuments français, à l'Ecole des Heaux-Arls et à Versailles, est aujourd'hui en sûreté au Musée du Louvre. Piganiol vit jadis le monument en son entier, et voici ce qu'il en dit : « Il est tout de marbre exécuté par Michel (sic) « Anguière1, un des plus habiles sculpteurs de son lemps. Deux ii termes dont il ne paroit que les tètes hors de leurs gaines et d'un « mauvais effet 2 soutiennent un grand couronnement et un fron- « ton sous lequel on voit une figure de marbre blanc à demi cou- « ebée sur une espèce de tombeau de marbre noir. Elle a un cas- » que à ses pieds, et son bras gauche est soutenu par un ange dont « l'expression de la tète est remarquable par celle de la douleur « qui y est peinle admirablement3. «
Il y a là surtout une élude de torse nu qui dénote une grande expérience et un grand talent. D'ailleurs, ce cénotaphe, placé du côté droit du chœur dans l'église de la Commanderie, frappait jadis, paraît-il, les yeux des connaisseurs ''.
p. 120). Il ne faut pas songer non plus à en donner la paternité à l'aîné des deux frères. L'analogie très évidente des deux figures allégoriques de la Prudence m'engage simplement à émettre l'hypothèse que ce fut celle du mausolée d'Eu que François Anguier copia pour son monument des ducs de Longueville. Quant à rechercher le nom de l'auteur probuhle des mausolées des Guise, ce n'est point ici le lieu.
1 C'est un lapsus. Il faut lire François Anguier, comme l'atteste le témoignage de tous les autres historiens, G. Brice, d'Argenville, etc. Quant à la façon dont est écrite ici le nom du sculpteur, elle n'a rien qui puisse nous surprendre : dans les documents contemporains que l'on trouvera publiés à L'Appendice, c'est également l'orthographe ordinaire, provenant évidemment de la prononciation (Anguière) qui avait cours au dix-septième siècle. Cf. encore Archives nationales, Y. 252, f» 18:3.
-' Rien n'est plus vrai, à en juger par la gravure annexée à l'ouvrage de Pigatiiol.
3 Description de Paris, t. V, p. 377.
'' C'est toujours Piganiol de la Force qui parle.
Le grand prieur de Souvré, qui ne mourut qu'en 16*71, s'élait fait ériger ce tombeau de son vivant.
En 1664 et en 1665, François Anguier fut occupé, comme son frère, à d'importants travaux au Val-de-Gràce à Paris. Le 28 mai 1664, il passait un marché par lequel il s'engageait à faire deux grandes statues de marbre blanc pour la façade de l'hôpital militaire, moyennant 6,400 livres' : ces statues représentaient saint Benoit et sainte Scolastique ; elles n'existent plus aujourd'hui. Dans la même église, des groupes et des statues en pierre, représentant des anges ou des tètes d'anges, lui sont encore attribués2.
L'église Saint-Denis de la Chartre, dans le quartier de la Cité de Paris, fut reconstruite, vers 1665, par Anne d'Autriche. Lors de l'achèvement de l'édifice, François Anguier3 fut chargé de sculpter pour la niche du maître-autel un important groupe de stuc; ce morceau, « qui servait de tableau au maitre-autel » , représentait saint Denis, saint Rustique et saint Eleuthère, au moment où ils reçoivent la communion des mains de Jésus- Christ dans leur prison.
On admirait beaucoup cette sculpture au dix-huitième siècle, ainsi qu'une «Vénus à demi couchée sur des rochers avec l'Amour » , statue de marbre qui ornait les jardins de l'hôtel d'Aumont, rue de Jouy, à Paris4. Un vase de bronze fort beau, placé dans le parterre nord des jardins de Versailles, est encore de François Anguier; il a été gravé pour la Chalcographie du Louvre5.
Le même sculpteur était l'auteur de deux statues de marbre, grandeur naturelle, qui ornaient autrefois les deux côtés de l'autel principal, à l'église Saint-Roch, et qui représentaient Jésus-Christ et saint Roch.
1 Cf. un Etal des dépenses du Val-de-Gràce, conservé à la Bibliothèque de Rouen (collection Leber, n° 5780), et publié dans les Archives de l'Art français, t. V, p. 77. — Voir encore les Comptes des bâtiments du Roi, publ. par M. J. J. Guiffrey (Paris, 1881), t. I, p. 164.
i Voir le Catalogue de l'œuvre, publié ci-après.
3 Pigaxiol dk la FoitcK (Description de Paris, t. I, p. 429) les donne comme des ouvrages de Michel Anguier; G. Brice et d'Argenville les attribuent à François, et c'est cette dernière opinion que nous avons adoptée. Toutefois je suis ici, je le reconnais, en contradiction avec (juillet de Saint-Georges.
4 Description de Paris, par Piganiol, t. IV, p. 297, et Vie des plus fameux sculpteurs, par d'Argenville, p. J 74.
5 \'° 1630. Voir le Catalogue de l'œuvre, ci-après publié.
Le dernier travail auquel il s'adonna, et auquel il mettait la marque de son talent lorsque la mort vint le surprendre en 1G69, était destiné à l'ornementation de la porte Saint-Antoine (dont la restauration fut achevée en 1G71 par l'architecte Blondel). Les deux statues qui lui avaient été commandées prirent place dans les niches pratiquées entre les pilastres, sur la face opposée à Paris : l'une, allégorie de la paix des Pyrénées, représentant V Espérance sous les traits d'une femme tenant une ancre au bas de laquelle était un dauphin, exprimait les suites heureuses d'une alliance cimentée par le mariage de Louis XIV avec Marie-Thérèse; l'autre, symhole de la tranquillité puhlique, figurait une femme appuyée sur une colonne dans l'altitude d'une calme sérénité1.
Ces statues n'ont d'ailleurs pas disparu : lorsqu'en 1777 la porte Saint-Antoine fut démolie, on transporta les statues de François Anguier dans l'hôtel de M. de la Michodière2, tout près de l'hôtel Souhise; déposées au Musée des Monuments fiançais pendant la période révolutionnaire, elles furent ensuite envoyées à l'église Saint-Roch, où elles passèrent, jusqu'en 1868, pour desstatues religieuses représentant la Eorcc et Y Espérance chrétienne3 . Aujourd'hui on les voit au Musée Carnavalet (Musée de la Ville de Paris).
Tel est l'ensemble de l'œuvre de François Anguier, sculpteur fécond et correct. Si l'on remarque qu'il mourut dans la force de l'âge, à cinquante-six ans; si l'on admet que nous ne connaissons qu'une partie des travaux sortis de son ciseau, on admirera sa grande facilité de travail et l'on comprendra la vogue dont il put jouir de son vivant.
Son frère atteignit encore un plus haut degré de célébrité.
Grâce à l'historiographe Guillet de Saint-Georges, les travaux de Michel Anguier sont beaucoup plus connus que ceux de son frère aîné, et l'on sait exactement, année par année, l'usage qu'il faisait
1 Description de Paris, par Piganioi,, t. V, p. 48.
3 Note de M. J. J. Guiffrey, dans les Nouvelles Archives de l'Art français, 2e série, t. III (1882), p. 262.
3 Noie de II. Jules Cousin dans le mfme volume, p. 371.
de son temps et de son talent : aussi pour ce chapitre n'ai-je pour ainsi dire aucune donnée nouvelle à ajouter à celles qui ont été précédemment utilisées. Je ne ferai que suivre la biographie de Guillet de Saint-Georges, qui est fort bonne, me contentant de la compléter par les comptes des Bâtiments du Roi et les documents publiés dans les Archives de V Art français, et d'indiquer dans des notes succinctes les erreurs qui ont été commises à son sujet par des critiques mal renseignés.
Bien que le père Honoré Anguier eût reconnu de bonne heure chez son second fils d'heureuses aptitudes pour le dessin, il ne voulut pas néanmoins qu'il négligeât l'étude des langues anciennes, et en cela il eut grandement raison : Michel entra donc au collège des Jésuites de la ville d'Eu', où on lui inculqua les notions du latin; le commerce des auteurs anciens, qui lui devinrent plus lard si familiers, ne lui fut pas inutile dans sa future carrière, et nous verrons, quand il sera devenu recteur de l'Académie de peinture et de sculpture, quel parti il en saura tirer au point de vue de la conception de l'art et de la représentation des sujets mythologiques.
Michel Anguier fit-il quelque travail artistique à Eu ? Je ne suis nullement porlé à le croire", car il quitta celte ville, à l'âge de quinze ans, pour venir prendre à Paris les leçons d'un maître, puis pour aller à Home, où il travailla, sous la direction de l'Algarde, aux palais de plusieurs cardinaux, à Saint-Pierre, à Saint-Jean de Latran, peut-être aussi à Sainte-Marie Majeure3. On prétend que
' Un faisant, on 1870, des travaux dans cet établissement, on découvrit, sous Je lambris moderne d'une des salles, un moellon sur lequel élait écrit en caractères grossiers : Michel Anguier. On a pensé avec quelque raison que Carliste enfant avait gravé son nom sur la muraille par manière d'amusement, vers 1625. Ce moellon, détaché depuis du mur, est aujourd'hui précieusement conservé, dans la bibliothèque du collège, comme un souvenir de l'artiste eudois.
s On a prétendu (Précis de biographies eudoises, p. 117) que la statue de bois de la Vierge qui se trouve dans la chapelle du rond-point, a i\'otrc-l)ame d'Eu, élait le chef-d'œuvre de corporalion de Michel Anguier. Cela me paraît tout à fuit invraisemblable, puisqu'il quitta sa ville natale à quinze ans. Pourquoi n'y pas voir, si l'on veut, le chef-d'œuvre de corporalion du père des Anguier? Mais c'est là de la pure fantaisie.
3 Dussieux n'a trouvé, sur ses travaux à Rome, aucun détail nouveau. Cf. la Descrizione di Homa de l'abbé Titi (Rome, 1763), où d'ailleurs (à la table) Michel Anguier est confondu avec un aulre sculpteur italien nommé Michel. L'erreur a été relevée par M. A. de Mo.mtaiglon, dans la Correspondance des directeurs de l'Académie de France à Rome, t. I (1887), p. 452.
le séjour de Michel à Rome dura dix années. En lout cas, le jeune sculpteur ne perdit point son temps, il étudia avec un amour jaloux les plus belles figures de l'art antique qui s'offraient à l'envi à son admiration, et, lorsqu'il rentra en France en janvier 1G51, il rapportait avec lui des modèles de Y Hercule, de la Flore, des Lutteurs, du Laocoon, qui ornèrent depuis les salles de l'Académie à Paris1.
Un peu dépaysé, ne connaissant plus personne à Paris, qu'il avait quilté très jeune, et où il n'avait pas reparu depuis dix ans, Michel lut heureux de trouver son frère et de travailler sous ses ordres s; c'est ainsi qu'il alla exécuter à Moulins deux statues pour le tombeau du duc de Montmorency. La duchesse, sans doute satisfaite du travail, lui confia immédiatement d'autres ouvrages, et Michel fit encore pour la chapelle de la Visitation de Moulins un crucifix, une Vierge et un Saint Jean, tous de grandeur naturelle.
Dès lors, affluèrent des commandes importantes. En 1651, il fut chargé du modèle d'une statue monumentale de Louis XIII, destinée à être coulée en bronze pour la ville de Narbonne, sur la grande place de laquelle elle devait être érigée peu d'années après 3.
En 1652, il sculpte six petites figures qui furent placées, en bronze, au tabernacle de l'église des Pères de l'Oratoire du faubourg Saint-Michel, et une Nativité, que lui commanda pour la même église Mlle de Chouberne ; il sculpte pour le Roi deux anges portant la tête de saint Remy, offerts ensuite en souvenir du sacre à l'église Saint-Remy de Reims 4 ; il sculpte encore quelques petites figures pour M. de Monlarsy5, joaillier du Roi; douze bas-reliefs
1 Cf. Gukmv, Description de l'Académie (Paris, 1715, in-12). 3 Voir plus haut, p. 10.
3 Inutile de dire que celle slatue n'existe plus aujourd'hui. Renseignements pris à bonne source, j'ai même acquis la certitude qu'il n'y a jamais eu, à aucune époque, de statue de Louis XIII a ÎVarbonne. Les très riches archives de cette ville ne font nulle part mention de ce projet.
4 Comme tous ces travaux ont disparu, je n'insiste pas davantage; ceux de mes lecteurs (pie l'attrait de la curiosité poussera plus loin, se reporteront aux indications des sujets donnés par Guillet de Sainl-Georges.
5 Laurent Le Tessicr de Monlarsy était garde des pierreries de la couronne et orfèvre du Roi en bas-relief; il possédait une très belle galerie de tableaux et une collection de dessins qui, à sa mort, fut partiellement achetée par le Roi. Cf. Edm. Bonnafpé, Dictionnaire des amateurs français au dix-septième siècle (Paris, 188V), p. 223.
représentant les Mois, fort élégants, parait-il, pour M. de Lorme ; et tous ces travaux différents lui laissent encore le temps de commencer en ses moments de loisir, et pour sa propre satisfaction, un crucifix d'ivoire1 de vingt-deux pouces de hauteur.
De grands travaux s'exécutaient au Louvre en 1G54-55. On décorait de peintures et de sculptures tout l'appartement de la reine Anne d'Autriche; Romanelli, l'ictro Sasso et Michel Anguier travaillèrent de concert pendant de longs mois2 : le premier peintre, le second stucateur, le troisième sculpteur. Partout Anguier traita des sujets allégoriques où les souvenirs de Rome lui furent d'un grand secours; dans la première chambre, il représenta les Quatre Eléments, avec les Quatre Saisons aux extrémités et les Heures dans deux bas-reliefs; dans la seconde chambre, il représentaparlesquatre divinités des eaux les Quatre Fleuves qui arrosent la France, avec des Renommées aux extrémités, et la France et la Navarre figurées par des femmes en bas-relief; dans la troisième chambre fut peinte allégoriquemcnt la splendeur de l'ancienne Rome, avec les armes du cardinal Mazarin, en l'honneur du premier ministre.
Si la Reine mère et le Roi faisaient appel au talent de Michel Anguier, il était tout naturel que le plus grand seigneur du temps, que Fouquet le mandât aussi à Vaux-le-l icomte 3 et à sa maison de Saint-Mandé près Paris : pendant près de trois ans, l'artiste ne cessa de se conformer aux ordres de Fouquet et fit pour ses deux propriétés de nombreux travaux de sculpture dont (juillet de Saint- Georges donne la description et que l'on disait fort beaux. L'énumération de tous les travaux qu'on lui commanda pour des particuliers et qui n'ont plus qu'un intérêt rétrospectif, serait fastidieuse : aussi je passerai rapidement sur tout ce que fit Michel Anguier pour l'hôtel d'Frval en 1G59, pour le château du Plessis-Belleville appar-
1 AI. le marquis nu Ciif.nmevikres (Notes d'un compilateur sur les sculpteurs en ivoire) pense que Michel Anguier a pu connaître dans sa jeunesse des maîtres ivoiriers dieppois et apprécier leurs œuvres, dont le souvenir lui échauffait le cœur et la main lorsqu'il travaillait à ce crucifix.
s Les marchés passés par Pietro Sasso et Michel Anguier, pour l'exécution des sculptures de l'appartement de la Heine mère, ont élé publiés dans les Archives de l'Art français, t. IV, p. 201-208.
3 Dans sou ouvrage sur Fouquet et le clidteau de Vaux, M. Edmond Bonnaffé n'a donné aucun délail sur M. Anguier, qui ne fût déjà connu; j'ajouterai même qu'il n'a peut-être pas tiré des faits révélés par (juillet de Saint-fîeorges tout ce qu'il était possible d'en extraire.
tenant à M. de Guénégaud, en 1GG0, et à nouveau pour M. de Lorme. Il dessina encore deux modèles de stuc, représentant Mars et Minerve, qui devaient être exécutés en marbre dans le jardin des Tuileries (1G59).
Dans le même temps, Anne d'Autriche fit élever un somptueux monument au faubourg Saint-Jacques : l'église de l'abbaye du Valde-Gràce fut construite sur les dessins de Mansart; Mignard fut chargé des peintures du dôme, et en leur compagnie, Michel Anguier reçut la commande de la plus grande partie des ouvrages de sculpture qui y furent faits. Voici ce que dit Piganiol : n Le dedans de « l'église est décoré de pilastres d'ordre corinthien à cannelures « rudentées; le pavé est à compartimens de marbre de différentes « couleurs. Les bas-reliefs qui sont à la grande voûte de la nef « sont six médaillons qui représentent, l'un, la tète de la sainte «Vierge; un autre, celle de saint Joseph; le troisième, celle de « sainte Anne ; le quatrième, celle de saint Joachim ; le cinquième, « celle de sainte Elisabeth; le sixième, celle de saint Zacharie. « Outre ces six médaillons, on y voit plusieurs figures d'anges « qui portent des cartels, où sont des inscriptions et des hiérogly- « plies qui ont rapport à ces saints personnages : cette sculpture « encore est de la main de M. Anguier1. » On trouvera du reste dans la seconde partie du présent travail 4 la description très exacte de ce qui est considéré, au Val-de-Gràcc, comme appartenant à cet artiste.
Pour avoir été choisi avec Mansart et Mignard à l'effet d'exécuter d'aussi importants ouvrages, il fallait que Michel Anguier eut dès 1GG2 une notoriété considérable ; il y avait du reste des preuves nombreuses et incontestées de son talent, qui se payait fort cher. Pour trois figures de marbre blanc destinées à l'autel et huit enfants aussi de marbre qui servirent à la décoration du Val-de-Gràce, il ne reçut pas moins de 11,000 livres en plusieurs termes3. Ce qu'on admirait le plus dans cette église, c'était un très beau basrelief en bronze doré qui garnissait la face principale du maître-
1 Description de Paris, t. VI, p. 192.
2 Voir le Catalogue de l'œuvre, ci-après publié.
a Bibliothèque de Rouen, colleclion Lebcr, n° 5780, document publié dans les Archives de l'Art français, t. V, p. 77. — Cf. Comptes des bâtiments du Roi, publ. par M. J. J. GuiFFREV, t. I (1881), col. 1GV-165.
autel : il n'a d'ailleurs pas disparu, quoi qu'on ait dit', et se voit aujourd'hui dans une autre église de Paris, à Saint-Paul-Saint- Louis2. Ce qu'on admirait encore, c'était un splendide groupe de la Nativité qui fut transporté, à la Révolution, au Musée des Grands- Auguslins, et donné, sous le gouvernement de la Restauration, à l'église de Saint-Roch, où on le voit encore aujourd'hui3 dans la chapelle de la Vierge.
Les travaux du Val-de-Gràce, commencés en 1662 et terminés en 1G67, n'ahsorhèrent pas entièrement l'activité du sculpteur, qui employa quelques heures de son temps à conduire le travail de deux figures de pierre de Tonnerre, chacune haute de six pieds et demi, pour l'église des Pères de la Merci4 : l'une représentait saint Pierre de Kolasque, et l'autre saint Raymond. En même temps, il dessinait et modelait en cire pour le Roi quelques statues et vases en bronze destinés à embellir les jardins de Versailles5, et il sculptait des ornements en bronze aux fonts baptismaux de l'église de Saint-Eustache à Paris (1667).
Une telle ardeur au travail, le grand mérite de la plupart de ces ouvrages, l'amitié des Le Brun, des Perrault et des plus grands artistes du temps, la protection de Colberl enfin facilitèrent à Michel Anguicr l'entrée de l'Académie de peinture et de sculpture. Reçu le 4 février 1G68, il fut immédiatement, le même jour, nommé professeur adjoint par ses confrères, aux applaudissements de toute l'assemblée : nouvelle preuve de la confiance universelle dont il était honoré. Dispensé de toute obligation de réception à l'Académie comme étant de la maîtrise0, Michel ne donna pas moins à l'association qui l'avait si chaleureusement accueilli un hommage particulier : ce fut un groupe en terre cuile de deux ligures représentant Hercule et Atlas soutenant le monde, de trois pieds de haut. Guérin7 en parle en ces termes : « Comme il
1 M.RiriucH-RoiiERT, dans son ouvrage sur V Eglise et le monastère du Val-de- Gràce (Paris, 1875, in-4°), p. 102, prétend à tort que ce bas-relief a disparu, avec l'autel lui-même, en 1793.
2 Voir plus loin au Catalogue. {Les Pèlerins d'Emmaiis.)
3 Voir plus loin.
4 Située rue du Chaume, quartier Saintc-Avoye, à Paris.
5 Guillkt de Saint-Georges, et Comptes des bâtiments du Roi, 1. 1, col. 21 et 133.
6 Archives de l'Art français, t. II, p. 357.
7 Description de l Aacdèmie, par Gciînix (1715), p. 149-150.
« arrive souvent pour ces sortes d'ouvrages de ne faire choix d'un « sujet qu'autant qu'il peut servir à faire savoir le sçavoir du « sculpteur et les avantages de l'art, celuy-cy est de cette nature « par le caractère des figures qui le composent. C'est Hercule qui « se charge de porter le Ciel, et qui décharge Atlas de ce fardeau. k Pour donner une idée de cette pensée, l'on y voit celuy-cy assis « sur le bord du roc et en repos, pendant que l'autre semble « s'élever au sommet pour remplir la fonction que faisoit ce roy « de la Mauritanie. »
Dans cet ouvrage, Michel appela encore à son secours ses souvenirs d'Italie, qui lui étaient si chers, et traita son sujet à la manière de l'antique et d'après un dessin évidemment rapporté de Rome. Le nouvel académicien fut assurément sollicité de toutes parts pour apporter la marque de son talent à tous les genres de décoration que petits et grands commandaient pour leurs habitations, leurs châteaux et leurs jardins, à l'instar du souverain. L'essor donné à l'art français par Louis XIV et Colbert n'a pas peu contribué à immortaliser un grand nombre des artistes de ce temps, et je ne crains pas de dire que Michel Anguier doit avoir une place dans cette apothéose glorieuse du grand siècle.
On sait qu'il fit, en 1GG9, quatre figures de pierre, de cinq pieds et demi de haut, pour le grand hôtel des Filles-Dieu à Paris; qu'en 1G71 , il travailla à Sceaux, près Paris, pour le marquis de Seignelay, qui lui commanda trois figures de pierre de dix ou onze pieds, représentant Jupiter, Junonet Minerve1 qu'il sculpta; un Enfant Jésus de marbre, couché sur une croix, pour la duchesse d'Aumont; une Vierge en pierre de Tonnerre, de onze pieds de haut, pour Fouquet; enfin, qu'il dirigea l'érection d'un monument funéraire en l'honneur de l'archevêque de Narbonne, pour être placé à Alençon, dans l'église de Sainte-Claire. Le modèle du grand escalier à Versailles est de lui, ainsi qu'une figure de marbre qui avait servi à décorer l'appartement des bains, dans le même palais -. Je ne sais à quelle époque il fit Y Amphitrite, qui des jardins de Saint Cloud est venue se réfugier au Musée du
1 D'aucuns ont prétendu que ces figures avaient été primitivement faites pour Fouquet et destinées au château de Vaux, puis que, par suite de la chute de ce grand seigneur, elles lurent achetées par le marquis de Seignelay.
2 Comptes des bâtiments du Roi, t. I (1881), col. 763 et 1290.
Louvre1, et le busle de son illustre protecteur Colbert, qui appartient aussi au Louvre 2, et y parait un fort beau morceau de marbre.
Lenoir a faussement attribué à Micliel xAnguier le monument de Jérôme Bignon, garde de la bibliothèque du Roi, qui se trouve placé aujourd'hui dans la chapelle de Saint-François de Sales en l'église de Saint-Nicolas du Chardonnetii Paris. M. Clément de Ris 3 a réfuté cette erreur et rappelé que ce monument est, suivant le témoignage des contemporains, l'œuvre du célèbre sculpteur Girardon.
On a dit aussi, sur la foi de Gougenot4, que Michel Anguier avait été chargé par le cardinal de Rohan de travailler à embellir son palais de Saverne en Alsace, conjointement avec d'autres artistes célèbres; mais comme ce voyage et ce séjour ne peuvent se placer qu'à une époque où nous savons d'une façon très certaine qu'Anguier ne quitta point Paris, où le retenaient d'importants travaux, il ne faut pas admettre comme vraie la phrase de Gougenot; M. Henry Jouin 5 en a, du reste, déjà excellemment démontré la fausseté.
Il me reste à parler du grand travail auquel Michel Anguier a attaché son nom 0 sur la (in de sa vie : je veux parler de la sculpture presque entière de la porte Saint-Denis, érigée à Paris, par ordre de la municipalité 7, sur les dessins de l'architecte Blondel, de 1671 à 1674, et d'après les compositions de Le Brun.
Les sculptures de la porte Saint-Denis ont pour but de représenter le Passage du Rhin par Louis XIV, d'un côté, et la Prise de Maastricht par Louis XIV en 1673, de l'autre. Sur la base, on voit des tigures plus grandes que nature, représentant la Hollande et le Rhin; à droite sont des Renommées, des trophées antiques et des lions accroupis. Malheureusement, quelques parties de ces
1 Voir plus loin le Catalogue de l'œuvre. - Voir plus loin.
3 Inventaire général des Richesses d'art de la France : Paris, Monuments religieux, t. I (1876), p. 88.
* Dans son mémoire lu par Le Lorrain à l'Académie le 5 décembre 1761.
5 Cf. Antoine Coijsevox, sa vie, son œuvre et ses contemporains, par AI. II. Jouin (Paris, 1883, in-12), p. 263.
6 On a quelquefois attribué les sculptures de la porte Saint-Denis à François Anguier, ce qui est impossible, puisque François mourut en 1669 et que les premiers travaux ne commencèrent qu'en 1671.
1 Celte fantaisie-flatterie à l'adresse du Grand Roi coûta plus de 500,030 livres
sculptures ont été fortement endommagées pendant la Commune ', en 1871 ; mais ce monument, bien conservé néanmoins, n'en reste pas moins un des plus beaux de la capitale, et demeure une preuve éclatante et publique de l'incontestable talent de Micbel Anguier.
Professeur à l'Académie, nommé adjoint au recteur le 7 octobre 1669, et recteur en remplacement de Bourdon le 12 juin 1671, Micbel Anguier s'occupa très sérieusement de remplir dignement les différentes ebarges qu'on lui confiait, et bientôt il renonça à tous les embarras d'une vie laborieuse, il ménagea sa santé quelque peu compromise, et se relira au milieu des siens pour y jouir des dernières consolations de la vieillesse. Son dernier ouvrage fut un Crucifix de marbre, haut de sept pieds, qu'on lui demanda, en 1684, pour l'autel principal de l'église de la Sorbonne, à Sain l-Itocli. Sa pensée tout entière tournée vers Dieu, il mourut en répétant qu'il ne pouvait mieux terminer sa vie.
L'entrée à l'Académie, en même temps qu'elle fut pour Michel Anguier une récompense et un encouragement, procura encore aux frères de l'artiste de nombreux avanîages, et à ses parents des situations enviées. C'est sans doute par sa protection que Guillaume, son cadet, dont je parlerai plus loin, fut employé aux peintures du château de Versailles, et fut chargé d'une partie des travaux de décoration à l'Oratoire 2, lors du service solennel qui y fut fait le 5 mai 1672, à la mémoire du chancelier Séguier; c'est sans doute par lui que le même Guillaume obtint de Colbert un logement aux Gobelins, en 1 673 3 ; c'est certainement par son intervention que son cousin paternel et compatriote, David liourderel, sculpteur bien peu connu, entra à l'Académie *, le 28 août 1683.
1 Cf. les Arts et les Musées sous la Commune, par M. Alf. Darckl, article public dans la Gazette des Beaux-Arts, nouvelle série, t. V (1872), p. 486.
2 Voir les Procès-verbaux de l'Académie de peinture et de sculpture, publ. par M. A. de Montaiglon, t. I, p. 392.
3 Voir plus loin.
* Procès-verbtmx de l'Académie, t. II, p. 251. — David Bourderel Ggure en 1689 dans un acte de nomination de tutrice aux enfants de feu Micbel Anguier (voir Archives nationales, Y. 4015, n° 2V9).
Comme recteur de l'Académie de peinture et de sculpture, Michel Anguicr eut à faire des discours et des conférences dont une seule était connue jusqu'ici : celle que M. H. Jouin a publiée 1 sur VUnion de l'art avec la nature, lue le 4 juillet 1671. On savait que l'artiste avait fuit quatorze conférences depuis 1669 jusqu'à sa mort, et les sujets en sont donnés par Guillet de Saint-Georges et par les procès-verbaux de l'Académie. J'ai été assez heureux pour retrouver, dans les manuscrits conservés à la Bibliothèque de l'Ecole des Beaux-Arts, à Paris, quatre de ces conférences qui sont inédites et qui valent la peine d'être données in extenso : aussi les trouvera-t-on en appendice à ce mémoire. L'une, du 9 novembre 16G9, est sur V Hercule de Farnèse ; la seconde, du 2 août 1670, sur la figure du Laocoon et ses enfants; la troisième, du 7 septembre 1675, sur Y Expression de la colère; la quatrième, du 1er août 1676, sur la Manière de représenter les divinités selon leurs tempéraments.
Assurément, Michel Anguicr ne s'y montre pas aussi excellent écrivain qu'excellent sculpteur; mais ses réflexions sont souvent pleines de justesse, son style est clair et précis, son discours sur le Laocoon est heureusement rendu, ses conseils aux jeunes élèves sont instructifs, et je crois qu'à l'heure actuelle, ils pourraient encore être médités avec fruit. Naturellement, ces conférences traitent des sujets qui lui sont le plus familiers, et tout ce qui touche l'antiquité classique et les souvenirs de Rome doit avoir pour nous un intérêt tout particulier. Je suis certain que ses souvenirs du collège d'Eu ne lui furent pas superflus alors, et qu'il ne regretta point le temps trop court qu'il y avait passé.
Je signale encore les idées mythologiques qu'il insère dans sa conférence sur la manière de représenter les divinités anciennes selon leurs tempéraments; cette conférence est d'autant plus intéressante que Michel Anguier lui-même a mis en action les enseignements qu'il donne à ses élèves : par exemple dans cette
' Conférences de l'Académie de peinture et de sculpture (Paris, 18S3), p. 181-197. Rappelons toutefois que M. de Gaylus , en donnant (Mémoires inédits sur la vie et les membres de l'Académie royale, t. I, p. 4G3) le titre de toutes les conférences de Michel Anguier, publie un extrait de celle qu'il fit le i) juillet 1G7-3 sur a l'ordre que le sculpteur doit observer pour faire des bas- » reliefs selon les antiques » .
Amphitrite qu'on peut voir au Musée du Louvre, et dont il dit « qu'elle doit estre de belle et élégante proportion; sa chair doit « estre fraîche, délicate, claire et transparente, son visage agréable, « et tout le reste de son corps de mesme 1 » .
Michel Anguier venait fort régulièrement aux séances de l'Académie, et il fallut que la maladie le retint bien sérieusement au logis pour qu'il n'y parut plus à partir du 2 septembre 1685 *. Mais déjà la mort était proche, qui devait l'enlever le 11 juillet suivant.
Les frères Anguier ont-ils su passionner la pierre ou le marbre par la force, la grâce ou le sentiment? Non. Ils n'ont point cette allure Gère, cette énergie tourmentée, ce génie imprévu qui s'impriment aux chefs-d'œuvre. Leur talent est tout autre. Ils ne connaissent que la science de l'etfort, ils ne subissent que la puissance de l'ahstraclion, et s'ils ne sont pas rebelles à toute conception noble et grandiose, il leur manque ce je ne sais quoi de vif, d'original, qui plaît en émouvant et en intéressant. Il exisle dans tous leurs ouvrages une lourdeur massive, une étendue restreinte qui dominent la sensation du beau qu'ils nous font éprouver. C'est qu'il y a dans les travaux des deux frères eudois « un mélange « d'antique et de moderne qui n'est certes pas à leur avantage; ils « le durent à leur éducation première dans la capitale du monde "artistique, en présence des plus admirables chefs-d'œuvre de « l'antiquité; et puis à l'influence de cette Ecole académique fran- « çaise, qui prit naissance sous Louis XIII et se développa olïicielle- « ment sous le règne suivant 3 » . Leur impuissance à combattre ces deux courants contraires ne doit point cependant nous faire méconnaître la délicatesse de leur ciseau etl'étendue de leur génie.
J'ai dit déjà que Guillaume Anguier était de beaucoup le moins connu des trois frères. Il y a à cela une raison excellente. Peintre, Guillaume ne fit aucune œuvre capable d'intéresser le
1 Conférence du 1er août 1676. Voir plus loin, à l'Appendice.
2 Procès-verbaux de l'Académie de peinture et de sculpture, t. II, p. 307.
3 La Picardie, t. VII (18G1), p. 515.
public, et se conlenla aux Gobelins d'une situation fort honorable, mais qui ne devait guère permettre à son nom de sortir de l'obscurité. Grâce aux Comptes des bâtiments du Roi, on sait qu'il quitta quelquefois les Gobelins, et qu'il fut chargé de travaux assez importants pour les châteaux royaux; mais ces travaux mêmes n'eurent pas assez de retentissement au dehors pour faire naître l'idée que Guillaume Anguier était un artiste de talent, malheureusement éclipsé par la réputation de ses deux frères les sculpteurs : aussi ai-je groupé ici pour la première fois une série d'indications intéressantes autour d'un nom à peu près oublié, presque inconnu même avant la publication du Dictionnaire de Jal.
Michel Anguier, estimé et protégé parColbert, présenta un jour au grand ministre son frère Guillaume, qui fut bientôt attaché à la colonie d'artistes établis à l'hôtel des Gobelins; on le cite comme « peintre d'ornements et d'architecture » au nombre des quaranteneuf peintres travaillant sous la direction de Charles Le Brun 1 ; il est là, à côté de Michel Corneille, de Bonnemer, de Nivelon, de .1. de Fontenay, de Bailly, de Licherie, de Monnoyer. Il obtint le logement aux Gobelins vers 1G73 â, et le conserva jusqu'à sa mort; les gages ordinaires n'étaient que de 200 livres 3, mais la situation de peintre du Roi aux Gobelins procurait d'importants avantages dont on tirait un bien plus grand protit.
En 1669 déjà, Guillaume Anguier avait été chargé d'importants travaux de décoration au château de Saint-Germain en Layc, tant au vestibule de la terrasse qu'au petit appartement du Roi, pour une somme de 8,568 livres, qui lui fut payée en plusieurs termes *. En 1670, il travaille à la voûte du grand escalier du Louvre5; en 1671, il reçoit, avec Erancart et Cucci , une somme de 5,500 livres °, acompte de la peinture de la Salle des Gardes et
1 Notice historique sur les manufactures impériales des tapisseries des Gobelins et de tapis de la Savonnerie, par A. Lacordairk (Paris, 1853), p. 59, et Histoire de la tapisserie, par M. J.-J. Guifkrev (Tours, 1886, in-4u), p. 244.
2 Archives nationales, 0', 1083, p. 13. (Certificat de logement à l'hôtel royal des Gobelins pour le sieur Anguier, peintre, inditpjant (ltr février 1093) qu'il occupe ce logement depuis vingt ans.)
3 Comptes des bâtiments du Roi, publ. par J. J. Giiitkev, t. I, col. 831, et t. II, col. 99.
4 lbid., t. I, col. 344 et 433.
5 lbid., t. I, col. 406.
u lbid., t. I, col. 510.
de l'antichambre de l'appartement de Monsieur, au palais de Versailles, et une somme au moins double leur fut payée pour ces ouvrages; en 1675, Guillaume Anguier seul reçoit 1,024 livres « pour avoir mis au net plusieurs dessins d'après Le Brun, pour le grand escallier de Versailles 1 » . Non content de suivre les traces du grand ordonnateur des bâtiments royaux sous le grand règne, il fit aussi plusieurs dessins et ornements originaux pour la décoration du palais de Versailles 2, qu'il exécuta ensuite et pour lesquels il reçut à plusieurs reprises des sommes variant entre 500 et 1 ,000 livres. En 1680, il travaillait encore, soit seul, soit en collaboration avec Francart, aux peintures de l'appartement des bains, à la décoration de l'appartement de Madame la Daupbine, ou à la reproduction des dessins de Le Brun dans la grande galerie du château de Versailles : pour ce dernier ouvrage, il reçut 3,4021'ivres5. En 1683, on lui attribue 900 livres pour « les dessins du temple à Versailles * » .
Les quelques quittances que j'ai pu rencontrer de Guillaume Anguier, où il se qualifie « peintre ordinaire du Roi m , apprennent qu'il jouissait depuis 1677 d'une renie de six cents livres à lui constituée par le prévôt des marchands et les échevins de la ville de Paris5. La dernière pièce que je connaisse émanée de lui est un reçu de 55 livres0, signé le 23 juillet 1707, onze mois avant sa mort.
Les frères Anguier vivaient estimés et honorés; entourés d'amis et de parents, ils s'éteignirent en laissant derrière eux une réputation d'hommes de bien et d'artistes distingués. Il semble qu'avec le temps, ils oublièrent la ville qui les avait vus naître et qui possède à peine d'eux quelques souvenirs : une pierre au collège et
1 Comptes des bâtiments du Roi, t. I, col. 829. On trouvera de plus amples détails sur ces dessins et la participation de Ch. Le Brun aux travaux de Versailles, dans un beau travail sous presse : Charles Le Brun et l'art sous Louis XIV , à l'Imprimerie nationale. Dans les épreuves <|ue m'a obligeamment communiquées l'auteur, M. Henry Jouin, je n'ai rien trouvé de spécial à Guillaume Anguier.
3 Comptes des bâtiments du Roi, t. I, col. 962.
3 lbid., t. I, col. 1282, et t. II, col. 139 et 168.
* lbid., t. II, col. 314.
5 (juiltances originales des 9 octobre 1680, 12 juillet 1682 et 22 juillet 1692, conservées a la Bibliothèque nationale, Pièces originales, vol. 69, n° 1409.
6 Parchemin original conservé a la Bibliothèque nationale, nouvelles acquisitions françaises 2773, f° 14.
une slalue dans une église. Sans doute les parents qu'ils avaient laissés à Eu étaient morts à leur tour. Mais en dépit du temps passé et des révolutions qui détruisent, les faits restent et l'historien les rapporte, comme cette épitaphe qui fut mise, à Saint- Roch, au-dessus de la tombe des deux frères François et Michel, et qui a disparu :
Pans sa concavité ce modeste tombeau
Tient les os enfermés de l'un et l'autre frère :
Il leur étoit aisé d'en avoir un plus beau,
Si de leur propre main ils l'eussent voulu faire.
Mais il importe peu de loger noblement
Ce qu'après le trépas un corps laisse de reste,
Pourvu que de ce corps quittant le logement
L'âme trouve le sien dans le séjour céleste.