‹ Les frères Chantemesse (volume 2)Chapitre 1 sur 23 · LE COMTE DE CIUNTBMBSSE CHERCHE SON FRÈRE · texte numérisé non relu

LE COMTE DE CIUNTBMBSSE CHERCHE SON FRÈRE

— Le chevalier de Chantemesse, s*il vous plaît? Cette question était adressée par uu fort bel homme

en habit brodé, à l'aubergiste du Soleil-d*Or, barrière des Sergents.

Assis dans la première pièce de son bureau, auprès d'une table sur laquelle il y avait un registre et une bouteille de ratafia, l'aubergiste répondit sans retourner la tête :

— M. le chevalier de Chantemesse a perdu tous ses

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droits à mon estime, depuis qu'il est parti de mon hôtel en me devant cinq mois de logement.

L'homme à l'habit brodé fronça légèrement le sour-

— Je suis le comte de Chantemesse, dit-il sur un ton parfait de modération, le frère aine du chevalier, et je suis prêt à acquitter la dette de mon frère.

^ — C'est différent, reprit l'aubergiste en ôtant son bonnet; j'ai précisément sous la main le mémoire de M. le chevalier. »

Le comte de Chantemesse jeta à peine les yeux sur le papier que lui tendait le propriétaire du Soleil-d'Or, et posant sur la table une bourse suffisamment dodue :

— Payez-vous, dit-il.

L'hôtelier obéit avec une vivacité où le ravissement le disputait à la surprise.

— A présent, continua le comte, vous allez m'indiquer le nouveau logis de mon frère.

— Diable I murmura l'hôtelier en se grattant l'oreille; cela n'est pas aussi aisé que vous semblez le croire. M. le chevalier a des habitudes de déplacement qui déroutent toutes les pistes; et, même lorsqu'il demeurait ici, il n'était pas rare de le voir s'absenter pendant des semaines entières.

— Il faut cependant que je le trouve aujourd'hui même.

— Je ne puis, à mon grand regret, vous renseigner d'une façon positive; cependant je vous conseille de vous informer au Gaillard-Bois ou au Cormier-Fleuri, qui sont, après la mienne, les deux hôtelleries les plus achalandées du quartier.

Le comte de Chantemesse se rendit à ces deux adresses. On ne l'y renseigna pas mieux qu'au Soleil-d'Or.

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On renvoya sucessivement à la Croix-de-Fer, rue Saint- Denis; à rÉcu, rue Pierre-à-Poisson ; au Berceau, rue des Arcis;%iu Treillis- Vert, rue Saint-Hyacinthe-Saint- Michel; à la Corne, rue des Enfants-Rougés ; au Gygnede-la-Croix, rue du Pas-de-la-Mule ; au Chapelet^ derrière Saint-Eustache.

Partout le chevalier de Chantemesse était parti san% dire où il allait, adorable inconséquence! Partout il avait laissé derrière lui, sans doute par mégarde, quelques dettes, dont Tensemble prenait des proportions effrayantes pour la bourse du comte.

Celui-ci, après le dixième ou douzième hôtçl, ne put s'empêcher de s'écrier en s'essuyant le front :

— Je dois avouer que monsieur mon frère a des allures bien singulières I II parait que le changement est indispensable à son existence. J'aurai beau jeu à lui laver la tête dès que je l'aurai retrouvé...

En attendant, il ne le retrouvait pas, et la journée s'a« vançait.

Un espoir lui restait cependant : un des domestiques de l'hôtel du Chapelet, prêtant l'oreille à ses interrogations, l'avait pris à part et lui avait dit d'un air moitié riant, moitié sérieux :

— 11 y a peut-être une personne auprès de qui l'on aurait des nouvelles de M. le chevalier... C'est la petite Toinon, la ravaudeuse du pont Saint-Michel.

Et le comte de Chantemesse, prompt â recueillir le moindre indice, se dirigea vers le pont Saint-Michel.

Au coin qui regarde la Cité, il s'arrêta devant une jolie fille assise dans un tonneau.

Coi£fëe d'une cornette, habillée d'un casaquin couleur citron, les yeux espiègles, le nez retroussé, Toinon cousait, en chantant une chanson du genre pois-, sard :

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L'amour est un chien de vaurien, Qui fait pus de mal que de bien.

Habitants de la galère, ^

Ne TOUS plaignez pas de ramer.

Votre mal n'est que du sucre

En comparaison d'aimer I

• Toinon s'interrompit en voyant un beau monsieur planté devant elle.

— Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, monseigneur? dit-elle avec son sourire le plus gai ; avez-vous besoin d'une reprise à l'un de vos bas? Tendez votre jambe avant que le jour ne baisse tout à fait.

Elle enfilait déjà une aiguille, tout en fredonnant de sa voix firaîche :

Si vers les genoux

Mes bas ont des trous, Thérèse, A vos pieds je les fis tous ; Ainsi qu'on s'en prenne à vous !

— Mademoiselle, dit le comte, je n'ai point de trous à mes bas; sans cela, je vous donnerais ma pratique, assurément. Je viens tout uniment m'informer auprès de vous d'une personne qui me touche de fort près.

— Et comment s'appelle cette personne? dit Toinon étonnée.

— Le chevalier; de ChantemessQ.

— Hi I hi I hi I fit tout à coup la jeune fille en fondant en larmes. Le chevalier... Àh ! le traître ! le perfide! le monstre I

— Remettez-vous, mademoiselle.

— Hi I hi I continuait Toinon.

— Je ne savais pas que ce nom réveillerait en vous un tel chagrin.

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— Excusez-moi, monsieur, mais on ne se commande pas; c'est plus fort que la Yolonté. Le chevalier de Ghantemesse est le plus grand affronteur de la terre, sauf votre respect. Tout cet été qui a été si beau, comme vous savez, il me répétait qu'il m'aimait, qu'il m'adorait; il ne bougeait pas d'auprès de mon tonneau, que tout le monde en jasait d'ici au Pout-au- Change. Il m'apportait aussi des fleurs nouécf^ avec des rubans ; et le soir, nous allions nous promener le long du port Saint-Paul, en manière d'amitié, comme qui dirait vous et moi. Ah I comme il savait bien dégoiser de belles paroles dorées I il n'y a pas de docteur ou de maître d'école pour vous entortiller aussi bien que cela. Et puis, un beau matin, bernique I envolé le chevalier I Va-f en voir si Tbinon reverdit dans sa cage I N'est-ce pas, monsieur, que les jeunesses sont bien malheureuses d'avoir affaire à de pareils freluquets?

— Est-ce que vous ne l'avez pas revu? demanda le comte après avoir essuyé ce déluge de paroles.

— Si fait, monsieur, mais je n'en ai guère été plus avancée ; il a pris la chose en badinant, disant que les amours en plein vent se fanent plus vite que les autres... et qu'on lui avait fait des histoires sur mon compte par rapport à mon cousin La Chamade, le soldat aux gardes. Une vraie menterie, monsieur, je vous le jure !

— Allons, mon enfant, consolez-vous. A votre âge...

— Me consoler I voilà' qui est facile à dire I Est-ce que vous avez un moyen de me consoler, vous, p^ hasard? *

Le comte fit, en souriant, un mouvement de tète négatif, et ajouta mentalement :

— Je veux bien payer les dettes d'argent de mon frère ; mais ses dettes de cœur, c'est autre chose.

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— Vous voyez que vous ne pouvez rien pour moi, dit Toinon recommençant à sangloter.

— Je peux du moins parler au chevalier, qui est de mes parents.

— Au fait...

-» Lui reprocher sa conduite, le faire convenir de ses torts envers vous.

— Oui... oui, dit la petite en essuyant ses yeux avec le coin de son tablier.

— Dites-moi seulement où je peux le voir.

— Il va presque tous les soirs rue de la Vieille-Monnaie, dans un endroit où l'on donne à jouer et à boire.

— Très-bien.

— Car vous ne savez pas qu'il a tous les défauts, le parjure !

— Je commence à être édifié sur ce chapitre.

— Yous reconnaîtrez aisément la maison à sa lanterne.

— Adieu, M"* Toinon. Je vais de ce pas rue de la Vieille-Monnaie.

— Dites-lui bien, je vous prie, que je suis outrée contre lui, que je me vengerai...

— Soyez tranquille.

— Que je lui arracherai les yeux à la première occasion !

— C'est convenu.

— Et que...

— Quoi encore?

— Et que je l'aime plus que ma vieil s'écria-t-elle comme suffoquée.

Le comte avait tourné le pont Saint-Michel, et il entendait encore les recommandations de la petite ravaudeuse.

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La rae de la Yieille-MoDiiaie était comprise entre la tour Saint-Jacques-la-Boucherie et la place de Grève.

C'était une ruelle étroite, courte et laide* Il faisait nuit lorsque le comte s'y engagea.

Le tripot qui y était installé s'annonçait par une lueur rougeàtre.

Ces maisons de jeu, décorées du nom pompeux d'aoadémies, étaient assez nombreuses à Paris en ce temps-là; elles servaient de souricières au lieutenant de police.

Dès que le comte de Chantemessc eut poussé la porte de celle-ci, il se vit dans une grande pièce où plusieurs tables de jeu étaient dressées sous de larges lampes de fer-blanc. Autour de ces tables se tenaient des hommes, et des femmes de toutes conditions, les uns assis, les autres debout. Des laquais circulaient en portant des liqueurs sur des plateaux.

En ce moment l'attention des joueurs était un peu distraite par un incident qui se passait dans le fond de la salle, auprès du comptoir orné de draperies où trônait la maîtresse du logis, la Gombaud.

Sept ou huit individus s'agitaient en poussant des cris et en proférant des menaces.

Tout à coup de ce groupe sortit un homme d'une mine assez commune, pâle, les vêtements déchirés, qui s'élança vers le comte en disant :

— Au secours ! à moi ! on veut m'assassiner !

Le comte empoigna cet honune, et, d'un rapide et puissant revers de bras, il le fît passer derrière lui. Puis il s'avança vers le groupe aboyant.

— A bas la mouche l criaient les furieux.

— La mouche, à mort 1

— Ne le laissez pas échapper I

— Assommons-le! : *

— Assommons la mouche l ' '

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On sait que le terme de a mouche » servait à désigner les agents de la police dépourvus de caractère officiel.

Etourdi, sans être déconcerté par ces clameurs, le comte faisant face à tous :

— Allons donc ! leur dit-il, depuis quand est-ce qu'on assomme les gens comme cela? Yous n'y pensez pas, mes maîtres I

— C'est un espion 1 répétèrent-ils.

-— C'est pire encore, ajouta l'un d'eux : je l'ai surpris, depuis plusieurs jours, remettant des lettres à la fille de la Gombaud... une enfant de seize ans. Et ce n'était pas pour son compte évidemment.

— C'est le messager de quelque grand seigneur libertin I

— Il faut l'empêcher d'exercer son honteux métier. ' — Faisons un exemple.

— Oui I oui I

Le comte sentit le danger, et n'eut que le temps de dire à l'individu tout tremblant derrière lui :

— Sauvez-vous 1

Celui-ci ne fit qu'un bond vers la porte, an grand désappointement de ses adversaires, dont la colère s'exhala en vociférations nouvelles.

Quelques-uns voulurent se lancer à sa poursuite.

Mais le comte leur barra résolument le passage et porta à demi la main vers son épée.

— Laissez-le aller, dit-il en haussant les épaules. Il est déjà bien loin... Et quand même vous réussiriez à le rattraper, vous risqueriez fort de vous faire un mauvais parti avec le guet.

Il y eut un moment d'indécision parmi la petite troupe; les plus irrités s'entre-regardèrent et se parlèrent bas.

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Personne ne connaissait le nouveau venu ; mais son costume annonçant un état au-dessus de l'aisance, et surtout son sang-froid extraordinaire, leur imposaient»

Ce pouvait être un agent supérieur; dans ce cas ils n'avaient rien à gagner à se mettre en hostilité contre lui.

D'ailleurs, puisque leur proie venait de leur échapper, ils n'avaient plus de motif de continuer leur tapage.

Pour ces causes, et après deux minutes de délibération, ils se replièrent en bon ordre, non sans jeter des regards de rancune à Tintrus en habit brodé.

Resté maître du terrain, le comte de Chantemesse fit tranquillement plusieurs fois le tour des tables de jeu sans apercevoir sou frère.

Une femme lui offrit à côté d'elle un siège qu'il refusa.

Un laquais lui offrit un verre de vin d'Alicante qu'il accepta.

Après quoi, n'ayant plus rieû à voir ni à faire dans ce bouge, il sortit.

Il n'était pas au milieu de la rue qu'il s'aperçut qu'il était suivi par une ombre.

C'était l'homme dont il venait de sauver la vie.

— Ah ! monsieur, lui dit cet individu en s'approchant avec tous les signes d'une extrême humilité, quelle obligation ne vous ai-je pas 1

— Tout autre en aurait fait autant à ma place, lépondit le comte.

— Je ne crois pas, répliqua l'autre avec un accent singuUer.

— N'importe, dit le comte en essayant de continuer sa marche, je suis aise de vous avoir rendu ce service.

— Aussi n'ai-je pas voulu m'éloigner avant de vous avoir exprimé toute ma gratitude.

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— N'en parlons plus. Je vais de ce côté ; vous de cet autre, sans doute. Adieu.

Il était visible que le comte ne se souciait pas de prolonger l'entretien avec un homme qu'il venait d'entendre traiter d'espion.

Celui-ci devina cette répugnance, car il s'empressa d'ajouter :

— Je ne suis pas ce que vous croyez... et ce que je parais peut-être. Je n'appartiens pas à la police.

— Tant mieux pour vous.

— On est trop mal rétribué dans cet état... J'occupe à la cour un emploi... assez important... J'espère m'élever. J'ai des protecteurs... et surtout des protectrices. Je sais me rendxe utile ; je me débarrasse, au besoin, de tous les sots préjugés. On m'apprécie à Yersailles...

Le comte ne se sentait pas à l'aise en écoutant ces étranges paroles.

Cet homme lui donnait froid.

— Pourquoi me dites-vous cela, à moi? lui demandat-il brusquement.

— Parce que je n'ai jamais rencontré personne qui fût capable de faire pour moi ce que vous avez fait ce soir.

Décidément le pauvre diable avait la bosse de la reconnaissance.

Mais le comte ne tenait qu'à se débarrasser de lui.

— Encore une fois, adieu ! dit-il.

— Au moins que je sache le nom de mon sauveur.

— A quoi bon?

-^ Qui sait?... ne me refusez pas.

^- Soit; je suis le comte de Ghantemesse.

L'homme sembla chercher dans sa mémoire.

— Le comte de Ghantemesse, répéta-t-il.

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— Je ne crois pas que vous me connaissiez, dit son interlocuteur avec un sourire méprisant.

— Non, mais je connais un chevalier de Ghantemesse, un jeune et brillant compagnon, ardent au plaisir et brave comme vous.

— Mon frère, parbleu! s'écria le comte, s'arrètant court cette fois.

-» Je vous en fais mon compliment.

— Par tous les saints I si, comme vous le dites, vous croyez me devoir quelque reconnaissance, vous avez une belle occasion de vous acquitter à l'instant même.

— Gomment cela?

— En me fournissant l'occasion de rencontrer le chevalier après qui je cours depuis ce matin.

-» Que ne le disiez-vous tout de suite?

— En vérité 1

— Depuis trois semaines, le chevalier de Ghantemesse ne bouge pas des coulisses de l'Opéra.

— Quelque nouvelle liaison, murmura le comte. . — Assurément.

— Ge chevalier a le diable au corps! Et nomme- t-on l'objet de ses vœux?

— Oh! ce n'est un mystère pour personne... M"' Bénard, une délicieuse femme... vingt-quatre ans au plus.

— Une sauteuse ?

— Non, une chanteuse ; un premier sujet, s'il vous plaît.

— Y a-t-il spectacle ce soir à l'Opéra?

— Oui ; on donne la deuxième représentation de la Mort d! Adonis, une pièce dont on vante beaucoup les machines.

— Et M"* Bénard joue dans la Mort d'Adonis?

— Je le crois bien ! elle y joue le rôle de Vénus, au grand plaisir des yeux et des oreilles.

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— Alors vous pensez que le chevalier sera là ce soir?

— Il n'aurait garde d'y manquer... La Bénard est serrée de près par une foule d'adorateurs, et le chevalier est trop au début de sa passion pour n'être pas horriblement jaloux.

— Très-bien. A votre tour, soyez remercié, dit le comte en reprenant sa route.

— Un mot encore.

— Oh 1 oh! fit le comte d'un ton d'impatience; dites vite, mon cher.

— Il se peut que tôt ou tard le hasard nous remette en présence l'un de l'autre. ••

— J'en doute, répondit le comte de Chantemesse.

— Ne répondez de rien. Nous nous mouvons dans le même monde... aux extrémités les plus opposées, j'en conviens, — ajouta-t-il en surprenant un mouvement du gentilhomme, — mais les événements se jouent des distances et des situations. Il se peut que vous vous trouviez un jour dans une de ces circonstances difficiles ou délicates qu'aucune prudence humaine ne saurait prévoir...

— Finissons, je vous prie.

— Dans ce cas, si jamais vous avez besoin d'un dévouement... j'entends un dévouement caché, agissant dans l'ombre... mais absolu, constant, efficace... souvenez-vous de Lebel... c'est mon nom.

— Est-ce tout, M. Lebel?

— C'est tout, M. le comte.

— Adieu donc, et bien décidément cette fois.

— M. le comte, à revoir.

Chacun tira de son côté.

— Hum ! ' se disait le comte de Chantemesse en marchant; j'aurais peut-être aussi bien fait délaisser assom-

mer ce Lebel, qui décidément me produit l'efiet d'un drôle. Il y a des bonnes actions dont on est presque tenté de se repentir.

Vingt-cinq minutes après, le comte de Chantemesse mettait le pied sur le seuil de TOpéra.

LA MORT d'adonis

Bien que ce ne fût pas dans la salle que M» de Chantemesse comptât trouver son frère, il y entra cependant, pour l'acquit de sa conscience.

Le public était nombreux, paré, élégant, célèbre, de bonne humeur. On était en 1755, une date pleine de riants souvenirs, une période d'amabilité, de luxe, de plaisirs de toute espèce. La France se reposait de quelques guerres en manchettes de dentelles, entreprises à l'extérieur uniquement pour ne pas laisser s'éteindre la tradition des pompes militaires. Le Parlement revenait de Pontoise. Un peu de prestige et beaucoup d'habitude s'attachaient encore à la royauté, qui s'était reléguée elle-même derrière les charmilles de Versailles, et dont

l'existence ne se révélait, de temps en temps, que par le bruit de quelques fanfares de chasse. On ne parlait presque plus politique. Les philosophes faisaient leur œuvre à petit bruit, fort décemment encore. La galanterie était la grande affaire de cette époque et de cette société, l'unique affaire de tous les jours et de tous les instants; galanterie en haut, galanterie en bas, dans les salons de la noblesse, dans les petites maisons de la finance, — et à l'Opéra.

L'Opéra était le temple par excellence de cette galanterie ; c'était un lieu de rendez-vous préférable à tout autre : on s'y saluait de l'amphithéâtre à la galerie; on y allait en visite de loge en loge.

Le comte de Ghantemesse promena son regard dans la salle, — minutieuse et inutile inspection, — et il le reporta ensuite sur la scène, où l'on jouait la Mort d^Adonis.

Gomme il était encore d'assez bonne heure, il s'assit et il écouta.

La Mort (T Adonis, aujourd'hui complètement tombée dans l'oubli, était un drame lyrique d'une monotonie insupportable. Sur un canevas poudreux de Jean-Baptiste Rousseau, un poète des bureaux de la Marine avait recousu quelques rimes nouvelles; et un compositeur quelconque, du nom insignifiant de Raoux, avait étendu sur le tout cette sorte de mélopée entrecoupée de cris qui faisait le fond de la musique d'alors.

Le premier acte venait de commencer. Le décor représentait, comme dans tous les premiers actes, un a rivage, D avec un temple sur le côté. Dans ce temple, un autel.

A cet autel, sur lequel brûlait et tremblotait une petite flamme, des habitants d'Amathonte, car l'action se passait à Amathonte, — accouraient suspendre des guir-

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landes et mêler leurs^accents d* allégresse à l'occasion delà prochaine arrivée de Yénus :

Une immortelle Vient embellir ces bords ;

Formons pour elle Nos plus tendres accords !

Et des attitudes I Et des bras arrondis ! Et des houlettes agitées^ des rubans envolés, des fleurs semées ! Puis encore des petits pas et des demi-pirouettes.

Les bergers partis^ — comme partent les bergers, en sautant, le sourire aux lèvres et un baiser au bout des doigts, — une princesse se montrait, de blanc et de bleu vêtue; elle congédiait du geste sa suivante à mi-chemin. C'était la princesse Cidipe, une longue, longue princesse. Elle se présentait lentement jusqu'au bord de la rampe, les yeux baissés, le sein soulevé.

Une bouche immense s'ouvrait :

^insensible Adonis ne connaît point encore

Ce qui fait naître ma langueur.

Quel supplice pour moi si mon cruel vainqueur

Savait Tardeur qui me dévore !

Amour ! seul confident du trouble de mon cœur, Ne lui révèle point un secret quMl ignore!

Puisque les maux que j'ai soufferts N'ont pu me délivrer d'une chaîne cruelle, Epargne-moi du moins la tristesse mortelle D'étaler à ses yeux la honte de mes fers !

Gela s'appelait : Confier aux échos son douloureux moT" tyre,.. Les échos ne paraissaient point compatir aux souffrances de la longue princesse. Elle se retirait avec sa courte honte, lorsque Adonis apparaissant, un arc à la main, la ramenait devant le public et l'interrogeait avec affabilité :

16 LB8 PBËRES GHAKTEMB88B

CIDIPE. •

Hélas!

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