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LIS

FRÈRES CHANTEMESSE

UN AMOUR DE LOUIS XV

LES DAMBS DE 3AINTS-LUC1

Ce récit, — qui est surtout un voyage à travers le dixhuitième siècle, — serait incomplet si nous ne conduirions le lecteur sons les voûtes d'un couvent.

Le couvent a tenu une place considérable et joué un Me important dans cette époque. 11 a été quelque chose comme le Conservatoire de la cour, — le berceau de bien de» espérances, le tombeau de bien des déceptions,

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le commencement et la fin des âmes altières et songeuses.

Celui où nous allons poser le pied s'appelait le couvent des Daipes de Sainte-Luce et était situé rue Saint- Louis au Marais. , I Gomme architecture, c'était un grand bâtiment fort ordinaire et fort triste, aux fenêtres rares et garnies de barreaux. La porte principale était surmontée d'une croix se détachant sur des nuages de pierre, qui semblaient fixés plutôt que sculptés. Une chapelle, qui existait encore il 7 a quelques années, y était attenante. D'assez vastes jardins s'étendaient par derrière.

Trois classes de femmes formaient le personnel du couvent de Sainte-Luce : les pensionnaires, les novices et les sœurs proprement dites.

La règle n'en était pas d'une sévérité outrée; on y recevait beaucoup de visites au parloir. Les prédicateurs fameux ne dédaignaient pas d'y venir tonner contre le monde et son excès de corruption. On y faisait même, aux grandes fêtes, un peu Je musique, comme à Longchamps.

Parmi les jeunes filles sur lesquelles s'étaient refermées depuis un an environ les portes du couvent de Sainte* Luce, on en remarquait une du nom de sœur Marthe.

Dès son entrée, elle avait rallié toutes les sympathies, non-seulement par sa beauté peu ordinaire, mais encore par sa modestie et sa soumission infinies.

Après quelques mois de pieuses pratiques, sœur Marthe avait demandé à prendre l'habit de novice. La communauté ne laissa pas refroidir ce9 bonnes dispositions. Ce fut l'abbé Blin, docteur de Sorbonne, qui exhorta la sœur Marthe, et ce lut l'évêqued'Alep qui lui donna le voile.

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fendant les premiers mois de soîi noviciat, la ferveur fe sœur Marthe ne se démentit pas un seul jour. On la Ktait en exemple â tontes ses compagnes.

Celles-ci se lassèrent à la fin de se l'entendre opposer tatinuellement.

Poussées par le malin esprit qui préside aux dissensions ■ cJoitre, elles s'appliquèrent à trouver une tache i ee p, on défaut à ce diamant.

files espionnèrent sœur Marthe nuit et jour.

Pins, on matin, une dénonciation* -— anonyme s'en- — fat glissée sous la porte de la supérieure*

Sœur Marthe était accusée d'employer à écrire tout temps qu'elle ne consacrait pas aux offices*

Chose grave ! chose inquiétante surtout !

ti dit que la règle du couvent des Dames de Sainte-

n'affectait pas de ces rigueurs qui ont juste rtiënt

té la plupart deê éctivainâ d'alors. Cependant elle

tehappait pas complètement à l'absurde et au ridl-

[Les sévérités de la règle étaient réservées pour les

Ve petits détails de la vie intérieure. Ainsi, une novice

(pouvait écrire dans sa cellule sans en avoir préalable-

it demandé la permission à la supérieure. Toute lettre

kit être soumise à la supérieure avant d'être envoyée

adresse. C'était elle seule qui délivrait le papier et

>, après s'être fait expliquer l'usagfe qu'on en Vou

i faire.

fcteur Marthe était une de celles qui renouvelaient le 'fréquemment \ei demandes de ce genre, — sous le «te d'écrire sa confession.

La supérieure ne se refusait jamais à lui donner autant Veuilles Qu'elle voulait.

Elle s'y refusa bien moins encore lorsque la dénonciation lui fut parvenue.

A partir de ce jour-là, elle fit surveiller constamment sœur Marthe. On entra chez elle à chaque instant, sons le moindre prétexte. Des ouvertures furent pratiquées dans la porte de sa cellule. Mais on n'arriva à aucune découverte. On vit la novice tracer, en effet, sa confession, et la porter immédiatement an directeur. Ce fat tout.

Pourtant la dénonciation était précise, et ajoutons qu'elle portait sur des faits réels. Pendant deux semaines, on avait vu, — ce qui s'appelle vu, — sœur Marthe écrire tous les jours régulièrement.

Que pouvait-elle écrire?

Où cachait-elle ce qu'elle écrivait?

Pendant qu'elle assistait aux offices, la supérieure & fouiller sa cellule, sonder les murailles, soulever les carreaux du parquet, vider le matelas, découdre l'oreiller...

Le tout inutilement!

La supérieure se décida alors à faire venir sœur Marthe devant elle et à l'interroger.

Cette supérieure avait été une fort belle femme, quoiqu'un peu trop sèche et un peu trop brune. A la suite d'un veuvage précoce, un irrésistible besoin de souveraineté l'avait jetée dans la dévotion. Apparentée à des membres influents du clergé et ayant apporté toute sa fortune aux Dames de Sainte-Luce, elle n'avait p& tardé à être mise à la tète de cette congrégation, — où ses instincts de commandement purent se donuer libre carrière.

Le ton de la bonne compagnie où elle avait vécutettt* pérait ce que son abord pouvait avoir de dur.

Elle reçut sœur Marthe avec on sourire étudié.

— Qu'est-ce que j'apprends, ma fille? lui dit-elle ; vous avez des secrets? vous vous entourez de mystère?

— Moi I madame!

— Oh! vous voyez que je n'ai pas l'air bien grondeur... Mais je vous en veux de votre manque de confiance envers votre supérieure, envers votre mère. Vous ayez cependant toute l'affection que j'ai pour vous.

— Et je vous en suis bien reconnaissante, madame, lépliqua sœur Marthe.

— Alors, promettez-moi de me dire toute la vérité.

— A propos de quoi, madame?

— Appelez-moi : ma mère.

— A propos de quoi, ma mère?

la supérieure, sans la quitter du regard, lui dit :

— Qu'avez-vous fait de tout le papier que je vous ai fané depuis quelque temps, sœur Marthe?

—Je vous l'ai dit à mesure que je vous le demandais, a» mère.

— Tous avez prétendu que c'était pour écrire vos examens de conscience. -

— Oui, ma mère.

— Ce papier n'a pas servi tout entier à cela, sœur Marthe.

— Pourquoi pas, ma mère?

. — 11 y en avait beaucoup trop; d'ailleurs il vous arrive virement de lire votre confession.

— Qui est-ce qui vous l'a dit?

— Il est défendu d'interroger sa supérieure.

— Pardonnez-moi, ma mère, dit sœur Marthe en s'indiuant. ,

La supérieure continua :

— Qu'est devenu le reste de ce papier?

— Je l'aurai égaré, sans doute, répondit sœur Marthe.

— Jurez-le.

— Qu'est-ce que vous voulez que je jure, ma mère? — - Jurez, par la sainte obéissance que vous devez au

Seigneur, que vous n'avez rien écrit en dehors de votre confession.

— Un serment pour une chose aussi légère! murmura sœur Marthe,

— Je l'exige I dit la supérieure dont le ton commençait à perdre de sa douceur.

Sœur Marthe hésita, puis répondit à demi-voix :

— Je ne jurerai point. . f

— Ah! vous convenez donc que vous êtes coupable? s'écria la supérieure.

— Coupable de quoi?

— Coupable de dissimulation en ayant écrit m ^ papier autre chose que vos examens de conscience,

Sœur Marthe leva ses beaux yeux au ciel, et dit :

— Et quand même j'aurais tracé quelques phrases au hasard, quelques réflexion intimes, quel mal y aurait-il à cela, ma mère?

— Il y a du mal à vous cacher.

— Est-ce se cacher que d'écrirç dans sa cellule?

— Cela dépend de ce qu'on y écrit, sœur Marthe,

— Que voulez-vous qu'écrive une fille comme moi! quel intérêt ou quel danger peuvent offrir ses divagations, ses rêveries? Est-il nécessaire que j'avertisse le couvent chaque fois que je mets la main à la plume?

Elle avait essayé de sourire en prononçant ces mots. Mais son sourire plia se briser contre le front rembruni de la supérieure.

— Sœur Marthe, votre faute est plus grande que vous ne vous l'imaginez. Vous avez violé notre sainte règle»

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— Ma mère, je me soumets à la pénitence que vous m'imposerez.

— C'est bien, dit la supérieure; mais, pour mesurer la pénitence à la faute, j'ai besoin de voir ces écrits.

— Je vous assure, ma mère, qu'ils ne contiennent rien contre la communauté ni contre personne d'ici.

— Je veux m'en assurer par moi-même! reprit la supérieure; ces papiers, où sont-ils?

— Je ne les ai plus, dit sœur Marthe.

— Vous mentez 1 s'écria la supérieure.

— Oh! madame! s'écria sœur Marthe, effrayée du geste et de l'accent qui avaient accompagné cette parole.

La supérieure parut faire un effort sur elle-même.

— Voyez, ma fille, reprit-elle, l'état dans lequel me flirt votre insubordination; vous aurez à en répondre devant Dieu.... Pourtant je veux bien encore faire un dernier appel à vos bons sentiments avant d'employer des mesures rigoureuses contre vous.

— Quelles mesures? demanda sœur Marthe d'un air d'inquiétude.

— Celles, que me prescrit mon titre de supérieure dq eoavent.

— Madame, je ne vous comprends pas.

— Sœur Marthe, réfléchissez-y bien! jusqu'à présent, je me suis montrée pour vous bonne et indulgente ; ne me forcez pas à changer de rôle. Je ne sais quelle révolution s'est opérée dans votre tète, je ne sais quelle influence vous avez subie, mais l'esprit d'égarement s'est visiblement emparé de vous. Sœur Marthe, vous êtes engagée dans une mauvaise voie; hàte^vous {feu sortir. Revenez & vous, sœur Marthe. Votre conduite a été pondant longtemps digue d'éloges; ne compromettez pas

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par ud instant de résistance plusieurs mois de sagesse exemplaire.

— Mais je ne résiste pas, ma mère! répondit sœur Marthe. -

— Que faites-vous donc en refusant de me dire où tous avez caché ces papiers?

— Je ne les ai pas cachés.

— Alors ils sont sur vous? dit la supérieure.

— Non, ma mère.

— Je vais m'en assurer sur-le-champ.

La supérieure sonna.

— Que voulez- vous faire, ma mère? dit sœur Marthe avec effroi.

Au bruit de la sonnette de la supérieure, quatre sœors entrèrent dans la chambre.

Il était facile de deviner qu'elles s'étaient tenues prèles dans une pièce à côté.

La supérieure leur adressa la parole en ces termes :

— Sœur Marthe est accusée de receler sur elle un écrit attentatoire à notre communauté... Vous allez lui

ôter ses vêtements pour rechercher cet écrit.

— Je n'ai rien sur moi, mes sœurs, je vous assure! s'écria la novice.

— Elle vous trompe, dit la supérieure; obéissez. Les quatre religieuses s'approchèrent de sœur Marthe.

— Grâce, ma mère! s'écria la jeune fille.

— Ces papiers?

— Hélas ! je vous répète que je ne les ai plus.

— Exécutez mes ordres, dit froidement la supérieure aux religieuses.

Une d'elles enleva le voile de sœur Marthe. Une autre détacha sa guimpe.

Toute en larmes, sœur Marthe se débattait et suppliait.

— Sœnr Eulalle... sœur Ursule... sœur Julie... arrêtez ! laissez-moi 1 . . . disait-elle; vous ne trouverez rien, c'est inutile...

Et tournant ses regards vers la supérieure qui s'était rassise dans son fauteuil, immobile, le rosaire entre les doigts :

— Ma mère! ma mère ! épargnez-moi cet outrage !

— Non; vous avez lassé ma patience.

Le groupe des quatre religieuses s'était resserré autour de sœur Marthe et procédait à son impitoyable besogne.

Sous leurs mains diligentes les cordons cédaient, les vêtements s'abattaient.

Sœur Marthe ressemblait à une fleur qu'on effeuille.

Ainsi qu'elle l'avait dit, on ne trouva rien sur elle.

Grand fut le désappointement de la supérieure, qui tétait promis de lire ces papiers, et qui voyait sa curiosité déjouée.

Son sourcil se fronça, sa colère s'alluma.

Devant elle, comme une statue de la Pudeur offensée, sœur Marthe cachait son visage entre ses mains.

Les religieuses semblaient attendre de nouveaux ordres.

Après quelques secondes d'un silence'consacré à une méditation farouche, la supérieure leur dit :

— Mes sœurs, vous allez remplacer par un sac ces habits que la coupable n'est plus digne de porter, puis tous la conduirez immédiatement au cachot.

— Au cachot 1 moi! s'écria la jeune fille ne pouvant maîtriser sa surprise indignée.

— C'est la punition que notre sainte règle ordonne pour le cas d'indiscipline, reprit la supérieure.

Puis, s* adressant aux quatre religieuses :

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— Faites ainsi que je vous ai dit.

Elles n'eurent qu'à ouvrir une armoire voisine pour } trouver un sac de toile grossière, dont elles recouvrirent sœur Marthe pétrifiée.

Celle-ci avait renoncé à se défendre; elle se laissait faire en répétant d'un air égaré :

-«-Au cachot!..,

— Elle y demeurera jusqu'à ce qu'elle se décide à faire des aveux, dit la supérieure.

Les religieuses entraînèrent sœur M$rtbef

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