‹ Les frères ColombeChapitre 1 sur 155 · PA EP CE · texte numérisé non relu

PA EP CE

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On les appelait aussi Colombe du Moustiers peut-être parce que la famille habitait, depuis un siècle et demi, une façon de vieux couvent, tant de fois raccommodé, rajusté, replâtré, qu'il n’en restait d’autre apparence qu’un pignon surmonté d’un toit pointu, au fronton duquel s’étalait un écusson intact représentant une crosse croisée avec un sceptre et surmontée de deux clefs et d’une mitre.

: Peut-être les Colombe étaient-ils quelque peu gentilshommes au fond ; mais cela s’effaçait comme l'architecture du vieux Moustiers. 10

Au demeurant, ils vivaient en bourgeois demi-paysans. Les femmes se paraient, au jour des grandes fêtes, de leur robe de noce, ample et raide, en quelque étoffe de lourde soie, très soigneusement coffrée dans une poussière d'épices le reste du temps. Et les hommes allaient au collège jusqu’à l’âge de quinz: 15 ans ; après quoi, ils passaient une blouse sur leur dernière tunique et travaillaient aux champs.

Ils possédaient une vieille calèche, un vieux cheval blanc, et chacun d’eux conservait soigneusement un chapeau noir haut de forme pour aller à la messe le dimanche. L'hiver, ils portaient 20

e LES FRÈR£ÆS COLOMBE,

des gants de laine et des sabots, et ils se faisaient la barbe tous les huit jours.

Le père Colombe, ayant été soldat, s’habillait d’une redingote étroite, propre, râpée, ornée d’un ruban rouge fané qui durait,

5 toujours le même, depuis vingt ans. Ils étaient considérés dans le pays et, quand on parlait d'eux, on disait: les messieurs du Moustiers. Leurs opinions politiques étaient connues: ils tenaient pour l’Empire.

Le père Colombe avait servi pendant les Cent-Jours. $es

10 trois fils reçurent les prénoms de Napoléon, Annibal et Scipion ; la fille s’appela Cornélie. Napoléon mourut, et Cornélie, épousant un paysan, devint la mère d’un tas de petits Gracques.

Quant à Annibal et Scipion, ils eurent une destinée pacifique. Une année, la grêle dévasta les récoltes ; l’année suivante, la w5 vigne coula, et, la troisième année qui suivit, Cornélie entra en ménage. Trois fléaux qui endettèrent la maison. On fut obligé de vendre des terres pour faire honneur aux engagements. Dès lors, il n’y avait plus assez de travail aux champs pour Annibal et pour Scipion. Mais, la famille étant bien notée, le député de

20 l'arrondissement intervint et casa d’abord l’aîné, Annibal. à Paris, dans un bureau de ministère où tout de suite, en entrant, il fut appointé à douze cents francs.

L'année suivante son frère Scipion prenait le même chemin ; seulement il dut faire un surnumérariat entièrement gratuit.

& Cependant le père et la mère, allégés, vivotèrent encore quelque temps, et puis, l’âge et l'ennui aidant, ils s’en allèrent très près l’un de l’autre rejoindre leurs aïeux dans le petit coin verdoyant où dorment les morts de la commune de Ligueux, en

Périgord.

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M différaient du reste du monde.

Les partages faits, et Cornélie, en excellente mère qu’elle était, ayant poussé les vieux à l’avantager en l'honneur des petits, les deux frères Colombe demeurèrent propriétaires de la maison du Moustiers, tout ‘1et, avec un jardinet autour, sans un pré, sans une vigne, sans un champ. Tel quel, ils s’entêtèrent à garder 5 l'antique berceau qui ne leur rapportait rien qu'une location de quelques centaines de francs ; maïs la pensée qu'ils reviendraient là, un jour, adoucissait leur exil. Car c’est en exilés qu'ils habitaient Paris. Ils avaient emporté avec eux la candeur des champs, l'innocence de leur éducation mi-partie paysanne et 10 bonrgeoise, les vieux principes des anciens, l’iné'égance et la rusticité des manières, avec une façon de vivre sobre, correcte, étroite, prudhommesque et sentencieuse, qui était en arrière d’un bon siècle au moins sur les mœurs du jour. Ils n’en souffraient point, s'étant garés de tout contact social ; et, sans cesse face à 15 face l’un de l’autre, ils ne s'étaient jamais aperçus qu'ils

D'ailleurs ils s’aimaient. Scipion, moins âgé que son frère de six années, le traitait avec respect et soumission ; Annibal, pénétré de la gravité de son rôle de frère aîné, morigénait, avec une autorité douce, ce gamin 20 de trente-neuf ans qui ne répliquait pas.

place.

Ils habitaient depuis bientôt dix ans dans un des coins les plus tranquilles du vieux Paris, quai de Béthune, tout en haut, près des toits, un appartement composé de trois pièces assez vastes, 25 ayant vue sur la Seine.

Scipion faisait le ménage. Il se levait le premier, allumait le feu, préparait le déjeuner en balayant et époussetant la maison, alerte et adroït comme une femme, silencieux dans ses chaussons

Et chacun gardait sa

de laine sans semelle, Il descendait aux provisions et remontait

chargé comme une abeille, toujours content ; ses yeux bleu-clair

à fleur de tête, sa large face piquée irrégulièremeu& de bouquets

de poils roux, son nez camus, lui donnaient l'air d’un bon gros chien très doux.

Annibal était grave, avec une grosse moustache noire, les paupières longues sur ses yeux bruns qu’il s'efforçait de rendre firouches pour mieux marquer son autorité.

Chaque mois, Scipion donnait son argent, et le frère aîné fai-

io sait les parts; tant pour le ménage, tant pour le magot ; le reste passait en argent de poche. Cet argent-là finissait toujours par revenir au magot, le mois suivant, excepté les pièces que Scipion dérobait à la surveillance de son frère pour lui faire, en cachetteune surprise le jour de sa fête Et chaque fois, Annibal] s’éton-

15 nait, très ému, corame s’il ne s'était douté de rien, ce qui donnait à Scipion une joie immodérée.

Quant au magot, c'était la grande affaire. À eux deux, les frères Colombe gagnaient maintenant cinq mille francs par an, et il s'agissait d’amasser, dans les dix années qui suivraient, une

20 somme assez ronde pour leur permettre de retourner vivre de leur revenu en province, aux champs, dans la maison paternelle. Et l’on se serrait, l'on comptait, l’on acceptait toutes les privations pour arriver à ce but.

Annibal inscrivait la dépense chaque soir, afin de contrôler

25 les prodigalités de Scipion, esprit aventureux et enclin aux dépenses inutiles. Ainsi il lui arrivait parfois d’avoir à confesser un bouquet de violettes de deux sous dont ie parfum nouveau, par quelque matinée de printemps, l'avait tenté outre mesure, Et Annibal, doucement, l’accusait de manger son blé

sen herbe: ils en auraient, des violettes, et fraîches et embau-

mées, et qui ne leur coûteraient pas deux sous, quand ils seraient dans leur petit jardinet du Moustiers |

—Bien vrai, répondait Scipion confus ;: mais que veux-tu ?

g'a été plus fort que moi. Et puis, la bouquetière était gentille... .

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— Scipion ! si notre sainte mère t’entendait ! Les yeux de Scipion, tout de suite, devenaient pleins de larmes, Annibal s’attendrissuit,

— Allons, n’en parlons plus ; il faut bien que jeunesse se passe.

—Cela ne m'arrivera plus, murmurait Scipion.

Et Annibal continuait :

—S$irop de tolu, trois francs. À propos, j'ai consulté le docteur : tu prendras deux cuillerées matin et soir.

—Moi ! 10

—Tu as toussé toute la nuit passée.

— La belle affaire! En voilà une dépense inutile ! Pour le coup, Annibal....

—Paix ! Je sais ce que je fais. Crois-tu que je vais te laisser tomber malade? Qui prendrait soin de to’ petit, si ce an était 15 ton frère »în61

—Mon bon Annibel !

—Je ne suis pas bon, je suis juste,

Ce mot de justice revenait fréquemment dans les raisonnements d’Annibal. Ilavait trouvé cette explication de ses bontés, 20 dont il aurait rougi autrement commé d’une faiblesse. La rudesse de ses aïeux lui paraissait imposée comme une part d’héritage qu’il ne devait pas laisser péricliter, comme une obligation, un devoir de famille et de caste. Les chefs de famille étaient sévères chez lui, impérieux et obéis: chef à son tour, Annibal 25 s’armait de sévérité ; mais, comme ce sentiment n'était pas en lui, comme une bonté, une douceur exquise influait sur toutes ses actions, il s'était avisé de les présenter, de les excuser presque, comme étant des actes de pure justice, résultat d’un jugement motivé de son esprit, et non pas d’une impulsion vive, # spontanée, de son cœur.

J'inscris : Frais divers, dix centimes. 6

Cette ruse lui avait en partie réussi auprès de Scipion: le ‘jeune frère” était persuadé de la rudesse d’Annibal comme aussi de son admirable esprit de justice,

qui le faisait consentir à tout ce qui était bon quand il l'avait une fois reconnu.

Les deux frères étaient naturellement charitables; mais, quand il s'agissait de faire l’aumône, c'était Scipion qui plaidait la cause 5sdu malheureux, tandis qu'Annibal écoutait, le sourcil froncé, l'air terrible d’un juge. Cependant, au premier argument qu’il pouvait saisir, il acquiesqait vivement du geste, comme un homme qui se rend, avec ces mots :

— C'est juste !

1 Et Scipion, radieux, éprouvait une double joie,

il l'avait

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Depuis dix ans qu’ils vivaient ensemble de cette vie simple et touchante, une seule fois la question de mariage s'était élevée entre eux, et elle avait été bizarrement tranchée.

—Moi, je suis trop vieux maintenant, avait déclaré Annibal ; toi, petit, tu es trop jeune (Scipion avait alors trente-cinq ans). 5

| Quand nous- serons rentrés au Moustiers, tu chercheras une femme, simple et bonne comme était notre mère. D'ici là, imotus, et point d’'amourettes ; ça nuirait au magot...,au retour.

—Trop jeune! avait balbutié Scipion rêveur.

Mais Annibal avait parlé, et il ne fut plus question de femme 10 dans le ménage des frères Colombe.

Cependant l’âme tendre de Scipion s’oubliait parfois en des

Mvagabondages chimériques. Il lui prenait des velléités de pas-

* ion, des besoins d’extase qui le travaillaient, au renouveau sursi out, et lui occasionnaient des langueurs qu'il n’osait avouer ; et 15

Mila tendresse anxieuse d’Annibal soignait ces symptômes morbides

vec de la rhubarbe, des toniques, des jus de viande que Sciion

valait sans conviction, par bonté d'âme, le cœur sileneieusement havré.

C’est à l’une de ces heures cruelles qu’un innocent bonheur, 20 lequel devait, comme presque tous les bonheurs, se changer en bouffrance, tomba dans la vie de Scipion. Un soir qu’il allait aux provisions pour le dîner, il aperçut au coïn du quai un isérable chien maigre, écorché, saignant, que des gamins epoussaient à coups de'pierres vers la berge, pour le faire se 25 Bnoyer lui-même en reculant éperdn sous les coups. Scipion ntervint; les gamins le huèrent, et l’un d’eux, fanfaron, lança

son pied en plein flanc de ia malheureuse bête, qui s’abattit burlante.

Le cœur de Scipion se fendit ; il jeta un cri plus lamentable encore que celui du chien, en se précipitant sur lui et l’enlevant dans ses bras. Et puis, tout d’une course, il l’emporta.

Quand il fut arrivè à sa porte, une inquiétude le prit: qu’allait

5 dire Annibal ?

La bête dégoûtait de sang et de boue ; elle géinissait par petits cris plaintifs, cependant apaisés. Scipion la coucha d’abord sur un linge, dans un coin, et puis, redressé, éloquent, les yeux pleins de larmes, il fit à son frère l’historique exact de son aventure. 10 I] mimait les’ gestes forcenés des petits voyous et il jetait des cris pour imiter toute l’horrible souffrance du pauvre chien C’est alors qu’il était intervenu, lui, comme tout autr: Il aurait fallu être sans pitié pour passer Et il ajouta, par un de

meurtri.

aurait fait, bien sûr.

tranquillement à côté de ce massacre.

15 ces coups d’éloquence qui font la fortune des orateurs : —Abh! c'est heureux pour ces drôles que tu ne te sois pas | trouvé à ma place, toi qui ne peux souffrir qu’on opprime les D .. Tu aurais fait justice, tu M

Moi, #

faibles, les innocents, les petits. .

aurais châtié les coupables tout en protégeant la victime. 2 j'y ai bien pensé; mais le courage m'a manqué, et je me suis À dit: Faisons du moins la moitié de la besogne que mon frère. 4 aurait faite ; et j'ai apporté le chien.

—Tu as bien fait, répondit Annibal.

toujours secourir l'être qui souffre, celui-là serait-il un chien :

C’est juste ; il faut

25 Dieu l’a fait.

Scipion respira comine si on le déliait, et il courut près de 1

bête qui gisait, soufllinte, geignant tout bas. Il la soulev:

compta ses plaies, les lava, y versa l'huile du bon samaritain, ets

cela avec des délicatesses de main exquises, comme une femme

30 qui aurait soigné un enfant. Même il l’apaisait, lui marmottantl

des paroles douces, des bégayements de nourrice ; il l’appelait :

—Mamette, Mamette ! ma mie !. | Puis il faillit pleurer parce que là vête, enfin soulagée, lu

iécha les mains.

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Ensuite, à genoux près d'elle, maintenant couchée sur de molles étoffes, il la fit boire délicatement. Et Annibal, sérieux, tenait la lampe approchée, présentait la tasse avec gravité comme s’il accomplissait un devoir, mais le cœur noyé d’un apitoiement tendre, tout ému du désir de parler, de caresser, lui aussi, 5 comme Scipion, s’il n'avait redouté de laisser voir sa faiblesse.

La présence de Mamette dans le ménage des frères Colombe prit bientôt une importance que ni l’un ni l’autre n'avait prévue.

Mamette était une griffonne blonde, capricieuse et câline, très volontaire et d’un caractère fort gai. Dès qu’elle fut guérie, 10 elle devint belle, grasse, et elle témoigna sa joie d’être tombée en si bonne maison par des gambades et des cris dont le silence monacal de l'appartement des deux frères fut singulièrement troublé.

Annibal grondait pour la forme et Scipion affectait de sévir. 15 Mais l’ombre d’une chiquenaude n’effleura jamais le nez fripon de Mamette. Même on s’habitua à sa vie turbulente et bientôt l'on y prit plaisir.

Quand on rentrait le soir du bureau, on marchait vite ; la fânerie des jours passés avait disparu : il s'agissait de délivrer 20 Mamette de sa longue solitude de la journée, et cela devenuit le texte de la conversation tout le long du chemin.

—En va-t-elle faire des cris! disait Annibal,

—Pauvre bête! songe donc ; enfermée tout le jour, toute seule ; on peut bien lui permettre de s’ébattre un peu.

—Oh! c’est juste, répondait Annibal.

Et l’on grimpait l'escalier sans souffler, sur les talons l’un de l’autre, Scipion devant, sa clef en mains, depuis le tournant du quai. Et, à travers la porte :

—Chut! chut !.... Mamette, doucement, ma fille,

.. Hé! là. 80

Puis, tout de suite entré, il s’abattait sur ses genoux, Mamette dans ses bras tortillant sa fresque petite personne blonde avec des cris aigus qui trouaient l’oreille, tandis qu’Annibal grondait : “ Allons ! c’est bon, en voilà assez. . . .,” arrêté lui-même

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au milieu de l’anti-chambre, les reux attachés sur les frétillements de Mamette, avec un peu de regret, au fond, que la moitié de ses caresses ne fût pas pour lui.

Car Mamette non plus n’avait rien deviné, n’avait rien com- 5 pris des tendresses cachées d’Annibal : elle le craignait et rampait devant lui, réservant à Scipion tout son amour et ses démonstrations folles. Scipion en était même un peu fâché, et il excitait Mamette à partager ses faveurs. Dès qu’Annibal avait le dos tourné, Scipion la poussait vers lui avec des signes 10expressifs et des “Va donc!” murmurés tout bas. Il clignait de l’œil pour lui faire comprendre qu’elle devrait un peu mieux

cacher ses préférences. Mais Mamette, franche étourdie, pirou- .

ettait et revenait se jeter dans les jambes de Scipion avec une 15 familiarité. passionnée qui le ravissait malgré tout.

Et puis c'était le dîner auquel assistait Mamette, assise sur sa petite chaise, euvcre Scipion et Annibal. Comme jamais elle n’était sage et ne savait qu’inventer pour qu’on s’occupât d'elle, il ne pouvait plus y avoir de conversation sérieuse entre les deux frères : tout le temps on riait. Et lorsqu'on riait, Mamette,

20 pour rire aussi, jappait éperdument. Cela faisait un vacarme joyeux, plein de vie et presque aussi bruyant et gai que si quelque enfantelet eût poussé là tout à coup, dans ce gîte morne, pour l’ensoleiller et en réveiller les tendresses endormies.

Mamette vécut deux ans, adorée, choyée, gâtée ; et elle était

25 entrée si avant dans le cœur inoccupé de Scipion, qui épanchait ainsi sur elle ses besoins de tendresse, de soins caressants, d’amour protecteur et paternel, que, lorsque Mamette mourut, Mamette, qu’il appelait tendrement sa “fille,” on le vit se rouler sur le plancher, sanglotant et criant :

80 —Mu fille est morte, ma fille est morte !....

Elle avait fait toute sa maladie sur les genoux berceurs de Scipion, qui avait pris, en cette circonstance, le premier congé de sa vie de bureaucrate. Mais il aurait donné sa démission, plutôt que de quitter Mamette. Elle agonisa dans ses bras,

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devenue très intelligente à ses derniers moments et prenant des airs de petite personne qui va mourir. Elle buvait à la cuiller, comme un enfant, et agitait doucement sa petite patte pour dire “ merci” quand elle avait bu. Puis ses yeux clairs s’agrandissaient, prenaient une expression, une pensée. Elle paraissait dire : “ Je sais que ir vais mourir,” et aussi : ‘J'ai de la peine de te quitter, toi qui m’aimais tant !” Alors Scipion lui répondait en pleurant, lui faisait des raisons, comme s’il était fou, ne s'apercevant plus qu’il parlait à un chien. Ce n’était pas un être inconscient pour lui: c'était Mamette, sa fille, son trésor, tout 10 ce qui l’avait aimé sur la terre, tout ce qu’il avait pu aimer. Annibal ne dit pas un mot, lui; mais, quand on enterra Muamette, soigneusement enveloppée de linges propres, dans le jardin proche d’un ami, quand Scipion eut fait le trou, couché la petite morte, et, tout aveuglé, eut rejeté doucement sur elle 15 la terre enlevée, Annibal qui assistait, morne, à cet ensevelissement, dit, tout à coup, que le soleil lui avait tapé sur la tête, et il s'évanouit. Jamais on ne sut qu’il avait aimé follement Mamette.

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Le temps passa ; les années vinrent qui apportèrent avec elles leur tristesse accoutumée et cette résignation bête à la vie qui fait qu’on tournerait éternellement la meule, comme un cheval aveugle, si l'usure ne fauchait tout à coup les jambes du tourneur.

5 La figure poupine de Scipion s'était allongée, émaciée ; ses besoins de cœur s'étaient peu à peu endormis dans le calme de son existence monotone et le crépuscule de sa jeunesse prête à mourir.

Maintenant les frères Colombe, presque aussi graves l’un que

10 l’autre, n'avaient plus qu'un intérêt dans leur vie: celui d'attendre, d'espérer le moment fortuné où ils reprendraient leur vol vers le colombier désert. Leurs épargnes grossissaient: encore qu ques années, et ils seraient libres ; ils redeviendraient paysans, avec la blouse et les sabots et le chapeau noir dans un coin de l’armoire,

15 pour assister à la messe du dimanche sur le banc du chœur qui portait gravé dans le bois, depuis des siècles : ‘Famille du Moustiers.”

Afin d’atteindre plus vité à ce but, ils avaient, d’un commun accord, alloué à leur épargne la dernière augmentation du

20 traitement d'Annibal, passé sous-chef à quatre mille huit cents francs.

Cependant, sur les instances de Scipion, qui conservait toujours une fémininité de goûts iuxueux et portés à la dépense, quelques embellissements avaient été accomplis dans le ménage : on

25 avait couvert d’un tapis le parquet de la chambre &’Annibal, et deux fauteuils maintenent, au lieu d’un, étalaient le rouge éclatant de leur velours frappé aux deux côtés de la cheminée. Cette chambre était le salon et le sanctuaire, Le chef de famille dormait là, parmi les reliques touchantes, les portraits du père

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et de la mère défunts, quelques vieux meubles des antiques salles du Moustiers, coffres, armoires, chaises à dossier dentelé, rempaillées blanc et noir, et un crucifix au mur avec la branche de buis bénit, sèche et jaune, perdant chaque jour ses feuilles, mais que la mère avait cueillie et envoyée de là-bas, aux derniers 6 Rameaux avant sa mort.

Dès qu’on lui lâchait la bride sur le chapitre du luxe, tout de suite Scipion s’emportait. Et bientôt les fauteuils et le tapis entraînèrent l’acquisition d’une cave à liqueur superbe, étincelante, qui vint trôner sur la commode en vieux chêne entre les 10 tasses à thé dorées et fleuries de roses et la cafetière en ruolz guilloché, coiffée d’un oïseau qui becquetait le couvercle.

On aurait dit un étalage de marchand ; mais le goût de Scipion n'allait pas jusqu’à l’arrangement des C'ioses : dans sa simplesse, les choses elles-mêmes lui suflisaient. Cependant Annibal fut 15 forcé de s’interposer.

Comme il se plaignait un peu fort, Scipion lui dit :

—Tout ça nous aidera à remeubler le Moustiers comme il était du temps des vieux, tu te souviens ?

—Oui, c’est juste, répondit Annibal attendri et désarmé. 20

Mais Scipion oublia bientôt cette dernière fièvre d'élégance qui lui avait rendu. pendant quelques jours, les émotions de sa jeunesse ; ce plaisir même s’émoussa, disparut, et plus rien ne troubla l’existence monotone, régulière, sans joie et sans idéal, des frères Colombe. Leurs habitudes monacales et bureaucrati- 25 ques les avaient à la fin transformés en machines parfaitement réglées, en automates peu à peu vieillissant, s'émiettant et s’usant, ternis par la poussière des années, la tête vide, le cœur éteint.

Ils parlaient peu entre eux, s'étant tout dit. Un jour cepen- 08 dant, Annibal, faisant ses comptes, s’écria :

—Nous n’en avons plus que pour deux ans, deux fois trois sent soixante-cinq jours de bureau.

—Cela fait sept cont trente-un jours, répondit immédiatement Scipion:

—Et tous les jours, un jour de moins, acheva Annibal, Alors Scipion, sous ce coup de plaisir, eut encore un semblant 6 d'idée. Il s’imposa l'obligation d'écrire chaque soir, sur un carré de papier rayé (quelque rognure du miniitère), le chiffre des jours décroissants qu’il leur restait à vivre à Paris, Et cela lui faisait, au bureau, une occupation d'esprit agréable que de mouler, en beaux chiffres très gros, le nombre qu’il accrocherait le 10 soir, en rentrant, à la place de celui de la veille, au mur de la salle à manger, près du poêle, sous l’almanach. C'était devenu même une habitude et une allégeance pour les deux frères que de regarder, chaque matin, avant de partir, ce carré de papier, ce chiffre auquel chaque jour qui passait enlevait une unité. 5 Scipion avait commencé à sept cent trente-un ; maintenant il venait d’épingler le numéro quatre cent quarante-trois. —Comme cela passe tout de même! murmura Annibal rêveur.

—Il me semble que c’est déjà fini, répondit Scipion.

médiatement

.nnibal, un semblant , Sur un carré le chiffre des Et cela lui que de mouccrocherait le au mur de la ’était devenu ax frères que rré de papier, une unité.

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Ion,

Ce jour du numéro quatre cent quarante-trois étant un samedi, les frères Colombe, après leur dîner, s’habillèrent soigneusement, afin de se rendre à l'invitation de leur chef de bureau, qui les avait priés de venir prendre le thé,

Ils acceptaient une fois l’an cette corvée administrative, et, 6 plusieurs semaines auparavant, ils en parlaient avec la répugnance de deux paysans forcés à des attitudes mondaines, obligés de saluer et de sourire à la petite poupée éventée qui représentait la femme de leur chef et de boire jusqu’à la lie la tasse de liqueur fade qu’elle leur offrait avec des grâces" provocantes. La 10 umière éclatant sur les femmes, les fleurs et les tentures gaies, es gênait ; la musique trop savante leur donnait régulièrement à migraine; la chaleur les congestionnait. Quand ils sortaient, >s derniers, n’osant pas partir à l’anglaise (mode impolie selon ur formulaire), ils avaient un échange de regards dont le15 avissement expressif les dispensait de parler.

Aussi devenaient-ils généralement moroses et aussi grincheux que leur belle nature pacifique pouvait le permettre, à l’approche de cet événement annuel.

| Donc, ce soir, ils descendaient l'escalier en se poussant les 20 . doigts dans la peau neuve et ferme de leurs gants, les coudes Mécartés, l'effort rude. Ils traversèrent la cour mal éclairée, Htapèrent à la vitre embuée du concierge, avec le “ Cordon, s’il

vous plaît,” qu’ils accentuaient sans diminutif et le ton grave.

Tandis que la porte s’entre-bâillait, Annibal dit : 25

—Je crois qu’il pleut.

—1I1 pleut, répondit Scipion : il faut attendre qu’il passe une voiture vide.

L'autre reprit :

—Ï] fait un froid noir ; cela pourrait bien finir en neige. —Je suis transi, acheva Scipion.

Et il ouvrit la porte tendant le cou.

Mais, comme un coup de vent qui s’engouffre, une forme hu- 5 maine toute petite, celle d’une fillette, d’une enfant, s’élança entre eux et se rejeta derrière la porte, le geste suppliant, les mains levées. Presque sans soufile elle dit, la voix grelottante : À —$Sauvez-moi; on me poursuit; par pitié, cachez-moi !., | Scipion était déjà devant elle, la couvrant de sa silhouette ] 10 noire ; Annibal allait fermer la porte. Quelqu'un la repoussa. M C'était un agent ; son capuchon pointa lui serrait le visage ; il À avait refourré ses mains dans ses manches et il disait, balançant d’un pied sur l’autre, pour se réchauffer :

—I]l est entré quelqu'un ici, une petite fille qui se sanvait. 15 —Nous sortoné, répondit trop haut Scipion éperdu ; nous n’avons vu entrer personne, ‘ —Personne, ajouta Annibal farouche et prêt à repousser l'agent.

—Ah ! pardon. Merci...

2 Et l'agent reprit sa marche.

Les frères Colombe, empoignés par une émotion violente, le M cœur battant, étonnés et effarés d’avoir menti à la justice, se!

gardien qui courait toujours. Quand ils ne lentendirent plus ; 25 Annibal, referma la porte et Scipion se retourna. La petite M fille semblait être agenouillée. En réalité, elle défuillait eti tombait lentement, le dos au mur, les yeux clos, —Elle est morte ! murmura Scipion.

—Non, elle s’évanouit. Mon Dieu, que faire ?

so -—-Nous ne pouvons pas la laisser là.

— Évidemment —Alors, là-haut, chez nous? interrogea anxieusemen Scipion déjà suppliant. 4 —Soit, répondit très vite Annibal. Ote-toi ds à, petit, tuh

na neige. n'es pas assez fort ; je vais l'emporter, moi. Toi, cache la vitre afin que le concierge ne me voie pas passer; si l'agent revenait.

Et ils filèrent, se hâtant, avec des mines de voleur. Annibal,

sans broncher, grimpa ses cinq étages, le corps trempé par les 6

ne forme huant, s’élança suppliant, les à grelottante :

vêtements humides de la petite fille qui ne bougeait plus. Scipion, tremblant, ne j'arvenait pas à rallumer ja lampe.

. n h 1 r. , 1 N 1 -a1 , + 4 a n Re à nnibal, agenouillé devant le fauteuil où il avait couché l'enfant,

sa silhouette & n la repoussa. # le visage ; il # ait, balançant

rès du poële ouvert, les pieds au feu, la regardait, étranglé de beur qu’elle ne revint pas à la vie. Et tous deux se penchaient 10 ur elle, n’osant y toucher, ne sachant pas, le cerveau troublé ‘une souffrance aiguë.

Alors Scipion prit une couverture et l’enveloppa. Elle as dautAIt. reignit doucemeut avec un grand soupir, comme si elle s’endoréperdu ; nous nait, et sa tête glissa : une tête toute blonde, ébouriflée sous 15

“Un étrange petit bonnet de tulle blanc.

Scipion se retourna vers son frère et, avec une expression de avrante pitié :

—Ça me rappelle Mamette.

t à repousser #

| Annibal reçut un coup et il ne put répondre qu’au bout 20 n instant :

—C'’est juste.

Mais la chaleur, qui avait d’abord ensommeillé la fillette, la Évcourdit, et elle remua, gigottant sous la couverture, l’écartant ses petites mains. Enfin elle ouvrit les yeux, des yeux 2

ion violente, le à la justice, se bttoir le pas du tendirent plus, na. La petite” le défaillait et

APR : | fenfant qui s'éveille, clairs, vagues, sans pensée, bien larges,

inme étonnés et curieux. Puis une inquiétude rapide passa hr son visage qui se rosa, et elle regarda Annibal d’abord, bstinément, avec une envie de pleurer qui éclata tout à coup.

Le pêuvre homme murmura en se glissant derrière le fau. 30 euil :

—Je lui fais peur ; parle-lui, toi.

Et Scipion s’accroupit sur ses talons devant la petite, essay-

de à, petit, punt un we gros sourire niais et faisant de doux yeux avec ses

anxieusemen

te nee mer pr tpererene ment anis

yeux bleus pâles déjà si doux. Et sa voix aussi se faussait pour être câline ; il disait :

—M'aie pas peur, mignonne ; tu es bien là, tu as chaud, . Nous ne sommes pas méchants, tu vois 1 5 Alors la petite sourit aussi, regardant, plus tranquille, ce bon visage épanoui, à l’expression enfantine, et elle lui dit : —Je vous reconnais ; c'est vous qui m'avez cachée derrière

ki porte. !

—Oui, en bas.

10 —Ah! c'est en bas? Alors, où suis-je ici ? ne . —Chez nous. ; .

—C’est bien haut ? D. x —L’est au cinquième. Pourquoi ? 1 .

— Il ne montera pas, l'agent ?.... 4

15 Elle frissonna et dit tout bas : 1 .

—C’est peut-être lui qui est là !.... 0 +

Et elle chercha derrière elle. Scipion eut envie de 1 L Fr

gronder. 4 —Mais non, dit-il; c’est mon frère: c’est lui qui t'a portée M

2 jusqu’en haut. À On eût dit que la petite avait compris ; elle demeura Ja tête M tournée vers Annibal, mais les yeux baissés, et elle murmura : el —Merci, monsieur. à si —Qu'est-ce qu’il te voulait, l’agent ? demanda Scipien. | | | 2 Elle sanglota sans pleurer, avec une grande douleur : “4 l | . —Oh! il voulait me mettre en prison parce que l’on m'avait appelée voleuse. .

—Toi ! ei qu'avais-tu fait ?

| —Rien, monsieur ; oh! je n'ai rien volé, bien sûr. Seule-* | 30 ment j'étais arrêtée, eomme cela, devant la boutique d'un bou-M langer où il y avait des petits pains dans une corbeille devant} la porte. Je les regardais, voilà tout.

—Et pourquoi les regardais-tu }

se faussait

Re faim et cela me faisait plaisir, un peu, | rien que de les voir, chaud... —FElle a faim ! cria Snélgéé lui Annibal,

Mais déjà Scipion était sur ses pieds et il courait au buffet, uccrochant les chaises, faisant un bruit d’enfer avec ses bottes 6 it : neuves. Et Annibal poussait la table auprès de la petite, qui, iée derrière effarée, les yeux élargis, voyait s’empiler devant elle tous les restes et toutes les provisions du garde-manger.

—Oh! je n'ai pas tant d'appétit que cela! dit-elle en souriant. 10 Et elle se jeta sur le pain, qu’elle devora à grandes bouchées,

sans rien dire, ne tonchant pas aux viandes, apaisant d’abord la cruelle faim qu’: tenait.

Elle s’interrompit tout à coup, un peu honteuse, regardant 0 ses deux mains pleines ; et puis elle murmura d’une voix douce, 15 Æ tendre comme une caresse, en relevant les yeux vers les deux envie de la À frères qui la contemplaient :

À — Vous êtes bien bons ; merci.

Ils se détournèrent un peu l’un de l’autre pour se cacher les pleurs qui leur étaient venus. 20

Elle touchait maintenant aux mets qu’on avait placés devant elle, mais timidement et comme pour faire plaisir à ses hôtes. Sa faim était apaisée et elle se mettait à penser, le cœur gros. “lors Scipion reprit :

| —Tu n’avais donc pas mangé, ce soir?

— Depuis hier, 1épondit-elle plus triste.

— Pourquoi !

ille, ce bon

qui t'a portée 3

imeura la tête & ie murmura : !

» cipion.

leur :

e l’on m’aval

— Parce que maman est morte.

n sûr. Seule} Et la petite, repoussant son assiette, se reprit à pleurer.

ique d’un bou-l —Et ton père ? demanda tout doucement Annibal. brbeille devant®

— I] est mort aussi, monsieur, mais il y a longtemps. —Où habites-tu ?

Elle ne répondit pas. Il y eut un silence coupé des seuls

soupirs très gros de l’enfant; les frères Colombe, anxieux, se regardaient. Annibal recommença :

—Où voudras-tu qu’on te ramène ?

Elle murmura :

—Je ne sais pas: je n’ai pas de maiïison..., Et puis, reprenant courage, elle finit par tout dire, Son père, un ouvrier de village, était venu tente: la fortune à Paris. Peu de temps après, il mourut. La mère avait travaillé tant et tant qu'elle avait pris du mal, un mal très long qui emporta toutes les économies. Brin à brin, on vendait chaque jour. On finit par aller se loger en garni, dans un grenier : c’est là que sa mère était morte. Muaintenant, elle ne savait plus que devenir: le logeur l’avait mise à la porte la veille, 15 —Tu n’as donc pas de parents, personne ? demanda Scipion déjà intervenant.

—Je ne sais pas; je ne l’ai pas entendu dire à maman. —Muis de quel pays étiez-vous ?

—Du Périgord.

—Tu dis? s’écria Annibal.

Elle eut peur et protesta :

—Bien vrai, monsieur; des environs de Saint-Apre ; mais vous ne connaissez pas...

2% Ncipion était revenu s’accroupir devant elle, assis sur ses talons, la face rayonnante.

—Muis si, nous connaissons ; et toi, connais-tu Ligueux ? —Bien sûr, dit-elle étonnée ; c’est là que l’on va en pèlerinage à Saint-Siméon.

30 —Eh bien, nous en sommes, nous.

—Oh ! comme ça se trouve ! dit-elle en riant, les paupières encore trempées.

—Oui, et nous devons te protéger, puisque tu es notre compatriote. N'est-ce pas, Annibal ?

anxieux,

| fortune ère avait , mal très brin, on en garni, Muinte- , mise à la

a Scipion

nan.

pre ; mais is sur ses rueux ?

en pèleripaupières

es notre

—C'est juste, répondit gravement je frère aîné, qui n’attendait que cette requête,

—Tu vois, mignonne, tu n'as plus besoin de t'inquiéter maintenant.

Scipion exultait. Il se leva et se mit à gesticuler, parlant à 5 tort et à travers de choses oiseuses : du temps qu’il faisait (la neige tombait, blanchissant les coits), du pays que l’on ne devrait jamais quitter.... Annibal linterrompit.

—Ï1 nous sera bien dificile de la garder ici, dit-il, éprouvant le besoin de se faire forcer la main. 10 —Pourquoi? Rien de plus simple, au‘contraire. Je vais transporter mon lit dans la cuisine; je l’enlèverai chaque

matin ; la petite prendra ma chambre.

—Mais tu seras mal, tandis que moi....

—Tu plaisantes! J'aurai plus chaud. Il y à longtemps, 15 d’ailleurs, que je voulais coucher dans la cuisine ; une idée.

— Alors, si tu y tiens...., concéda Annibal.

—Tu vas voir ; ça ne traînera pas.

Et $Scipion, enlevant rapidement son habit, s’en alla trimbalant dans la pièce voisine, tirant le lit, faisant le ménage, 20 leste comme une femme, et le cerveau tout enflammé d’un plaisir de dévouement qu’il n'avait pas éprouvé depuis Mamette et qui le réveillait comme d’un long et pénible engourdissement.

—Là, ditil reparaissant,les draps sont au lit. Tu vas t’en aller dormir, petite. À propos, comment t’appelles-tu } 25

—Je m'appelle Manon.

—Manon...., Mamette balbutia encore Scipion, on dirait que ça se ressemble. ...

Et une tristesse inexplicable lui traversa le cœur.

—Et vous? disait la petite fille, les regardant, un peu 80 inquiète, ses grands yeux clairs vaguement songeurs.

—Mon frère aîné se nomme Anwnibal, et moi Scipion. Allons, quitte ton beau bonnet blanc et viens te couclier.

—Mon bonnet, dit-elle en le retirant vivement ; je l'avais

oublié. Il n’est pas gâté au moins par la pluie? C’est celui de ma première communion, voyez-vous Je n’en avais pas d'autre ; je l’ai pris pour le deuil de maman. Le blanc est deuil, n’est-ce pas, pour les jeunes filles ? 5 —Une jeune fille! exclama Scipion en riant, Pestel tu te mets bien. Et quel âge as-tu, mademoiselle ?

—Treize ans et demi, monsieur.

—Déjà ! mais tu es toute petite | —C’est que j'ai souffert.

10 —-Pauvre mignonne, va! Allons, n’y pense plus. —Oh ! si, j’y penserai toujours, puisque maman est morte ! Les deux frères se regardèrent, échangeant le même doulou.-reux ressouvenir, le rappel de la même perte qu’ils avaient faite, eux aussi, deuil cruel, inoubliable. Manan comprit qu’elle les 15embarrassait de sa tristesse; elle secoua sa tête blonde décoiffée, comme pour chasser son ennui, et, rappelant son courage : —Le bon Dieu l’a voulu, n'est-ce pas? dit-elle en se dirigeant vers la porte ouverte qu’on lui avait désignée. Je m’en vais le 20 prier avant de m'en \ormir, afin qu’il dise à maman de ne pas se tourmenter là-haut, que je suis à l'abri, que je n'ai plus faim...., et pour qu’il vous bénisse !....

Elle passa devant Scipion et lui donna la main d’un geste affectueux et déjà timide de petite femme; puis elle salua 25 gravement Annibal, baissant la tête avec respect. Annibal avait éprouvé le désir spontané de lui tendre la main ; il n’osa pas et balbutia :

— Bonsoir.

| Il n’en voulait pas à Manon, pas plus qu’il n'avait eu de l sorancune contre Mamette. (C'était juste: il était trop grave, | trop vieux ; il faisait peur à ces petits êtres délicats et tendres que son “ jeune frère ” apprivoisait si bien. Et cependant il eut encore pour Manon une pensée douce.

C’est celui 1 avais pas e blanc est

este! tu te

\ est morte !

me doulou-vaient faite, it qu’elle les tête blonde ppelant son 1 se dirigeant m'en vais le n de ne pas je n'ai plus

d'un geste is elle salua

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mbiaitil.

Elle n’a rien pour prier, dit-il bas à Scipion ; si tu lui donnais....

—Quoi ?

—Ce crucifix, tu sais, qui est dans ma chambref.... — Au-dessus du portrait?.... (Et Scipion, effaré, regarda 5 son frère.) Quoi! la relique sacrée ?....

—Oui, cela rassurera Manon et l’aidera bien à dormir.

Nous sommes des étrangers pour elle. Avec Dieu elle se “Hsentira comme en famille.

Donne-le-lui.

Quand ils se retrouvèrent seuls, ils demeurèrent silencieux, 10 es esprits troublés, éprouvant le besoin de se reprendre après es émotions de cette aventure ainsi tombée dans leur vie si

calme, Tout à coup Scipion aperçut son habit étalé sur une

haise, et le souvenir lui revint :

—Eh bien ! et notre soirée ? dit-il. 15 Annibal regarda l’heure,.

—Dix heures ; 1l est trop tard maintenant. Tant mieux ;

L'est une corvée de moins.

— Et puis regarde donc comme il neige, reprit Scipion. On

st mieux chez soi que dehors par un temps pareil. 20

Ce ‘ chez soi” venait de prendre une douceur inaccoutumée, Il paraissait plus tiède et plus doux depuis que la

petite fille y était entrée avec le charme de sa voix gazouillante fet de sa tête blonde coiffée du petit bonnet blauc. Æpieds humides avaient laissé des traces sur le parquet ciré, et il 25

Ses petits

y avait comme un doux parfum d'enfant dans la salle à manger chaude où elle avait pleuré.

ours maintenant.

Elle serait là demain, tous les Cette pensée n’était pas précise dans l'esprit

des frères Colombe ; cependant elle influait sur le bien-être, attrait, le plaisir du “chez soi” qu'ils ressentaient ensemble #0

bn ce moment et qui les faisaient vaguement sourire en regarant autour d'eux.

Ils n'avaient point envie de dormir encore, l'esprit éveillé, au ontraire, par un va-et-vient de pensées inaccoutumées, une

agitation mentale qui les surprenait et les secouait comme s'ils a.uent pris une fièvre dont les rêves eussent été anxieux et ux, Cet ébranlement nouveau de leur âme engourdie, momifiée, agitait tous leurs sens et leur donnait un besoin d'action, de paroles. Maintenant ils tenaient un sujet pour un échange d'idées intarissables.

Scipion se rapprocha du poële pour ranimer le feu et Annibal tira un fauteuil afin de s'installer près de son frère. D'ailleurs ils avaient à causer et leurs voix s’élevèrent...,

10 Mais un bruit léger se fit entendre dans la chambre à côté, un bruit très net : Manon se conchaït.

Les deux frères tressaillirent et baissèrent la voix, puis demeurèrent immobiles, n’osant bouger, gênés tout à coup de ne plus se sentir seuls, troublés de la peur de réveiller Manon : c'était

une responsabilité, cela! On n’était plus libre maintenant ; des devoirs nouveaux leur étaient venus. Ils avaient pris charge d'âme. #t quelle âme ! Une petite fille de treize ans et demi, une enfant encore, une jeune fille demain.

Toutes ces idées leur venaient à la débandade pendant qu’ils

20 n’osaient remuer ni parler, pris d’une inquiétude indéfinie, Tant de pensées leur amenait presque de la souffrance.

—Je crois que j'ai mal à la tête, murmura à peine Scipion.

— Alors, bonsoir, répondit plus bas encore Annibal.

Ils se retirèrent, marchant sur leurs pointes, lentement,

45 silencieusement, Annibal vers sa chambre, Scipicn dans la cuisine. Et leurs portes se refermèrent sans un craquement, tant ils mettaient une précaution tendre à ne point troubler le sommeil de Manon.

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Le lendemain, qui était un dimanche, commença le bouleversement des habitudes qui étaient si chères cependant aux frères Colon. e. Ce jour-là ils faisaient d'habitude la grasse matinée. Oui, mais alors ils n'avaient à s’occuper que d’eux-mêmes |

Ils dormirent mal et s’éveillèrent de très bonne heure, pressés 8 de se revoir pour s'entendre, car toutes sortes d'idées nouvelles leur étaient venues pendant la nuit. Cependant lorsque Annibal poussa lentement sa porte et avança le cou dans la salle à manger, il aperçut son frère, en chaussons, qui déjà faisait le ménage avec un silence de farfadet. Le balai glissait, le plu- 10 iweau volait : on eût entendu battre l’aile d’un papillon. Et le poêle allumé brûlait, ses portes ouvertes pour l’en:pêcher de ronfler. La cuisine était propre, le lit de Scipion avait disparu dans un cabinet, et sur le fourneau à gaz bouillottait le lait tout blanc de crème soufflée. 15

—Tu ne t'es pas couché? murmura Annibal surpris.

— Et j'ai même fort bien dormi, répondit Scipion menteur. Mais si la petite s’était réveillée de bonne heure? On ne savait pas. Alors, voilà, tout est prêt.

Ils s’accotèrent dans un coin pour causer plus à l’aise et l’on 20 délibéra sur la situation. D'abord, que dirait-on à la concierge ? C'était Annibal que le mensonge désarçonnait tout de suite ; mais Scipion savait mieux se plier aux circonstances, On ne pouvait pas charitablement révéler la chose aux gens de la maison : cela serait trop humiliant pour Manon. 25

—C'’est juste, répondait Annibal.

— Alors quoi? Puisqu'on gardait la petite, autant valait tout de suite sauvegarder son amour-propre en la faisant passer pour

une parente, une orpheline arrivée de leur pays hier au soir et |

confiée à leurs soins... Que — Nous la gardons, décidément}? demanda Annibal sérieux. fé —Dame ! qu’en veux-tu faire ? la jeter dans la rue ? Qu

5 —Je ne dis pas. bel —Eh bien ! puisqu’elle est toute seule dans le monde et que Msit

le hasard... er —Ou Dieu... ui —....la jetée dans nos bras, gardons-la. b ù

10 —Gardons-la, conclut Annibal avec un soupir de soulagement. he

Manon loquetuit sa porte; on devinait qu’elle n'osait pas flèn entrer. Scipion courut, et la petite, toute rougissante, s'arrêta Ie

sur le seuil.

Elle avait peigné très fort ses beaux cheveux rudes pour les Mlei

15 aplatir en deux petits bandeaux virginals, très propres autour [Bérs de son visage maigre, inais frais comme une rose de mai, et elle MS tiraillait sur ses épaules un méchant fichu de laine noire troué qui « ë la laissait grelottante. Elle murmura : “ Bonjour, messieurs,” MSA bien timide et honteuse et un peu effrayée aussi, les yeux buissés, &

20 détournant le front. s Les frères Colombe avaient mal vu, la veille au soir, le visage y bu

de Manon, qui s'était effacé dans leurs rêves ; c'était comme une pôur nouvelle apparition, car la petite fille leur paraissait plus grande BE plus sérieuse et plus étrangement jolie avec sa coiffure de petite Rss 25 femme et ses airs doucement effarouchés. Scipion l'avait prise lle par la main et il l’amena près de la table où il y avait trois À ai chaises et trois couverts, avec, au milieu, le lait fumant et le n a] d

café qui embaumait, 6

Elle s’assiv sur le bord de son siège, tenant ses mains croisées, p

8 le front bas. Elle aussi avait beaucoup pensé dans la nuit quand r

elle s'était réveillée, surprise d’abord, ne sachant pas où elle était, è

mais se souvenant tout à coup et prise d’une vague angoisse. c 1 Où était-elle tombée? dans quelles mains? Quels étaient ces À

hommes qui paraissaient 81 bons, cette maison où il n’y avait pus L-

LES FRÈRES COLOMRBK. 27

ier au soir et Mlle femme? Etait-il convenable qu’elle reçût leurs soins? Mais

e pourrait-elle faire pour gagner sa vie ! Elle ne savait aucun ibal sérieux. étier, bien que sa mère l’eût fait coudre avec elle. Le peu rue Ÿ Qu'elle avait appris ne suffisait pas pour la faire recevoir dans un

belier où elle pourrait gagner quelque argent. Peut-être trouve- 5 Ait-elle à se placer comme....servante, Oh! cela lui paraissait en dur d'aller en service, toute petite et délicate comme elle it, et avec les goûts de petite demoiselle qu’elle avait pris à aris, dans le ménage où le travail du père avait apporté pendant ielque temps une aisance relative Bien dur certainement, et 10 Bên cœur était gros de cette perspective, la seule cependant sante, s'arrêta @h’elle pût raisonnablement envisager.

É 1Mais, le matin, elle s'était coiffée et attifée sérieusement, pour se rudes pour les Meillir et imposer plus de confiance quand elle allait prier les.... Personnes chez qui elle était de lui trouver une place de servante. 15 21-À quoi penses-tu, petite? lui demanda Scipion en plaçant ant elle une tasse remplie,

Alors elle leva les yeux et demeura sans répondre, un peu prise, elle aussi, du visage de ce vieux garçon et de celui de

h frère, qu’elle osa examiner d’un coup d'œil et qui lui parut 20 Pux...., mais vieux à lui donner envie de rire sans qu’elle sût

monde et que

» soulagement. À Ile n’osait pi 8

propres autout de mai, et elle

noire troué qui ar, messieurs,” à »s yeux bulssés, st : soir, le visage vi jurquoi.

it plus grande En même temps le courage lui revenait; elle se sentait iffure de petite ssurée. Oh ! si ces deux-là voulaient la garder pour servante, n l'avait prise @lle resterait bien avec eux, elle n'aurait pas peur! Et puis ils 2 il y avait trois Maient un air si bêtement bons, tous les deux, le vieux aussi, mé Igré sa grosse moustache, un air... paysan, un air du pays qui ét presque une ressemblance de famille. Cette idée même lui sa rapidement dans l'esprit (et elle se retint pour n’en pas e aux éclats), que le plus jeune ressemblait traits pour traits 30 a statue de saint Siméon dans la chapelle de Ligueux : il avait

sait comme une

t fumant et le

mains croisées, È s la nuit quand 1 as où elle était, |

rague angoisse, Bimme eile de gros yeux bleus fixes, une face ronde et bouftie :ls étaient ces Mec un peu de barbe roussotte au bas du menton. il n'y avait pas Me vais vous dire, répondit-elle en souriant et trempant

dans son bol une tartine beurrée que venait de lui glisser Anni- À bal ; c'est que j'ai pensé cette nuit à ce que je pourrais bien | faire pour gagner ma vie.... É

—Tu n'as pas à t’occuper de cela! s’écria Scipion ; ça nous à

5 regarde.

—TLaisse-la parler, pour voir, interrompit Annibal.

La petite reprit, la bouche pleine :

—Je voudrais me placer servante.

— Où ça?

—Chez vous, si vous le voulez bien.

—Et pourquoi veux-tu te mettre en service ? * —Dame! je n’ai point de rentes, ni de métier. Je ne veux M

pas qu'on me fasse la charité. Oh! le bon pain! On dirait du k

Ro«

gâteau. C’est peut-être bien de la brioche, dites, monsieur ? 15 Annibal s'était tourné vers son frère :

—EÆElle a de beaux sentiments, dit-il Tant mieux. Néanmoins .... | —C'est bien meilleur que ça, la brioche, répondit à Manon Scipion, qui se délectait à la voir manger. Tu en auras une » ce soir, toute chaude.

Et il oubliait de déjeuner, lui, accoudé sur la table, le cœur si plein de plaisir qu’il n'avait pas faim. Annibal reprit lentement, —Néanmoins, comme nous nous sommes chargés de toi, il ne M serait pas convenable que nous te traitions en servante... ’ 25 —Tl’autant moins, interrompit Scipion, que nous allons te à 4 présenter comme notre parente, une orpheline arrivée de pro- 4

vince....

—Moi? s’écria Manon laissant tomber sa cuiller. Mais puisque ce n’est pas vrai! Pourquoi mentir}...

so Les frères Colombe se regardèrent suffoqués. Annibal avait rougi et Scipion toussait pour se donner le : temps de chercher une réponse.

D'abord, dit-il, tu es orpheline et tu arrives de province, ! w'est-ce pas } Il n’y à pas de mensonge là-dedans. Ensuite...

LE RE QE CE Été a

i glisser Anni. Ë

à c'est à cause de l'histoire d'hier, tu te rappelles bien? le boupourrais bien

langer, l'agent qui te poursuivait....

—Oh! cria Manon avec frayeur, je comprends ; c’est pour

ion ; Ça nous ! , > .$ SM mieux me cacher...

—Précisément. Si l’on venait nous demander : “Quelle est 5 cette petite fille que vous avez-là? d’où vient-elle?”?, nous répondrions : “ Elle vient du Périgord, c’est notre purente ; bien le

bal.

bonjour, messieurs les gendarmes.” Autrement il nous faudrait dire: “Mais c’est la petite fille, vous savez bien....de l’autre SU PER 10

—Oh! non, non, monsieur, ne dites pas cela..., Je ne veux

On dirait du M monsieur ?

| —Tu vois bien! conclut Scipion radieux, mais un peu essoufflé let étourdi de sa puissance imaginative.

Mis cest égal, reprit Manon au bout d’un moment de D “urande réflexion: si je reste avec vous, je veux vous servir ; 15 Net “autrement...

: — Autrement ?....

—Je n’oserais pas manger de votre pain, voilà.

à —N'aie pas peur, on te le fera gagner, ton pain...

dit à Manon n auras une

— Et on t'apprendra à le gagner surtout, reprit Annibal. Tu 20

le, le cœur si | | , è : .

: El ne sais aucun métier: on te fera instruire. Qu'aimerais-tu

it lentement.

s de toi, il ne M ante.... :

us allons te À ivée de pro-*

| faire ?

— Des fleurs...., des fleurs peintes sur des assiettes. C’est gentil, et puis c’est.... Je ne sais pas comment on dit ; enfin on est... artiste. Mais ça coûterait cher pour apprendre et je ne puis pas.... Vous voyez bien qu’il faut que je me mette en

| service.

—Muis, dit Scipion dont l’ingéniosité poussait rapide comme les plantes arrrosées de l’effuve magnétique des fakirs, comprends donc bien ceci: quand on est en service, on gagne de 30

Mais puis- MS

se donner le K

l'argent, tant par mois, pas vrai ?

— Oui, monsieur, disait Manon très intéressée, les yeux bien ouverts sur ie visage de Scipion.

—Eh bien, au lieu de te donner de l'argent pour payer tous

de province, !

Ensuite... ,

les petits services que tu vas nous rendre ici, nous emploieron:! cet argent à t'habiller, à t’instruire, à te faire apprendre la pein:| ture sur porcelaine. ... C’est toi-même qui te gagneras les moy. ens de devenir artiste, et tu ne nous devras rien, j —Oh ! si, monsieur !

—Comment, 8% Mais je te prouverai que non, quand tu sauras compter.

—Je sais bien, dit-elle. Je sais écrire aussi, et je mets bien l'orthographe.

10 —Tu es allée en classe} —J'usqu’à la mort de papa, il y a deux ans.

—Et depuis ! 4 — Depuis, j'ai cousu avec maman, qui faisait des confections pour les magasins ; et puis je n'ai plus rien fait....que la soig-A à 15ner jusqu'à ce qu’elle... 4 Mais Scipion l'taromipié brusquement :

— Alors tu dois t’entendre un peu aux choses du ménage ? — Bien sûr ! dit-elle, retenant les soupirs qui revenaient lui gonfler le cœur.

2 Même elle ajouta un peu fièrement :

—Je fais la cuisine.

—C'est moi qui vais me reposer ! s’écria Scipion feignant une grande joie.

—Comment! vous faites la cuisine, vous ?

25 —Moi-même, et prends garde à toi: je suis un cordon bleu. Manon le regarda d’abord sérieuse et puis elle lui rit au nezh d’une poussée irrésistible. C’est qu’il devait avoir presque l'air d’une vieille femme avec un tablier et remuant ses cassercles. Et cette idée de Scipion marmitonnant l’égayait comme une bouffon æ nerie. Pour lui, il aurait dansé de joie d’avoir fait rire Manon au moment où elle allait pleurer, et ce rire d'enfant lui remuaitss dans le cœur des délices inconnues. C'était plus beau qu’une# musique céleste. Il avait envie de s’extasier. ‘4 Annibal buissait plus bas ses lourdes paupières, cachant 1eM

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