‹ Les frères Grimm, leur vie et leurs travauxChapitre 2 sur 5 · LEU H VIE · texte numérisé non relu

LEU H VIE

Quand la tombe de Jacques Grimm est à peine fermée, on ne peut se flatter de pénétrer immédiatement jusqu'aux détails intimes de sa vie et de porter un jugement définitif sur la carrière qu'il a parcourue. L'Allemagne, ses antiquités, la grammaire et l'histoire de sa langue, ont occupé l'existence de ce grand érudit : c'est aux Allemands qu'il convient de l'apprécier; l'opinion des Français se formera à la suite. Mais, pour les Allemands eux-mêmes, l'heure de l'appréciation complète n'est pas encore venue. Ils trouveront sans doute à propos de réunir d'abord les œuvres dispersées en tant d'endroits, et de publier tout ce qui se pourra ramasser de la correspondance, des notes 1 , de ces mille productions qui, pour n'avoir pas été destinées à la publicité, n'en donnent que mieux la mesure de l'écrivain et font connaître l'homme, qu'on ne possède jamais tout entier dans ses œuvres officielles. L'Allemagne ne manquera pas à ce devoir ; l'oubli en serait impardonnable envers celui qui a tant contribué à la révéler à elle-même et à la faire marcher vers l'unité qui est aujourd'hui le suprême idéal de cette grande nation.

Mais en attendant des publications que mille difficultés matérielles peuvent retarder longtemps, nous ne laisserons pas tomber dans un

1 On a retrouvé parmi les papiers de Jacques Grimm une note testamentaire depuis longtemps écrite, par laquelle il exprimait la volonté qu'après sa mort on brûlât tous ses papiers

inachevés et ses excerpta. Espérons que, malgré le respect dû à ses intentions, ce sacrilège n'a pas «Hé et ne sera pas commis.

silence prématuré un nom qui représente pour une part si notable les travaux et les aspirations de l'Allemagne contemporaine. Quand un chef de famille est mort, les voisins et les amis qui ont, pour leur petite part, profité de sa vie et entretenu avec lui des relations cordiales, doivent au moins à ses proches leur mot de condoléance et leur visite de bon souvenir. C'est dans ce sentiment que nous allons essayer de rappeler ce que nous savons et ce que nous pensons de Jacques Grimm et de son frère, car la mémoire ne doit pas séparer ceux qui vécurent dans une union si intime et dans une telle communauté de travaux. Quelques précieuses communications nous permettront d'apporter notre contingent à la publication de la correspondance, et de donner ainsi à cette notice un intérêt particulier, même au delà du Rhin.

Les frères Grimm naquirent tous deux à Hanau, Jacques-Louis en 1785, Guillaume-Charles en 1786, dans une famille de bonne bourgeoisie. Leur bisaïeul et leur grand-père avaient été pasteurs de l'Église réformée (calviniste) du pays. Ils perdirent de bonne heure (en 1796) leur père, qui était greffier de la ville et du district. Leur mère, fille d'un conseiller de la chancellerie électorale, était une personne très-distinguée , comme la plupart des femmes qui ont donné le jour à des hommes éminents. Ils eurent six frères, dont un seul, je crois, atteignit l'âge d'homme : Louis-Emile Grimm, né en 1790, mort en 1863, fut peintre et graveur renommé; il enseigna pendant trente ans le dessin à l'Académie de Cassel. Les galeries de l'électeur de liesse possèdent de lui plusieurs tableaux religieux pour lesquels les connaisseurs ont une sérieuse estime.

Jacques et Guillaume, après avoir été au collège à Cassel, étudièrent le droit à l'université de Marburg, où ils eurent pour professeur l'illustre Savigny. La méthode historique que leur maître appliquait à l'étude du droit romain, et où il déployait autant les qualités du philologue et de l'archéologue que celles du jurisconsulte, exercèrent sans doute une influence profonde sur l'esprit des deux élèves. Son antipathie pour la codification, et son amour du droit coutumier leur firent peut-être ouvrir les yeux de bonne heure sur le développement spontané

LES FRÈRES G RI M M. 7 des institutions et des mœurs, et sur la vitalité qui se cache dans les couches profondes des sociétés. On pourrait presque dire que ce qu'ils ont cherché dans l'ancienne Allemagne, ce sont la langue, la littérature et les croyances coutumières. En tout cas, on sait par le témoignage de Jacques que, sous un pareil maître, le droit romain les avait séduits. Gela se comprend, car le droit romain est en grande partie le développement historique d'une jurisprudence. On ne s'étonnera pas davantage du dégoût qui les prit, lorsqu'on voulut les forcer à étudier le Code Napoléon, qu'on introduisait alors dans la Hesse. Cette législation toute moderne et pratique ne disait rien à leur esprit entièrement tourné vers le passé, tl en résulta, toujours suivant Jacques, qu'ils perdirent leur temps et manquèrent leurs études de droit

En 1805, Savigny fit un voyage à Paris, et il emmena avec lui Jacques Grimm pour l'aider dans ses travaux. Il ne s'agissait, sans doute, que de consulter des manuscrits de la Bibliothèque impériale, si riche en tout temps, mais pleine en ce moment des dépouilles de l'Europe; car Paris était alors singulièrement pauvre en fait d érudits comme nos deux Allemands. La guerre, les mathématiques et les sciences physiques et naturelles y avaient tout absorbé. Le baron Dacier, qui cumulait les fonctions de conservateur des manuscrits a la Bibliothèque et de secrétaire perpétuel à l'Académie des inscriptions, ne pouvait avoir rien de commun avec Grimm et Savigny, non plus que l'honnête Mouchet, ancien secrétaire de Lacurne Sainte-Palaye, et alors factotum du département des manuscrits. Bouchaud, le dernier des romanistes français du xvm e siècle, était mort depuis un an, et l'on ne voit pas avec qui Savigny aurait pu s'entendre sur l'histoire du droit romain au moyen âge, qu'il préparait. Quant à Grimm, ce fut là, dit-on, qu'il commença à étudier l'ancienne littérature allemande. Evidemment les manuscrits furent ses seuls guides, car Raynouard, l'unique savant avec lequel il eût pu parler du moyen âge et de la linguistique, était alors dans le feu de sa poésie ; ce fut précisément en 4805 qu'il fit jouer sa tragédie des Templiers, fameuse en ce temps-là et tombée aujourd'hui dans l'oubli. En attendant que les papiers de Grimm nous apprennent la réalité sur ses rapports avec les érudits de Paris à son

' R;de nuf Wilhtm Grimm, von Jarob Grimra, p. 10.

premier voyage, nous sommes donc dans une complète ignorance des liaisons qu'il y put contracter, mais le peu de relations qu'il y eut par la suite nous amène à supposer qu'il s'y renferma dans ses travaux sans communiquer avec personne.

A son retour dans son pays de la Hesse électorale, Jacques Grimm fut nommé surnuméraire au secrétariat de la guerre, ce qui ne l'empêcha pas de continuer ses recherches sur l'ancienne poésie allemande. Quoiqu'il n'eût rien produit encore, ces nobles études lui valurent la protection de l'historien Jean de MUller, à laquelle il dut, en 1808, après la création de l'éphémère royaume de Westphalie, d'être nommé bibliothécaire particulier du roi Jérôme qui occupait ce trône. L'administration française déploya toute sa courtoisie en faveur du jeune savant. Quand il demanda en quoi consisteraient ses fonctions, on lui répondit : « Vous ferez mettre en gros caractères sur la porte : Bibliothèque particulière du roi. » C'était une pension qu'on lui offrait ; et à peine un an plus tard, le roi Jérôme lui annonça lui-même qu'il le nommait auditeur à son conseil d'Etat, ce qui portait ses appointements à 4,000 francs, près de 42,000 francs d'aujourd'hui, avec la différence des temps et des lieux.

On sera peut-être un peu surpris de la facilité avec laquelle Jacques Grimm avait accepté les faveurs des Français, lorsqu'on le voit ensuite saluer avec dos démonstrations de joie le retour de l'Électeur. En tout cas, nous ne lui ferons pas un crime d'avoir applaudi au départ de l'étranger, et nous ne trouverons pas étrange qu'il ait accepté, en 4813, le poste de secrétaire de légation à la suite des envoyés hessois au quartier-général des alliés. Il revit ainsi Paris en 4844, et en profita pour travailler encore aux manuscrits allemands de la bibliothèque. Delà, il assista au Congrès de Vienne jusqu'en juin 4845; ne perdant jamais de vue ses études, il commença, pendant son séjour dans cette ville, à s'initier aux langues slaves. Puis la seconde invasion étant survenue, les gouvernements de la Prusse et de la Hesse profitèrent de la connaissance qu'il avait acquise des manuscrits de notre grande Bibliothèque pour l'envoyer y reprendre les pièces dont la conquête nous avait enrichis, de même qu'on les reprenait dans nos muséos. T/huissier qui avait fait les caisses à Casse! pour Paris les

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LES FRÈRES CRI M M. 0 refît à Paris pour Casse!. Langlès, alors conservateur des manuscrits, se donna le tort de perdre le sang-froid et interdit à Grimm de venir travailler dans ce département qu'il dépouillait. L'Allemand ne faisait après tout que reprendre son bien; mais peut-être y mettait-il en la forme un peu trop de rudesse et d'airs vainqueurs. Il est facile de fâcher les gens, lorsque, même avec les meilleures raisons du monde, on porte atteinte à leur collection.

Ce fut dans ce voyage que Grimm vit Paris pour la dernière fois. Rentré en Allemagne en 1816, on lui offrait de le nommer secrétaire d'ambassade près de la nouvelle diète de Francfort, mais il aima mieux renoncer aux fonctions administratives, pour se consacrer entièrement à ses travaux d'érudition, et, dans ce but, il accepta la modeste position de bibliothécaire en second à la bibliothèque de Cassel, qu'il garda pendant quatorze ans.

C'est alors que commence sa grande activité d'études et de publications, dans lesquelles il fut secondé par son frère Guillaume. Ce dernier n'avait pas mené à beaucoup près une vie si accidentée. De longues attaques d'un asthme compliqué d'une maladie decœur avaient interrompu ses études jusqu'en 4809, et, en 1814, il s'était fait nommer simplement secrétaire de la bibliothèque de Cassel, où Jacques vint le retrouver. A partir de ce moment, les deux frères ne se quittèrent plus, et ne cessèrent de demeurer et de travailler ensemble. La collaboration entre eux avait déjà commencé auparavant . Leurs débuts avaient été, pour Guillaume, en 181 1, une traduction d'anciens chants héroïques du Danemark, et pour Jacques, en 1812, une dissertation insérée dans le Deutsches Musœum de Schlegel, sur la transmission mystérieuse des légendes de peuple à peuple. La même année, ils publièrent ensemble Les deux plus anciennes poésies allemandes du vin* siècle Ils commencèrent aussi la collection des contes populaires (Kinder und Hausmiïrchen) qui porte leur nom, révélant dès l'origine cette scrupuleuse attention pour les humbles traditions des campagnes, qui devait être un des traits essentiels de leur

1 Le Chanl héroïque d'Hildebrand et Hadubrand, et l'Oraison de W etitenbrunn , Berlin. in-4°. Jacques prouva que ces deux morceaux, qu'on avait pris pour de la prose, sont de la poésie par allitération.

10 LES FRÈRES (S Kl M M.

méthode ! . De 1813 à 1816, ils publieront, sous le titre û'Altdeutochê Wâlder (Silve de l'ancienne littérature allemande), et sous forme périodique, un recueil de textes et de dissertations sur la langue et la littérature du moyen âge allemand. Cette publication ne passa pas inaperçue ; elle eut, après le Tartuffe de Molière, l'honneur des critiques et des moqueries d'Auguste-Guillaume de Schlegel, bien que les deux frères appartinssent à l'école romantique dont il était le chef. Ils ne s'en trouvèrent pas découragés, et donnèrent encore ensemble des extraits de l'ancien Edda, un recueil de légendes allemandes *, et enfin, en 1826, une collection de contes sur les Elfes irlandais, d'après \esfairy legends de Crofton Croker, avec une curieuse introduction sur les Elfes.

Cependant Jacques Grimm avait refusé, ainsi que Guillaume, une position qui leur fui offerte à l'université de Bonn ; les loisirs qu'il se ménageait ainsi, portèrent bientôt d'autres fruits que des publications secondaires. En 1819, il mit au jour le premier volume de la grammaire allemande, de laquelle on a dit avec raison qu'elle avait montré pour la première fois aux philologues étonnés ce que c'est qu'une langue. C'était toute une révolution, parla substitution d'une méthode naturelle et comparative aux anciennes règles à priori, qui n'avaient guère varié depuis les grammairiens d'Alexandrie et de Rome. Toutes les langues germaniques considérées comme des dialectes d'une seule, et minutieusement comparées quant à leurs sons et a leurs formes, de manière à déterminer les lois du passage des unes aux autres ; la môme étude appliquée aux époques successives de chacune d'elles, de façon à mettre en saillie leur histoire et les phases de leur vie, tel était le plan nouveau que l'auteur s'était imposé. Il ne communiquait pas seulement aux lecteurs le résultat de ses travaux ; il travaillait pour ainsi dire devant eux, ne tirant jamais ses généralisations que de longues listes d'exemples puisés aux sources authentiques. Le livre n'y gagnait pas en légèreté; mais qu'importe dans les travaux de ce genre ; il y gagnait une autorité qui, du premier coup, le mettait, pour l'exactitude scien tifique, au même rang que l 'A natomie comparée de Cuvier.

Une fois que l'opinion a reconnu un grand homme, elle se plait à

1 On a lieu de croire que Guillaume travailla plus que Jacques a cette précieuse collection. *D*utich Sagcn, Berlin, 1816-18, î\.

LES 1* RE II ES (JR.MM. Il le grandir encore et à l'exagérer. Un de ses procédés est de faire abstraction des précédents et d'imaginer que l'idée nouvelle a jailli tout à coup d'un cerveau fécond sans que rien l'eût préparée. On Ta fait pour Jacques Grimm, et il ne manque pas de gens pour croire que sa grammaire fut l'effet d'un simple coup de génie sans antécédents. Mais ces sortes de miracles ne résistent pas à l'examen, et cette fois comme toujours, quelle que soit l'initiative due au génie de Grimm, il est certain qu'il suivit à quelques égards une voie déjà tentée par un moins habile que lui ; nous voulons parler de Raynouard. La grammaire de Grimm est de 1810, et la grammaire romane de Raynouard date de 1816. L'idée de cette dernière est en partie chimérique, dans la supposition d'une langue romane unitaire et primordiale, identique avec le provençal ; mais une fois cette chimère écartée, et l'ouvrage pris comme une simple étude du provençal dans ses rapports avec le latin d'où il provient, et avec les langues néolatines dont il est le frère, on est frappé de la coïncidence de méthode entre Raynouard et Jacques Grimm. C'est le même rapprochement des sons et des formes grammaticales, la même comparaison des phases qui se succèdent et des langues congénères considérées comme des dialectes d'une seule, le même soin de ne s'avancer qu'avec un cortège de preuves authentiques. Cette marche scrupuleuse, il est vrai, remonte jusqu'au Glossaire de Ducange et au Thésaurus d'Henri Eslienne ; mais Raynouard l'appliqua le premier à la justification des lois grammaticales. Maintenant, peut-on douter que Jacques Grimm ait connu cette grammaire romane? Les Allemands érudits ont toujours eu grand soin de se tenir au courant de ce qui se publiait de bon et de neuf chez les autres nations et notamment en France. D'ailleurs Grimm portait un intérêt spécial aux langues d'origine latine ; ses travaux ont prouvé qu'il les connaissait à fond, et on a la preuve qu'à cette époque même il s'en occupait directement, puisqu'en 1818, il publia un recueil de vieilles poésies espagnoles

Allons plus loin et reconnaissons que l'ouvrage de Raynouard et celui de Grimm procèdent tous deux d'une idée commune, qui est l'application de la méthode comparative à l'étude des langues. C'est là

SU va de romances l ujot. Vienne, 181*.

ce que Grimm avait dû rapporter de Paris en 1805 ; il y avait sans doute assisté au spectacle incomparable de cette méthode appliquée aux sciences naturelles par des hommes tels que Cuvier et Étienne Geoffroy Saint-Hilaire. Nul ne peut dire qu'il y eût porté une grande attention ; mais il en avait respiré l'air, et cela suffit

En 1826, Jacques Grimm publia le second volume de sa grammaire, et en 1828, ses Antiquités du droit allemand. Ce dernier livre mettait dans un relief nouveau le lien qui unit le droit à l'histoire des mœurs et à l'archéologie. Il montrait combien les documents d'apparence la moins juridique peuvent contenir de renseignements précieux pour le droit, surtout aux époques obscures et spontanées, et aussi quelle précieuse source d'expression poétique se cache dans les formules toutes populaires du droit coutumier, avant qu'il n'ait reçu l'empreinte des jurisconsultes. Les mœurs du moyen âge allemand recevaient de cette étude une lumière inattendue qui se reflétait môme sur les nations voisines. Chez nous, M. Micheleten profita quelques années plus tard pour éclairer les origines du droit français, et dans le charmant et poétique ouvrage qu'il a publié sur ce sujet, il a traduit une partie des RechtsalterthUmer de Jacques Grimm. Une plume si exercée pouvait seule reproduire ces tournures colorées et concises où la forme n'est pas moins intéressante que le fond. Jacques Grimm lui-môme fut surpris de la fidélité et de la profonde intelligence de son traducteur.

L'amitié de M. Michelet nous permet de communiquer à nos lecteurs les fragments qui peuvent les intéresser dans la correspondance qui s'établit, à ce propos, entre Grimm et lui. Au moment où les Origines du droit français allaient paraître, Grimm, qui en avait reçu les épreuves, lui écrivait :

« Gœttingue, 13 mars 1837.

» .... On peut nommer votre ouvrage une refonte augmentée et per-

1 En 1816, en môme temps que la grammaire de Raynouard, Bopp publiait son système comparé de conjugaison dans les langues indo-germaniques ; et cet ouvrage doit encore être noté, quoique moins directement, parmi les précédents de la grammaire de Grimm. Comptons enfin l'ouvrage de Frédéric Schlcgel sur la langue et la sagesse des anciens Indiens,' publié dès IH08. et qui est l'origine de tout ce mouvement.

LES I li Kit K S lillIMM. H reciionnée de mes Antiquités du droit allemand. Vous 3n avez à la fois élargi et simplifié le plan. Sous cette forme, l'usage en est beaucoup plus facile, et ce qu'il y a de rude dans mon livre, destiné il est vrai à une autre classe de lecteurs, est heureusement écarté. Vous y ajoutez, en outre, tant de choses nouvelles et qui vous appartiennent en propre, que le peu de succès qu'a eu mon travail en Allemagne ne préjuge rien sur la réussite de votre livre en France. Peut-être y trouverat-on encore un arrière-goût allemand qu'on voudrait en voir disparaître. Pour moi, c'est un mérite de plus; je ne connais personne parmi mes compatriotes qui soit entré si profondément dans mes idées et dans mes sentiments. Vous avez saisi toute ma pensée, et senti avec moi ce qui flottait dans mon âme au sujet de nos antiquités. Je vous en serre la main avec reconnaissance. En vérité, je suis surpris de la profonde intelligence que vous montrez de notre langue, et de la finesse avec laquelle vous avez compris les anciennes formules, souvent écrites en des dialectes différents.... »

Dans son introduction, M. Michelet a donné du livre de Grimm une appréciation que nous devons à nos lecteurs :

a De toutes les jurisprudences, la plus féconde, sans comparaison, en formules poétiques, c'est celle de l'Allemagne. Dès 4816, Jacob Grimm, le Ducange de not re temps, avait publié une courte, mais intéressante dissertation, intitulée : Poésie du droit. En 1828, parutlegigantesqueouvrage du mèmeauteur: Antiquité* du droit allemand. Jamais livre n'éclaira plus subitement, plus profondément une science. Il n'y avait là ni confusion ni doute. Ce n'était pas un système plus ou moins ingénieux, c'était un magnifique recueil de formules empruntées à toutes les jurisprudences, à tous les idiomes de l'Allemagne et du Nord. Nous entendîmes dans ce livre, non les hypothèses d'un homme, mais la vive voix de l'antiquité elle-même, l'irrécusable témoignage de deux ou trois cents vieux jurisconsultes qui, dans leurs naïves et poétiques formules, déposaient des croyances, des usages domestiques, des secrets même du foyer, de la plus intime moralité allemande. Ce livre a une valeur immense en lui-même, comme révélation de la poésie juridique d'un peuple ; une plus grande encore, comme ferme de comparaison avec celle de tous les peuples. Aucune nation n'étant aussi riche en ce genreque

14 LES FUKHES tiRIMM.

l'Allemagne, cc,que les autres possèdent trouve presque toujours une partie correspondante dans le recueil de Grimm, et peut en recevoir confirmation, interprétation. Une science nouvelle, indiquée par Vico, est devenue possible : la symbolique du droit (pp. h-iv). »

Sur cette introduction elle-même, voici ce que Jacques Grimm écrivait à M. Michelet, par le travers de ses ennuis de Gœttingue, dont nous parlerons plus bas :

• Gœttingue, 1" décembre 1837.

» Monsieur et ami,

» Je suis vraiment en faute en vous remerciant si tard de l'aimable envoi de vos livres. Mais nous avons eu d'abord la fête de notre jubilé, puis j'ai fait un petit voyage d'automne, j'ai commencé mon cours d'hiver ; il y a eu enfin nos troubles politiques, dont vous êtes assez informé, si dans les journaux vous ne passez pas les articles relatifs à l'Allemagne. Ces événements sont cause que je vous écrirai aujourd'hui plus brièvement que je ne me l'étais promis.

» J'ai lu avec un grand plaisir l'introduction de vos Origines du droit. C'est un morceau plein d'intelligence et de délicatesse, dans la pensée comme dans l'expression. Votre crainte que le passé ne me fit oublier le présent était sans objet. Les inconvénients du temps où je vis ne m'en font pas méconnaître les avantages. Mais ma vie presque entière a été consacrée à l'antiquité, et mihi vetustas resscribenti nescio quo pacto antiquus fitanimu*. Il faut tolérer la partialité qui en résulte, comme il faut respecter la partialité analogue qui fait qu'on exalte son pays au-dessus des autres. C'est pourquoi je ne vous reprocherai pas ce qui fait à vos yeux la différence entre l'esprit allemand et l'esprit français. Vous auriez la même équité si je tentais à mon tour une appréciation qui différât en quelques points de la vôtre. Cependant, à mon avis, vous allez trop loin dans la note de la page cxxi *, et votre

• Voici cetto note : « La philosophie française, c'est Descartes. La poésie française, o'est Corneille et Molière, Racine et Boileau, Voltaire encore, dans ses pièces légères. Voilà le vrai fruit national et le plus exquis. Plus le parfum en est exquis, moins il peut être goûté de l'étranger. Enivrés qu'ils sont de leurs vineuses poésies, ils n'apprécient pas la nymphe tobre, le limpide breuvage.. . Cependant, lorsque, dans cette limpidité de langage, l'image se réfléchit par instants, l'image mobile et passionnre. comme dans La Fontaine et dans Pascal, jf ne sa. he aucun miroir plus digne de la penvr humaine. -

LES FRÈRES G Ri M M. !;, éloge de la poésie française, depuis Corneille jusqu'à Voltaire, méconnaît les progrès et les besoins du temps actuel, qu'autrement vous sentez si bien. Dois je vous répéter un aveu que nous faisons communément en Allemagne? J'ai souvent ouvert, avec la meilleure volonté du monde, Corneille, Racine et Boileau, et je sens tout ce qu'ils ont détalent, mais je ne puis en soutenir la lecture, et il me paraît évident qu'une partie des sentiments les plus profonds qu'éveille la poésie est restée lettre close pour ces auteurs. Votre Introduction des Origine* du droit est, à mon sens, plus poétique que Y Art poétique de Boileau. »

A notre tour, nous croyons que c'est la note de M. Michelet qui a raison contre Grimm, et, sans professer pour nos classiques un culte exclusif, nous supposons que ce dernier ne les entendait peut-être pas assez parfaitement pour les juger avec tant de sévérité. Son point de %-ue, comme celui d'Auguste Schlegel, était trop éloigné de celui où \\ faut se mettre pour apprécier cette littérature, où manque, il est vrai, une certaine richesse d'étoffe et d'inspiration et un certain abandon poétique, mais où domine la mesure et la raison pratique et claire. Goethe est le seul Allemand qui, sans y participer le moins du monde, mais à force de puissance intellectuelle, ait équitablement ju<*é l'esprit français*.

Pendant le séjour à Cassel, Guillaume Grimm, sans s'élever aussi haut que son frère, publia, en 1824, une dissertation sur les Runes allemandes qui a fixé ce point d'archéologie, et, en 1829, un précieux recueil des Légendes héroïques de l'Allemagne, que Jacques Grimm estime comme son œuvre capitale; mais sa santé débile l'empêcha toujours de songer aux travaux de très longue haleine ; et d'ailleurs, il avait peu de propension pour les œuvres philosophiques et comparatives, et resta toujours un pur philologue allemand, plus disposé à recueillir des légendes et à publier des textes qu'à se lancer dans les grandes généralisations scientifiques «.

Les deux frères vivaient paisiblement et modestement à Cassel. où

' Voyez ses Conversations arec Eckennann. dans IVxrellont, Ifrfochon ,1, M. IVI.rul 3 Voy. J. Gnmm, Rede auf WUhêtm Grimm, p. *3.

H) LES K HÈRES G Kl MM.

Guillaume s'était marié, et ils y passaient les années que Jacques assure avoir été les plus heureuses de sa vie lorsqu'un de ces petits déboires qui prouvent que nul n'est prophète en son pays, les détermina à quitter cette ville. Jacques, avons-nous dit, y était bibliothécaire en second. Le bibliothécaire en chef étant mort, en 4829, à sa place et au lieu de Jacques, on nomma un M. Rommel,qui avait écrit l'histoire de l'Électorat. Ce titre était assurément peu de chose à côté de ceux de son compétiteur, mais on conçoit qu'il ait séduit davantage un gouvernement où, probablement, les érudits n'avaient pas voix au chapitre. Grimm, assez justement blessé, accepta la position de professeur et de bibliothécaire qui lui était offerte à l'université de Gcettingue. Depuis longtemps les deux frères avaient des rapports avec cette ville ; c'était là que de préférence ils publiaient leurs travaux. Guillaume y suivit Jacques; il fut nommé sous-bibliothécaire, et, plus tard, en 4835, professeur extraordinaire à la faculté de philosophie.

Cette espèce d'exil leur fut d'abord assez dure; ils s'y firent cependant. « Le pays de Gœttingue, écrivait Jacques à un de ses amis , est loin d'être comparable à celui de Cassel ; mais , après tout, c'est le même ciel et les mêmes étoiles, et Dieu ne nous abandonnera pas ! » Jacques professait et parlait en public pour la première fois ; il s'en tira avec un grand succès. Ceux qui l'entendirent n'ont jamais oublié son accent passionné et pénétrant. Dans ses discours comme dans ses écrits, il affectionnait les images; un jour il commença une leçon par ces mots : a La pensée est l'éclair, la parole est le tonnerre. > Il disait en parlant de l'allemand : « La vieille langue est comparable à un enfant, qui serait né avec des talents merveilleux, mais qui ne les aurait pas encore développés; la nouvelle est un homme qui, avec des facultés médiocres, en les ménageant bien, suffit à toutes les circonstances. » Il fit des cours sur la grammaire allemande, sur les antiquités du droit allemand, sur la Germanie de Tacite, et sur l'histoire de la littérature allemande. Les cours de Guillaume Grimm furent également bien accueillis; sa manière de professer ressemblait beaucoup à celle de son frère. Il fit des leçons sur plusieurs

' Vu).. J. Grimm. liedc nuf Wilhcm Grimm, p 12.

LES FRÈRES i.R'VM 17

monuments de l'ancienne littérature allemande, tels que les Nibclunyen.

Le «éjour à Gœttingue fut brusquement interrompu à la lin de 1837 par un événement politique. Le roi Guillaume IV d'Angleterre, qui était aussi roi de Hanovre, avait accordé, en 1833, une constitution libérale à ce dernier royaume. Mais à sa mort, en 1837, les deux couronnes furent séparées et celle de Hanovre écliut au duc de Cumberland. Ce frère de Guillaume était un exalté tory de la vieille roche, partisan, non-seulement de l'aristocratie, mais de la féodalité, qui n'était pas alors et n'est pas môme aujourd'hui un vain mot dans le nord de l'Allemagne. Sous le prétexte de quelques misérables irrégularités dans la réception de la constitution de 1833 par les Etats, le nouveau roi, Ernest-Auguste, ne se crut pas obligé de la reconnaître, et, poussé par un ministre dévoué au parti féodal, il l'abolit expressément par un décret du I er novembre 1837, et rétablit l'ancien état de choses où la noblesse territoriale était toute-puissante. Une protestation énergique s'éleva aussitôt de l'université de Gœttingue. Elle était signée de sept professeurs, Jacques et Guillaume Grimm, Ewald, qui enseignait l'hébreu, Dahlmann, les sciences politiques et économiques, Gervinus, la littérature et l'histoire, Weber, la physique, et Albrecht, le droit. Les Grimm, qui se trouvaient ainsi mis en avant, n'étaient pourtant pas des hommes politiques ; ils s'étaient toujours vantés d'un patriotisme pur de toute attache aux partis. S'ils eussent incliné d'un côté, c'eût été plutôt de celui des conservateurs, en leur qualité d'anciens romantiques, car l'école romantique allemande rêvait volontiers le retour au moyen âge. Mais leur conscience fut simplement et honnêtement révoltée par les manques de foi et de bonne foi d'Ernest- Auguste. 11 y avait, d'ailleurs, une question juridique dans l'abolition de la constitution par ordonnance, et l'on sait qu'en Allemagne les universités jouent un rôle analogue à notre cour de cassation. La protestation universitaire fut donc autre chose qu'un coup de tète, et elle s'explique très-régulièrement. Il va sans dire que le gouvernement n'en tint pas [compte. Les sept professeurs furent immédiatement destitués (11 décembre 1837), et Dahlmann, Ger-

LU F U ERES iîRIMM.

vinus et Jacques Grimm, f|ui avaient publié la protestation, durent quitter le royaume sous trois jours. Les étudiants les accompagnèrent jusqu'à la frontière, et résolurent entre eux de ne pas redemander aux professeurs les honoraires payés d'avance pour les cours qui se trouvaient ainsi fermés, car les professeurs allemands sont rétribués directement par les élèves. Six étudiants nobles et féodaux exigèrent seuls leur remboursement. Comme on pouvait le prévoir, cette effervescence (init par une émeute. Le 15 décembre, les étudiants s'étant réunis en masse pour saluer les quatre professeurs destitués qui n'avaient pas encore quitté la ville, la force armée intervint, blessa quelques jeunes gens, en arrêta plusieurs autres, et le mouvement finit, faute d'être soutenu par la population.

Revenons aux Grimm. Nous avons vu avec quel calme, au milieu même des événements, Jacques écrivait à M. Michelet. Il se retira immédiatement à Cassel. Guillaume, qui était resté à Gœttingue, probablement pour terminer leurs affaires, le rejoignit en octobre 1838, et, jusqu'en 1841, ils continuèrent paisiblement leurs travaux. Ils les avaient fort avancés depuis 1830. Guillaume avait multiplié *<es publications de textes. Jacques avait donné les III e et IV e tomes de sa Grammaire. Ce dernier volume, qui s'occupait de la syntaxe des langues germaniques, avait une importance particulière qui n'a pas encore diminué aujourd'hui; car l'étude comparative des syntaxes est généralement négligée des nouveaux philologues, exclusivement renfermés dans l'examen des mots isolés et de leur formation 4 . Grimm a laissé ce travail inachevé ; il s'est arrêté après l'étude de la proposition simple, sans aborder encore les propositions complexes ou incidentes où gisent tant de difficultés.

A la même époque, il publia son édition du Reinhart Fuchs (le roman de Renart), accompagnée d'une précieuse dissertation sur ce sujet si

' Seul depuis Grimm, M. Ilegnier a abordé ce vaste sujet dans son Étude sur l'idiome de» Vtdat. Ce travail, qui malheureusement n'a pas encore été continué, nous promettait une syntaxe comparative des langues indo-européennes que, plus que personne, M. Régnier est en état de mener n bonne (in, et qui serait le complément indispensable de la Grammaire de

Bopp.

LES FRKRKR liUIMM. 11) cher au moyen âge, sur l'origine, le développement et le caractère spécial des légendes où les animaux jouent le principal rôle, et sur la nécessité de les distinguer des fables proprement dites, avec lesquelles on les confond à tort.

Enfin, dans le même temps, Jacques ouvrit encore, en donnant la première édition de sa Mythologie allemande, une voie nouvelle après sa Grammaire et ses Antiquités du droit. La portée de cet ouvrage dépassait de bien loin le terrain purement germanique. C'était, non pas encore la mythologie comparative, à laquelle le Rigvéda seul a pu servir de centre et de base, mais l'introduction des superstitions et de l'élément populaire dans cet ordre de recherches, qui, jusque là, ne s'était exercé que sur les livres et les documents pour ainsi dire officiels. Les superstitions et les croyances populaires d'aujourd'hui ne sont, le plus souvent, que des débris des religions passées. En Allemagne comme ailleurs, le christianisme n'a pas fait table rase des croyances qui l'avaient précédé; il en a adopté quelques-unes en les transformant et n'a pas eu la force d'anéantir entièrement la plupart de celles qu'il a repoussées; elles n'ont disparu de la surface de la société, que pour se concentrer dans ses bas-fonds, sous forme d'expressions proverbiales, de contes, de légendes enfantines et de superstitions locales, que le peuple répète sans en comprendre l'origine et le sens primitif. De cette riche mine de documents, intacte jusqu'à lui, Çrimm a extrait des mythes nouveaux et inconnus. Depuis son apparition, sa Mythologie a fait loi pour l'élude des croyances germaniques ; et môme elle n'offre guère moins d'intérêt pour la France que pour l'Allemagne, car, une expérience personnelle nous permet de l'affirmer, si peu que notre oublieux pays ait conservé de traces de ses antiques croyances, ces débris informes concordent presque constamment avec les superstitions , les coutumes et les légendes de l'Allemagne, et c'est la comparaison avec ces dernières, bien

1 Par exemple les mythes de Freya sont devenus en Scandinavie des légendes de sainte <îertrude; la nuit magique du l" mai a été consacrée, en Allemagne, à sainte Valpurge, tandis que dans la vie réelle cl insignifiante de cette pauvre nonne (voyez les Bolliuditlet. février), on chercherait vainement un rapport à cette nuit mystérieuse ; de même la nuit du solstice d'été a été consacrée à saint Jean, elc.

20 LES KKKKKS liRIMM.

mieux conservées et bien moins frustes, qui permet de restituer aux

nôtres leurs formes et leur sens primitifs

La destitution des frères Grimm, à Gœttiugue, avait ému l'Allemagne entière. L'opinion publique leur rendit en respect et en sympathie plus qu'ils n'avaient perdu ; mais il est permis de croire que leur position de fortune était assez précaire. Ce fut pour cette raison 2 qu'ils acceptèrent la proposition que leur fit alors la grande librairie Weidmann, de Leipzig, et qu'ils se résolurent à publier un dictionnaire complet et historique de la langue allemande. Sans les exigences de leur situation, l'énormité de la besogne les eût fait reculer, et ils eussent préféré cent fois continuer leurs travaux de moins longue haleine, où le changement de sujets les délassait et leur tenait lieu de repos.

L'état de l'esprit et des aiTaires de Jacques Grimm, un an après son retour à Cassel, est clairement dépeint dans cette lettre qu'il adressait à M. Michelet.

• Cassel, 25 novembre 1838.

» Monsieur et ami,

» La vie agitée que je mène depuis un an me servira d'excuse pour le retard que j'ai mis à répondre à vos lettres si sympathiques et qui m ont donné tant de joie et d'encouragement. J'espérais toujours vous annoncer bientôt quelque chose de décisif pour mon avenir ; mais jusqu'ici rien ne s'est fait, et, suivant toute apparence, il en sera encore ainsi pendant un certain temps. Cependant, depuis un mois, me voilà réuni à mon frère et à mes livres, ici, dans cette ville où nous avons toujours vécu avant les dix dernières années, et où nous nous retrouvons plus dans nos habitudes qu'à Gœttiugue. Nous avons repris courage, et nous allons employer les loisirs qui nous sont faits malgré nous, à des travaux que, très-probablement, nous n'aurions pas entre-

1 Dan< nos Mythe» du feu, nous avons indiqué un certain nombre de ces ressemblances, par exemple le baptême des vaches par la baguette, les croyances relatives au gui, aux feux de la saint Jean, etc.

1 Jac*rue Grimm U laisse clairc-imt entendre dans la préface du Diciior.nairr.

LES FRÈRES G RI. M M. 21 pris sans l'événement qui a troublé notre vie. Ce qui va surtout nous occuper pendant une série d'années, c'est un dictionnaire complet de la langue allemande en sept gros volumes, plutôt sur le plan de l'Académie délia Crmm que de l'Académie Française. Cet ouvrage, indispensable pour notre langue, ne viendra pas encore trop tard, et j'espère qu'il viendra juste à temps pour l'étranger. En considération de ce dernier point de vue, le sens des mots sera donné en latin, et en français quand la langue morte ne s'y prêtera pas. Tous les écrivains des trois derniers siècles, à partir de Luther, seront extraits, — naturellement par un grand nombre de collaborateurs, — ce qui fera un amas de matériaux vraiment étonnant.

» D'autres plans aussi recevront leur exécution. La Grammaire sera terminée et en partie refaite; et cet hiver j'imprimerai ma collection de documents juridiques 1 en deux gros volumes. Je pourrai m'en servir pour augmenter mes Antiquités du droit, et votre livre, dont le succès me fait grand plaisir, m'excite encore à d'autres projets.

» M. Marmier, qui est venu me voir dernièrement et que j'ai charge de mes compliments à votre adresse, a dû vous dire que j'avais passé l'été en différents endroits, surtout à Erlangen, Leipzig et Iéna. Je voudrais revoir Paris ; peut-être mes affaires me le permettront-elles l'année prochaine. Je suis bien touché de la part que les étrangers ont prise à mon sort. Combien chez eux j'aurais à voir et à apprendre de choses nouvelles et inattendues.

» Tout à vous, Jacques Grimm. »

Les deux frères se mirent donc courageusement à leur dictionnaire. Les travaux préparatoires en étaient déjà entamés, lorsqu'en 1841, sur les conseils d'Alexandre de Humboldt, le roi de Prusse Frédéric- Guillaume IV, dilettante passionné pour tout ce qui regardait l'érudition allemande, les appela à l'Académie de Berlin, lis y trouvèrent à la fois une position éminente et la possibilité de remonter en chaire, si l'envie leur en prenait *, car le titre d'académicien donne à Berlin le

3 Ils ne firent do coure que pendant un potit nombre d'annws, car jamais ils n'avaient eu ni l'un ni l'autre un grand jrout [tour le professorat, tout en y nhuSMMnl somme nou* J'a\ons vu.

droit d'ouvrir des cours. Bien qu'il n'en soit pas en Allemagne comme en France, où toute la vie intellectuelle est concentrée à Paris, ils reçurent cependant à Berlin le surcroît d'ardeur que communiquent les grands centres littéraires. Ils y vécurent à côté de la célèbre Bettine, veuve de leur ami Achim d'Arnim, et la société de cette femme au cœur chaud et à l'imagination vive fut pour eux à la fois une grande jouissance et une puissante excitation au travail.

Peu de temps après son arrivée à Berlin, Jacques écrivait encore à M. Michelet 1 :

« Monsieur et ami,

» L'occasion que je trouve de vous envoyer la dissertation qui accompagne cette lettre me rappelle vivement combien j'ai laissé passer de temps sans vous donner de mes nouvelles. On pourrait croire que je dédaigne l'intérêt que vous m'avez témoigné et qu'ainsi je n'en suis pas digne. Mais n'en craignez rien ; comme dit Gœthe, les lleurs de la reconnaissance pousseront sur un sol plus tranquille. Notre nouveau déplacement de Cassel dans ce pays passablement sablonneux *, m'a causé beaucoup de dérangement. J'espère que nous en serons récompensés, et dès aujourd'hui je dois reconnaître que j'en tire de sérieux avantages. Dieu m'a laissé mon frère bien-aimé, qui a été longtemps et gravement malade cet hiver. Nous sommes, tellement accoutumés à vivre et à travailler ensemble, que je ne puis songer à ce que je serais devenu, si je m'étais trouvé seul. Nous travaillons à un dictionnaire complet de la langue allemande. La préparation des matériaux nous donne beaucoup de peine; il nous faut avoir recours à une foule d'auxiliaires, qui souvent nous laissent dans l'embarras. Jusqu'ici nous n'avançons que lentement ; mais dans les années qui vont venir, si Dieu nous donne la santé, nous irons deux ou trois fois plus vite.

1 Cette lettre no porto ni lieu ni date, mais il est évident par le contenu qu'elle a été écrite de Berlin, en 1S42.

1 Cette expression un peu dédaigneuse ne fait que traduire le sentiment de regret avec lequel les deux frères avaient quitté Cassel et le peu de goût qu'ils avaient pour leur nouvelle résidence. Mais ils s'y trouvèrent bientôt si bien installés que leurs sentiments à l'égard de Berlin changèrent absolument et que Guillaume, qui avait été dans l'origine le plus opposé des deux à ce déplacement, fit l'éloge de la vie à Berlin devant tous les étrangers qu'il rencontrait. Voy. la page 32 de la notice que M. Hermann Grimm a publiée, à la suite du discours de Jacques Grimm sur son frère.

• Outre cela, j'ai mené à fin une collection de documents juridiques des campagnes en trois gros volumes ; j'ai dû me donner beaucoup de mai pour en réunir les matériaux épars. Il y a plus de mille pièces détachées, de valeur inégale, mais toutes, si je ne m'abuse, pleines d'intérêt pour notre ancien droit. Si fort que le sujet vous intéresse, ce recueil vous servirait peu tel qu'il est aujourd'hui ; j'attends la publication du quatrième volume qui va suivre, et où je donnerai des dissertations et des éclaircissements, pour vous envoyer tout ce fatras d'un seul coup...

» J'ai reçu le cinquième volume de votre Histoire de France, et j'admire la valeur croissante de cet ingénieux ouvrage qui n'est pas encore parvenu à la moitié. Votre histoire de la Pucelle m'a paru la partie la plus importante et la plus instructive.

» En dehors de votre livre, je n'entends pas dire qu'il se fasse grand'chose en France sur le moyen âge... Pourquoi ne publie-t-on pas les poèmes de Chrétien de Troyes? II y aurait énormément à en tirer »

A Francfort, en 4846, la vénérable salle du Rœmer reçut le congrès des germanistes (Germanisten Versammlung), qui préludait sans le savoir à des réunions d'un caractère plus accentué. Les deux frères ne pouvaient manquer de prendre part à ce mouvement de la nationalité allemande, qu'ils avaient tant contribué à susciter. A l'ouverture même du congrès, le doyen des poètes allemands, le vieux Louis Uhland prit la parole. « Il me semble, dit-il, que nous devons d'abord procéder sans retard au choix d'un président. On m'a exprimé le vœu, auquel je m'associe de tout mon cœur, de voir le choix tomber sur un homme qui, depuis bien des années déjà, tient tous les fils de l'histoire allemande; plusieurs de ces fils sont même sortis pour la première fois de sa main, par exemple le fil d'or de la poésie, qu'il a su glisser jusque dans la science du droit allemand, que l'on avait

1 Dorfioeisthùmer,

* Le regret qu'exprimait J. Grimm en i84f pourrait encore être répété aujourd'hui. M. Michelant, de la Bibliothèque impériale, a depuis longtemps préparé cette publication, dont chez nous l'Etat seul peut faire les frais ; mais d'inexplicables obstacles se sont opposés jusqu'ici à ce qu'il y fut donné suite. Ces retards sont d'autant plus regrettables qu'il s'agit de remettre en lumière une vraie gloire nationale, un des wrivains par lesquels, à un cer-

crue jusqu'alors si peu poétique Ai-je besoin de vous nommer

Jacques Grimm ! »

Jacques, nommé président par acclamation, paya sa bienvenue par un discours patriotique où l'unité de l'Allemagne était affirmée, et les bornes de sa nationalité étendues fort au delà de ses frontières actuelles. Ce ne sont pas les lleuves, disait-il, qui limitent les nations; ce sont les montagnes et les langues. Cela était à notre adresse, et avait pour but de réclamer l'Alsace et la Lorraine, et de nous repousser du Rhin aux Vosges *. On nous permettra de ne point nous rendre à cette théorie, et de croire que les nationalités ont encore d'aut res conditions légitimes que celles-là, par exemple le bien-être et le libre consentement des peuples. On est avant tout de la nation dont on a l'intention d'être. Les Lorrains et les Alsaciens sont devenus Français depuis longtemps par le coeur, et ils le deviennent chaque jour de plus en plus par les mœurs et par la langue : voilà qui tranche la question. Pourtant Jacques Grimm a reconnu de trop bonne grâce sa partialité patriotique 3 pour qu'on puisse lui en vouloir d'une exagération de sentiments qui, après tout, faisait sa force, et à laquelle on doit, en partie du moins, ses admirables travaux.

Ce fut au congrès des Germanistes que Guillaume annonça publiquement le projet du dictionnaire et en esquissa le plan. Nous y reviendrons tout à l'heure.

Jacques Grimm revit bientôt Francfort et son Rœmer. En 1848, la ville de Miïlhcim sur la Huhrt le députa au parlement national. En sa qualité (l'ancien romantique et d'élève de Savigny, ses idées politiques n'étaient pas des plus avancées, mais il était foncièrement libéral. Il

tain moment, la littérature française a exercé le plus d'influence sur l'étranger. J. Grimm ne s'y trompait pas, et quand il demandait cette publication, il savait bien quels fruits en devait retirer l'histoire de la littérature allemande, et quelle lumière le Perceval de Chrétien do Troye* jetterait sur celui de. Wolfram d'Kschenbach, qui n'en esta beaucoup d'égards nue l'imitation.

1 Tout en traduisant fidèlement, nous demandons grâce à nos lecteurs pour tant de métap. 'irea; qu*ils se souviennent seulement que l'orateur était un poète, un vieillard et un Al'emand.

J. Grimm réclamait encore les provinces danoises, la Suisse allemande, la Hollande et la Belgique; dans la dédicace à Gervinus, qui est en tète de son Histoire de la langue allemand*, il exprime l'espoir que ces provinces ne seront pas toujours séparées de l'Allemagne.

Dans la lettre à M. Michclct. du 1" décembre 1837, que nou« avons donnée plus haut.

LES FRÈRES il Kl MM. ?5 prit siège au centre de rassemblée, afin de inarquer autant que possible qu'il n'appartenait à aucun parti, et vota tantôt avec la gauche, tantôt avec la droite, suivant l'inspiration de sa conscience. Celte conduite, moralement irréprochable, annonçait peut-être une médiocre expérience politique. Rien ne rend le gouvernement parlementaire plus difficile que ces indépendants flottants, qui s'attachent et se détachent sans qu'on puisse compter sur eux. Mieux valent, au point de vue pratique, les partis pris des gens qui soutiennent résolûment, sauf des cas exceptionnels, les amis qu'ils ont une fois adoptés. Les ministères issus des chambres, dans lesquels se résume en dernière analyse cette forme de gouvernement, ne sont possibles qu'à ce prix.

En une seule occasion, Jacques se mit en avant et paya de sa personne ; c'était dans la discussion sur le projet de constitution. « Messieurs, dit-il, je propose un article, et pour l'expliquer, j'ai peu de chose à dire. A ma grande joie, dans le projet de déclaration de nos droits fondamentaux, on a évité de répéter la formule française : Liberté, Égalité, Fraternité. Les hommes ne sont pas égaux, et au point de vue des droits ils ne sont pas frères. La fraternité est une idée religieuse et morale; c'est ainsi que l'Écriture l'a exprimée, et telle est la meilleure manière de l'entendre. Mais l'idée de la liberté est si importante et si sainte, qu'il me semble nécessaire de l'affirmer en tète de notre déclaration des droits. Je propose donc que le 1 er article du projet en devienne le second, et qu'il soit précédé d'un autre article ainsi conçu :

c Tous les Allemands sont libres; le sol allemand ne souffre pas » l'esclavage. Il affranchit les étrangers non libres qui y mettent le » pied. »

« Ainsi du droit de la liberté je tire une puissante conséquence. Ailleurs, l'air qu'on respirait rendait esclave; chez nous, l'air qu'on respire fait des hommes libres. Je crois que ce que j'ai dit suffit pour vous faire saisir ma proposition. »

Voilà tout ce que dit Grimm à l'assemblée de Francfort. On ajoute seulement, qu'un jour, un radical, peut-être un sot, peut-être simplement un homme de sens commun, fatigue de toutes les théories qui s'étalaient dans cette réunion métaphysique, sciant écrié qu'il nevou-

lait plus entendre parler du développement historique, Grimm se sentit blessé dans ses plus chères convictions. Il répondit de sa place, comme si l'attaque eût été personnelle : « Ceux qui ne veulent pas entendre parler de l'histoire, l'histoire ne voudra pas entendre parler d'eux. »

On sait comment le mouvement de 1848 avorta. Jacques Grimm assista encore à Gotha, en 4849, aux funérailles du parlement de Francfort.

A cette époque si agitée de 1848, il fit paraître un de ses grands ouvrages, V Histoire de la langue allemande, préparée avant les troubles politiques. Ce travail se relie essentiellement à la Grammaire ailemande. Le titre n'en donne pas une idée exacte, car il n'est nullement question de suivre l'évolution de l'allemand pendant tout son cours; il ne s'agit que des origines et de l'état le plus ancien. Les dialectes gothiques, Scandinaves, haut et bas allemand, etc., sont examinés dans leurs lois caractéristiques, et comparés entre eux et avec les langues alliées de la race indo-européenne, ou géographiquement voisines, comme le finnois. Ces recherches avaient encore un but patriotique, la détermination de la race germanique et des nations qui l'ont constituée, et la démonstration de leur unité primordiale. Malgré les difficultés qu'il présente à la lecture, ce savant ouvrage est désormais une indispensable introduction, non-seulement à l'histoire de l'Allemagne, mais encore à celle des invasions barbares qui détruisirent l'empire romain.

La première livraison du Dictionnaire allemand vit le jour en 1862; il est inutile d'ajouter qu'elle fit événement. Guillaume Grimm en avait esquissé le plan dans le congrès des Germanistes de Francfort. « Le Dictionnaire, disait-il, doit embrasser la langue allemande telle qu'elle s'est formée en trois siècles. Il commence avec Luther et finit avec Gœthe. C'est à bon droit qu'on rencontre, aux deux bouts du chemin parcouru, les noms de ces deux hommes qui ont donné à l'allemand son feu et sa douce saveur, comme le soleil de cette année a vivifié les bons vins. Les ouvrages des écrivains qui ont vécu dans l'intervalle ont été soigneusement extraits; rien d'important n'a été négligé. » En d'autres termes, le Dictionnaire devait avoir pour

LES FRÈKES liKlMM. 27 objet la langue allemande, depuis le xvi" siècle jusqu'à nos jours, c'est-à-dire la dernière des trois périodes que Jacques, en sa Grammaire, avait distinguées sous les noms 'd'ancien, moyen et nouveau haut allemand ; les deux premières n'y étaient rappelées et citées que pour éclairer la troisième. La plus grande importance était donnée, non-seulement au sens précis des mots appuyé par les citations des auteurs, mais encore aux recherches étymologiques pour lesquelles nos deux grands philologues n'avaient pas de rivaux.

Il n'appartient guère à des Français d'apprécier un dictionnaire purement allemand, et nous nous garderions de nous aventurer sur ce terrain, si nous ne nous y sentions en quelque sorte provoqué par des comparaisons irréfléchies et désobligeantes que, devant la tombe même de Jacques Grimm, on a lancées entre son œuvre et un dictionnaire français qui a commencé de paraître depuis quelques mois. « De même, a-t-on dit *, qu'Adelung avait imité et surpassé le Dictionnaire anglais de Johnson, Grimm a fait naître, en France, un ouvrage analogue, qui restera * fort au-dessous, au moins pour la finesse du sens linguistique et la puissance compréhensive. » Nous n'avons guère de goût pour les comparaisons de ce genre, toujours aisées à hasarder et difficiles à soutenir. D'ailleurs les conditions sous lesquelles le français et l'allemand peuvent être traités diffèrent si profondément, qu'il nous semble puéril de. juger un dictionnaire allemand en le mesurant à un dictionnaire français, ou réciproquement. Le français est une langue de formation pour ainsi dire tertiaire, née des débris du latin mélangés avec un petit nombre d'éléments tudesques et celtiques. Quand on a remonté aux langues à qui ces débris appartiennent, l'étymologie française est complète et n'a pas besoin d'aller plus loin. La constitution de l'allemand est tout autre. Il est encore à l'état que nous nommerons secondaire, c'est-à-dire que, sauf les nuances dialectales et l'émoussement qui résulte de l'âge, une grande partie de ses mots ont conservé la physionomie sous laquelle la branche germanique s'est détachée du tronc indo-européen. Par conséquent, pour l'élucider, on est bien forcé de remonter aux origines,

1 Gazelle de Cologne, n* du 23 septembre 1863. : Weit zurttrkxtchrn tend r«> futur pM prmeux.

28 LES FRÈRES (JRI M M.

et de le comparer avec les autres rameaux de la famille, les langues slaves, celtiques, grecque, etc. L'étymologie allemande est à ce prix, sans cela elle existerait à peine. Les frères Grimm y ont excellé, mais ce n'est pas une raison pour déprécier des travaux qui devaient nécessairement suivre un autre cours. Voilà pour « la puissance eompréhensive. » Quant à la « finesse du sens linguistique, » nous ne la contesterons pas davantage aux deux frères. Chaque article de leur dictionnaire constitue une petite, quelquefois même une assez longue dissertation, spirituelle, agréable à lire, et d'une rare délicatesse dans la distinction des nuances. Mais en quoi le dictionnaire de M. Littré leur cède-t-il à cet égard? Ne constate-t-il pas aussi les nuances les plus délicates de notre langage? Ne les appuie-t-il pas par une incroyable richesse de citations empruntées aux auteurs classiques, dont assurément nous sommes plus abondamment pourvus que l'Allemagne ?

Sur ce point spécial, nous ne nous permettrions par nous-même aucune critique, mais il ne nous sera pas interdit de nous servir de celle que des Allemands compétents ont adressée au Dictionnaire des frères Grimm. M. Rodolphe de Raumer 1 leur a reproché d'être moins au courant de l'état classique de la langue que de son histoire antérieure. Jl a signalé d'importantes lacunes dans le choix des auteurs où ils ont puisé leurs extraits. Pour n'en citer qu'une seule, il les accuse de n'avoir pas une seule fois introduit dans leur travail Christian WolIT, et d'avoir été ainsi amenés à élucider incomplètement plusieurs des termes philosophiques dont l'allemand actuel est si profondément pénétré. La langue philosophique n est-elle pas aujourd'hui celle do tout le monde au delà du Rhin? Or, il ne parait guère douteux que c'est Wollïqui l'a créée. Ce propagateur des idées de Leibnitz est le premier qui ait appliqué résolûment l'allemand à la philosophie. Tout en s'écartant beaucoup de- ses doctrines, Kant, Herder et leurs successeurs jusqu'à Hegel, en étaient nourris, et sa terminologie a été la base essentielle de leurs travaux, si bien qu'en plus d'une occasion

1 Dans une dissertation critique sur le Dictionnaire, publiée en 1858 dans le Journal des Gymnases autrichiens, et reproduite daim un \olunto intitulé : flenammeUe Sprnehn is*entrhaftlifhr Schi iften, Francfort, 1863.

LES FRÈRES GRIMM. 29 leurs obscurités se dissipent quand ou remonte jusqu'à lui. C'est un autour de cette importance, qu'au dire de M. de Raumcr, les frères Grimm auraient entièrement passé sous silence, comme si, chez nous, le dictionnaire oubliait Descartes ou Condillac *.

Un autre reproche encore est adressé au Dictionnaire, non-seulement par M. de Kaumer, mais par les amis les plus chauds des deux frères, notamment par M. Denhard, qui a écrit sur eux une excellente notice à laquelle nous avons beaucoup emprunté *. La préoccupation de l'histoire de la langue et de ses états primitifs a trop dominé chez eux, et les a entraînés trop loin. C'est ainsi que Jacques Grimm a proposé dans sa préface un système d'orthographe nouvelle , ramenée aux lois essentielles de l'ancienne langue. Cette réforme, qui porterait sans transition le désarroi dans les habitudes, échouera probablement, au moins dans son ensemble, comme tous les efforts systématiques échouent en cet ordre de questions. Bien plus, il voulait réformer les mots eux-mêmes, et régenter la langue actuelle au lieu de l'enregistrer en « greffier de l'usage. » Son erreur venait de sa Grammaire, où, après avoir déterminé les lois de l'ancien allemand, il a cru qu'elles s'appliquaient rigoureusement à toutes les époques de la langue. Ce qui s'y conformait, il l a appelé organique ; ce qui s'en écartait, inorganique. En transportant cette méthode à son Dictionnaire, il arrive à condamner des formes en usage constant chez tous les écrivains depuis le xvi" siècle 3 . N'est ce pas outrepasser les droits du lexicographe, et méconnaître que les langues, en dehors de leur développement organique, subissent les contre-coups de l'histoire, mille

1 Par cette négligence, il* se sont privés d eclaircir des mots capitaux, Bewustxein par exemple (conscience, mot à mot conseiens eue), qu'ils donnent sans le décomposer, et pour lequel iU ne citent rien d'antérieur à Kant. Or. c'est dans WolfT qu'on voit le mqt à son origine et avant la soudure de se* éléments. On y trouve des phrases comme celle-ci : Dos ertte vas wir ron uns angemercket halten war dass wir uns unserer und anderer Dinge nuxser uns bewust sind. • La première observation que nous avons faite, c'est que nous sommes conscients de nous mêmes et d'autres choses en dehors de nous. » Il est clair que cette phrase contient la clé du mot Beutistsein. Un chapitre es» intitulé : If arum wir von Bewust Seyn den Anfang machen. « Pourquoi nous commençons par le consciens esse. • Voilà le mot qui se forme. De telles citations sont la meilleure des explications.

3 Essai sur les frères Grimm, leur rie et leurs travaux, par le D r B. Denhard, llanau, iHfiO (en allemand).

1 11 veut, par exemple, qu'on dise der Bôge, l'arc, les arcs, au lieu de der Bogen, die Bogen, qui sont seuls usités, parce que cette forme faible est en contradiction avec l'adou- <-i«semcnt iVmloul) du plurio!.

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