CHAPITRE I
T orsque la main de l'homme opère ses œu- ■*--' vres, quelquefois elle fait injure à la nature, souvent elle l'embellit, parfois elle la transforme. Si on s'arrête aujourd'hui à considérer la ville de Québec, dont une partie s'étale mollement sur la plaine, au pied du pro-
moratoire, tandis que l'autre se cramponne solidement au flanc nord et nord-ouest du Cap Diamant, en couronne même le sommet, et puis, que la pensée, remontant le cours des âges jusqu'en 1600, nous représente dans toute sa sauvage réalité le site de la vieille capitale, le contraste est complet ; c'est une transformation.
Quand le navigateur, en voie d'exploration, remontait le St-Laurent, tout au commencement du XVIIe siècle, les rives du grand fleuve lui apparaissaient d'abord stériles, puis elles se paraient d'une frêle végétation, bientôt enfin elles se couvraient de superbes forêts mystérieusement silencieuses. Et lorsqu'il atteignait l'extrémité sud de l'île d'Orléans, apparaissaient à ses regards une vaste baie, et, dominant cette baie, le Cap Diamant, roc escarpé de la cime duquel la forêt ondoyante descendait en flots pressés vers la rivière St-Charles pour remonter jusqu'au sommet des Laurentides. L'effroi et l'admiration devaient se partager le cœur de celui qui se trouvait pour la première fois en présence d'une nature si majes-
AGITATION. DE CLv^EBECa^jj
L'Habitation
Magasin. — B. Colombier. — CD. Corps de logis. — E. Cadran. — F. Forge. — G. Galeries. — H. Logement de Champlain. — I. Porte de l'habitation avec pont-levis. — L. Promenoir de dix pieds de large. M. Fossé. — N. Plateforme pour les canons. — P. Cuisine.— O. Jardin de Champlain. — Q. Place allant jusqu'au fleuve. — R. Le fleuve Saint-Laurent.
tueuse et si sauvage à la fois. Le grand fleuve n'a rien perdu de sa majesté, le Cap Diamant ne s'est point abaissé, mais la forêt a disparu pour faire place à une ville, et une transformation complète s'est effectuée. Honneur à l'homme qui le premier mit la main à cette œuvre ; tout le monde au Canada sait son nom : Samuel de Champlain, hardi marin, guerrier habile, civilisateur remarquable, enfant de la France, tout dévoué à son roi et à son Dieu. (l) Dans ses courses maritimes le long des côtes de l'Amérique du Nord et jusque dans le St-Laurent, une grande idée avait traversé l'esprit de cet homme. Champlain avait entrevu, sur les bords du grand fleuve, une nouvelle France qui serait le foyer lumineux de la civilisation et du salut pour les indigènes du pays.
Nous voici au printemps de 1608. Un navire vient de jeter l'ancre dans le bassin de
(1) Nous n'oublions pas Jacques Cartier; au célèbre marin breton appartient la gloire incontestée de la découverte du Canada; à Champlain l'honneur d'en avoir fait une Nouvelle-France.
Québec. Trente hommes en descendent, puis un autre apparaît, donne des ordres, examine la position, considère le terrain, semblant chercher un lieu propice pour s'y fixer. Les jours suivants, tout le monde est à l'œuvre; les arbres tombent sous les coups redoublés. Quel est cet homme et que font ces ouvriers ? Cet homme, chacun l'a reconnu, c'est Champlain et ces ouvriers marquent sur son ordre le site d'une capitale, ils fondent Québec, et la France pose son empreinte durable sur le sol canadien. En quelques mois, une construction s'éleva sur la grève. Champlain l'appelle « L'habitation. » Elle (( se composait de trois corps de logis à deux étages, chacun pouvant mesurer trois toises de long sur deux et demi de large. Le magasin seul avait six toises sur trois, avec v.nç cave de six pieds. Champlain logeait dans le même édifice que les ouvriers, mais à l'ét inférieur. L'autre corps de logis servait aux ouvriers et au dépôt des arme- et munitions. Mans une allonge située en arrière des chambres de Champlain, quelques artisans couchaient à côté de la forere. Tout autour de
l'habitation une galerie de dix pieds de large servait de promenoir. Un fossé de quinze pieds de large et creux de six pieds, devait protéger la vie des colons contre les agressions des sauvages. Champlain fit dresser en dehors du fossé plusieurs pointes d'éperon où il disposa des pièces de canon » (i;. Traversons un jardin allant de l'habitation au pied du promontoire et nous aurons parcouru toute la ville de Québec de 1608. N'importe, si Champlain n'avait pas rencontré des obstacles de tout genre, son œuvre patriotique et civilisatrice aurait progressé rapidement, et (( Québec, vingt ans après sa tondation, aurait été autre chose qu'un bourg misérable (2). ))
De 1608 à 161 5, Québec changea peu d'apparence. La population, décimée par le scorbut pendant l'hiver de 1608, compta vingt six hommes en 161 1, et alla depuis, en augmentant, mais lentement.
Le grain de froment jeté en terre ne germe
(1) Champlain. — N.-E. Dionne, p. 223.
(2) La Nouvelle-France. — N.-E. Dionne, p. 18.
pas tout de suite, mais quand il a poussé, il donne parfois cent pour un. La petite colonie de Champlain a eu des commencements humbles et pénibles, mais un jour, elle s'étendra du golfe St-Laurent à celui du Mexique, et Québec sera la capitale de cet immense empire.
Samuel de Champlain