MADAME ALPHONSE DAUDET
On peut publier des Assommoir et des Germinie Lacerteux , et agiter et remuer et passionner une partie du public. Oui ! mais, pour moi, les succès de ces livres ne sont que de brillants combats d'avant-garde, et la grande bataille qui décidera de la victoire du réalisme, du naturalisme, de Y étude d'après nature en littérature, ne se livrera pas sur le terrain que les auteurs de ces deux romans ont choisi. Le jour où l’analyse cruelle que mon ami, M. Zola, et peut-être moimême, avons apportée dans la peinture du bas de la société, sera reprise par un écrivain de talent, et employée à la reproduction des hommes et des femmes du monde, dans des milieux d'éducation et de distinction, — ce jour-là seulement, le classicisme et sa queue seront tués.
Ce roman réaliste de l'élégance, ça avait été
notre ambition à mon frère et à moi de l’écrire. Le Réalisme, pour user du mot bête, du mot drapeau, n’a pas en effet l’unique mission de décrire ce qui est bas, ce qui est répugnant, ce qui pue,
11 est venu au monde aussi, lui, pour définir dans de l’écriture artiste , ce qui est élevé, ce qui est joli, ce qui sent bon, et encore pour donner les aspects et les profils des êtres raffinés et des choses riches : mais cela, en une étude appliquée, rigoureuse, et non conventionnelle et non imaginative de la beauté, une élude pareille à celle que la nouvelle école vient de faire, en ces dernières années, de la laideur.
Mais pourquoi, me dira-t-on, ne l’avez-vous pas fait, ce roman? ne l’avez-vous pas au moins tenté? Ah, voilà!.... Nous avons commencé, nous, par la canaille, parce que la femme et l’homme du peuple, plus rapprochés de la nature et de la sauvagerie, sont des créatures simples et peu compliquées, tandis que le parisien et la parisienne de la société, ces civilisés excessifs, dont l’originalité tranchée est faite toute de nuances, toute de demi-teintes, toute de ces riens insaisissables, pareils aux riens coquets et neutres avec lesquels se façonne le caractère d’une toilette distinguée de femme, demandent des années pour
qu’on les perce, pour qu’on les sache, pour qu’on les attrape — et le romancier du plus grand génie, croyez-le bien, ne les devinera jamais, ces gens de salon, avec les racontars d’amis qui vont pour lui à la découverte dans le monde.
Puis autour de ce parisien, de cette parisienne, tout est long, difficile, diplomatiquement laborieux à saisir. L’intérieur d’un ouvrier, d’une ouvrière, un observateur l’emporte en une visite ; un salon parisien, il faut user la soie de ses fauteuils pour en surprendre l’âme, et confesser à fond son palissandre ou son bois doré.
Donc ces hommes, ces femmes, et même les milieux dans lesquels ils vivent, ne peuvent se rendre qu’au moyen d’immenses emmagasinements d’observations, d’innombrables notes prises à coups de lorgnon, del’amassement d’une collection de documents humains , semblable à ces montagnes de calepins de poche qui représentent, à la mort d’un peintre, tous les croquis de sa vie. Garseuls, disons-le bien haut, les documents humains font les bons livres : les livres où il y a de la vraie humanité sur ses jambes.
Ce projet de roman qui devait se passer dans le grand monde, dans le monde le plus quintes-
seneié, et dont nous rassemblions lentement et minutieusement les éléments délicats et fugaces,
je l’abandonnais après la mort de mon frère, convaincu de l’impossibilité de le réussir tout seul... puis je le reprenais... et ce sera le premier roman que je veux publier. Mais le ferai-je maintenant à mon âge? c’est peu probable... et cette préface a pour but de dire aux jeunes, que le succès du réalisme est là, seulement là, et non plus dans le canaille littéraire , épuisé à l’heure qu'il est, par leurs devanciers.
Quant aux Frères Zemganno, le roman que je publie aujourd’hui, c’est une tentative dans une réalité poétique1. Les lecteurs se plaignent des dures émotions que les écrivains contemporains leur apportent avec leur réalité brutale ; ils ne se doutent guère que ceux qui fabriquent cette réalité en souffrent bien autrement qu’eux, et que quelquefois ils restent malades nerveusement pendant plusieurs semaines du livre péni-
1. A propos de la réalité que j'ai mise autour de ma fabulation, je tiens à remercier hautement M. Victor Franconi, M. Léon Sari, et les frères Hanlon-Lees qui ne sont pas seulement les souples gymnastes que tout Paris applaudit, mais qui raisonnent encore de leur art comme des savants et des artistes.
blement et douloureusement enfanté. Eh bien, cette année, je me suis trouvé dans une de ces heures de la vie, vieillissantes, maladives, lâches devant le travail poignant et angoisseux de mes autres livres, en un état de l’âme où la vérité trop vraie m’était antipathique à moi aussi ! — et j’ai fait cette fois de l’imagination dans du rêve mêlé à du souvenir.
Edmond de Goncourt.
23 mars 1879.
Les frères Zem garni o
En pleine campagne, au pied d'un poteau d'octroi dressé dans un carrefour, se croisaient quatre routes. La première, qui passait devant un château Louis XIII moderne où sonnait le premier coup du dîner, s'élevait par de longs circuits au haut d'une montagne abrupte. La seconde bordée de noyers, et qui devenait au bout de vingt pas un mauvais chemin vicinal, se perdait entre des collines aux flancs plantés de vignes, aux sommets en friche. La quatrième côtoyait des carrières de balast encombrées de claies de fer à trier le sablon et de tombereaux aux roues cassées. Cette route, à laquelle aboutissaient les trois autres, menait par un pont, sonore sous les voitures, à une petite ville bâtie en amphithéâtre sur des rochers, et isolée par une grande rivière dont un détour, coulant à travers des plantages ,
baignait l’extrémité d'un pré touchant au carrefour.
Des oiseaux traversaient à tire d’ailes le ciel encore ensoleillé, en poussant de petits cris, de petits bonsoirs aigus. Du froid descendait dans les ombres des arbres et du violet dans les ornières des chemins. On n'entendait plus que de loin en loin la plainte d'un essieu fatigué. Un grand silence montait des champs vides et désertés de la vie humaine jusqu’au lendemain. L’eau même de la rivière, dont les rides ne s'apercevaient qu’autour d'une branche qui trempait, semblait perdre son activité fluide, et le courant paraissait couler en se reposant.
Alors, dans la route tortueuse qui descendait de la montagne, débouchait avec le bruit de ferraille d'une machine à enrayer détraquée, une guimbarde étrange, attelée d'un cheval blanc poussif. C’était une immense voiture peinte d’une large bande orange sur sa couverte de zinc oxydée et rouillée, et qui avait devant une espèce de petit porche, où un brin de lierre, planté dans une marmite rapiécée, accrochait un fronton de verdure voyageuse que secouait chaque cahot. Cette voiture était bientôt suivie d’une bizarre charrette verte, dont la partie supérieure, abritée d’un toit, s’évasait et se renflait au-dessus de ses deux grandes roues, à la manière de ces larges
flancs de steamboat , dans lesquels s'étagent les lits pour le coucher des passagers.
Au carrefour, un petit vieillard aux grands cheveux gris, aux mains tremblotantes, se jetait au bas de la première voiture, et dans l’instant qu’il dételait, une jeune femme se montrait sous le porche garni de lierre. Elle avait jeté, sur le haut du corps, un long châle carré, tandis que ses cuisses et ses jambes seulement couvertes d’un maillot apparaissaient comme des morceaux de nudité. Ses mains croisées sur sa poitrine, remontant petit à petit par des mouvements frileux le long de ses épaules, serraient le lainage autour de son cou, pendant que, hanchant sur une jambe, elle battait avec un pied la mesure de la parade de tous les jours. Et elle restait ainsi quelque temps, la tête retournée et penchée en arrière sur son épaule, dans un joli mouvement de colombe, le profil perdu dans l'ombre avec de la lumière dans les cils, et disant des mots de tendresse, des paroles amoureuses à un être encore dans Pintérieur de la voiture.
Le vieillard, le cheval dételé, le brancard ôté, plaçait avec un soin amoureux un marchepied sous la voiture, et la femme descendait, après avoir reçu dans ses bras un bel enfant à la courte chemise, un enfant plus grand et plus fort que
les enfants que I on a l’habitude de voir allaiter. Elle écartait son châle et donnait le sein à son fils, tout en marchant sur ses jambes roses, à petits pas lents, vers la rivière, accompagnée d’une autre femme, qui de temps en temps embrassait la chair nue de l’enfantelet, et de temps en temps se penchait à terre pour cueillir une dent de chien qui fait de la très excellente salade .
De la seconde voiture étaient sortis des gens et des bêtes. D’abord un caniche larmoyant et pelé qui, de bonheur d’être à terre, livrait un moment une furieuse chasse à sa queue. Puis des volailles se perchant aussitôt avec des battements d’ailes heureux sur la voiture. Ensuite c’était un adolescent dont la vareuse boutonnait sur un torse sans chemise, et qui se perdait à travers le paysage, allant à l’aventure. Après lui, venait un colosse au cou de la même grosseur que sa tête, et qui avait au lieu et place de front une broussaille laineuse. Et encore un pauvre diable vêtu de la plus lamentable redingote qui ait jamais été portée par un humain, reniflant un reste de tabac dans un cornet de papier. Enfin, lorsque la charrette verte paraissait vidée, se faisait voir un individu cocasse, dont la bouche semblait fendue jusqu’aux oreilles par un restant de peinture mal effacée. Bâillant
avec cette bouche, il s’étirait longuement.. . apercevait la rivière, disparaissait au fond de la voiture, et reparaissait coiffé de balances à pêcher des écrevisses.
Et moitié courant, et moitié faisant la roue, le grotesque personnage, vêtu d’une souquenille couleur caca d’oie aux arabesques noires, et découpée en dents de scie, arrivait au bord de l’eau. Abaissé sur la rivière, là était un vieux saule dont il ne restait qu’une moitié, au lisse et aux veines d’un arbre de pierre blanche, avec dans le creux des mousses vertes et des amoncellements de terreau brun, un saule dont la tête encore vivace poussait des scions et des rejets tout emmêlés de liserons. Au bas, le piétinement des pêcheurs avait creusé dans l’herbe usée comme un petit escalier. Le pitre s’y glissait à plat ventre, et penché sur la transparence de cette eau, où le glaiseux de la berge, où le roux des racines s’effacaient bien vite dans le bleuâtre d’un lit profond, son image ridicule mettait en fuite une troupe de poissons qui disparaissaient ainsi que des flèches obscures portées sur des ailerons lumineux.
La mère, son enfant au sein, regardait au milieu des ombres allongées sur la rivière le soleil abaissé à l’horizon et faisant en un endroit du courant une colonne de braise tournoyante ; elle
regardait les vaguettes roulant à la fois brisés et l’azur du haut du ciel et la pourpre du couchant; elle regardait avec des yeux fixes et profonds sur la surface miroitante les rapides glissements et le patinage sans trêve des araignées aux longues pattes... aspirant par moments, avec de petits gonflements de hête dans les narines, la senteur des menthes de la rive, portée sur une brise qui venait de s'élever.
« Eh I la Talochée , aux fourneaux ! »
C’était la basse taille de l’Hercule qui, assis sur une caisse au milieu du pré, et les pieds dans des bottines à la fourrure héroïque, épluchait des pommes de terre avec la tendresse de gestes d’une douceur infinie.
La Talochée remontait vers les voitures suivie de la m'ere et de l’enfant, qui se mêlait aux préparatifs du souper, silencieuse, ne touchant à rien, et donnant des ordres à peu près ainsi qu’il se fait dans une pantomime.
Pendant ce, le vieux aux cheveux gris, qui venait d’attacher les deux chevaux à une barrière, passait une veste écarlate de hussard, aux brandebourgs et au passepoil d’argent, et prenant un arrosoir, se dirigeait vers la ville.
Le bleu du ciel était devenu tout pâle, presque incolore, avec un peu de jaune à l’Ouest, un peu de rouge à l’Est, et quelques nuages allon-
gés d’un brun foncé zébraient le zénith comme de lames de bronze. De ce ciel défaillant tombait, imperceptiblement, ce voile grisâtre qui dans le jour encore existant apporte l’incertitude à l’apparence des choses, les fait douteuses et vagues, noie les formes et les contours de la nature qui s’endort dans l’effacement du crépuscule : cette triste et douce et insensible agonie de la vie de la lumière. Seul dans la petite ville aux maisons blêmes, le réverbère placé en tête du pont brillait encore d'un étincellement de jour sur le verre de sa lanterne, mais déjà le chevet de sa grande église aux étroites fenêtres ogivales se détachait ténébreusement violacé sur l’argent blafard du couchant. Et la campagne ne paraissait plus qu’un espace confus. Et la rivière qui avait pris successivement des verdeurs intenses, puis des tons d’ardoise, n’était plus qu’un murmure sans couleur dans lequel les ombres des arbres mettaient de grandes taches diffuses d’encre de Chine.
Cependant, le souper était poussé activement. Un fourneau avait été apporté dans le pré auprès de la rivière. 11 y cuisait dessus quelque chose au milieu des pommes de terre pelées par l’Hercule. Trois ou quatre fois dans un chaudron, le pitre avait jeté des écrevisses faisant en tombant éontre le cuivre un bruit crépitant et
mouillé. Le vieux à la veste de hussard revenait avec son arrosoir plein de vin. La Talochée plaçait des assiettes ébréchées sur le tapis où s’exécutaient les tours de force, et autour du tapis, les hommes de la troupe, tirant de la poche leurs couteaux, avaient pris place en des allongements paresseux.
De la nuit venait dans le jour mort. Un point de feu brillait à une maison tout au fond de la grande rue de la ville.
Tout à coup, la poitrine nue, débouchait d’un plantage le jeune homme, portant enfermé dans sa vareuse un animal qui se débattait. A la vue de la bête, une petite joie presque cruelle éclairait le visage de la femme au maillot, qui un moment semblait se ressouvenir et dont les pensées remontaient son passé.
« De la terre », fit-elle en frappant ses deux mains l’une contre l’autre, avec une voix contralto, une voix de gorge aux notes bizarres et un peu troublantes.
Et on la vovait bientôt, avec toutes sortes d’adresses félines, et sans se piquer, envelopper dans une boule de glaise le hérisson vivant, tandis que le vieux allumait avec des branches sèches un énorme foyer flambant.
La troupe commençait à souper. Les hommes buvaient à la ronde dans l’arrosoir. La Talochée
mangeait debout, un œil au fourneau, quelquefois une main au plat qu’elle passait. La femme au maillot, qui avait mis son enfant auprès d’elle sur un coin du tapis, soupait de sa vue et avec des yeux qui semblaient vouloir entrer dans sa chair aimée. Le repas était silencieux ainsi que les repas entre des gens affamés, fatigués, et distraits sous des branches, au bord d’un fleuve, par les spectacles d’une nuit d’été : des vols d’oiseaux nocturnes, des sauts de poissons, des allumements d'étoiles.
« Ma place, » faisait le pitre en bousculant avec rudesse l’homme à la lamentable redingote, le trombone de la troupe. Et le pitre se mettait à manger goulûment, pendant que s’élevait un instant dans le ciel éteint une sonnerie qui avait l’air de sortir d’une lointaine cloche de cristal, de lents tintements, d’angéliques ondes sonores, une musique célestement mélancolique et si étroitement fondue dans l’air du soir, que lorsqu’elle cessa, elle semblait encore s’entendre.
La terre où cuisait le hérisson était devenue une poterie, l’Hercule la cassait d’un coup de cognée, et l’animal, dont la peau se détachait avec les piquants, était partagé entre la table. La femme au maillot en prenait un petit morceau qu’elle suçotait avec des lenteurs gourmandes.
L’enfant, aux côtés de sa mère, avait, peu à
peu, de ses pieds et de ses mains repoussé les assiettes ; et maître et possesseur unique du tapis, il s’était endormi au beau milieu, le ventre à l’air.
Tout le monde jouissait de la belle soirée stridente du chant des cigales, frissonnante du friselis de la feuillée parmi les cimes des hauts peupliers; et dans la somnolente rêverie de l’obscu- • rite, des souffles tièdes passaient sur les figures comme des caresses et des attouchements chatouilleurs. Même parfois, la sombre envolée d’un oiseau au-dessus d’un ruisseau coulant morne dans un fourré de gigantesques orties, dont les feuilles à cette heure avaient l’air d’être en papier noir, jetait un petit effroi, qui n’était pas sans charme, chez les deux peureuses femmes.
Soudainement, lalune se dégageant des arbres, tombait en plein sur l’enfant dormant, qui comme chatouillé par sa blanche clarté, se mettait à remuer la grâce de son corps nu dans des mouvements indolents. Son visage souriait à des choses invisibles et ses doigts ouverts avaient d’ingénus tâtonnements du vide. Puis dans l’éveil du bambin, dans sa mobilité devenant plus rapide, arrivait une souplesse, une élasticité singuli ère que l’on pouvait croire produites par des os flexibles. On voyait sa petite main prendre son pied rose et le porter à sa bouche comme
s’il voulait le téter. Et vraiment, il était charmant et digne du pinceau d’un poète, le tableau de cette petite tête bossuée où s’effilaient de blondes mèches follettes, de ces yeux limpides aux orbites profondes et molles, de ce petit nez camus qu’on aurait dit écrasé par le sein de sa nourrice, de cette bouche au renflement boudeur, de ces joues rebondies, de ce ventre douillettement rondissant, de ces cuisses charnues, de ces mollets potelés, de ces pieds dodus, de ces mains mignonnes; de cette grassouillette chair ayant des plis à la nuque, aux poignets, aux cous-depied, et des fossettes aux coudes, aux fesses, aux joues ; de cette chair lactée illuminée et rendue paiement transparente par la lumière opaline de la lune.
Pendant que la mère extasiée contemplait son dernier né, le jeune homme à la vareuse, un genou en terre, s’essayait à recevoir et à tenir en équilibre un ballon sur le plat d’une baguette, souriait à son petit frère, recommençait son tour.
Tous, au milieu de la grande nature et de la calme nuit, revenaient instinctivement au travail du jour et aux occupations du métier qui devaient donner à manger à la troupe le lendemain. Dans la voiture le vieillard, sa veste de hussard au dos, feuilletait de vieux papiers à la lueur d’une chandelle. En un coin du paysage
où luisait encore un peu de lune, !a Talochée et le trombone, qui devait être utilisé le lendemain dans un intermède comique, répétaient une scène de soufflets : — la femme apprenant à l'innocent, aulieu de les recevoir, àlesfrapperdanssesmains.
Quant au pitre, il était retourné à ses balances. Et assis sous le saule, dont le feuillage en éventail, gris et grêle, semblait sur sa tête la moitié d'une énorme et poussiéreuse toile d'araignée, il sommeillait fantastique, les semelles dans l’eau, incliné sur le trou glauque où dormait tout au fond le reflet d’une étoile.
Le directeur de la troupe, le vieillard à la veste de hussard, il signor Tommciso Bescapé , un Italien roux devenu presque tout blanc, montrait à qui le regardait, toujours agités et tiraillés dans une mobilité pareille àu ntic, des yeux perçants, un nez spongieux, une bouche sardonique, un menton rasé, une physionomie de mime, battus de longs cheveux couleur de poussière rutilante.
Dans sa patrie, Tommaso Bescapé avait été successivementun peu cuisinier, un peu chanteur,
un peu expert en coraux et en lapis-lazuli, un peu teneur de livres chez une marchande de chapelets de la Via Condotti, un peu cicerone, un peu gentilhomme d’ambassade, lorsqu’une tourmente de son existence hasardeuse le jetait en Orient, où le polyglotte et le parleur de toutes les langues et de tous les dialectes, en quelques jours, devenait drogman des excursionnistes en Palestine; puis après avoir tâté d’une inimité de professions inconnues et excentriques, il se faisait loapeur en Asie Mineure. Organisation singulière que celle de cet Italien, inépuisable en expédients et en ressources, et propre à toutes les industries, et habile à tous les raccommodages de choses et d’êtres, et se plaisant aux métamorphoses et aux avatars d’une vie qui était comme une succession de changements à vue des théâtres, et traitant la misère des entr’actes avec l’espèce de gaieté gouailleuse qui rit dans les conteurs du seizième siècle, et gardant au milieu des désastres les plus désespérants la confiance américaine dans le lendemain : par là-dessus, grand contemplateur de la nature, et fort amusé des spectacles gratis qu’elle donne aux gens vaguant à pied à travers les cinq parties du monde. Après s’être promené plusieurs années dans le voisinage de l’ancienne Troie, paresseusement occupé à découvrir des loupes : les excroissances des noyers de ce pays
avec lesquels on fabrique des plaquages de meubles très appréciés en Angleterre; un jour on retrouvait Bescapé contrôleur au Circo Olympico de Péra, cumulant les fonctions de comptable avec celles d’écuyer quand les exigences du service le demandaient. Là, pendant qu’il était assez maigrement appointé, naissait chez l’Italien l’idée d’un commerce tout nouveau pour l’époque. Au turc fumant sa pipe à la porte d’un café, il enlevait le tapis qu’il avait sous lui en lui donnant un méjidié , et quelques jours après, ce tapis il le revendait à un touriste. Et la vente réussissant, et la confiance lui venant, il se mettait à acheter dans les bazars des piles entières, dont il suffisait devoir l’envers avec la science qu’il commençait à avoir de ce commerce et la connaissance qu’il possédait de la paresse des marchands ottomans. Bientôt même, outre le petit dépôt qu’il tenait chez lui, il entrait en relations avec un correspondant à Londres et un correspondant à Paris, où commençait l’achat par quelques artistes de ces inimitables produits fabriqués par des populations coloristes, et dans la trame desquels souvent, parmi les nuances féeriques, une petite mèche de cheveux, laissée de distance en distance, marque la lâche de chaque jour de la femme qui, lentement et amoureusement, a tissé le tapis à son foyer de soleil. Par ce négoce, Bescapé deve-
naît presque riche, et cette richesse lui donnait avec la sagesse la tentation de devenir le maître quelque part. Cela quandLestrapade, le directeur du Circo Olympico, lui proposait de raccompagner avec la troupe dans l'Extrême-Orient, où il rêvait de faire une grande fortune. Bescapé causait avec les camarades, sondait ceux qui éprouvaient de la répugnance à entreprendre un tel voyage, et avec sa facile parole et son bavardage presque éloquent, leur persuadait de se mettre sous sa direction, et de le suivre en Crimée, où d’après des renseignements positifs, il avait l’assurance qu'un cirque serait accueilli avec la plus grande faveur.
Lestrapade. abandonné d’une dizaine d’artistes, ne renonçait pas à son aventureux projet. Un matin, avec une troupe encore assez considérable, il partait pour Moscou, gagnait Yiatka, traversait toute la Sibérie, faisait le coup de fusil avec les Mongols dans le désert de Gobi, avait la plus grande partie de son monde tué, perdait tous ses chevaux, et parvenait par un miracle à Tien-Tsin, n’ayant plus avec lui que sa fille, son gendre et un clown. Il arrivait à Tien-Tsin, l'intrépide directeur, le lendemain du massacre du consul et des sœurs de charité : mais, sans s’effrayer ni se décourager, il se remettait en route, et attrapait enfin Shanghaï, où, remontant
sa troupe avec des matelots et des poneys chinois, il s’embarquait pour le Japon.
Tommaso Bescapé, lui, après avoir fait Tâchât du matériel nécessaire, était parti pour Symphéropol où son cirque avait un énorme succès. Le rusé diplomate qu’était au fond l’Italien, avait eu l’esprit, à son arrivée à Symphéropol, de se mettre en rapport avec les officiers, de placer, pour ainsi dire, son spectacle sous leur patronage, et de faire de ces messieurs gagnés par ses amabilités, son entrain d'esprit, sa bonne enfance rieuse, les prôneurs et les achalandeurs de l’entreprise. De là, une communauté d’existence et des nuits, pendant lesquelles on allait réveiller le quartier des Bohémiens, et où dans la circulation des plateaux de fer aux fruits grossièrement peints et chargés de pâtisseries et au milieu des flots de Champagne du Don, les officiers et le directeur restaient jusqu’à l’aube à voir danser les bohémiennes. Dans ces nuits, Tommaso Bescapé, qui avait été d'une nature amoureuse toute sa vie, en dépit de ses cinquante ans sonnés, se prenait pour une jeune bohémienne d’une passion telle qu’en inspirent ces danseuses de grâce maudite. La danseuse éprouvait pour le directeur la répugnance d’une fillette pour un vieillard en meme temps que l’antipathie d’une Rommy pour un Giorgio. Audotia Roudak, la
mère de la danseuse, qui se trouvait être une entremetteuse, avec toutefois des préjugés à Fendroit de son sang, et ne consentait à lui vendre sa fille — et encore pour une somme où passaient tout l’argent conquis dans la vente des tapis et le gain de sa première année à Symphéropol, — à lui vendre qu’en légitime mariage. Et c’était chez le vieux mari, pour cette jeune femme qui l’avait épousé avec une horreur non cachée, et dont les froideurs duraient tout le temps de leur mariage, une adoration tenant du sortilège, et qui, sous les tourments de lajalousie, le chassait de Crimée six mois après leur union, et qui lorsqu’il fut père le laissait indifférent à l’enfance de ses enfants, comme si les tendresses e t les chaleurs de son cœur appartenaient tout entières et sans partage à la créature enchanteresse.
Le Bescapé avait ramené sa troupe en Italie, et de là presque aussitôt était passé en France, où avec les années, éliminant petit à petit les écuyers et les chevaux, et réduisant son personnel aux proportions modestes commandées par la diminution des recettes et le progrès de la concurrence, il donnait des représentations depuis une dizaine d’années, près de neuf mois tous les ans, rentrant avec l’hiver dans son pays natal, et travaillant pendant le mauvais et dur temps en Lombardie et en Toscane.
Tommaso Bescapé était mieux qu’un saltimbanque. Il possédait des connaissances sur une foule de choses venues on ne sait d’où, une instruction de hasard non apprise dans des livres, mais de la bouche de tous les individus de toutes les nations qu'il s’était plu à interroger et à faire causer sur les chemins et ailleurs ; il avait beaucoup feuilleté l’humanité, etde toutes sortes. Il était encore doué d’une faculté : du don comique, de l’imagination farce. Il inventait de petites scènes drolatiques très amusantes. Et toujours plongé, lorsqu’ilétaitinoccupé, dans une collection de vieux scénario de pantomimes italiennes, il en tirait vraiment parfois un très joli et très intelligent parti.
Stépanida, en notre langue Étiennette, et qu’on appelait par le diminutif de son nom de là-bas, Steuchâ, encore toute jeune pour une femme deux fois mère, était belle d’une beauté sauvage, pleine d’insolences hautaines dans le port et la marche. Sa chevelure touffue, vivace, se tordait en grosses mèches révoltées au-dessus d’un ovale aminci et suave, un ovale de miniature indienne. En ces yeux il y avait de noires clartés électriques, et dans le teint ténébreux de la créature songeuse une naturelle petite coloration rose sous
les paupières, semblable à une légère pointe de fard effacée, et, par moments, montait à ses lèvres sérieuses un sourire indéfinissablement étrange. L'originalité de cette beauté s'accommodait au mieux avec le paillon, le clinquant, le chrysocale, l'orient des colliers de perles fausses, la grosse verroterie des diadèmes de baraque, les zigzags d’or et de l’argent dans les oripeaux aux voyantes couleurs.
Mariée à un giorgio , à un étranger — fait rare, - — la bohémienne, à l’imitation de sa race qui depuis des siècles se refuse à l'assimilation avec la famille européenne, était restée une fille de ces primitives populations vagabondantes de l'Himalaya, de ces Jatt vivant depuis le commencement du monde, sous le ciel ouvert, de rapines et d’industries d'adresse manuelle. Dans la cessation de tout commerce avec les siens, dans la mêlée de sa chair avec un chrétien, dans la communion de toutes ses journées avec des hommes de France et d’Italie, elle se tenait à l’écart des idées, des tendances, des habitudes d’esprit, du génie intime et de la vie intérieure de ses covivants, par une retraite rêveuse au fond d'ellemême, par un enfoncement obstiné dans son passé, par l’entretien religieux des penchants, des goûts, des croyances de sa mystérieuse ascendance. Elle vivait en une communication bizarre
et incompréhensible avec un souverain mystérieux de sa race, avec un Prêtre-Roi lointainement vague, et dont les rapports avec ses sujets semblent avoir lieu par l’entremise des voix de la nature, lui offrant son adoration dans le secret d’un culte superstitieux auquel se mêlaient confusément les pratiques de toutes les religions, envoyant chercher par son petit enfant, près de sacristains de certaines églises, des bouteilles d’eau bénite dont elle aspergeait l’intérieur et les chevaux de la voiture roulante.
Le corps seul de Stépanida, pour ainsi dire, était avec le monde européen et occidental de la troupe, mais sa pensée était toujours absente et au loin, et toujours ses grands yeux, fièrement errants, finissaient par se tourner, ainsi que certaines fleurs, vers l’Orient. Et Stépanida n’appartenait à sa patrie d’adoption forcée, à ses relations de rencontre que par un seul lien, par une maternité furieuse, presque animale, pour son dernier né, pour son beau petit Lionello, dont le nom dans sa bouche s’était raccourci en celui de Nello.
Du reste, en dehors de sa maternité, la bizarre femelle, avec son insouciance de la bonne ou de la mauvaise fortune, avec sa naturelle incompréhension du bien et du mal, avec son incomplète mémoire des événements et avec encore la per-
ception obtuse des choses environnantes, particulière à certains peuples de l’Extrême-Orient, semblait une femme mal éveillée d’un songe et vivant sur la terre sans être tout à fait certaine de l'existence de sa personne en un monde bien réel.
Le fils aîné du directeur de la troupe, Giovanni, Gianni ainsi qu’on l’appelait, avaitun corps d’adolescent dans la jeunesse duquel commençait à se formuler le dessin de la force, et où déjà le carré naissant des muscles s’apercevait au milieu de l’effort et de l’action. Dans ses bras roulaient presque les rondeurs concassées des biceps d’athlète; ses pectoraux se détachaient avec la petite saillie plate des bas-reliefs antiques ; et sur ses reins chaque mouvement de son torse faisait courir, un moment, sous sa peau, le modelage de larges attaches nerveuses aux insertions profondes. Il était grand avec de belles et longues jambes, cette beauté de l’académie de l’homme, cette gracieuse et serpentante filée de formes à la fois sveltes et denses, et dont les méplats rigides, semblables sur ses mollets aux lames de bronze d’une cnémide, s’amincissaient avec des délicatesses ténues auxjarretset auxchevilles. On remarquait enfin chez le jeune homme la longueur des tendons : signe de faiblesse chez tout
le monde, signe de vigueur chez les gymnastes, et qui leur donne, dans le raccourcissement d'un muscle contracté, toute l’épaisseur ramassée et gonflée de sa longueur.
Dans ce monde, où le plus grand nombre des hommes et des femmes est bien souvent amené et retenu par le goût de la vie errante et vagabonde qu’on y mène, Gianni, lui, se sentait l'amour, la passion de sa profession. Il aimait son métier et ne l’eût changé contre nul autre. Il était acrobate par vocation. Il n’y avait jamais chez lui de fatigue pour recommencer un exercice qu’on lui demandait, et son corps, en mouvement dans les applaudissements, semblait ne vouloir jamais s’arrêter. Il éprouvait des contentements infinis de l’accomplissement satisfaisant d’un tour, de l’élégance et de la correction de sa réussite. Ce tour à l’écart, et pour lui seul, il le travaillait et le retravaillait, s’efforçant de l’améliorer, de le perfectionner, de lui donner la grâce, la prestesse, la magie avec lesquelles l’adresse et l’agilité triomphent d’apparentes impossibilités du monde physique. Les nouveaux tours qu’il ne savait pas et dont le bruit venait jusqu’à la baraque de son père, il les cherchait avec dos chagrins et des désespoirs comiques, les poursuivait obstinément jusqu’à ce qu’il les eût trouvés. Et sa première interrogation aux gens d’une troupe
qu’il croisait sur une route était toujours : « Eh bien, y a-t-il un tour nouveau à Paris ? »
11 passait des nuits agitées, de ces nuits Rabatteurs d'arbres, en lesquelles recommence l'ouvrage de jour dans le cauchemar de la fatigue, des nuits batailleuses avec son matelas, et où le corps de Gianni continuait en rêve les exercices violents de sa profession.
Quant au second fils, il n'était encore que ce bambin à la mamelle que sa mère, dans son étroite et indénouable maternité, s’entêta à nourrir jusqu'à près de trois ans, en sorte qu'on voyait le garçonnet quitter les enfants avec lesquels il jouait, pour aller téter sa nourrice, et bientôt revenir en courant à ses petits camarades.
La force dans la douceur et l'inoffensivité : c'était l’Hercule de la troupe avec une paresse et une économie singulières des mouvements de son corps, quand il ne travaillait pas. On le voyait toujours dans des poses assommées, écraser de l'affaissement de son lourd torse les chaises et les bancs craquant sous lui, — étayant un peu sur la figure de l'animalité hagarde des faunes de Prudhon, et dans sa bouche, d’ordinaire entrouverte, des dents de loup. Doué
d'un appétit extraordinaire et que rien ne pouvait rassasier, il disait n’avoir jamais mangé pendant sa vie une seule fois tout son saoûl; et cela le faisait mélancolique à la façon d’un estomac qui aurait éternellement le sentiment du vide.
Le crâne rasé à la façon d’un teigneux, le pitre avait une de ces têtes moyenâgeuses telles que le peintre Leys en a encore, trouvé pour ses tableaux quelques modèles dans le vieux Brabant autrichien. Vous auriez dit les traits d'une pauvre et rudimentaire humanité en train de se façonner : des yeux qui paraissaient avoir coulé entre des paupières sans dessin, un nez qui formait un épatement de chair, une bouche qui semblait l’égueulement d’une poterie informe, un visage embryonnaire dans un teint sale et bis. Et le vilain être était sournoisement mauvais, hargneux, taquin, voleur de tout ce qui traînait et de la mangeaille gardée pour le lendemain. Vingt fois on l'aurait chassé de latroupe sans la protection de Stépanida, prise d’une secrète et bizarre sympathie pour l’homme dans lequel elle retrouvait les instincts de malice méchante et de rapine de sa race. Àgapit Cochegru aimait la souffrance des animaux, ses attouchements dans les parades cherchaient à faire mal, et
son ironie des tréteaux même semblait garder un ressentiment féroce de tous les anodins coups de pied au derrière qu'il avait reçus. L’Alcide était surtout le malheureux préféré que le pitre tourmentait, harcelait, désespérait avec toutes sortes d’inventions diaboliques, allant au plus sensible de la bêtise de l’homme fort qui n'osait se revenger de peur de tuer d’un coup son persécuteur. Et l’homme faible abusait sans pitié de ses avantages avec son énorme souffre-douleur. Cependant il arrivait parfois que Rabastens, à bout de patience, du revers de sa main à demi-morte époussetait le pitre d'une peu forte taloche. Alors Agapit Cochegru se mettait piteusement à pleurer de grosses larmes, horriblement grotesques dans le grimacement enfantin de sa désolée figure et le comique des mouvements bêtes qu’avait appris à son corps le métier de toute son existence. Mais bientôt il s'asseyait tout contre son ennemi, de manière à empêcher le développement d’une seconde tape, et ainsi paré, il ne cessait de lui donner de rageurs petits coups de coude dans les côtes, et de l’appeler (c grand lâche », demeurant un long temps accolé à lui, pleurard et morveux.
Le trombone était un pauvre diable, vivant dans une de ces misères des professions infimes de l'art si profondes, que ses plus extravagants
désirs n’allaient pas au delà de la conquête, sur sa pauvre paye, d’une demi-tasse accompagnée d’un petit verre. C’était là le necplus ultra de ses ambitions. Eh bien, cet artiste si peu argenté, et dont la personnalité était faite de l’absence de chemises, et de vêtements où il y avai t encore plus de graisse que de laine feutrisée, et de souliers dont les semelles disjointes et transversées de gros clous lui donnaient l’air de marcher sur des mâchoires de requins entre-bâillées, cet homme si profondément misérable était heureux. Il était en amicale liaison avec un être aimé qui le payait de retour et lui faisait tout oublier, jusqu’aux méchancetés noires du pitre. Il vivait dans l’intimité de la caniche de la troupe, qui, à la suite d’une maladie ressemblant fort à la maladie d’un cerveau humain, avait des absences momentanées de la mémoire, si entières, qu’il fallait renoncer à lui faire continuer les intelligents tours qu’elle exécutait en bonne santé; et le trombone, d’ailleurs fort peu gâté par l’affection de ses semblables des deux sexes, s’était tellement attaché à la pauvre chienne, maintenant presque toujours souffreteuse, que, lorsqu’il lui voyait les yeux par trop rouges, il se privait de celte bienheureuse tasse de café, amassée sou à sou pendant plusieurs jours, pour lui acheter une purge. De cela, non cependant de la purga-
tion que Lariflette n'aimait point, mais de tous les soins qui accompagnaient cette purgation, la chienne invalide remerciait son bienfaiteur, en ses bons moments, par des regards où elle mettait tout ce que les yeux d’une bête peuvent contenir de tendresse, le remerciait même par un rire reconnaissant et montrant toutes ses dents, oui par un rire! — car cette chienne riait. Et toute la troupe l’eût affirmé en justice, après avoir été témoin de ce fait. Un matin, le trombone faisait tiédir, sur un fourneau posé à terre, quelque chose dans un poêlon bien connu de Lariflette , qui se tenait près de là, la queue basse, l’air boudeur, mais résignée; la caniche voyait le liquide fumant retiré du feu, versé après dans un bol, ensuite vivement remué avec une cuiller de bois, puis à son grand étonnement, dépassant son nez, monter en l’air, et arriver à la bouche du trombone, et y disparaître. A cet instant, quand Lariflette fut bien certaine de l’entrée de la chose qui lui donnait la colique dans le corps de son vieil ami et non dans le sien, il lui venait, sur sa physionomie de chienne, le plus joyeux et le plus ironique rire muet qui se puisse voir sur une figure humaine.
La Talochée devait son surnom à une enfance, à une jeunesse qui n’avaient été qu’une succès-
sion de brutalités et de coups. Ramassée vagabondante dans les rues de Paris, à l’âge de sept ans, elle répondait au président du tribunal qui l’interrogeait : « Monsieur, mon papa et ma maman sont morts du choléra... grand-papa m’a placée dans un hospice... il est mort huit jours après papa et maman... alors je suis revenue à Paris, où je me suis perdue dedans parce qu’il est si grand... » C’était alors une femme de vingt-huit ans, au visage tanné, aux bras tannés comme la figure et noirs jusqu’au-dessus du coude, avec une large marque de vaccine blanche sur le biceps. Toujours vêtue d’une robe de tarlatane rose sur laquelle couraient des branchages artificiels, et qu’attachait une ceinture s’élargissant sur le ventre en un losange qui enfermait, imprimés en rouge, des caractères cabalistiques, elle dormait à voir, sous des seins volumineux, une taille d’une minceur extraordinaire, toute remuante d’une vie nerveuse. Ses yeux étaient horriblement cernés avec un blanc de l’œil presque effrayant dans cette cernure et le tannage de toute sa peau. Ses cheveux relevés à la chi noise, et dans lesquels elle avait, piquées, deux marguerites d’argent, lui tombaient au dos par derrière, comme la rêche crinière d'un casque. Les muscles travailleurs de son cou dessinaient de grosses cordes au-
LES FRÈRES ZEMGA.NNO
dessus des salières et des maigreurs du haut de sa poitrine, car elle était très maigre, avec une gorge et des jambes très fortes. La Talochée avait une grande bouche aux belles dents blanches, un nez à la fois relevé et pincé, et sous les pommettes, des creux qui, par un certain éclairage, vousiaissaient apercevoir, un moment, l’ossature d’une tête de mort lui trouant la peau de la figure. La fièvre flambante de l’œil, le luisant malsain du teint, le décharnement du faciès et du cou, enfin la macération canaille de tout l’être harassé, vous racontaient les misère^, les souffrances, les fringales, les refroidissements, les coups de soleil, les courbatures de la femme, avec un passé de jeune fille où l’eau-de-vie avait bien souvent remplacé le pain manquant.
Sur le tréteau de la parade, mâchonnant une fleurette, on voyait la Talochée , du dos de ses mains ouvertes posées à cheval sur ses hanches, tourmenter perpétuellement sa taille par des tractions colères, et comme si elle s’essayait à la tirer et à la soulever hors de son torse ; au bout de quoi, se rejetani en arrière, les mains jointes, tendues et raidies devant elle avec les doigts rebroussés et les coudes retournés, la saltimbanque s’immobilisait, regardant en l’air, les yeux perdus, les narines terreuses, sa grande bouche entrouverte.
Sur le champ de foire de la ville, du bourg, où M. le maire avait accordé de donner une représentation au directeur Tommaso Bescapé, les hommes de la troupe enlevaient vivement Fherbe d’un grand rond, autour duquel les mottes de terre arrachées s’amassaient en un remblai de gazon fané, et des piquets reliés par des longes de chevaux formaient l’enceinte de l’arène.
Au milieu de cette terre labourée et à peine battue, était planté un grand mât, d’où descendaient, comme toit de la baraque, des triangles de toile verte assemblés ou noués avec des ficelles ; un treillis d’emballage attaché au léger plafond et tombant jusqu’au sol, formait le mur circulaire de la salle. Appliqué au mât, dont le pied se perdait dans un petit monticule de sable jaune pour les besoins de la lutte, un système de poulies faisait descendre etmonter, au bout d’un cordage, un cadre en bois hérissé de grands clous qui, le soir, prenaient entre leurs dents de fer cinq ou six petites lampes à pétrole, auxquelles l’industrieux Italien avait fabriqué très habilement des
réflecteurs avec de vieilles boîtes à sardines. D’un côté du mât partait, fixé très haut, un grand fil de fer qui allait s’attacher à un poteau élevé dans la barrière; de l’autre côté du mât, et presque appuyé à lui, se dressait un petit trapèze branlant à la barre transversale placée à une huitaine de pieds de terre.
Un orgue, la musique intérieure de l’endroit, un orgue édenté, et dont un fragment de verre manquait avec le morceau de l’image qu’il encadrait, était posé en face l’entrée, attendant un enfant ramassé à la porte, et le plus souvent qui tournait la manivelle d’une main, pendant qu’il mangeait de l’autre la pomme verte soldant d’ordinaire l’orchestre du cirque.
Des bancs, fabriqués de planchettes en bois blanc, s’étageaient en gradins, prestement établis par le menuisier de la localité. Les premières places se distinguaient des secondes, par une bande de cette cotonnade qui fait des mouchoirs d’invalidés, posée à plat sur les étroites planches et ne les recouvrant pas entièrement ; elles étaient en outre enfermées dans une barrière sur laquelle on collait un papier doré, enfermant, dans des ovales, des paysages turcs peints en camaïeu gorge-de-pigeon sur un fond d’azur. Finalement, le père Tommaso tendait une ancienne perse, trouvée on ne sait ou, et couverte de haut en
bas de queues de paon, grandeur nature, une immense portière qui, fermée, séparait le spectacle des coulisses en plein air, que la direction s'efforçait de détendre contre la curiosité des non-payants, parle rapprochement des deux voitures et une barricade de paravents.
Alors le pitre, aux deux côtés de la porte d’entrée, posait une affiche qui servait pour toute la saison, une affiche menteuse où le directeur donnait une idée, en Fart à la fois savant et bonhomme de ses réclames, de sa littérature, de son latin même.
AMPHITHÉÂTRE BESCAPÉ
La tente , imperméable et manufacturée à grands frais , offre un abri aussi sûr que pourrait le faire une construction en pierre.
L’ amphithéâtre est illuminé le soir par un système de lampes à pétrole , dans lesquelles se fabrique lui-même le gaz lumineux . Patente américaine de Hollyday.
Les artistes de la troupe , tous distingués et de mérite , ont été choisis ( sans égard pour la dépense) dans les meilleurs établissements de l'Europe.
On y trouve :
Mme. Stepanida Bescapé.
Curriculi regina.
Mlle. Hortense Pataclin.
La sylphide du fil de fer et le bijou de /’ amphithéâtre, dont la figure et les attitudes sont au-dessus de la description.
M. Louis Rabastens.
L’athlète unique et incomparable.
Doué de la force d’ Hercule , il défie la terre entière , et n'a jamais su depuis son plus jeune âge ce que c'était... que d'être tombé.
M. Gianni Bescapé.
L’Intrépido senza rivale nel trapezo.
Qui fait entrevoir dans ses exercices l'idéal de la beauté masculine .
M. Agapit Gochegru.
Qui joint à la souplesse de la colonne vertébrale , un esprit joyeux , dont les reparties , imprimées
dans un petit volume , seront distribuées gratis aux spectateurs des premières.
M. Tommaso Bescapé.
Le mime des Deux Mondes.
Connu par ses pantomimes intitulées : La
DENT ARRACHÉE, La BARBE DE GaRGOTIN, Le SAC EN¬ CHANTE, etc., qu’il a eu l’honneur de représenter devant Sa Hautesse le Sultan et Monsieur le Président de la République des États-Unis.
On y trouve encore :
LaR IF CETTE.
Cette jeune caniche , arrière-petite-fille du célèbre chien Munito, et dont les tours dénotent une intelligence qui dépasse tout ce qu’on peut imaginer , finira par désigner la personne la plus amoureuse de la société.
Les comiques sont plaisants , espiègles , de bon ton , faisant rire sans toucher à la vulgarité et à rien de ce qu’une jeune fille ne peut entendre. On terminera le spectacle par la délicieuse pantomime :