Les frontières de la Belgique Théodore Juste
La Gaule Belgique. — L’Austrasie. — L’Empire carlovingien. — La Lotharingie. — La Flandre jusqu’à la bataille de Rosebeke.
Si l’on remonte jusqu’aux premiers temps historiques, on trouvera dans la Gaule des peuples différents. Jules César constatait qu’elle était divisée en trois grandes régions distinctes par le langage, les mœurs et les lois. De l’Escaut à la Seine était la BeU/ique; de la Seine à la Garonne la Celtique ; de là jusqu’aux Pyrénées l’Aquitaine. Entre la Gaule Geltique et la Gaule Belgique, tout différait, répétons-le : langage, mœurs, institutions. Les Belges revendiquaient avec orgueil l’origine qui les rattachait aux Germains (1).
(1) Voir Histoire de Jules César, par Napoléon III, t. II, pag. 22.
Vers le milieu du troisième siècle de l’ère chrétienne, les Francs, peuple d’outre Rhin, commencent à pénétrer dans les bruyères de la Taxandrie (Campine). Ils s’établissent ensuite dans une région plus fertile (la Hesbaye). En 430, commandés par Glodion, ils entrent dans la forêt Charbonnière, renversent les murailles de Bavai et de Famars, puis, après avoir arraché Tournai aux Romains, ils en font leur place d’armes et comme le centre de leur domination. Après s’être encore rendus maîtres de Cambrai, ils s’avancent jusqu’à la Somme. Sous Mérovée, Childéric et Clovis, ils étendent leurs conquêtes jusqu’à la Seine. Ils finissent par dominer sur la Gaule entière.
Mais les populations de cette vaste contrée ne se confondirent pas plus sous les Mérovingiens qu’elles ne s’étaient amalgamées sous la domination romaine. Elles se séparèrent en deux groupes principaux : les Neustriens et les Austrasiens. Les premiers comprenaient les Gaulois proprement dits, les seconds les Belges établis entre l’Escaut et le Rhin.
Austrasiens et Neustriens suivirent des destinées différentes et laissèrent à leurs descendants un type particulier et indélébile.
Quand les Mérovingiens se furent amollis au milieu
des populations gauloises, de nouveaux chefs surgirent de l’Austrasie pour remplacer les rois fainéants.
Sous le nom d’Austrasiens, — -on l’a dit, — c’étaient les peuples de nos provinces qui se groupaient autour de Pépin de Landen et des autres fondateurs de la dynastie earlovingienne. >
Charlemagne, qui avait établi le siège de son gouvernement à Aix-la-Chapelle, entreprit de fondre en quelque sorte la Gaule et la Germanie dans un empire dont les limites s’étendirent au nord et au levant jusqu’à l’Elbe, en Italie jusqu’au Vulturne, en Espagne jusqu’à l’Èbre. Vaine tentative! Sous Louis le Débonnaire, successeur de Charlemagne, l’œuvre informe de ce Titan croulait déjà. C’était par la force que tant de nations différentes avaient été agrégées à cette domination éphémère ; ce fut par la force aussi qu’elles accomplirent leur séparation. La bataille de Fontenay en 841 réalisa les vœux de ces peuples divers. L’empire fut dissous.
Toute l’ancienne Neustrie, qui prit alors le nom de France, devint le lot de Charles le Chauve. L’ancienne Austrasie, entre l’Escaut et le Rhin, fut attribuée à Lothaire 1 er . En 835, sous Lothaire II, ce pays prit le nom de Lotharingie ou Lorraine. Il tomba ensuite au pouvoir ou du moins sous la suze-
raineté des souverains de la Germanie. Mais, à cause de leur éloignement, cette suzeraineté était, à certains égards, honorifique. Vers le milieu du dixième siècle, Othon le Grand fit de la Lotharingie deux parts : la haute Lorraine, qui comprenait les contrées situées au sud de la Moselle, et la basse Lorraine, qui s’étendait entre l’Escaut, la Moselle et le Rhin. Celle-ci fut le berceau de la Belgique actuelle, abstraction faite de la Flandre.
Au neuvième siècle, la Flandre s’étendait depuis l’embouchure de l’Escaut jusqu’à la Somme. Lors du partage de l’Empire, Charles le Chauve avait confié le gouvernement de la Flandre à son gendre le comte Baudouin, surnommé Bras de fer. Les descendants de Baudouin et de Judith de France héritèrent de ce grand fief (1).
Lorsque Hugues Capet détrôna la race de Charlemagne, le domaine royal ou le royaume de France avait pour limites extrêmes ou pour frontières Orléans et Beauvais. Son autorité ne s’étendait donc point sur les Francs orientaux, représentés par les Belges d’aujourd’hui. Toutes les provinces actuelles
(1) Indépendamment des provinces belges nommées Flandre orientale et Flandre occidentale, il comprenait presque tout ce qui forme aujourd’hui en France les départements du Nord et du Pas-de-Calais, Lille, Arras, Boulogne, etc.
de la Belgique, à l’exception de la Flandre , continuèrent de relever de l’Allemagne. Les Capétiens étendirent leur puissance vers la Somme et la Manche, mais ils ne parvinrent point à subjuguer les anciennes provinces lotharingiennes. Le Brabant, le Hainaut, le Luxembourg, Liège, le Namurois, restèrent indépendants, la suzeraineté exercée par l’Empire n’ayant jamais pu se transformer en souveraineté immédiate et directe. « Nous ne relevons que de Dieu et du soleil, » disaient les bourgeois du Hainaut.
Même fierté dans la Flandre, quoique ce comté fût un des grands fiefs de la couronne de France. Déjà, au dixième siècle, un des successeurs de Baudouin Bras de fer, se faisait appeler : « Arnould le Grand, par la miséricorde de Dieu, marquis de Flandre. » Mais le vrai rempart de cet État contre les convoitises des Français, ce fut Tardent patriotisme du peuple.
Depuis le onzième siècle jusqu’au quatorzième, les Flamands résistèrent courageusement au suzerain qui convoitait leurs opulentes communes et détestait leurs libertés. En 1071, Robert dit le Frison, est proclamé comte de Flandre à Cassel, après avoir vaincu les Français commandés par leur roi Philippe I er . En 1214, Philippe-Auguste, qui s’était ap-
proprié les principales villes de l’Artois, voit se former contre lui une coalition de l’Angleterre, de la Germanie et de la Flandre; il triomphe des confédérés à Bouvines, mais, quoique vainqueur, il n’essaie point de se rendre maître des puissantes communes de Gand, de Bruges et d’Ypres. En 1302, les Flamands prennent une revanche éclatante : au cri de Flandre au lion! les guildes triomphent dans les champs de Courtrai de la grande armée féodale de Philippe le Bel (1). En 1328, attaqués par Philippe de Valois et trahis par leur souverain (Louis de Nevers), les Flamands essuient une défaite glorieuse : Nicolas Zannekin et ses braves compagnons, gens de métier et paysans, meurent héroïquement au pied de la montagne de Cassel.
Jacques Artevclde paraît alors sur la scène. Allié d’Édouard III, il n’a point pour but cependant de substituer la domination de l’Angleterre à la suzeraineté française. Ce qu’il veut, c’est l’indépendance de son pays, en lui donnant pour base la neutralité; ce qu’il veut encore, c’est d’étendre et de fortifier la neutralité flamande par une étroite union avec les villes
(1) Voir, sur l'organisation démocratique des guildes militaires de la Flandre, une intéressante monographie de M. Alphonse Vandenpeereboom. (Ypres, 1861), 1 vol. in-8°.
du Brabant (1). Ce grand homme, glorieux « initiateur » de la nationalité belge, meurt assassiné en 1345 avant que son œuvre soit achevée et consolidée.
La lutte continue entre le parti français et le parti national. Le premier a pour chef le souverain même du pays (Louis de Male); le second place h sa tête Philippe Artevelde. Vaincu par les communes, le comte de Flandre appelle à son aide son gendre Philippe le Hardi, duc de Bourgogne. En 1382, l’armée française, ayant à sa tête le jeune roi Charles VI, qu’accompagne le duc de Bourgogne, son oncle, vient camper à Rosebeek. Là s’engage une lutte suprême entre la grande armée française et les milices communales qui se groupent autour de Philippe Artevelde. Vingt mille Flamands restent sur le champ de bataille avec leur chef. La Flandre est vaincue, mais elle n’est point domptée. Des prisonniers sont amenés devant Charles VI, et il veut leur faire grâce.
« Sire, lui disent-ils, vous pouvez soumettre les corps des plus braves hommes du monde, mais jamais leurs âmes; quand bien même tous les Flamands seraient morts, nos os se lèveraient et s’assembleraient contre les Français. »
(1) Tel fut l’objet du traité du 3 décembre 1339, connu sous le nom d’alliance perpétuelle. Les deux pays s’unirent » pour le maintien de la liberté et de la paix « .
Les frontières des Pays-Bas sous les ducs de Bourgogne, sous Charles-Quint et sous Philippe II, jusqu’au traité de Càteau- Cambrésis.
Philippe le Hardi, héritier de la Flandre, fut le fondateur de cette célèbre maison de Bourgogne, qui devait, quoique issue de la maison de Valois, tenir peu de compte de l’obligation d’hommage à la couronne de France. Philippe le Hardi et Jean Sans- Peur jetèrent les fondements d’un puissant État dont les limites, sous Philippe le Bon, devenu possesseur des anciennes provinces lotharingiennes , s’étendirent depuis la Somme jusqu’au Zuyderzée.
Charles le Hardi vint ensuite. Continuant l’œuvre de ses prédécesseurs, fort de l’alliance qu’il avait formée avec le roi et le royaume d’Angleterre, selon ses propres expressions, il se proposa de faire un tout de ces belles provinces des Pays-Bas, de créer entre la France et la Germanie un État véri-
U LES FRONTIÈRES L)E LA BELGIQUE
tablement indépendant. « Par mes provinces de par deçà , disait-il en 1470, j’entends la Hollande, la Zélande, la Flandre, le Brabant, le Luxembourg, le Hainaut, le Limbourg, la Picardie, la châtellenie de Lille, le Boulonnais et le comté de Guines (I). » C’étaient alors les plus riches provinces de l’Europe; quant à la Bourgogne, elle était pauvre, elle sentait la France, disait son souverain.
Heureux nos ancêtres, heureux l’Occident, si Charles avait su borner son ambition, s’il avait consacré son merveilleux courage et son admirable activité à raffermissement d’un État vraiment intermédiaire! Il eût pudéjouersans doute les astucieuses machinations de Louis XI, il eût prévenu la plupart des guerres qui bouleversèrent le monde pendant plus de deux siècles, il eût fixé l’équilibre de l’Europe. Hélas! Charles le Téméraire ne sut point se borner; il voulut conquérir l’Alsace et la Lorraine, afin qu’il n’y eût plus de solution de continuité entre les deux Bourgognes et les Pays-Bas ; il convoita même la Suisse et la Provence. Ces visées trop ambitieuses firent crouler le nouveau royaume de Gaule-Belgique qui s’élevait entre l’Allemagne et la France. Elles
(1) Réponse du duc de Bourgogne aux députés de la Flandre, dans la Collection de documents inédits, etc., publiée par M. Gachard, t. I", pag. 220.
produisirent les catastrophes de Granson et de Morat. Elles entraînèrent l’audacieux capitaine dans une dernière entreprise où il devait trouver une fin tragique. A quarante ans, le quatrième duc de Bourgogne était tué devant Nancy, laissant pour unique héritière une fille à peine âgée de dix-huit ans.
Profitant de la faiblesse de la jeune souveraine et de l’anarchie qui régnait dans les États de son ancien et puissant adversaire, Louis XI s’efforce d’amoindrir, de ruiner la maison de Bourgogne. Il a recours à la ruse et à la force. Marie de Bourgogne porte alors les Pays-Bas en dot dans la maison d’Autriche, et l’archiduc Maximilien, depuis empereur, défend sur plus d’un champ de bataille ces provinces toujours convoitées parlaFrance. LouisXI, qui avait déjà repris les villes de la Somme, parvint aussi à se rendre maître des deux Bourgognes (le duché et le comté) ; en outre, il s’empara de l’Artois. Mais Charles VIII, son successeur, restitua et l’Artois et la Franche-Comté.
Philippe le Beau, issu du mariage de Maximilien d’Autriche avec Marie de Bourgogne, aurait pu, s’il s’était contenté des Pays-Bas, établir sur des bases durables l’État intermédiaire qui devait fixer l’jéquilibre de l’Europe. Malheureusement pour les Belges, la maison d’Autriche était réservée à de plus hautes
destinées. Philippe le Beau, par son union avec l’héritière d’Isabelle de Castille et de Ferdinand d’Aragon, acquiert au delà des Pyrénées de nouveaux royaumes; et ces royaumes, il les laisse à son fils qui, sous le nom de Charles-Quint, devient également empereur d’Allemagne.
Charles-Quint achève la réunion des dix-sept provinces des Pays-Bas et oblige le roi de France à renoncer à toute suzeraineté sur la Flandre et l’Artois. Ces dix-sept provinces, loin pourtant d’être en quelque sorte englouties dans la vaste domination de Charles-Quint, conservaient leur autonomie. Pour nos pères, il n’y avait ni empereur ni roi. Quand même leur souverain aurait réuni sur sa tête toutes les couronnes de l’Europe, il n’aurait été légalement pour eux qu’un duc de Brabant, un comte de Flandre, un comte de Hainaut, un comte de Namur, etc. La Belgique restait donc belge. Elle conservait ses institutions propres, son existence distincte, son individualité politique.
Fran'çois I er essaie à plusieurs reprises d’enlever à Charles-Quint les provinces qui formaient, par leur industrie et leur commerce, la base de sa puissance. Toutes ces tentatives échouèrent. Aidée par les troupes nationales des Pays-Bas, la virile sœur de Charles-Quiut, Marie de Hongrie, sut défendre
vaillamment ces provinces, quelle appelait avec raison Yavant-mur de la Germanie.
Plus ambitieux encore que François I er , Henri II se proposa de reprendre ce qu’il appelait, lui, le « royaume d’Austrasie. » Grâce aux troubles de l’Allemagne, il parvient à se rendre maître des trois évêchés (Metz, Toul et Verdun) ; mais ses projets à l’égard du Luxembourg et de la Flandre sont renversés. Philippe II succède à Charles-Quint, et le nouveau règne s’ouvre par la bataille de Saint-Quentip, bataille désastreuse pour la France, car elle rappelait Crécy et Àzincourt. Si Charles-Quint avait commandé l’armée hispano-belge, celle-ci aurait sans doute occupé Paris. Mais Philippe II avait d’autres vues. Le 3 avril 1559, il se réconcilia avec la France à Càteau-Cambrésis, rendit ses conquêtes, tandis que, de leur côté, les troupes de Henri II évacuaient les places qu’elles avaient prises dans le Luxembourg.
La séparation du nord et du midi des Pays-Bas. — Les frontières de la Belgique jusqu’au traité de Munster.
La grande, l’unique préoccupation du fils de Charles-Quint, c’était de terrasser le protestantisme. Despote et fanatique, il suscita les longues et funestes tempêtes au milieu desquelles s’opéra la séparation du nord et du midi des Pays-Bas.
Charles IX et Henri III essayèrent tour à tour de profiter de ces troubles.
Le premier, digne fils de Catherine de Médicis, se faisait un mérite de l’horrible massacre de la Saint- Barthélemy pour endormir la défiance de Philippe II et du duc d’Albe, tandis qu’il favorisait secrètement les efforts du prince d’Orange. Cette duplicité fut déjouée.
Sous le règne de Henri III, les insurgés belges,
affaiblis par leurs divisions el déjà menacés d’une restauration espagnole, appelèrent à leur aide le duc d’Alençon, frère du roi, et le nommèrent duc de Brabant et comte de Flandre. Fourbe et corrompu, le duc d’Alençon voulut détruire par la force les antiques privilèges des Belges et régner en souverain absolu : il fut rejeté au delà de la frontière.
Guillaume le Taciturne, le grand chef de la révolution, avait compromis sa popularité en favorisant l’avénement du prince français. Obligé de quitter Anvers, la métropole des Pays-Bas insurgés, désespérant d’arracher aux Espagnols tous les Pays-Bas, il tente du moins, par un elfort suprême, de maintenir l’indépendance de la Hollande et des autres provinces qui ont formé l’union particulière d’Utrecht. Philippe II le fait assassiner. Les progrès des Espagnols devenant plus redoutables de jour en jour, les provinces qui combattent encore pour leur indépendance sont enfin contraintes, en présence de l’immobilité de l’Allemagne, de rechercher l’appui direct de la France ou de l’Angleterre. Les hésitations et la parcimonie de la reine Élisabeth déterminent les représentants des provinces encore unies à s’adresser de nouveau au roi de France. Henri III était fort tenté d’accueillir leurs vœux : déjà même il entrevoyait pour la France l’adjonction des Pays-
Bas, mais la dague de Jacques Clément vint détruire ce beau rêve.
Henri IV protège d’abord généreusement la nouvelle république des Provinces-Unies, intéressée comme lui à l’abaissement de la maison d’Autriche. Puis, sous l’influence de Sully, il fait comme Henri III, il convoite les Pays-Bas. Sully l’avait ébloui en lui écrivant : « Conjoindre entièrement et inséparablement la France avec les Pays-Bas, est le seul moyen de remettre la France en son ancienne splendeur et la rendre supérieure à toute la chrétienté. Prenez Luxembourg, Mons, Limbourg, Aixla-Chapelle, le reste du pays devra se soumettre... » Informée de ces projets d’agrandissement, Élisabeth, reine d’Angleterre, déclara « qu’elle s’opposait à ce qu’aucune puissance ne prétendît nulle part ni portion en aucune des dix-sept provinces des Pays-Bas. »
Les Français et les Hollandais s’étaient néanmoins proposés d’expulser les Espagnols des Pays-Bas méridionaux et de se partager ensuite ces provinces. Mais Henri IV eut le sort de son prédécesseur. Il fut assassiné par Ravaillac, et son rêve s’évanouit aussi.
Le cardinal de Richelieu, du moins en ce qui concerne les Pays-Bas méridionaux, renonça jusqu’à un certain point aux plans de Henri IV. 11 ne penchait pas pour l’acquisition des provinces belges par la
France. En 1634, les Hollandais lui avaient soumis un plan de partage. Richelieu le rejeta, alléguant que, même en cas de succès, « la conservation de ce « qu’on aurait acquis ne se pourrait faire qu’avec de « très grosses garnisons qui rendraient incontinent « les Français odieux aux peuples et les expose- « raient, par ce moyen, à de grandes révoltes et h « de perpétuelles guerres. » 11 redoutait même que le plan d’une « entière conquête » n’exigeàt plus de vingt ans d’efforts. Aussi lui paraissait-il plus convenable de former une république catholique indépendante qui offrirait, disait-il, aux Français et aux Hollandais le grand avantage de les délivrer des Espaghols, sans les exposer à devenir ennemis en se trouvant tout à fait voisins. Cette république serait une barre entre les Français et les Hollandais. Mais, en présence de la déplorable apathie des Belges de cette époque néfaste et des desseins inébranlables du parti stalhoudérien en Hollande, le cardinal de Richelieu dut transiger avec ses ambitieux alliés.
Le 8 février 1635, un traité de partage fut signé à Paris. Ce traité consacrait encore, quoique dans des limites plus restreintes, l’idée fondamentale du grand ministre français. Louis XIII et les Provinces- Unies s'engageaient à faire attaquer les Pays-Bas catholiques par une armée de vingt-cinq mille fan-
tassins et de cinq raille cavaliers. Mais, en entrant dans les provinces belges, les confédérés devaient inviter les habitants à prendre les armes contre l’Espagne et à s’ériger en corps d’État libre et souverain. Si les Pays-Bas s’insurgeaient, la France et la Hollande promettaient de prendre la nouvelle « république » sous leur protection, — moyennant une extension de frontières que chacune de ces deux puissances se réservait. Si les Pays Bas refusaient de concourir à leur libération, il était convenu d’en opérer le partage, en laissant toutefois, même dans ce cas, uue existence à part aux places et villes qui parviendraient à secouer le joug et à former, au nombre de trois ou de quatre, un petit corps d’Ëtat. En cas de partage, Louis XIII occuperait le Luxembourg, la province de Namur, le Hainaut, l’Artois et la partie de la Flandre comprise en deçà d’une ligne tirée depuis Blankenberghe, entre Damme et Bruges, jusqu’à Rupelmonde. Les états généraux obtiendraient le reste de la Flandre située au nord de cette ligne avec les villes de Damme, de Hulst, le pays de Waes, le marquisat d’Anvers, la seigneurie de Malines et tout le duché de Brabant. En résumé, Richelieu désirait s’approprier les places qui menaçaient la/rontière de la France ; il voulait, en outre, expulser les Espagnols des autres parties du territoire belge
qui aurait ensuite, comme corps d’État libre, servi de barrière entre la monarchie française et la république des Provinces-Unies (1).
Les Belges, au lieu de favoriser les confédérés, se soulevèrent contre eux. Richelieu avait également compté sur la coopération de Charles I er , roi d’Angleterre; mais, quels que fussent déjà ses embarras intérieurs, Charles avait refusé son adhésion en termes énergiques. En même temps grandissait en Hollande l’opposition républicaine contre les projets ambitieux du stathouder Frédéric-Henri, et des murmures éclataient contre l’extension de la monarchie française dont les républicains craignaient maintenant le voisinage. Après la mort de Richelieu, ceux-ci se détachèrent de plus en plus de la France, finirent par l’abandonner pour se réconcilier avec l’Espagne, et conclurent le traité de Munster.
Les républicains hollandais violèrent les engagements qu’ils avaient contractés avec la France, ils se rapprochèrent de la nation contre laquelle ils luttaient depuis quatre-vingts ans, ils changèrent toutes leurs alliances, dès qu’ils se crurent menacés par l’ambition française.
On verra bientôt les causes immédiates de ce
(1) Mignet, Négociations relatives à la succession d'Espagne ,