CONCLUSION
La théorie des frontières naturelles. — La France intéressée à l’existence d’une Belgique indépendante et neutre. — Paroles de Léopold I er . — Opinions conformes exprimées par les organes officiels des gouvernements qui se sont succédé en France depuis 1830.
Dans un ouvrage, qui a eu du retentissement (1), M. Théophile Lavallée s’est proposé de réveiller, de stimuler, de fortifier les vieilles idées d’agrandissement, les prétentions de 1646 et de 1792. Flattant la vanité d’un grand peuple, il s’est efforcé de justifier historiquement des aspirations qui prédominent encore çà et là, bien qu’elles aient été combattues cent fois par d’excellents publicistes.
(1) Les Frontières de la France , ouvrage couronné par l’Académie française, 2' édition, Paris, 1866, 1 vol. in-12.
Donc, selon M. Lavallée, la mission de la France est de recouvrer ses limites naturelles.
Écoutez :
« Il faut à la France toutes les limites que la main de Dieu lui a tracées, celles qu’elle avait dans son passé celtique et romain, celles qu’elle a reconquises dans sa régénération de 1789 ; il faut qu’elle renferme dans son territoire le champ de bataille de Tolbiac et le tombeau de Charlemagne... »
Or, voici la réponse à cette proposition fondamentale du livre de M. Lavallée. Cette réponse, elle est aussi d’un Français, mais d’un Français qui comprend mieux la civilisation moderne : elle est de M. Jules Favre :
« Il faut, disait-il au corps législatif, il faut mettre « fin aux préjugés que les Allemands ont conçus « contre nous; et, pour cela, faire évanouir ce fan- « tome de nos ambitions vers la rive gauche du « Rhin. Non, la France libre n’a pas besoin de se « faire la gardienne de la pierre sépulcrale de Char- « lemagne. »
PourM. Lavallée, toute l’histoire de France semble consister dans la revendication des frontières dites naturelles. Les Capétiens, les Valois, les Bourbons, les Conventionnels, Napoléon I er , tous poursuivaient le même but.
Mais ont-ils toujours réussi? Plus d’un n’a-t-il pas regretté ses visées ambitieuses?
« Pendant plus de trois siècles, a dit M. Saint- Marc Girardin (publiciste très Français pourtant), toutes les fois que quelqu’un a voulu mettre la main sur les Pays-Bas, à l'instant même la guerre a éclaté. »
Donc, pendant plus de trois cents ans, l’Europe a résisté aux convoitises de la France; elle a mis Louis XIV à deux doigts de sa perte ; elle a renversé un conquérant plus puissant encore : et la Belgique n’a pas été anéantie; elle a repris une vie nouvelle.
« L’Europe a fini, poursuit M. Saint-Marc Girardin, par faire de la Belgique un royaume neutre ; et la neutralité de la Belgique est le signe visible du maintien de l’équilibre européen (1). »
(1) C’est ce qu’un de nos hommes d’État, publiciste éminent, a démontré aussi d’une manière saisissante : « La réunion de la Belgique à la France, dit-il, est une impossibilité pour quiconque connaît le système territorial de l’Europe. Elle peut être tentée ; cette tentative peut même réussir momentanément par un concours de circonstances particulières ; mais pour rendre cette union irrévocable, il faudrait modifier l’ensemble des rapports politiques, il faudrait changer les conditions auxquelles l’Angleterre doit son influence sur le continent. Placer les limites de la France au Rhin, c’est donner à la puissance française une prépondérance que rien ne pourrait balancer dans l’occident de l’Europe, c’est couper pour ainsi dire les commu-
Équilibre! neutralité! Ces mots semblent n’avoir point de sens pour M. Lavallée. Bien qu’il croie luimême, comme nous le dirons tout à l’heure, à la vitalité de la Belgique, l’existence de notre nation lui semble comme un larcin fait à la grandeur de la France.
M. Lavallée a commis les plus étranges erreurs. Il s’est trompé de la manière la plus bizarre. Il a donné aux événements dont la Belgique a été le théâtre, en 1792 et en 1830, la signification la plus fausse. De là des conclusions également erronées.
On connaît les odieuses scènes de violence et de spoliation qui signalèrent l’invasion de 1792. Or voici comment s’exprime M. Lavallée : « Il suffît de la bataille de Jemmapes pour donner, d’un seul coup, la Belgique à Dumouriez, qui entra, sans combat, à Mons, à Liège, à Bruxelles, rouvrit l’Escaut et rejeta l’ennemi sur la Roër. Tout le pays parut heureux de secouer la domination autrichienne et de rentrer dans
nications de la Grande Bretagne avec le continent, c’est emprisonner le génie britannique dans ses îles, c’est presque lui interdire l’accès de l’Europe. Pour que l’Allemagne conserve son indépendance, il faut également que la France, maintenue dans ses limites actuelles, n’exerce de suprématie qu’à l’aide de son alliance avec l’Angleterre. « Nothomb, Essai historique et politique sur la révolution belge , 3« édition (Bruxelles, 1834), pag. 313,
l'unité française. On vit alors se reproduire dans les principales villes les scènes qui avaient eu lieu à Porentruy, à Mayence, à Chambéry, h Nice. Toutes demandèrent presque en même temps, et dans les termes les plus chaleureux, leur réunion à la France. »
Voilà ce que dit M. Lavallée.
Oui, les Belges, mécontents de la domination autrichienne, avaient d’abord accueilli comme des libérateurs ceux qui leur avaient promis solennellement l’indépendance et la liberté. Non, ils n’avaient manifesté aucun désir d 'entrer ou de rentrer dans
l’unité française. Selon le témoignage indéniable de
Dumouriez, général en chef de l’armée républicaine, le vœu d’une réunion à la France fut arraché aux populations belges à coups de sabre et de fusil (1).
Ni la Belgique ni l’Europe ne ratifièrent ces votes arrachés par la force. Jamais elles ne se soumirent volontairement au décret du 9 vendémiaire an IV, par lequel la Convention nationale, foulant aux pieds les promesses faites en son nom, prononça la réunion des Pays-Bas autrichiens et du pays de Liège «à la France. Jamais les Belges ne s’habituèrent à leur nouvelle condition. Pendantle règne de NapoléonI“ r , comme sous la domination de la Convention et du
(1) Voir ci-dessus, chap. vu.
Directoire, ils ne cessèrent de regretter leur ancienne liberté, car, sous la domination de l’Espagne et de l’Autriche, ils étaient comparativement libres, puisqu’ils conservaient des institutions particulières.
Un des généraux de Napoléon I er , cTevenu en 1831 ministre des affaires étrangères du roi Louis-Philippe, le comte Sébastiani, disait à la tribune de la Chambre des pairs : « Nous l’avons aussi possédée cette Belgique, et qui de nous a oublié quelle impatience elle témoignait en 1814 de briser le lien qui l’unissait à la France? »
M. Lavallée n’est pas plus exact lorsqu’il parle de la révolution belge de 1830.
« Un Congrès, dit-il, s’assembla à Bruxelles pour décider du sort du pays. La majorité, d’accord avec l’opinion publique, penchait pour que la Belgique rentrât dans l'unité française. »
Si M. Lavallée s’était donné la peine de consulter le recueil officiel des discussions du Congrès souverain, il y aurait vu que, en 1830, l’indépendance de la Belgique avait été proclamée à l’unanimité et aux applaudissements de la nation.
En effet, dans la séance du 12 novembre 1830, on avait déposé une proposition relative à l’indépendance du pays. Le 17, le Congrès ayant ouvert la discussion sur cette proposition, un seul orateur
(M. Lardinois, député de Verviers) exprima l’opinion que les intérêts commerciaux et industriels de la Belgique lui commandaient de se réunir à la France. Le lendemain on passa au vote. Le Congrès se composait de deux cents membres; cent quatre-vingthuit étaient présents. Tous adoptèrent la proposition ainsi conçue : Le Congrès national de la Belgique proclame l’indépendance du peuple belge, sauf les relations du Luxembourg avec la Confédération germanique.
L’auteur des Frontières de la France attribue ce vote à l’influence de l’Angleterre. Assertion vraiment étrange pour quiconque connaît les événements de 1830. C’est également à l’Angleterre que M. Lavallée attribue l’élection du prince Léopold de Saxe- Cobourg et la déclaration de la neutralité de la Bel- , gique.
« Elle avait, dit-il, établi en Belgique une sorte de préfet anglais. »
On raconte que lord Palmerston est mort en prononçant le mot Belgique. 11 fut, en effet, un des principaux fondateurs de. notre indépendance, et nous ne devons pas l’oublier, nous ne devons pas être ingrats. Lord Palmerston, le comte Grey et leurs amis protégèrent généreusement la Belgique en 1831. On ne peut leur ravir cet honneur. Mais
agirent-ils dans l’intérêt exclusif de l’Angleterre? Furent-il seuls pour accomplir une œuvre qui devait être européenne? Ils eurent des collaborateurs, et ceux-ci étaient Français. Us se nommaient : Louis- Philippe, Casimir Périer, Talleyrand, Sébastiani. Eux aussi se glorifiaient de leur active participation.
M. Lavallée ignore peut-être que, déjà en 1831, Casimir Périer, défendant à la tribune de la Chambre des députés l’œuvre à laquelle avait grandement participé la France, repoussait avec un suprême dédain cette qualification puérile de préfet anglais.
De son côté, M. Thiers, en cette même année, écrivait : « Léopold nous convenait seul , non « parce qu’il était Anglais, car on est toujours et « tout de suite du pays sur lequel on est appelé à « régner; mais parce qu’avec l’air anglais, il devait « être un bon, un vrai Belge. Il l’a prouvé. »
M. Lavallée, qui a si singulièrement travesti le rôle de Léopold I er , ignore sans doute aussi la conduite vraiment noble de ce prince en 1831. Le jour même de l’inauguration du premier roi des Belges à Bruxelles, lord Grey annonça officiellement à la chambre des pairs de la Grande Bretagne, la détermination déjà connue du prince Léopold de renoncer à la pension de cinquante mille livres sterling qui
lui avait été accordée par le Parlement, à l’époque de son mariage avec la princesse Charlotte. Prenant la parole après le vénérable lord Grey, le duc de Wellington déclara que le peuple belge, sur lequel le prince Léopold allait régner, verrait dans cette détermination la preuve que son souverain était à l’abri du soupçon de toute dépendance étrangère.
Mais pourrons-nous convertir M. Lavallée? En ce qui concerne la Belgique, il pousse le pessimisme bien au delà des limites naturelles. •
« Les événements ont démontré, dit-il encore, que la création du nouveau royaume a été peu favorable à la France. »
Écoutons maintenant Léopold I er . En 1831, ayant à combattre des préjugés analogues, notre premier roi écrivait :
« Il me semble que c’est chercher midi à quatorze « heures, que de dire que la Belgique se trouvera « constituée dans un sens hostile à la France, enfin « dans le sens de 1815. C’est dans la neutralité que « résident l’immense changement de position de « ce pays et l’avantage de la France. La Belgique « couvre sa frontière de la mer du Nord jusqu'à la « Moselle. »
A cette lumineuse démonstration, ajoutons les opinions exprimées par les organes officiels des
gouvernements qui se sont succédé en France depuis 1830. Cédons la parole à MM. Thiers et Guizot, ministres de Louis-Philippe; à M. de Lamartine, membre du gouvernement provisoire de la république de 1848, et à M. Thouvenel, ministre de Napoléon III.
M. Thiers disait en 1831 :
« La France a gagné : d’abord tout ce qu’a gagné « son alliée (la Belgique), ensuite la destruction du « royaume des Pays-Bas, qui était une redoutable « hostilité contre elle, une vaste tête de pont. »
M. Guizot disait en 1843 :
« Il n’y a personne qui ne sache de quelle impor- « tance a été, pour la France, la substitution de « l’État belge à l’État qui existait sur notre fronce tière avant 1830. Il n’y a personne qui ne sache « que l’État antérieur avait été institué contre nous, « et que l’État belge a été institué à notre profit; « que, par le principe de la neutralité, reconnu et « assuré par l’Europe à l’État belge, notre frontière « a acquis , de ce côté, une sécurité qu’elle n’avait cc pas auparavant. On peut dire que notre frontière cc a été, en quelque sorte, moralement reculée jus- « qu’à l’Escaut. J’ajoute le mot moralement pour cc bien expliquer le sens que j’y attache... L’exiscc tence actuelle de la Belgique , la constitution
« de l’État belge est la clef de voûte de la paix en « Europe... Depuis trois siècles la question de savoir « qui possédera, qui gouvernera les provinces belges « a été la cause de la moitié des guerres qui ont « agité l’Europe. La Belgique , érigée enfin en « royaume séparé, indépendant, neutre, a faitces- « ser cet état perpétuel de guerre... Si la Belgique « n’existait pas, ou si son existence était compro- « mise, tenez pour certain que vous verriez à l’ins- « tant même la paix générale de l’Europe menacée, « que vous verriez cette question de la guerre se « ranimer avec une intensité qu’elle n’a peut-être « jamais eue. Il est donc de notre intérêt, il est de « bonne politique pour la France de travailler cons- « tamment à la durée, à l’affermissement de cet État « nouveau (1). »
(1) Citons également l’appréciation d’un publiciste influent de la monarchie de juillet : » L’intérêt de la France, disait M. de Carné, n’est pas d’incorporer la Belgique à la France. Dans le cas d’un démêlé de celle-ci avec l’Europe, il nous serait surtout utile d’avoir, entre nous et une partie de nos ennemis, un pays neutre dont nous n’aurions point à craindre l’agression et dont le territoire ne peut être violé sans une atteinte manifeste au droit des gens. La conservation de ce bouclier vaudrait mieux pour nous qu’une armce de cent mille hommes achetée au prix d’un contact plus immédiat avec l’Europe et d’une guerre générale. » Revue des Deux Mondes, 1842.
M. de Lamartine disait en 1848 :
« Le royaume des Pays-Bas se brisa de lui-même « en deux, au contre-coup des journées de juillet; « une moitié forma cette puissance neutre et inter- « médiaire devenue utilement pour la France le « royaume de Belgique. »
M. Thouvenel disait en 1860 :
« La Belgique s’est formée, et sa neutralité, recon- « nue par l’Europe, couvre depuis lors toute la parce tie de notre frontière qui se trouvait précisément « la plus exposée et pour laquelle la France pouvait « nourrir de légitimes inquiétudes. En un mot, ce « que les traités de 1815 présentaient de menaçant « pour nous dans le Nord, n’est plus qu’un souve- « nir relégué dans l’histoire par la conférence de <c Londres; nous n’avons plus de ce côté aucune « espèce de garantie à réclamer. »
Enfin, la veille du décès de Léopold I er , l’organe avoué de M. de Laguéronnière et d’une partie influente du sénat français, s’exprimait en ces termes : cc Personne, en France, ne peut rêver l’annexion de cc la Belgique, qui ne nous apporterait aucune force cc nouvelle et ne nous créerait que des embarras. » Tel était aussi, ce semble, le sentiment de M. de Persigny lorsqu’il s’élevait avec énergie contre la fausse théorie des frontières naturelles. « Dans l’état
« actuel des sciences militaires, disait-il, un fleuve « comme le Rhin n’est pas une frontière straté- « gique. Ce n’est donc pas pour un avantage illusoire « que la France irait s’exposer à une nouvelle guerre « européenne. »
Napoléon III avait déjà désavoué ceux qui voyaient en lui le continuateur belliqueux de Napoléon I er .
« La gloire, avait-il dit, se lègue bien à titre « d’héritage, mais non la guerre. Est-ce que les « princes qui s’honoraient justement d’être les « petits-fils de Louis XIV ont recommencé ses « luttes? »
C’était d’ailleurs la pensée de l’empereur des Français que M. Thouvenel exprimait lorsqu’il disait solennellement à l’Europe :
« La neutralité belge, reconnue par l'Europe, couvre « notre frontière du nord. Nous n’avons plus de ce « côté aucune espèce de garantie à réclamer. »
En résumé, une Belgique neutre et amie est pour la France un plus solide rempart que les forteresses de Vauban.
M. Lavallée est d’ailleurs forcé de reconnaître que le nouveau royaume, le royaume neutre, créé en 1831, est plein de vitalité.
« La Belgique, libre et prospère sous un gouvernement sage et éclairé, semble, dit-il, avoir
perdu... presque toutes ses affinités politiques vers la France. »
C’est proclamer hautement que le peuple belge a fidèlement rempli la mission européenne dont il a été investi; qu’il a rempli loyalement et strictement les devoirs de la neutralité, ne penchant ni vers le nord ni vers le sud, mais restant lui-même.
Oui, les provinces qui forment, après tant de vicissitudes, le royaume de Belgique, contiennent des éléments indestructibles de nationalité et d’indépendance. Aussi resteront-elles unies. Elles resteront libres; elles resteront neutres; elles resteront indépendantes et prospères sous une dynastie vraiment nationale. L’Europe est notre bouclier, et Dieu, qui protège le bon droit, ne nous abandonnera point !
Bruxelles, juillet 1866.