‹ Les gaietés du conservatoireChapitre 7 sur 7 · Albine ne signifie pas autre chose que Blanche · texte numérisé non relu

Albine ne signifie pas autre chose que Blanche

Pour l'intelligence de ce qui va suivre, il est nécessaire que l'on sache que j'ai été intimement lié avec le célèbre médecin homœopathe Love, qui s'était fait presque une spécialité des soins à donner au larynx des chanteurs et comédiens.

Je tenais de lui, et confidentiellement, la formule de deux médicaments très curieux qu'il ne manquait jamais d'administrer à ses clients à la veille des « premières » ou représentations sensationnelles, médicaments qui ont pour double effet d'éclaircir momentanément la voix et de supprimer le trac, le terrible et stupide trac qui vous serre à la gorge et paralyse tous vos moyens.

Que ce soit dû à la suggestion , ou à la puissance réelle de ces doses infinitésimales de substances très énergiques, ce qui est absolument certain, c'est que je n'ai jamais vu ce système manquer son effet, et pourtant il me serait impossible de me souvenir combien de fois j'ai préparé mes deux petites fioles (car la formule m'ayant été confiée en secret, je ne la trahissais pas), soit pour mes propres élèves, jugés trop impressionnables, soit pour des chanteurs ou chanteuses, soit pour des petites filles des classes de solfège.

Parmi ces dernières se trouvait, il y a quelques années, la jeune et gentille Regina Samper, qui depuis deux ans déjà était sans nul doute parfaitement capable de décrocher une médaille quelconque, mais qui ratait régulièrement tous ses concours à cause d'une excessive nervosité qui lui faisait perdre toute espèce de sang-froid.

A la veille du concours je lui remets donc ses deux petites bouteilles de cent vingt grammes, en lui recommandant de boire alternativement une gorgée de l'une, puis une gorgée de l'autre, de quart d'heure en quart d'heure, pendant tout le temps qu'elle passera dans la salle d'attente.

La mère Samper enfourne précieusement les deux fioles dans son ridicule, — je n'ignore pas qu'on doit dire a réticule »,

mais je trouve que

l'autre orthographe

convient mieux à la

dame — et les voilà

toutes deux parties,

la mère et la fille,

aussi fières déjà que

si elles tenaient leur

diplôme, sans pres-^

que me dire bonsoir ni merci.

Cette année -là, elles obtinrent une seconde médaille.

L'année suivante, comme je m'y attendais, je les vis revenir me demander encore ce qu'elles appelaient « la potion pour avoir des prix ». Nécessairement, je la leur refis de nouveau, et le résultat fut cette fois... la première

médaille si ardemment convoitée; d'ailleurs méritée, je tiens à le dire.

Or vous n'ignorez pas que si dans nos classes d'hommes et de jeunes gens règne la plus affectueuse confraternité, il en est tout autrement dans les classes de jeunes filles et surtout de petites filles, où l'on peut étudier toutes les variétés de la haine, depuis la simple jalousie jusqu'à l'explosion des sentiments les plus féroces, ce qui est d'ailleurs absurde.

Chez nous, du côté des hommes, c'est la bonne camaraderie; on s'entr'aide, on s'entraîne les uns les autres, la rivalité est saine, sans aigreur, affectueuse même; souvent, on est heureux, relativement, du succès d'un ami, qui était un concurrent, c'est vrai, mais non un adversaire, et auquel on sait reconnaître sa valeur.

Les choses ne sont pas ainsi considérées chez les petites filles, qui se montent et s'exaspèrent entre elles, et sont de plus surexcitées par les ragots de tous genres des mamans ; pour elles, tout est dû à l'intrigue :

une telle n'aura jamais de prix , parce qu'elle ne prend pas de leçons particulières chez son professeur ; une autre est sûre de son succès, parce que M***, membre du jury, lui a promis la première médaille ; et patati, et patata... les méchancetés, les dénonciations calomnieuses

vont aussi leur train et nulle part on ne voit plus riche collection de mauvaises langues.

Dans cette collection, la mère Samper avait droit à une place d'honneur ; elle recueillait sans examen tous les commérages, tous les plus sales potins, et avait le chic, en les colportant, de toujours les aggraver par des détails que lui fournissait abondamment sa nature venimeuse. Aussi était-elle unanimement détestée.

Mais sa principale bête noire, c'était la mère d'une autre élève, dont je n'ai jamais su le nom, mais qu'on avait surnommée la mère Caspienne, parce qu'elle ne communiquait avec aucune autre mère; c'est justement ce mutisme orgueilleux qui avait le don de pousser à ses extrêmes limites la rage de madame Samper.

Les jours de concours, dans la salle d'attente, la mère Caspienne trouvait toujours le moyen de s'asseoir juste en

face d'elle, et la fixait avec des

yeux de crapaud magnétiseur ,

tout en observant haineusement

le manège des deux petites fioles,

qui sortaient l'une après l'autre

du ce ridicule » pour aller aux

lèvres de la jeune Regina.

Or, ce jour-là, le con-

cours terminé, Regina proclamée, la mère Caspienne s'avança dignement audevant de madame Samper , et ouvrant la bouche pour la première fois :

— « A présent,

madame, que votre demoiselle quitte la classe, voulez-vous me dire ce qu'elle boit toujours pour avoir des prix?

Je n'en sais rien, madame, c'est une drogue que donne

iviffnac.

Alors, madame, puisque vous n'en avez plus besoin, vou-

M. Lavignac

lez-vous me donner ce qu'il vous en reste, afin que ma fille le boive l'année prochaine? »

Ce qui fut fait.

Gravement, madame Samper tira une dernière fois les deux petites bouteilles de son sac, les regarda avec tendresse, et d'un beau geste, les donna généreusement à son ennemie.

Les deux femmes échangèrent une noble révérence, et ne se revirent plus jamais.

« Com'ça, M'ame Chaulard, vous v'ià heureuse enfin;

votre demoiselle en a fini avec cette f baraque!

— Ah ! oui, c'est un bon débarras ; mais on sait ce que ça coûte ; monsieur Chaulard et moi nous en sommes pour nos mille francs! Enfin!... ça vaut bien ça; c'est pas la mère Lizière qui sera jamais fichue de faire cette dépense-là, et pourtant ils sont plus riches que nous, les Lizière, mais ils sont pingres, v'ià, et alors leur petite Aglaé n'aura jamais son prix, c'est moi qui vous le dis; ça les regarde. »

Tel est le dialogue que surprit un jour, dans un couloir sombre (tous nos couloirs sont sombres), la mère Samper, un des plus beaux spécimens qui ait jamais existé du type ragotier qu'on croit à tort, dans le public, le seul type des mamans du Conservatoire, peut-être parce que c'est le plus fréquent.

Une heure après, elle le répétait à toutes les mamans réunies dans la salle d'attente, qui à leur tour s'empressaient de

le clabauder, chacune ajoutant sa variante, dans toutes les petites classes :

« Vous ne savez pas, ma chère, ce qu'a dit madame Chau-

lard, dont la petite vient d'avoir sa médaille, qu'elle ne méritait pas? Eh! bien, madame Chaulard a dit : ! » Le reste

se chuchotait à voix basse, en grand mystère.

Si bien qu'il ne fallut pas longtemps pour que cette révélation parvînt aux oreilles de la mère Lizière.

Celle-ci devint songeuse;

de songeuse, perplexe ;

LES GAIETÉS DU CONSERVATOIRE de perplexe, indignée;

d'indignée, rageuse;

de rageuse, outrée;

puis enfin, prenant son courage à deux mains, elle se précipita chez moi, comme elle avait coutume de le faire dans toutes les grandes circonstances.

— « A présent, me dit-elle en entrant exaspérée, à présent je sais tout. Je sais qu'il faut donner mille francs. Eh! bien, on les trouvera, les mille francs, ce n'est pas une affaire ! Oh ! ne faites pas l'innocent, vous le savez aussi bien que moi, pour sûr ! Voilà ce que madame Chaularcl raconte à qui veut l'entendre, l'effrontée, maintenant qu'elle tient son affaire : sa fille ne méritait pas sa médaille, elle le sait bien, même qu'elle n'a eu qu'une voix, et on a ajouté le reste, parce qu'elle avait apporté ses mille francs; et elle dit encore : c'est pas la petite Lizière qui aura jamais sa médaille, les parents ne sont pas en situation de dépenser tout cet argent, et puis ils n'ont pas le sentiment artistique ! Qu'est-ce que

c'est alors que le sentiment artistique, je vous le demande, si ce n'est pas de donner de l'argent à ses enfants pour qu'ils aient des prix comme les autres, quand ils le méritent et que les autres ne le méritent pas? Ah! il est propre, votre Conservatoire !

— Mon Dieu! madame, je suis désolé de vous voir dans cette effervescence

— On y serait à moins

— Mais non ! calmez-vous ! vous avez mal compris, il y a malentendu, ou on vous aura mal raconté les choses. Voici, moi, ce que je crois débrouiller dans tout cela : Les parents de cette petite camarade

— C'est pas une camarade, c'est une drôlesse

— Soit, je ne la connais pas; les parents de cette drôlesse, mettons, auront dépensé environ un billet de mille francs pour des leçons particulières, des répétitions, ou encore en achats de musique, en abonnements de lecture, en location de piano; tout cela, réparti en trois années qu'elle a passées à la classe, ce n'est pas exorbitant : cela fait 333 fr. 33 par an, 33 francs environ pour chacun des dix mois d'études, soit 1 franc et quelques centimes par jour; et c'est là ce qu'ils expriment en disant que ce succès leur revient à mille francs, ce qui est assez juste.

— Non, non! Ils ont payé mille francs, et tout en faisant l'étonné, vous savez très bien que ça se passe ainsi. Je donnerai les mille francs, moi aussi; tout ce que je vous demande, c'est de me dire à qui il faut les remettre.

— Pour cela, madame, adressez-vous à Mme Chaulard, puisqu'elle le sait —

— Moi! parler à cette créature, une femme de rien, qui ne peut pas dire deux mots sans faire trois fautes d'orthographe, dont on dit que le mari a gagné sa fortune en faisant la traite

des nègres! Ah! monsieur, vous ne me connaissez pas; on a sa dignité; j'aimerais mieux balayer les rues. — Alors,... balayez les rues.

— Vous plaisantez toujours, il n'y a pourtant pas à plaisanter ici.

— Eh! bien alors, attendez, j'ai une idée... Essayez de remettre votre billet à M. Ambroise Thomas,... ou encore mieux

au ministre, en lui expliquant bien qu'il y a 100 francs pour lui, 100 francs pour le Directeur et 100 francs pour chacun des membres du jury, cela fait juste 1000. Je vous promets un succès.

«Jl

— Je ne sais pas si vous êtes sérieux a présent!..

— Non, je ne l'étais pas, je l'avoue, mais je vais le devenii à la condition expresse que ce secret restera éternellement entre vous et moi.

Le jurez-vous?

— Je le jure.

— [Avec mystère.) Voilà ce qu'il faut faire : il faut, la veille du concours, envoyer votre billet de 1000 francs (un billet neuf autant que possible), anonymement , au directeur de l'Assistance publique, avenue Victoria, — je vais vous écrire l'adresse, — et en même temps, faire brûler un cierge à saint Antoine de Padoue. »

Je ne sais si mon conseil suivi, mais tout me porte à le croire, car au mois de juillet suivant, Aglaé Lizière avait sa médaille.

— (( Meucheu, che voudrais que mon'petit il entrerait dans votre clache.

— Mais... Madame, n'a-t-il pas déjà une classe de solfège?

— Chertainement, meucheu, il est décha depuis deux ans chez meucheu Canal, que ch'est un chale et un mijérable, et un malhonnête, et une canaille, et....

— Madame, tout cela ne me regarde pas; je n'ai qu'une chose à voir : votre fils est pourvu d'une classe de solfège, et les professeurs ne se prennent pas les élèves entre eux, le

règlement ne le permet pas. D'ail leurs la classe de M. Canal a la réputation d'être excellente, et je ne vois pas de quoi vous pouvez vous plaindre...

— Ah ! meucheu ! . . . chi vous chaviez!... chet homme il est épouvantable... Toute la chournée che vois mon' petit , que ch'est un mignon, qu'il est courbé chu chon papier à musique, qu'il le touche du nez, et qu'il fait déchus des notes , et puis encore des notes ; quand il y a un barbot, il l'efFache bien proprement avec chon troisième doigt, et il continue à faire touchours des notes, chans chaînais une faute

— Etes-vous musicienne, madame?

— Non, meucheu eh! bien, meucheu, quand il arrive

à la clache, meucheu Canal il prend chon travail chans le regarder cheulement, et il le chette dans un tas de crachats qu'il a touchours à côté de lui tout exprès, en lui disant : Tiens ! ramache ça, tête de veau ! Il l'appelle touchours tête de veau. Le petit, que ch'est un mignon, il me rechemble

comme deux gouttes d'eau, regardez- ~~T> moi, meucheu, et dites-moi si ch'ai une tête de veau ! Auchi le père, que ch'est un homme auchi dichtingué comme vous et moi, il dit touchours il faut le chancher de

clache; alors che viens vous demander de le prendre

— Encore une fois, madame, c'est impossible, les élèves ne changent pas de classe ; si encore votre fils n'était qu'auditeur, on pourrait voir, faire un échange

— Alors, meucheu, meucheu Canal il est comme cha avec tous chés élèves ; il les appelle chaligauds, tête de porc, et d'autres mots encore plus vilains que nous ne comprenons même pas ; alors le petit, que ch'est un mignon, il rapporte tous chés vilains mots à la maijon, et que le père, que ch'est un homme très dichtingué, qui ne dirait pas une parole plus haut qu'une autre, me disait encore hier choir :

Mais, chacré nom de D..., che voudrais bien chavoir quel est le bougre

de chaligaud qui lui f toutes chés

cochonneries dans la gueule ! »

Dans Thiver de 1869 (si ce n'est pas cette année-là, c'en est une autre — peu importe), Rubinstein et Francis Planté donnaient chacun de leur côté, l'un chez Pleyel, l'autre chez Érard, une série de splendides concerts de piano seul, ce qu'on appelle à présent des récitals, selon la mode anglaise.

L'un et l'autre avait ses admirateurs passionnés et exclusifs, ses fanatiques, qui, lorsqu'ils se rencontraient, se livraient

à des discussions sans fin, à des parallèles et des comparaisons absolument oiseuses, car il n'y avait en vérité aucune comparaison à établir entre deux artistes si dissemblables : Planté, l'impeccabilité de l'exécution, la virtuosité poussée à

ses extrêmes limites ; Rubinstein , la profondeur philosophique, le mépris du détail; Planté, le pianiste le plus consciencieux qui ait jamais existé, auquel il n'échappait pas un cent-vingtième de fausse note dans une série de six concerts ; Rubinstein, qui, avec sa griffe de lion, vous plaquait imper-

turbablement les sept notes de l'octave à la fois, et s'inquiétait peu de tomber à côté de la note visée, pourvu qu'il produise l'émotion ou l'impression cherchée; Planté, le piano pour le piano; Rubinstein, un artiste de génie, se servant du piano

pour exprimer sa pensée ; Planté, la miniature la plus fine, au dessin le plus pur et le plus correct; Rubinstein, la peinture décorative avec ses larges touches, ses tons violents et heurtés... Il n'y a pas deux hommes qu'on puisse moins comparer l'un à l'autre. Autant vaudrait se demander ce qui est

le plus élevé, du génie de Platon ou de la grande pyramide d'Egypte.

Or donc, en ce temps-là, je passais la soirée dans une des maisons les plus hospitalières aux artistes, où je présentais une de mes jeunes élèves, que vous connaissez déjà, Aglaé Lizière, pianiste dépourvue de talent, mais qui n'en avait pas moins décroché quelque chose comme une troisième médaille de clavier au précédent concours. En attendant qu'elle se fît entendre, les langues allaient leur train, et toutes les conversations, animées, enfiévrées, roulaient sur l'absurde question du jour : qui doit-on préférer, de Rubinstein ou de Planté?

Les belles dames de l'aristocratie, qui avaient obtenu quelques leçons de Planté, à 100 francs la demi-heure, ne tarissaient pas sur sa supériorité; celles, au contraire, qui arboraient sur leur cheminée une photographie de Rubinstein, avec une banale dédicace écrite d'une main ennuyée, le défendaient avec aigreur. Les deux clans s'exaspéraient l'un l'autre, sans se rendre compte que des deux côtés l'admiration pouvait être, était également justifiée par la valeur des deux artistes, et que le seul tort était de vouloir établir une supériorité entre deux arts n'ayant d'autre point de contact que l'instrument employé.

C'est alors qu'un vieux monsieur à l'allure de diplomate, cheveux et favoris blancs, constellé de décorations, qui se tenait depuis longtemps accoudé à la cheminée, crut devoir prendre la parole. Un silence se fit; c'était quelqu'un :

— « Mon Dieu, mesdames, dit-il, c'est à peine si j'ose intervenir dans votre ardente discussion, car je ne me dissimule pas que je suis un profane en musique. Je vous avoue même que je n'ai jamais entendu ni l'un ni l'autre de ces messieurs; mais nous avons l'habitude, nous autres, de raisonner sur des documents. Tenez, je viens de trouver là les pro-

grammes des deux derniers concerts de la salle Érard et de la salle Pleyel. J'y vois clairement que le 12 de ce mois M. Rubinstein a joue la huitième étude de Chopin, tandis que

ta veille, le 11, M. Planté en était déjà à la troisième du second

cahier ! »

La mère Lizière, qui n'avait encore rien dit :

— « Et tout à l'heure, mesdames, Aglaé va vous jouer la

dernière, la vingt-quatrième! ! ! »

Dans une très petite paroisse des environs de Paris, il y a une quinzaine d'années, les rares fidèles capables de quelque observation sagace en matière musicale remarquaient avec étonnement que leur organiste avait la manie persistante de toujours terminer Y Entrée par un pianissimo absolu, et de commencer de même la Sortie; cela contrairement à tous les usages et aux lois du plus simple bon sens. Pour une fois, ce procédé pouvait passer à la rigueur comme une originalité admissible, d'un caractère étrange et favorisant peut-être le recueillement, mais renouvelé non seulement tous les dimanches, mais aussi à toutes les messes de mariage et puis encore à tous les enterrements pendant plusieurs années, cela devenait abominablement fastidieux et semblait dénoter chez l'organiste une faiblesse d'invention déplorable ou un attachement singulier à cette forme bizarre pour des morceaux qui, généralement, débutent et se terminent avec tout l'éclat et toute la pompe possible.

La raison de cette anomalie n'a jamais été connue de qui que ce soit, et seul je puis la révéler, ayant reçu la confession de l'organiste, qui était de mes élèves. Pas des plus brillants, mais un bien bon garçon.

A l'époque de sa naissance, son père, qui cumulait les fonctions de bedeau, de sacristain, de fossoyeur, de sonneur de cloches, de souffleur d'orgue et... de savetier (on lui avait laissé s'organiser une échoppe dans un recoin, à mi-hauteur du clocher), son père, dis-je, avait déjà un autre fils de six ou huit ans, qui allait à l'école des frères. Par la suite, cet aîné ayant

montré de la vocation pour la carrière ecclésiastique, fit ses études au séminaire, et lorsqu'il en fut sorti, son père obtint de l'archevêché, par l'intermédiaire du curé, qu'il fût nommé vicaire dans sa petite église.

Pourvu d'une merveilleuse prestance, personne n'était plus fier que le brave père Veteau lorsque, coiffé du tricorne empanaché, vêtu de son habit magnifiquement chamarré de broderies d'or, chaussé de beaux bas de coton blanc qui moulaient ses grosses jambes de campagnard, et frappant de sa canne au pommeau journellement astiqué les dalles sonores, il précédait son fils allant célébrer le saint sacrifice.

Mais il caressait un rêve aussi ambitieux que compliqué, qu'il vint un jour m'exposer, car pour sa réalisation il était nécessaire que son cadet entrât dans ma classe ; je l'y pris donc

comme auditeur seulement, vu qu'il avait passé la limite d'âge, et pendant tout le temps que je l'y gardai, je reçus régulièrement chaque année , au

jour de l'an, une superbe paire i Vl/ilKj U ijl If m A iMjlIlitelli]

de souliers à cordons tout vrX^^^M^^/i^^^$ neufs, aussi gros que pos- Il j] | 'W^ÏIlli'yj^jS' w\

sible, d'une solidité à toute :iJS'f .-., \/ Jr~\^^*\

épreuve, d'apparence inusables, ^JHgf*^^ ^ÀS^

mais toujours trop petits. — '■

Quand j'eus enseigné au jeune Théotime le solfège bien à fond, quelques éléments d'harmonie et même de contrepoint, je le présentai à mon savant et illustre collègue César Franck, qui tenait alors la classe d'orgue, et qui l'autorisa à la suivre, toujours en qualité d'auditeur; il y assista pendant deux ans, très assidu et attentif.

Pendant ce temps, le père Veteau, qui n'était pas machiavélique à moitié, travaillait de son côté. Son amour paternel lui suggérant des combinaisons aussi naïves que peu délicates, avant chaque office, il déplaçait sournoisement quelques tuyaux de l'orgue, tantôt les uns, tantôt les autres, mettant un mi à la place d'un re, un sol à la place d'un si,.', de telle façon que l'organiste semblait jouer outrageusement faux; c'était une atroce cacophonie qui faisait bondir prêtres et ouailles, les enfants de chœur et la loueuse de chaise, et dont seul le malheureux titulaire de l'orgue ne s'apercevait pas, car il était sourd comme un pot, fait heureusement fort rare chez les organistes.

Une première fois, le curé le crut malade, et ne dit rien; une deuxième, il le prit à part pour le prier de mieux soigner son jeu; une troisième, il se fâcha très fort. Sur l'avis du conseil de fabrique, on fit venir, à plusieurs reprises, un accordeur d'orgues, puis le facteur lui-même; mais lors de leurs visites,

les tuyaux avaient repris leurs places, et l'instrument fonctionnait régulièrement.

Enfin, un jour où le digne mais astucieux sacristain avait déplacé quarante-deux tuyaux, le pauvre organiste fut honteusement congédié.

Débarrassés du vieil organiste, le père Veteau et son fils l'abbé présentèrent comme candidat le jeune Théotime, qui fut mis à l'essai, puis accepté.

C'était là le rêve secret de toute la vie du bonhomme : après avoir sonné la cloche, conduire son fils aîné à l'autel, l'épée au côté, coiffé du tricorne, puis à la même messe, souffler l'orgue pour son deuxième fils.

Mais une grave difficulté se présentait qu'il n'avait pas prévue; — on ne saurait penser à tout. — C'était justement pendant que l'orgue terminait son Entrée que le prêtre devait apparaître, et le père Veteau n'avait pas le temps de dégringoler de sa tribune ; c'était encore au moment même où le prêtre retournait à la sacristie que devait être entonnée la Sortie... il aurait fallu être à deux endroits à la fois !

Quel effondrement de toutes ses nobles ambitions! 11 faillit en faire une maladie. Renoncer à ses épaulettes de général et à sa canne de tambour-major, jamais! Alors quoi? ne pas souffler son fils? laisser à un autre, à un inconnu, cette part de collaboration intime?

Fort heureusement, la Providence veillait.

J'ai oublié de vous dire qu'il y avait un troisième fils, plus jeune, pour lequel on avait trouvé dans une ville d'Algérie un emploi analogue à celui de son père : il était sacristain, bedeau et souffleur à l'église protestante de la localité. Mais comme il n'était pas savetier, il recevait tous les ans, au jour de l'an, une belle paire de souliers à cordons tout neufs,

très

épais, mais toujours

trop grands, dus à la munificence paternelle. Ne pouvant les porter, et désirant témoigner sa reconnaissance, un beau jour il les avait

vendus en bloc, et avec la somme ainsi obtenue, il avait acheté un singe d'assez grande taille, qu'il avait envoyé à ses parents, pour égayer l'échoppe du clocher. De fait, cet animal, très intelligent, très comique, attaché a une longue

corde par le milieu du corps, faisait par ses gambades le

bonheur et la joie de toute la paroisse, depuis le curé jusqu'au dernier des enfants de la maîtrise.

Quelque temps avant l'époque à laquelle se passe notre histoire, il faillit pourtant compromettre terriblement la situation du père Veteau. C'était la veille de Pâques. Parmi ses vastes attributions, le factotum de l'église avait entre autres la confection des hosties ; à cet effet le curé lui avait fait cadeau d'un moule spécial en buis, et d'un missel hors de service pour les mettre à sécher. Or, en vue de la communion

du lendemain, après en avoir moulé une quarantaine, il les avait soigneusement placées entre les feuillets du missel, ce qui paraissait beaucoup amuser le singe.

Le temps qu'il aille épousseter l'orgue et déplacer quelques tuyaux, la maligne bête avait avalé plus de la moitié des hosties, et le lendemain, le pauvre curé dut refuser des communions. Le jour même, la corde fut raccourcie; « mais », disait le père Veteau, « à présent, quand je moule des hosties, j'en fais toujours quelques-unes de plus pour lui. »

Toujours est-il qu'après de longs conciliabules entre le père bedeau, le fils abbé et le fils organiste, il fut décidé que ce serait le singe qui les tirerait d'embarras.

Chaque dimanche matin, on l'installait dans la soufflerie. Théotime tirait tous ses jeux, son père soufflait, et l'entrée commençait étincelante. Le moment venu d'accomplir ses fonctions de bedeau, le bonhomme se précipitait à la sacristie, pendant que le singe, obéissant à son instinct d'imitation, se suspendait frénétiquement à la corde ; mais comme il ne soufflait jamais bien fort ni bien longtemps, le savant organiste, mon élève, repoussait tous les jeux les uns après les autres , n'en gardait plus

qu'un, et l'entrée finissait... quand il n'y avait plus de vent. Pour la sortie, c'était l'organiste lui-même qui allait remplir le soufflet, en confiait la manœuvre à Messire singe ravi, puis préludait doucement sur un jeu de bourdon, avec des silences fréquents et habilement ménagés, jusqu'au moment où quelques saccades bien caractéristiques lui annonçaient l'arrivée du maître souffleur; alors seulement il s'abandonnait à l'inspiration de son génie !

J'aurais voulu vous conter cela plus brièvement, mais vous n'auriez jamais pu comprendre.

— Enfin! lexécutera-t-on, oui ou non?

— Qui ça?

— Eh, bien! ce malheureux Clavier, l'auteur du drame

— Octave Clavier? mais on l'a exécuté hier!

— Ah bah! je ne savais pas ça; comment ça s'est-il passé?

— Peuh ! comme toujours en pareil cas; toutes ces exécutions se ressemblent : beaucoup de journalistes, toujours le même public spécial, des femmes, d'abord la toilette...

— Et lui, comment s'est-il comporté?

— Assez crânement, dit-on, mais il était pâle comme un mort. En attendant l'heure fixée, il s'est entretenu assez longuement avec M. Lascoux, juge d'instruction, qui s'était beaucoup occupé de l'affaire, et qui est d'avis que c'est seulement maintenant qu'il a été exécuté qu'on pourra se permettre de le juger. Personne ne s'attendait à ce que ce soit pour si tôt, mais il paraît que de hautes influences ont été mises en jeu, et

que le Président de la République y a absolument tenu. Il voulait même y venir, mais on lui a fait comprendre que ce serait excessif.

— Enfin! à présent il va nous laisser tranquilles; il est malheureusement sûr qu'il aura une bonne presse, il y en a déjà long comme ça dans le Figaro, mais dans huit jours on n'en parlera plus.

— Moi, je l'ai toujours considéré comme un fou, un braque, un déséquilibré...

— Et noceur avec cela! il est sûr que s'il n'avait pas été prix de Rome, il n'en serait pas arrivé là, le pauvre garçon... »

Telle est la conversation que surprit un beau matin, sous le porche, entre Massenet, Lenepveu et Paladilhe, la brave mère Lizière.

Bondir à la salle d'attente, y rencontrer la mère Caspienne et les autres boîtes à potins fut l'affaire d'une seconde.

« Savez-vous, ma chère, ce que je viens d'apprendre?

— Eh! bien, ce pauvre M. Clavier, accompagnateur de la classe d'opéra-comique. ..

— Quoi? que lui est-il arrivé?

— Il lui est arrivé tout simplement qu'on l'a guillotiné hier matin.

— Oui,machère,c'estcommejevousledis. Ces messieurs sont en train de se raconter les détailsde l'exécution, c'était atroce.

— Comment! M. Clavier!... mais qu'est-ce qu'il avait fait?

— Je n'en sais rien, mais il paraît que c'est un drame épouvantable ; il s'était grisé, il avait bu du rhum, d'autres disent qu'il était fou, on a nommé un juge d'instruction, le Président

n'a pas voulu le gracier, preuve que c'était sérieux, et enfin, ce qui est sûr, c'est qu'il a été exécuté hier. Tenez, regardez, voilà encore M. Massenet qui lève les bras au ciel; ils en parlent toujours, ils ne peuvent parler d'autre chose.

— C'est donc ça que depuis plus de deux mois on ne le voyait plus ici !

— Bien sûr, ma chère, il était à Mazas, ou à la Conciergerie...

— Mais comment ça se fait-il, moi qui lis tous les jours le Petit Journal, que je n'aie rien vu?

— Ça aura été jugé à huis clos

— C'est peut-être une affaire de mœurs !

— Oh! C'est impossible, un jeune homme si doux, si bien induqué, si séductif, si complètement comme il faut; tenez, ma chère, quand il venait tous les matins, l'année dernière, faire répéter à Euphémie son morceau de concours, je disais toujours au papa : Voilà peut-être le seul jeune homme avec lequel je ne laisserais pas la petite seule pendant plus d'une demi-heure! Qui aurait pu dire qu'il finirait si mal! Voilà encore M. Massenet qui lève les bras au ciel ! [Cri strident.) Ahhh! ! ! ! »

Et la mère Lizière tombe à la renverse, en proie à une attaque de nerfs.

Elle venait d'apercevoir Octave Clavier traversant allègrement la cour pour recevoir les félicitations de ses Maîtres! —

A côté des parents comiques, il y a les parents héroïques, qu'on ne saurait trop admirer, et qui sont moins rares qu'on ne le croit. Je n'en citerai qu'un, en regrettant de ne pas oser dire son nom.

Quoi de plus touchant que l'odyssée de ce brave homme, simple colporteur en mercerie dans les Vosges, y faisant vivre tant bien que mal, — plus souvent mal que bien, — mais honnêtement, sa pauvre petite famille, et que sa misérable femme abandonne lâchement avec ses deux petits pour courir les chances d'une existence... plus brillante et plus lucrative ?

Sur le simple avis d'un voisin, chef de musique de l'armée ou de la fanfare locale (j'ai oublié ce détail) qui avait cru reconnaître à l'aîné des dispositions pour la musique, le voilà qui

entreprend

bravement, on

pourrait dire témérai-

,i renient, le voyage de

- Paris, poussant devant lui

ou traînant sur la grand'route sa

boutique ambulante, dans laquelle

étaient couches les deux pauvres mioches.

Le voyage dura cinq semaines; on dormait où l'on pouvait,

dans les fermes, parfois sous un hangar, le plus souvent à la

belle étoile; on essayait de vendre pour quelques sous de ruban, de fil ou un paquet d'aiguilles pour avoir quelque chose à manger ; quand on n'avait rien pu vendre, on ne mangeait pas; et en route, toujours en route...

Arrivé à Paris, il fallut vendre à perte, pour pouvoir vivre les premiers jours en se serrant le ventre, toute la petite pacotille et même la charrette.

Le malheureux père, aussi intelligent que courageux, eut cette idée géniale, en arrivant au Conservatoire, et avant de faire usage de la lettre de recommandation que lui avait remise son voisin le chef de musique, de prendre l'air du bureau, d'aller d'abord causer avec des employés subalternes, des garçons de classe, et de s'enquérir auprès d'eux des classes où il y avait le moins d'élèves, dont l'accès était le plus facile, comme aussi des instruments dont le besoin était le plus grand dans les orchestres.

Ces premiers points acquis, il s'adressa humblement, mais délibérément, au professeur de harpe d'alors, et en toute sincérité, lui raconta son histoire et sa pénible situation. Il sut l'intéresser et l'émouvoir, car ce professeur était un homme de cœur, et les hommes de cœur, à quelque milieu social qu'ils appartiennent, savent toujours se comprendre.

En quelques jours, il fut décidé que le pauvre petit entrerait comme auditeur à la classe de harpe, qu'un ancien élève, un second prix, lui donnerait des répétitions gratuites — on trouve toujours de ces dévouements au Conservatoire, — et la maison Erard, dont la charité traditionnelle est inépuisable, lui prêta, sur la demande du professeur, une belle harpe à double mouvement.

On ne peut s'imaginer l'effet étrange que produisait cet instrument si majestueux et si décoratif, avec son chapiteau gothique et ses riches volutes dorées, dans le taudis sordide

et mansardé que les malheureux habitaient , au septième étage et à raison de 10 francs par mois, près de la zone militaire des fortifications, et dont tout le mobilier consistait en un grabat, une chaise de paille dépaillée, et un fourneau mobile, sans tuyau, d'un modèle parfait pour les suicides par axphyxie.

A partir de ce jour, telle fut leur vie :

A cinq heures du matin, le père se levait, laissant les enfants endormis, allait acheter quelques rogatons, rentrait et faisait la cuisine (?) pour la journée, ainsi que la lessive et les raccommodages. A huit heures, on partait pour le Conservatoire, afin de ne rien manquer de la classe de harpe ni de celle de solfège, qui avaient lieu à neuf heures, l'une un jour, l'autre le lendemain. De midi à quatre heures, on travaillait, et à cinq heures, on se trouvait chez le camarade répétiteur bénévole, qui, par fatalité, demeurait à l'autre bout de Paris. A sept heures, on mangeait les restes du matin, et les enfants se couchaient.

Quand il les voyait bien endormis, le père songeait alors à gagner leur vie pour le lendemain. Avec des précautions inouïes, il descendait par les escaliers vermoulus le lourd et précieux instrument, et, le chargeant sur son dos, il s'en allait chanter des chansons vosgiennes devant les terrasses des cafés aux environs de la Bastille, en s'accompagnant comme il pouvait; car, avec une intuition qui tient du prodige, par un effort de volonté comme seul pouvait en inspirer à cet homme au cœur maternel le sentiment de la détresse de ses petits, il s'assimilait tellement les leçons données à l'enfant, et auxquelles il assistait toujours, qu'*7 était arrivé à jouer de la harpe, en dépit du bon sens, bien entendu, mais enfin il avait au moins l'air d'en jouer. De café en café, jusqu'à la fermeture, une heure ou deux heures du matin, il

arrivait à récolter généralement douze ou treize rarement vingt ou vingt-cinq.

Alors il rentrait, épuisé, remontait la harpe au septième étage, sans jamais en abîmer uni moulure, et se couchait silencieusement par terre, à côté de la couchette informe où les enfants sommeillaient, ignorant même que leur père fût sorti.

Et le lendemain à cinq heures il repartait faire ses provi sions.

Et la vie continua ainsi pendant trois ou quatre ans, jusqu'au jour où l'enfant, qui, je dois le dire, était un brave et intelligent travailleur, digne du dévouement de son père, obtint enfin le premier prix de harpe.

Depuis lors, je l'ai perdu de vue, mais sa carrière est assurée, et j'aime a croire qu'il ne laissera jamais son père dans le besoin.

sous

très

Connaissez-vous un plus bel et noble exemple de dévouement paternel?

Il n'est aucun de vous qui n'ait déjà été ou ne soit prochainement victime de cette maîtresse de maison, femme du monde et protectrice des jeunes artistes, qui vous invite traîtreusement à dîner sans cérémonie, avec l'idée bien arrêtée qu'ensuite vous ne pourrez pas vous refuser à faire un peu de musique, à chanter ou à réciter des vers devant une cinquantaine d'amis qu'elle a invités à prendre le thé. Vous ayant donné à manger, elle trouve tout naturel de vous faire payer votre écot.

C'est une petite exploitation de l'artiste, très répandue et très économique.

Cet abus, vous y êtes exposés, sachez-le bien, pendant toute la première moitié de votre carrière, après que vous aurez quitté le Conservatoire. Il faut avoir acquis une véritable notoriété artistique pour pouvoir s'en considérer comme à peu près exempt.

Je veux seulement ici vous indiquer sommairement comment quelques-uns de vos illustres devanciers (car je ne doute pas que vous deveniez tous de grands artistes), ont parfois réussi à se soustraire à cette pratique indélicate.

Un jour, Vieuxtemps, le célèbre violoniste, reçoit un joli petit billet rose, parfumé :

Cher Maître,

Qu'il y a donc longtemps que je n'ai eu le plaisir de vous voir! Faites-nous donc l'amitié de venir diner vendredi avec nous, dans la

plus stricte intimité; nous serons si heureux, mon mari et moi, de causer avec vous de vos récents triomphes!...

Donc, cest entendu, à vendredi 7 h., nous comptons sur vous.

Votre fervente admiratrice.

Duchesse de ***

P. -S. — Surtout, n'oubliez pas d apporter votre violon.

Vieuxtemps flaire le coup; il le connaissait. Il prend sa plume et répond :

Madame la Duchesse,

T aurai le vif regret de ne pouvoir me rendre vendredi à votre aima ble invitation, ayant un engagement antérieur. Mais, je vous enverrai mon violon.

Veuillez agréer etc..

Et, en effet, il envoya son violon.

En une circonstance semblable, Chopin, lui, s'était laissé prendre au piège. Il avait déjà dîné, donc touché et en partie digéré son salaire, quand l'invite lui fut faite de se mettre au piano. Que faire?

Il commence par plaquer quelques accords abominablement faux.

— « Mais ce piano ne marche pas, il faut au moins que je l'arrange! » et il se met à démantibuler l'instrument, il en retire le clavier, qu'il pose par terre, il en retire la mécanique, qu'il couche sur un canapé, il en retire le pupitre, qu'il adosse le long d'un mur, et enfin il se retire lui-même, à la grande consternation de la maîtresse de la maison, affirmant quon ne peut pas jouer sur un piano dans cet état-là !!!

J'ai vu Schulhoff se tirer d'affaire de façon encore plus délibérée, et pourtant c'était dans une maison où tous les

plus grands artistes du temps briguaient l'honneur de se faire entendre, une maison qui ressemblait plutôt à une cour ; c'était chez Rossini, dont les soirées, aux dernières années du deuxième Empire, brillaient d'un éclat sans rival.

On avait déjà entendu la Patti, la Trebelli, Tamburini, Gardoni et Zucchini, lorsque Mme Rossini, se faisant gracieuse pour .la circonstance, s'approche de SchulhofF et lui demande « s'il voudrait bien jouer quelque chose ».

Or, Schulhoff avait dîné, et détestait, comme beaucoup d'autres artistes, de faire de la musique pendant sa digestion.

De plus, il était en admiration, depuis le commencement de la soirée, devant les oreilles minuscules de Mme B.... (je m'en voudrais de la désigner autrement , car si vieille qu'elle puisse être devenue, elle doit être restée horriblement coquette). Il avait le culte des petites oreilles, peut-être parce que lui-même en possédait de formidablement grandes. Toujours est-il que la proposition de Mme Rossini, soit qu'elle le dérangeât de sa contemplation, soit qu'elle lui parût de nature à troubler la digestion d'un dîner que je me souviens avoir été succulent (comme toujours d'ailleurs chez Rossini), n'obtint que cette seule réponse : — ce Non — Non — Non. »

Il prononçait : Naun! Naun! Naun! avec un accent de bête féroce, et Mme Rossini, peu habituée à voir ses avances ainsi accueillies, recula terrorisée.

Ce soir-là, comme la plupart du temps, ce fut Diémer qui joua, et on n'y perdit pas grand'chose.

Puisque j'ai parlé de Rossini, que j'ai eu l'honneur de fréquenter très intimement dans les dernières années de sa vie, je veux vous conter deux petites historiettes qui n'ont rien à voir avec le Conservatoire, ni même avec la musique; cela nous changera un peu.

Une des choses que Rossini appréciait en moi, c'est que j'avais à Bordeaux un ami qui saisissait toutes les occasions possibles de m'envoyer de ces excellentes sardines qu'on ne pêche que dans le golfe de Gascogne, et qu'on appelle des royans.

A présent, on en trouve chez tous les marchands de comestibles, mais en ce temps lointain où les moyens de transport de la marée étaient moins rapides, moins perfectionnés, c'était une véritable rareté de pouvoir se procurer à Paris des royans frais, et il est indispensable qu'ils soient rigoureusement frais, car la seule vraie manière de les manger, que le fin gourmet n'ignorait pas, c'est de les manger entièrement crus.

Pour qu'ils m'arrivassent dans cet état de fraîcheur, extraordinaire alors, il fallait que le voyageur qui consentait à s'en charger prît le panier qui les contenait avec lui, dans son compartiment, et que plusieurs fois pendant le trajet il eût la constance de renouveler la provision de glace. C'était un vrai dévouement.

Or, chaque fois que je recevais des royans, sans perdre une

seconde, j'en apportais vivement une douzaine à Rossini, très certain de lui faire plaisir, ce qui ne manquait pas.

Un jour il me dit : « Mon bon ami, ma grande clarinette ', j'aimerais bien, quand vous m'apportez des royans, que ce ne soit pas toujours le samedi. »

(Il faut croire que mes arrivages avaient lieu plus spécialement le samedi, ce dont je ne m'étais jamais aperçu.)

Je ne pus retenir un geste d'étonnement, auquel il répondit de suite.

« Le samedi, j'ai toujours du monde à déjeuner et a dîner; et, quand f ai des royans, j'aime mieux les manger seul, à mon aise, et sans parler... J'en donne toujours un à ma femme, en bon mari »

Donc, il mangeait les onze autres... C'est un peu glouton, j'en conviens, mais il disait cela si gentiment et de si bonne foi que cela faisait plaisir à entendre.

Autre souvenir de Rossini intime.

Je n'ai jamais vu, de mes yeux vu, les trente perruques que beaucoup de gens affirment qu'il possédait, pour simuler la croissance vraisemblable des cheveux dans le cours d'un mois. Mais ce dont je me souviens très bien, c'est qu'il ne mettait pas tous les jours la même perruque, qu'il en avait sûrement plusieurs, et en graduait savamment l'emploi. Coquetterie sénile bien italienne, bien amusante, mais aussi bien anodine.

Ce qui était infiniment plus drôle, c'était de le voir le matin sans perruque du tout.

1. C'était un terme d'amitié par lequel il aimait à me qualifier, parce que, en ce temps-là, je m'étais mis, à son instigation du reste, à travailler la clarinette, comme plus tard le cor.

Entendons-nous bien; ce que je trouve drôle encore maintenant, ce n'est nullement le crâne dénué de tout cheveu d'un homme de génie, essentiellement respectable, ou d'un vieillard quelconque; c'est la façon dont il l'accoutrait. Il avait une manière à lui de plier en quatre une serviette et de se la

poser sur la tête qui faisait qu'il avait l'air d'être coiffé du mezzaro des femmes romaines, ce qui était de l'effet le plus comique.

C est ainsi qu'il passait la plus grande partie de ses matinées, surtout en été, a sa villa de Passy, toujours occupé à écrire, malgré sa réputation de paresseux, à composer quelque

chose, soit pour piano, soit pour chant, des feuillets d'album, uniquement pour occuper sa plume (et dont beaucoup sont pleins d'intérêt, mais inconnus, ou même restés inédits), car il avait renoncé nettement, depuis Guillaume Tell, à la composition dramatique, sentant bien qu'il ne pourrait jamais faire mieux ni s'élever plus haut, ce qui est un exemple admirable de bon sens et de connaissance de soi-même.

Quant à son outillage, à son installation pour composer, c'était élémentaire et dépourvu de tout confortable : une seule table, de la forme la plus incommode de toutes, c'està-dire un guéridon ovale en acajou, toujours branlant et chancelant, isolé au beau milieu de la chambre à coucher; sur ce guéridon, au milieu des amoncellements de paperasses, un grand encrier en cristal, un très gros porte-plume avec plume en or, d'assez nombreux grattoirs, tous à manche très long, et une tabatière, car il se servait de tabac à priser comme poudre à sécher l'encre; devant la table, une chaise de salle à manger recouverte de moleskine, qui était la seule chaise de la pièce, moyen simple d'éviter que les visites se prolongeassent de façon importune ; le mobilier était complété par un grand lit de tête, faisant face aux fenêtres, un petit piano droit de Pleyel, une belle chaise-percée, et une armoire à glace en acajou placée entre les deux fenêtres, où il serrait ses manuscrits au fur et à mesure de leur production; je crois bien que c'est tout 4.

C'est donc sur la chaise de moleskine qu'il passait la majeure partie de son temps.

Un matin où il y était assis, coiffé de son mezzaro, et en train de me faire travailler une de ces intéressantes pièces de

1. C'est la chambre de Paris, 2, rue de la Chaussée-d'Antin, dont les fenêtres donnaient sur le boulevard des Italiens, que je décris ici. Celle de la villa de Passy n'était pas plus luxueuse.

piano dont j'ai déjà parlé, son domestique lui apporte une carte de visite et une lettre.

La lettre était de son ami Costa, le chef d'orchestre et compositeur, habitant Londres, qui recommandait à son bienveillant accueil un gentleman de la plus haute distinction, fanatique de l'auteur du Barbier et de Guillaume Tell.

— « Allez lui dire qu'il m'embête », me dit Rossini. Assez embarrassé de la commission, je vais trouver l'Anglais

dans la salle à manger qui servait d'antichambre, et... interprétant les paroles de Rossini, j'essaie de lui faire entendre que le Maître n'est pas visible ce matin, qu'il travaille, qu'il est très occupé, qu'il est désolé de ne pouvoir le recevoir..., mais il était évident qu'il ne comprenait pas le français, rien qu'à l'insistance avec laquelle il répétait une seule et unique phrase, longuement préparée à l'avance : « Aôh ! je ne voulé pas mourir sans avoir contemplé le pliou grand génie du siècle. »

Et il restait là, immobile, tenace, très courtois, mais inébranlable dans son désir. Très mal à mon aise, ne sachant qu'en faire, je retourne voir Rossini, qui s'était mis à écrire tranquillement.

— « Il ne veut pas démarrer, lui dis-je, et je suis d'autant plus gêné qu'il ne comprend pas ce que je lui dis; il répète toujours : Aôh! je ne voulé pas mourir sans avoir contemplé le pliou grand génie du siècle. Je ne peux pas le tirer de là.

— Alors, dites-lui d'entrer, mais à la condition qu'il ne dise pas un mot. »

Je fis signe à l'Anglais d'entrer, en mettant un doigt sur la bouche.

En apercevant Rossini, absorbé dans son travail, sa serviette sur la tête, il faillit se trouver mal, tout en balbutiant : « Aôh! je ne voulé... »

Mais Rossini, sans lever le nez, lui coupa la parole : — « Allez, allez vite, contemplez... vous pouvez même faire le tour. »

Par prodige, il comprit. Il fit lentement le tour du guéri-

don, et se retira à reculons, en envoyant des baisers silencieux.

En partant, il voulait me remettre une pièce de monnaie, mais je n'osai pas l'accepter.

Un jour, Taffanel et Ch. Turban devaient jouer chezMmeD... la Tarentelle de Saint-Saëns pour flûte et clarinette, lorsqu'ils s'aperçoivent que le piano est accordé juste un demi-ton au-dessous du diapason.

Il n'y avait rien à faire ; seul un premier prix de la classe d'accompagnement aurai'puV les tirer d'embarras, en transposant un demi-ton au-dessus.

— « Désolés, chère madame, dit Taffanel, nous ne pourrons pas jouer, votre piano est beaucoup trop bas !

— Trop bas ! Je vais tout arranger, s'écrie la bonne Mmc D... Jean! allez bien vite chercher les socles de cristal. »

Ceci ne s'est pas passé au Conservatoire, mais cela vous amusera tout de même.

Pendant plusieurs années, j'ai passé une partie de mes vacances dans un chalet à Berck-sur-Mer, où j'avais établi mon cabinet de travail tout en haut, au troisième. Pour arriver à ce dernier étage, il fallait passer par un escalier très étroit, ce qui constituait une véritable difficulté chaque fois que je voulais y faire monter un piano; j'avais beau le choisir aussi petit et aussi léger que possible, mettre en réquisition le menuisier et son compagnon, le serrurier et son apprenti, quatre ou cinq vigoureux matelots, c'était toujours une affaire d'Etat, on abîmait les murs, on abîmait le piano, et les hommes

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eux-mêmes risquaient de s'abîmer aussi. Je leur avais bien acheté des bricoles, mais ils ne savaient pas s'en servir, s'y entravaient les pieds; cela augmentait le danger.

La dernière année seulement, j'appris que la maison Pleyel

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fabriquait des pianos démontables. Ils sont fort curieux, ces pianos : quelques boulons à enlever, et l'instrument se divise en une vingtaine de morceaux dont les plus gros peuvent être portés sous le bras; la table d'harmonie elle-même se

partage en deux, avec ses cordes tendues, et une fois tout remis en place, les boulons resserrés, il n'y a même pas à faire venir l'accordeur.

Or donc, cette année-là, je me fais expédier un piano ordinaire pour le salon, à l'entresol, et un piano démontable pour mon cabinet mansardé. Je laisse les huit hommes vigoureux suer sangw£M vwi^r et eau pour franchir les douze mar-

ches de l'entresol avec le piano ordinaire, en poussant des hooo... hiss comme s'il se fût agi de mettre un bateau à l'eau, — car les paysans ne sont jamais adroits pour ce genre de besogne, — puis, au moment où, non sans avoir plusieurs fois craché dans leurs mains, ils allaient entreprendre la dure et périlleuse ascension, je leur dis, d'un air dégagé :

— « Attendez, laissez-moi faire; celui-là, nous allons le démonter, ce sera plus commode. »

En même temps, je me mets tranquillement à dévisser les écrous, et en quelques minutes vingt morceaux de piano sont symétriquement étendus sur le sable. J'en confie deux ou trois à chaque homme, j'en prends quelques-uns moimême, et nous voilà tous grimpant d'un pas alerte jusqu'à l'étage du grenier, sans que les murs ni la rampe soient menacés de la moindre écorniflure.

Je reconstitue le piano, je l'essaye, et je remets à chacun des porteurs sa gratification habituelle de chaque année.

Les hommes n'avaient rien dit; il n'est pas dans le caractère du paysan picard de témoigner de l'étonnement ; mais il était visible que tous, les patrons surtout, le menuisier et le serrurier, avaient suivi mon opération, d'abord avec une méfiance sournoise, puis avec un intérêt de plus en plus marqué. On sentait qu'il y avait là pour eux un enseignement, une leçon de choses, dont ils entendaient bien tirer parti, les escaliers étroits n'étant pas rares dans le pays.

Cela ne devait pas tarder, car dès le surlendemain, je rencontrais à quelques pas de la maison un lamentable piano d'Elcké absolument éventré, gisant sur le sable en quatre ou cinq gros morceaux : on avait d'abord enlevé toutes les vis,

tous les gros boulons, les écrous, les clous, puis comme ça n'allait pas encore, on avait travaillé au ciseau et au marteau; pendant ce temps, le menuisier devait certainement dire a

l'heureux possesseur de l'instrument : « N'vous tourmentaie point, ça nous caunaie ; j'vaa l'démontaie! »

Le pauvre piano resta ainsi démantibulé pendant deux jours, exposé aux vents et à

la pluie, les chiens.... venaient le flairer...; au bout de ce temps, le patron se décida à m'envoyer un de ses apprentis

pour me demander « si je ne voudrais pas venir lui donner un petit coup de main pour Y aide?' à remonter un piano. »

Je fis la sourde oreille, je donnai lâchement un prétexte; puis, je ne sais pas au juste comment ça a fini, car pendant plusieurs jours j'évitai de passer par cette rue-là.

La morale de cette histoire, mes amis, c'est qu'il vaut mieux être ignorant que savant à moitié.

Nous nous sommes un peu trop éloignés du Conservatoire; il n'est que temps d'y revenir.

Des origines militaires de notre grande école musicale, il est resté dans ses attributions le choix des chefs et sous-chefs de musique de l'Armée et de la Marine, ainsi que leur classement et leur avancement.

Au moment de chaque promotion, nous recevons un volumineux ballot des compositions de deux ou trois cents candidats, dans lequel un Jury spécial, dont le noyau est formé principalement des professeurs d'harmonie et de composition, doit se débrouiller.

Quand notre travail est terminé, ce qui demande quelquefois plus d'un mois, en auditions, en examens... nous envoyons notre procès-verbal au Ministère, et tout est dit; de remercîments, il n'en est pas plus question que de jetons de présence.

Or, il y a quelques années, je faisais partie de la commission nommée par le Ministère de la Guerre pour désigner,

parmi les Chefs de Musique de l'armée, ceux qui, par leur valeur artistique, méritaient d'obtenir certains postes spécialement enviés et sédentaires, tels que ceux des Ecoles d'Artillerie de Versailles ou de Vincennes.

Les compétiteurs étaient assez nombreux, et, comme toujours, croyaient nécessaire de se faire recommander.

Parmi les recommandations, d'ailleurs absolument inutiles, une des plus cocasses fut celle ci :

Je reçois un jour dune dame, dont le nom m'était aussi inconnu que la qualité, la demande d'un rendez-vous chez moi.

- La lettre venait d'un département éloigné, elle était bien tournée, Lécriture élégante , et le papier discrètement parfumé. Je n'avais aucune raison pour ne pas répondre.

Au jour et a l'heure par moi désignés, la dame arrive, jeune, gentille, très bien habillée, très pimpante, et voici à peu près la conversation qui s'engage :

Moi : Madame, je suis tout à vos ordres; pourrais-je savoir ce qui me vaut l'honneur de votre visite?

La dame : Oh! monsieur, c'est bien simple. Mon mari est colonel du 215e régiment de ligne, en garnison à Martignac (Rhône-et-Garonne) — je salue, — et nous avons la un jeune chef de musique auquel nous portons le plus vif intérêt; figurez-vous, monsieur, qu'il a, en quelques années, complètement transformé notre musique ; elle était piteuse, notre musique, une des dernières de l'armée; il l'a tellement transfigurée qu'à présent ce n'est plus seulement la population de Martignac qui assiste à nos concerts du dimanche, mais qu'on y vient de toutes les garnisons voisines, ce qui n'est pas médiocrement flatteur pour nous. Aussi n'ai-je pas hésité à faire un assez long voyage pour venir vous parler chaudement de lui, vous dire quel homme c'est, espérant que vous voudrez bien être mon interprète auprès de vos collègues de la commission.

Moi : Je dois vous dire, madame, que daus ces commissions, les choses sont faites très sérieusement, bien plus sérieusement que vous ne le croyez sans doute, d'après des épreuves écrites, fixées d'avance, et qu'on n'y tient nullement compte des recommandations, quelles qu'elles soient, que nous ignorons même les noms des concurrents,... mais si votre candidat est aussi remarquable que vous le dites, je crois que vous n'avez rien à craindre, la moyenne du concours n'est pas très forte, et il aura beaucoup de chances d'être nommé.

La dame : Hélas ! c'est bien là ce que nous craignons. Songez donc, monsieur, qu'il s'agit ici -d'un sujet hors ligne, d'un garçon qui a su apporter la vie dans une ville morte, qui fait honneur au régiment, et que nous serions toutes navrées de voir partir.

Moi : Comment, madame? je ne comprends pas; vous venez le recommander, et vous désirez qu'il ne réussisse pas! car s'il réussit dans son concours, s'il obtient de l'avancement, il devra quitter votre régiment, vous le savez bien?

La dame : Mais oui, monsieur, c'est ce qui me désole; lui parti, remplacé par un chef vulgaire, la musique va redevenir ce qu'elle était autrefois ! Et ce n'est pas tout, il joue très bien du piano, et quand nous donnons des soirées, c'est lui qui nous accompagne, qui nous fait danser — quand il ne danse pas lui-même, car il est excellent danseur ! Lui parti, la vie ne sera plus tenablc à Martignac!

Moi : Eh ! bien, madame, je ne puis pas plus m'engager à le faire échouer qu'à le faire réussir; mais il y a un moyen très simple : il n'a qu'à ne pas se présenter au concours, rien ne l'y force ; donnez-lui ce conseil.

La dame : Lui, monsieur! renoncer au concours! vous ne le connaissez pas ; nous ne pourrons jamais obtenir cela! Il ne songe qu'à sa carrière, il a de l'ambition

Moi : Mais si cela venait du colonel? Il pourrait peut-être lui dire qu'il désire le conserver cela le flatterait

La dame : Oh! pour cela, c'est bien impossible, mon mari n'entend rien à la musique... il serait même furieux s'il savait

ma démarche Voyons, monsieur, je vous en prie, tachez

de trouver le moyen de nous conserver notre chef de musique; ce n'est pas seulement en mon nom que je parle, je vous en supplie au nom de toutes ces dames du corps d'officiers, pour lesquelles comme pour moi son départ serait un vrai désespoir, etc. .. etc..

Le jour du concours venu, je pensai à regarder soigneusement le candidat : c'était dans toute l'acception du mot un joli

homme, ce qui m'expliqua l'affolement des clames de Martignac à l'idée de le perdre : malheureusement, son travail était détestable, et il fut refusé; je dis malheureusement, car la colonelle a pu croire que sa recommandation était pour quelque chose dans cet échec si ardemment désiré.

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Imprimerie Paul Bhodaud.

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