LE SAR PÉLADAN DÉSAVOUÉ PAR L'ÉTERNEL
Une intéressante entrevue. — Le « home »
du Tout-Puissant. — Le Sâr Péladan n'a
aucune mission. — Pas de messie
en perspective. — Curieuses
révélations sur la Planète
Mars.
Le directeur de mon journal, exaspéré par les prétentions de M. Joséphin Peladan, s'est demandé si l'intitulé « Sâr » avait vraiment une investiture divine valable.
Les affirmations de tous les conciles possibles n'apportant là-dessus aucune preuve cligne de foi, il fallait puiser à la seule source de renseignements sérieux. On nous a donc priés d'aller trouver l'Éternel
lui-même et de tâcher d'obtenir de Lui une déclaration catégorique.
Ce n'était pas, à vrai dire, une tâche bien aisée. Il importait d'abord de découvrir le domicile de Dieu et les avis là-dessus étaient bien partagés. Il fallait ensuite décider le Seigneur à se départir du constant mutisme que, soit par timidité naturelle, soit par goût du mystère, il semblait s'être juré d'observer. Nous sommes arrivés à surmonter cette double difficulté, et nous avons le plaisir d'offrir aujourd'hui à nos lecteurs la première conversation détaillée qu'un simple mortel ait pu avoir avec une individualité, dont l'importance du rôle, dans l'histoire du monde, n'échappera certainement à personne. Nous disons : la première conversation, car nous n'attachons qu'une foi médiocre à l'entrevue, dite du Buisson ardent, qui s'est produite en un temps où la presse n'existait pas, et où les moyens d'information étaient des plus rudimentaires.
C'est grâce à la complaisance d'un ange authentique, rencontré fortuitement, et dont le nom, d'ailleurs, n'apprendrait rien à personne, que nous avons pu, sous la promesse d'une certaine discrétion, connaître la demeure du bon Dieu.
Après avoir gravi le perron d'entrée, nous avons
pénétré dans une antichambre où nous avons remis notre carte à l'ange de service. — Je vais la faire parvenir au Tout-Puissant, nous a-t-il dit aussitôt, en éteignant poliment son glaive de feu.
Nous pouvons l'avouer, nous nous sentions passablement émus à la pensée que, dans un instant, nous allions contempler les traits du Maître du Monde. Mais à peine étions-nous introduits dans son cabinet, très clair et très simplement meublé, que notre émotion disparut tout à fait, pour faire place à l'intérêt très vif que suscitait en nous une telle visite.
Dès l'abord, nous constatâmes avec plaisir que l'Éternel, respectueux des traditions, portait sa légendaire barbe blanche et que son sourire avenant, ses yeux pleins de bienveillance ne démentaient pas son universelle réputation de bonté. Il nous indiqua avec une entière bonne grâce un siège placé en face de son bureau.
Lu Créateur, il nous permettra de lui donner ce nom, se tient de préférence dans la pièce où nous nous trouvions. C'est une vaste chambre, éclairée par deux larges fenêtres. De chaque côté de la cheminée, se dressent deux lampadaires qui s'allument, quand vient le soir, sur un simple souhait du Sei-
gneur. Les deux fenêtres donnent sur un ample jardin, habité par d'innombrables oiseaux, auxquels, chaque matin et de ses propres mains, le Tout-Puissant tient à donner la pâture. Aux murs du cabinet, soigneusement encadrés, s'étalent des dessins de planètes, des projets de système sidéral, et aussi deux petits paysages non signés, d'une audace de couleurs vraiment singulière et qui feraient certainement sensation dans une exposition publique, car ils dévoileraient la façon curieuse dont leur auteur voit et rend la nature.
« Cher et très honoré Maître, avons-nous dit au début de l'entretien, le but de notre visite, vous le connaissez sans nul doute, puisque vous connaissez tout. » Le bon Dieu s'inclina pour seule réponse. (Nous avions d'ailleurs pris la précaution d'inscrire quelques lignes explicatives sur la carte que nous Lui avions fait passer.)
Nous continuâmes : « On s'est justement ému dans la partie religieuse du monde littéraire des prétentions qu'affiche sans relâche le sieur Péladan. Nous avons donc pensé qu'il y avait lieu de procéder d'une façon sérieuse à une vérification de ses pouvoirs, en appelant en cause les autorités compétentes, et ce, dans le propre intérêt de ces dernières,
dont le sieur Péladan pouvait compromettre, aux yeux des gens trop crédules, l'autorité et le prestige. Les âmes inquiètes devront nous savoir gré de démasquer et de confondre Fimposteur, si imposture il y a, et, dans le cas contraire, si la représentation officielle du Tout-Puissant sur la terre est réellement dévolue au dénommé Joséphin, de l'accréditer auprès d'elles aiin qu'elles puissent, tranquillisées enfin, lui confier leurs intérêts moraux? »
Il y eut un instant de silence. Puis le bon Dieu prit la parole. Aucune expression ne pourrait rendre ce qu'il y avait de douceur et d'autorité dans sa voix.
« Ah ! quel dommage, pensâmes-nous, que le Tout- Puissant ne fasse pas sa propagande lui-même ! Gomme la popularité viendrait à lui, rien que pour le charme de cette voix ! » Le Seigneur s'exprimait avec bon sens, simplicité, et aussi avec concision, en Dieu plein de tact, qui bien qu'ayant lui-même l'éternité à sa disposition, sait le prix du temps de ses interlocuteurs. « Au sujet de M. Péladan, nous dit-il, ma réponse sera nette. Je ne le connais pas plus particulièrement que chacun des quinze cents millions de terriens, ses congénères. Il n'a donc aucune qualité pour parler en mon nom. Ce n'est
pas dans mes habitudes de donner des démentis, et j'aurais d'ailleurs fort à faire de désavouer tous ceux qui journellement se prétendent inspirés de moi.
Que les affirmations des faux prophètes fassent tort à mon prestige, c'est ce dont vous me permettrez de ne pas me soucier. Je ne me préoccupe pas de l'admiration ou de la haine des hommes ; si le bon Dieu n'était pas désabusé sur les vanités, qui donc le pourrait être ? Je n'irai donc pas par mes récriminations grossir, comme on dit, la foule des inventeurs méconnus. D'ailleurs, ajouta l'Eternel avec un sourire, il sied au bon Dieu d'avoir confiance en sa propre justice.
Non, continua le Tout-Puissant, personne n'a mission de me représenter sur la terre. Au fond, l'emploi des prophètes ne m'a jamais réussi et je suis décidé à y renoncer tout à fait. Je devrais même m'abstenir de toute intervention dans la marche du monde et laisser l'univers, créé par moi, se développer suivant des lois naturelles. Mais, quoi qu'on puisse dire sur ma sérénité, je ne puis me résoudre à rester un spectateur inactif, et je donne quelquefois un petit coup de pouce, en dictant une résolution à quelque élu. C'est ce que d'aucuns, parmi vos philosophes, ont déjà dit. Je me plais à reconnaître
qu'en cela du moins ils ne se sont pas trompés. Mais qu'y a-t-il là d'étonnant? Dans le nombre illimité de propos en l'air, qui courent sur mon compte, il s'en trouve parfois qui se trouvent exacts, par les seules lois du hasard.
Pourquoi, poursuivit le bon Dieu, sur une question que nous lui fîmes, ai-je renoncé à l'emploi des prophètes? C'est que je commence à connaître un peu mes créatures. Je leur ai envoyé un Messie, porteur d'une parole admirable. Il leur a enseigné la charité. Croyez-vous que les hommes d'aujourd'hui soient meilleurs que leurs aïeux d'il y a deux mille ans ? Le Messie ne leur a laissé que sa robe de lin et sa couronne d'épines, et leur hypocrisie en a fait un travestissement nouveau.
Ils ont aboli — direz-vous — l'esclavage. Il est certain que sur la terre il ne reste plus guère d'esclaves de nom. Mais voilà qui nous entraînerait trop loin et je n'aurai d'ailleurs pas besoin de faire connaître mon avis là-dessus.
Voyez-vous, continua familièrement notre illustre interlocuteur, il n'y a qu'un moyen d'agir sur les hommes, c'est de leur faire peur. Mes prescriptions hygiéniques, que dictèrent mes premiers prophètes, auraient leur raison d'être. La perspective d'un petit
danger physique, bien proche, presque certain, agit plus sur vos faibles esprits que tous les enfers de l'autre monde et leurs grils problématiques. Les sermons des prédicateurs ne réfrènent pas les débauchés et la crainte de la maladie est le plus sûr commencement de la vertu.
D'ailleurs, toutes les théories que je vous expose, j'ai eu le loisir de les vérifier sur les différents mondes que j'ai mis en observation.
Un jour ou l'autre, il faudra que je suggère à l'un de vos savants le moyen d'arriver à la planète Mars. Et vous verrez comment se conduisent ses habitants. C'est que depuis qu'ils existent, ils ont de moi une crainte salutaire, que j'entretiens avec soin, par une série de cataclysmes habilement espacés. Comme ils sont aussi civilisés que vous Têtes sur la Terre, ils ont organisé des compagnies d'assurances contre la colère de Dieu, qui les indemnisent de leurs malheurs domestiques, mais à cette condition expresse que ces malheurs n'aient pas été mérités par leurs fautes ou l'impiété de leur conduite. Aussi consacrent-ils presque tous leur existence à la vertu, qui seule peut leur épargner des accidents fâcheux, ou les dédommager de ceux qui pourraient injustement leur survenir.
Depuis un instant, nous brûlions d'adresser au bon Dieu une demande indiscrète. Nous l'esquissâmes avec force hésitations. Si l'Eternel, sous un discret pseudonyme, pouvait nous adresser de temps en temps quelque communication... le journal serait heureux... d'être son interprète...
Le divin visage exprima quelque contrariété, ce qui nous fit craindre d'avoir dépassé les limites de l'indiscrétion permise. Le Tout-Puissant nous répondit d'une façon évasive, et se levant de son siège : Excusez-moi, dit-il, j'ai quelques mondes à créer...
Tristan Bernard.
Pourquoy la fille du « Cheval qui boëte »
ne voulut poinct soy confesser
à frère Jehan le Taupin.
Ah ! ah ! sur ma fy, bonnes gens, marchands d'andouilles, advocatz, hommes d'armes ou aultres, médicins, scripteurs basochiens ou tourneurs de rondels, compteurs de vesses, broudeurs de jarretiers, guardiens de pucellaiges, doreurs d'aiguillettes, belistres du palais Bourbon, questeurs, coquemardiers, raccommodeurs de lanternes, depucelleurs de bourdeaux, fariboliers, philosophes, souffleurs de billes vezées, petdenonniers, cocquassiers, cannibales, boudeurs de lemmes et yvrongaes — sur ma fy, et sur la teste trois foys sacrée de l'archi-moustardier du Pape — je gage que vous feriez le tour de nostre
belle ville de Chastelleraud, sans oublier Ingrandes, Targé, Clairvaux, voire même le bourg de Naiotré — avant de treuver le quart, ou seulement le septier d'une fille comme celle dont je parle.
— Et de quelle parlez-vous donc, messire ?
— Ah! bonnes dames, saiges femmes, béguines et sacristines, sorcières, baronnes et duc hesses, somnambules, putes, demi-putes et doubles putes, bigotes, tresseuses de hottes, marchandes de ca rottes, graisseuses débottés, et ravaudeuses d'échalottes, hault-de-chaussières, chemisières etbraguettières — je veulx sur l'instant sans qu'on me laisse le temps de vuyder ce piot, estre abailardé et barbouillé de fiente d'hippopotame, s'il en est une seule entre vous qui vaille seulement la pantophle de ceste-cy !
— Quelle donc parlez-vous, seigneur?
— Je parle, bonnes dames, haultes damoiselles, et puissants barons, je parle de la fille de maistre Thomas Vuydeteste, prévost des cousteliers de G hatelleraut en Poictou.
Je parle d'une qui s'appeloit Jacqueline, et non d'aultre, et si je en parle ce est que mon plaisir est d'en parler, et s'il me plaist d'en parler, c'est qu'elle valoit bien que j'en parlasse et si elle valoit...
Bonnes dames, puisque la chandelle est éteincte, point ne la rallumez ! Poinct ne la rallumez, bonnes dames, si >C*js voulez sçavoir ce qui advint à ceste dessusdicte fille.
Bene ! Optirne ! Je tiens à dextre un teston et un genoil à senestre. Ces deux-cy me serviront de compaignons durant que je conterai mon affaire — et si je prends le teston pour le genoil^ et que je cuyde tenir le teston en caressant le genoil, ou que je quitte cestuy-cy pour aller chercher adventure à l'entour, comptez que je vous en advertiray, bonnes dames. Mais pour l'amour de Dieu et des benoists anges, lairrez coite ceste paouvre chandelle !
Hum ! hum, krumph ! — Ceci est pour voir si je ne ay poinct un destrier emmy le gousier. Hum ! hum ! ah ! ah 1 le genoil est plaisant, — souëf le testonnet et je cuyde qu'en vecy un aultre ! la niche en est pleine ! — et un aultre genoil aussy si n'ay la berlue aux doigtz ! — et cecy qu'est-ce donc?
— Humph ! humph !
Ceste déjà nommée Jacqueline Vuydeteste, ou Testevuyde si mieulx vous aymez, estoit doncques emmy sa chambre à l'heure que ie vous ay dict, car elle yssoit du lict.
Et comme aussy vous ay dict que ce jour là estoit
dimanche — et que le dimanche il faut lairrer la vieille chemise et se vestir d'une aultre, — je cuyde pouvoir advouer tout hault sans mes droicts trespasser, oultrepasser ni surpasser — que nostre Jacqueline avoit la sienne ostée — et estoit nuë comme vermicel, — non celui qui nous vient de Naples (aultre chouse aussy nous vient de là), non celui qui vient de Naples pour être en souppe bouté, et subséquemment brouté — mais nuë comme vermicel des champs parmy les choux ou naveaux.
— Humph ! humph ! parfait ! Poinct ne ayez paour, le dyable est emmy la prison, et la chorde qui le tient est solide ! — Date obolum Belisario ! Ah ! ah! ce genoil me convient, par la barbe du Pape ! Pline l'Ancien affirmoyt que le moral de la jambe placé en amont du genoil avoit nom cuysse, ce est-il vray?
Et sçavez-vous comme il souloit appeler Mais
laissons cecy... hum! hum !
Ceste Jacqueline estoit une bonne dame, elle'estoit nuë ! Et Vénus, la Belle Hélène, Cléopàtre, si elles l'avoient vue, auroient esté par le serpent de jalousie mordues tost — tant elle estoit belle ainsy. Vere on eust dict statue de Florence I
Ses durs testons plus blancs que laict (cestuy-cy est-il blanc ou doré ?) ses testons durs se dressoient
ainsy que fières tours dessoubs son long col de palombe ; son ventre satinizé estoit doulx etpoly comme yvoire, ses haultes cuysses sembloient cuysses de nymphe, et ses noirs cheveulx tomboient si bas que nul n'eust pu entrevoir ses fesses !
(Fesses , nous dict Pline le vieil , sont après cuysses! ceci est-il fesse? Nenni? Si ce est un genoil, il est bien gros ! mais ne lairrons poinct courir nos moutons !)
Elle estoit nuë, mais tost eust-elle mis sa nefve chemisette, et adieu le tant joly spectacle, régal de l'œil et plaisir du cœur — adieu jusqu'au prouchain dimanche ! — Restoit alors le visaige, lequel elle avoit plus royal qu'on ne le sçauroit dire ; ses yeux noirs estoient plus doulx que velours, et dessus estoit la tant jolie arbaleste de ses sourcilz I
Et sa bouche estoit rouge et flambante comme cerise nouvelle, — et elle avoit un nez de déesse droict et long (cecy ne est pas mon nez, petiote, ce est mon coustel).
Hum ! hum !
Adoncques se estant afîeublé de sa chemise la dicte Jacqueline, print son gippon et puis sa cotte, et puis mussa ses testons joliets dessoubs le brocart broudé de son corselet ; puis fist à la bonne Vierge
et au seigneur Dieu sa prière, demandant le pardon de ses fautes et priant sa patronne de tenir bien en poinct ses parents.
Gecy faict et parachepvé, elle print le benoislier qui estoit dessoubs les ridels de son lict pendu, et par trois foys y mit sa langue.
Et comme elle l'y boutoit pour la tierse fois, soubdainement s'ouvrit la porte, et qui entra, jolies pucellettes, sinon damoiselle Marthe, la fille du tavernier voysin à l'enseigne du Cheval qui boëte ?
Ceste-cy qui s'en revenoit de voir son guallant et avoit sa coëfîe toute frippée encore de ce qu'il lui avoit conté emmy le grenier, se print à rire comme une petite perdrix en gésine, si tost qu'elle eust vu à quelle saulce sacompaigne accommodoit sa parolière machine.
— Dà ! fist-elle, vecy, sur ma quenouille voisine, une mode que poinct encor ne cognoissois. Est-ce que vous la baptisez, ma mignotte?
— Nenni, dist Jacqueline, cecy est ma pénitence; le bon père Jehan le Taupin, qui m'a hier confessée, m'a recommandé chacque foys que je pécherons, de tremper en eau benoiste la partie de mon corps qui seroit coulpable, et comme jeay hier l'après vesprée menti à ma mère — je fais faire pénitence à ma langue.
L'aultre se prit à rigoller de plus belle !
— Vere, dist-elle, vecy un capucin qui ne me confessera mie, car si même pénitence il me bailloit, je serois contrainte de me baigner depuis les pieds jusqu'au dessus des testons, et onc ne pourrois treuver en la ville assez d'eau benoiste pour le faire.
Rodolphe Salis.
LES GAÎTÉS DU CHAT NOIR 5i