‹ Les Gaîtés du chat noirChapitre 17 sur 102 · L'HORLOGER · texte numérisé non relu

L'HORLOGER

A Liverpool réside la famille d'horloger la plus extraordinaire peut-être du monde entier. Qui n'a entendu parler des Leopardi ? Ces aimables gens, malgré leur nom italien, sont Anglais depuis plusieurs générations. Gabriel Leopardi, le chef de la maison, quoique sourd, borgne, goutteux, manchot, cul-de-jatte et affligé en outre d'ataxie locomotrice brochant sur le tout, vous fabrique une montre à remontoir, en vingt-quatre heures, avec le seul secours de sa paupière droite inférieure. — Gela ne tient-il pas du prodige, vraiment?

En dépit de ses infirmités, Gabriel Leopardi a fait souche ; actuellement, son fils aîné Archibald est, do fait, le principal moteur de cette puissante raison sociale (Watch's Central Manufactory G0 Ld). C'est à lui que je fus présenté par mon ami Mac Ocott, car

le père Leopardi était parti courir le renard à Eaton Hall, la résidence somptueuse du duc de Westminster.

Vous ne pouvez faire un pas dans Liverpool sang entendre vanter l'habileté prestigieuse, l'honnêteté presque ridicule de cette intéressante famille. Et avec ça, d'une simplicité exquise, malgré une fortune qui leur permettrait les fantaisies les plus insensées. Ils restent là, derrière leur comptoir, surveillant avec soin les moindres pièces qui entrent dans leurs magasins ou qui en sortent. Les habitants de Liverpool sont aussi fiers de ces chevaliers du ressort que du grand quai flottant, une des merveilles de leur belle cité.

Je n'aime pas les exagérations, et j'étais, je l'avoue, agacé de ce dithyrambe d'éloges.

Mac Ocott m'avait dit : « Si vous avez besoin d'une bonne montre, adressez-vous sans crainte à cette maison. Ainsi, tenez, en voici une, — et il me tirait un énorme oignon de sa poche, — je l'ai achetée chez les Leopardi, il y a quelque vingt ans ; elle marche aussi bien aujourd'hui que le jour de mon achat. Chaque quinzaine, il est vrai, elle avance de quelques heures et se met abattre la campagne i mais je n'ai qu'à la leur porter, ils me la nettoient et ça ne me coûte que 5 shillings.

— Diable ! m'écriai-je, vous avez alors pour 13 livres sterling de réparation annuelle; depuis vingt ans que vous possédez cette merveille, elle vous revient à 260 livres ; — c'est un chiffre, savez-vous ?

— Je ne dis pas non, répliqua mon ami ; mais pendant quatorze jours, j'ai l'heure exacte, et cette considération mérite bien un petit sacrifice. »

Devant cette philosophie, je ne trouvai rien de sérieux à objecter, et je demeurai même quelques instants dans l'attitude d'un gentleman idiot.

Toutefois, la confidence de Mac Ocott m'avait refroidi à Tégard de la loyauté de cette fameuse maison d'horlogerie. J'en ai tant connu de ces industriels qui, à propos de bottes, vous gardent une montre, sous prétexte qu'elle a besoin d'une lessive, pour vous la rendre plus salement détraquée qu'auparavant.

Voulant en avoir le cœur net, je me rendis un jour chez Archibald Leopardi, et, lui présentant un superbe chronomètre qui n'a jamais bougé d'une minute depuis cinq ans que je le possède, je lui dis ;

— Elle ne va pas !

Il répondit tranquillement :

— Ce n'est rien, un simple nettoyage suffira. Quelques jours après, visitant une de ces immenses

usines qui font la gloire de Manchester, je ramassai un morceau de coke qui traînait à terre sous une chaudière et le mis machinalement dans ma poche.

Le soir même, de retour à Liverpool, j'allai chez les Leopardi.

Cette fois, j'eus affaire au vieux bougre de Gabriel.

Tirant l'escarbille de mon gousset, je la lui présentai :

— Elle ne va pas du tout.

Le bonhomme ajusta sa loupe dans son orbite, parut examiner l'objet avec soin, puis, posant le résidu sous un verre sans pied :

— Elle a besoin d'être nettoyée ; repassez dans quatre jours, ce sera 5 shillings.

J'étais dès lors fixé d'une façon absolue sur la valeur morale de la fameuse maison d'horlogerie Leopardi, de Liverpool, et, à mon grand regret, je me vis contraint de supprimer l'estime que je professais pour un industriel aussi intéressant.

Maurice O'Reilly.

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