LES POISSONS ROUGES
A Paul Fahre.
Lors de mon dernier voyage à Birmingham, on mo présenta à une brave et digne femme, Mrs. Glarkson, qui tient un boarding-house pour policemen et dont la vie a été marquée par un événement extraordinaire.
Les deux choses ne sont pas incompatibles.
Joe Glarkson, son défunt mari, avait d'abord été oasteur de la Christian and Baptist melancholic Charch (limited).
Emporté, certain dimanche, par l'excitation d'un véhément sermon contre le Pape, il perdit l'équilibre et tomba du haut de sa chaire sur des
fidèles d'un naturel malheureusement pointu ; il en eut les jambes transpercées comme une écumoire. On fut obligé de les lui amputer.
Ce que voyant, il se mit marchand de poissons rouges.
Vous m'objecterez que c'est bien étonnant, et que les pasteurs victimes de leur devoir ont droit, en Angleterre, à de grasses rémunérations. C'est possible. Mais le Révérend Clarkson avait fondé une secte dont prenaient ombrage les trois mille et quelques églises voisines qui composent l'unité religieuse anglaise. Les dignes confrères de Mr. Clarkson furent enchantés de l'incident et ne s'en cachèrent pas.
Il n'eut, du reste, pas trop à se plaindre de son malheur. Bientôt il devint le premier marchand de poissons rouges de Birmingham. La Reine elle-même ne dédaignait pas de venir, une épuisette à la main, pêcher quelques poissons dans ses immenses aquariums.
Mais le Destin avait jeté surlui son plus mauvais œil.
Un soir, Mr. Clarkson ayant eu l'imprudence de faire, sans chandelle, l'inspection de ses viviers, piqua une tête dans un énorme bocal où se prélassaient trois cent vingt-huit cyprins dorés.
En moins de temps que vous n'en mettrez pour lire cette phrase, il était dévoré par ses pensionnaires, et, le lendemain, on ne retrouva que les deux jambes de bois qui flottaient mélancoliquement, la quille en l'air.
Jusqu'ici , rien de bien extraordinaire ; nous sommes, vous et moi, chaque jour témoins d'événements semblables; mais voici où commence l'originalité de cette aventure.
En bon citoyen anglais, Mr. Clarkson avait déshérité sa femme, ne lui laissant que quelques escarbilles hors d'usage, tandis que tout le gros de son avoir passait entre les mains d'héritiers rapaces.
Ces gens firent irruption dans les magasins du feu Clarkson, le lendemain même de la catastrophe.
La veuve inconsolable, et un peu abrutie par ce trépas qu'aucun médecin n'avait prévu, ne put rien dire contre cette dégoûtante façon d'agir. Seulement, quand les héritiers voulurent faire enlever le bocal aux trois cent vingt-huit poissons rouges, elle bondit, et poussant un hurlement de tigresse blessée dans ses plus chères affections :
— Ces trois cent vingt-huit poissons représentent le corps du Révérend Clarkson, rugit-elle, et j'entends les faire mettre en bière, les honorer des
prières de l'Eglise et les inhumer dans un cimetière chrétien !
Les héritiers, surpris, firent un nez démesuré, car ils se fichaient des restes de Glarkson comme d'une guigne, et il y avait justement ce jour-là une hausse scandaleuse sur les poissons rouges.
D'autant plus que ces derniers, à la suite de cette bombance imprévue, étaient devenus gras, dodus, et d'un rouge apoplectique inconnu jusqu'alors chez leurs congénères, — ce qui devait tenter les amateurs.
Pour transiger, les héritiers offrirent à la veuve de lui laisser les guibolles artificielles de l'ex-Révérend, mais Mrs. Glarkson ne voulut rien entendre. Comme ce point de droit n'était pas, en somme, des plus clairs, toute la bande des solicitors, barristers, attorneys, etc., fut appelée, et un procès s'engagea.
En attendant l'issue de cette cause, on mit les scellés sur le bocal, et on en confia la garde à un homme de loi quelconque.
Un procès de la simple espèce dure, en Angleterre, une quinzaine d'années, — pour peu que les juges y mettent quelque activité. Celui-ci menait son petit bonhomme de chemin et devait apparemment traînailler encore un quart de siècle ou deux.
Pendant ce temps, les poissons rouges claquaient comme des mouches, et le gardien des scellés, qui n'était pas au courant de la nature du litige, jetait irrévérencieusement les trépassés à ses chats.
Il avait biffé de son budget l'article « mou », ce dont lui et sa femme s'applaudissaient fort.
Le 13 septembre 1884, il ne restait plus dans le bocal qu'un seul cyprin doré. Pris de scrupules, le gardien des scellés crut de sa conscience d'en avertir la Court house qui, elle-même, en prévint, par les voies juridiques ordinaires, Mrs. Clarkson et les héritiers.
Ceux-ci, voyant qu'ils s'étaient embarqués dans une affaire désormais mauvaise, firent arrêter les frais. Le dernier des trois cent vingt-huit cyprins fut remis entre les mains attendries de Mrs. Clarkson.
N'ayant pu, malgré tontes ses démarches, obtenir l'admission des restes de son époux en terre chrétienne, elle fit faire un mignon cercueil en verre, où le poisson rouge fut pieusement déposé. Une plaquette en métal, vissée dessus, portait cette simple inscription
Ici repose le corps
du Révérend Clark s on
marchand de poissons rouges
Dieu ait son âme!
Mrs. Clarkson garda toujours religieusement cette relique sur la cheminée de son salon; c'est là que je l'ai vue, le mois dernier.
Et quand, à l'aspect de ce petit paquet d'arêtes, quelque ignorant dit à la veuve :
— Il avait une fichue conformation, votre mari? Elle répond avec le plus grand flegme :
— C'est que, voyez-vous, il était cul-de-jatte !
Maurice O'Reilly.