AMOUR CONJUGAL
— « Oh ! me répondit le gardien en riant, il vient dans les cimetières un tas d'originaux qui amuseraient bien les morts, si les morts en avaient connaissance. Ainsi, tenez ! ce bonhomme que vous voyez là-bas, en train d'arroser une tombe, a toute une histoire. Il y a deux ans, quand sa femme est morte et qu'on l'a amenée ici, nous avons bien cru qu'elle n'y resterait pas seule. Au premier coup de cloche, quand le corbillard a passé la porte, le veuf s'est trouvé mal, et il a fallu faire arrêter le convoi. Quand on a descendu la bière dans la fosse, il s'est évanoui encore, et on a été deux heures à le faire revenir. Et des larmes, si vous saviez ! des cris ! des sanglots! Nous l'avons cru fou un moment. Enfin l
est-ce que c'est naturel, une douleur pareille ? Notez que la femme avait cinquante ans et lui aussi. C'étaient deux vieux petits bourgeois qui depuis trente années habitaient le même appartement dans la rue de Rennes. Enfin ! n'importe ! un chagrin inconsolable ! Ah bien oui ! Le lendemain, nous le vîmes revenir avec un commissionnaire qui portait une caisse de fleurs. Il les planta lui-même sur la tombe, où il n'avait pas voulu qu'on mît une pierre. Aussi le marbrier ne peut pas le sentir. Et depuis, tous les jours, tous les jours, il arrive ici de bon matin, avec son arrosoir et sa bêche, et il arrose, et il émonde, et il arrache les mauvaises herbes. Jl n'a pas manqué une fois, et même il a quitté sa rue de Rennes, — oui, monsieur! — et il habite à présent, devant le cimetière, entre deux entrepreneurs de sépultures. Il appelle ça le jardin de sa femme. Au fond, c'est son jardin à lui, et je suis sûr que maintenant il serait désolé si sa défunte revenait rendre inutile son horticulture ! »
En ce moment, le bonhomme, ayant terminé son jardinage, venait de notre côté, se dirigeant vers la porte. Avec sa bêche d'une main, son arrosoir de l'autre et un grand chapeau de paille sur la tête, il avait un gros air apoplectique et satisfait.
— « Eh bien ! lui cria le gardien, comme il passait ça va bien, monsieur Antoine, votre petit jardinet?
— » Peuh ! oui, merci ! s'il n'y avait pas les chenilles qui mangent tout !
— » C'est le printemps qui fait ça, monsieur Antoine !
— » Bé, oui ! c'est le printemps, comme vous dites ! Mais j'ai bien bêché tout autour des racines. Au revoir, à demain, monsieur le garde ! »
Il nous salua poliment, et s'en alla.
Louis Marsolleau.