LEGENDE MODERNE
Le ver était joyeux.
L'homme, lui, descendait le faubourg populeux, Tàine en proie aux derniers brouillards du sommeil, aux dernières mélancolies du lourd sommeil, de l'impérieux et royal sommeil, plus fatigant encore que le travail de chaque jour, distrayant et sonore, au moins ; sans visions et sans troubles.
C'est affreux, le réveil du compagnon, le sursaut brusque, inconscient, avec une idée vague de châtiment, si l'on n'est pas à l'heure, le bruit sec dans la nuit des allumettes maigres; puis, pour s'habiller, l'or rouge des lampes sur l'argent terni du brouillard matinal : avec cela les yeux collés et la bouche sèche.
C'est alors que règne et travaille le ver. S'installant en maître dans quelque repli cérébral, dont il a fait sa demeure d'élection, l'être immonde dit à l'être vivant :
« Allons, debout! lève ta tête paresseuse: entendstu les voisins plus courageux qui descendent l'escalier? Hâte-toi, l'atelier est loin, écoute... Voici la demie de cinq heures qui tinte à la mairie voisine. — Oh ! comme les ondes vibrantes des cloches sonnent douloureusement avec leurs oscillations aériennes. — Hâte-toi, hâte-toi : Te rappelles-tu le jour où, t'attardant au lit, tu trouvas close la porte? Et la tête indifférente et bête du patron qui te congédiait? — Et chez toi, la malade assoupie, plus blanche que les oreillers. — Tu n'osas rien dire, rien avouer, tu racontas quelque histoire, quelque invention dont la pauvre appâlie ne fut pas dupe. Mais elle ne sut rien dire, peut-être à cause de tes colères auxquelles elle était accoutumée. »
Le ver se reposa.
L'homme sortit. Au dehors, la rue était comme toute bleue. Les boutiques s'éveillant claquaient des volets, les vc>Vures des laitiers, ferraillant aux pavés, mêlaient leur tumulte aux sifflets aigus du vent froid d'automne: et l'homme allait, hâtif, la tête basse,
cnviantles joyeux débauchés qui rentraient ivres avec des figures bleues comme la rue matinale et des vêtements souillés par les longues orgies. — C'est qu'il faut se dépêcher : déjà voici le chantier du coin du boulevard qui s'anime. Déjà les longues planches de sapin, fraîchement scié, s'entassent sur la charrette : il doit bien être le quart moins de six heures.
« Ce sapin frais, ça a une odeur singulière. »
Le ver redressa la tête.
— Hâte-toi, hâte-toi. — Te souvient-il de ce soir lourd d'été funèbre, où lorsque tu rentras chez toi, quelque vieille voisine obligeante te dit: « Monsieur Etienne, la mère n'est pas bien ce soir, pas bien du tout... enfin pas bien du tout... Et si vous avez besoin de moi, vous savez, je suis là, les hommes sont toujours empruntés pour bien des choses, et si vous voulez...
Hein! cette nuit-là?... C'est bien loin déjà, cependant... mais toujours vivace et terrible, le souvenir de ces choses toutes simples.
Oh î cette odeur effroyable du sapin fraîchement scié!
— « Hé, vieux ! — Hé, vieux ! va donc pas si vite, nous avons le temps ! »
— « Tiens, Michel !
— « Ah ça ! t'as donc perdu ta paie au Zanzibar que tu fais cette tête? Allons, viens doue chez le père Machin, le voici qui ouvre sa boîte. Viens donc, nous avons encore un bon quart d'heure. »
Quelle lueur soudaine et rose ! voici le soleil d'automne qui se lève, le pâle soleil, perçant la brume du matin, et paraissant comme un grand rond orangé ; on dirait le bon sourire d'une aïeule.
Les rayons s'accrochent aux vitres hautes, dorent de larges plaques de pourpre les grands murs bêtes qui rougissent de leur nudité, pénètrent les ruelles, diamantent les ruisseaux; on dirait des cymbales de lumière, c'est le jour, le grand jour qui vient.
Alors le ver eut peur.
Les dés claquotaient dans la petite machine de verre qui tournait.
Les compagnons burent une première tournée.
« A la tienne, Etienne ! » dit Marcel, classique.
Et pendant que le père Machin, enlevant un à un les volets de sa boutique, laissait librement entrer la lumière joyeuse, qui se jetait comme un enfant curieux sur les verres, les bouteilles, les cuivres de la cuisine, Tétain des comptoirs, portant la joie du
jour nouveau, tous les compagnons entraient, bruyants et pressés, affolant la servante.
« Allons, il faut LE tuer », dit l'un d'eux.
Et les rires violents, et les propos joyeux s'étouffaient dans l'étroit cabaret.
Soudain, avec des cris de portes s'ouvrant, des tintements de fer, des sifflements de vapeur, des bruissements de scies mécaniques, s'ouvrirent toutes grandes les portes de l'atelier ; et, dominant ce grand tumulte de la vie en éveil, la cloche d'appel, assourdissante et joyeuse, mêlait ses éléments au timbre plus grave de l'horloge qui sonnait six heures.
Alors, les mains dans les poches, dispos au travail et pleins d'oubli, les fiers ouvriers entrèrent à l'usine.
Le ver était mort.
Ch. de Sivry.
2i4 LES GAÎTÉS DU CHAT NOIR