‹ Les Gaîtés du chat noirChapitre 65 sur 102 · CHANSON A BOIRE · texte numérisé non relu

CHANSON A BOIRE

Je hais Neptune et les naïades, Les villes d'eau, les ports de mer, L'onde pure et le flot amer, Et les bains chauds et les noyades.

Je hais tous les mots en hydro :

Je hais la vapeur et la glace.

J'ai dit aux fontaines Wallace :

Je ne boirai plus de votre eau.

Plutôt que d'abaisser mes lèvres A votre insipide cristal, Je boirai le poison fatal, Dispensateur des chaudes fièvres !

Je boirai ton dernier sirop,

Pharmacien (Tultième classe !

J'ai dit aux fontaines Wallace :

Je ne boirai plus de votre eau.

0 vin ! legs sacré du calvaire Que le prêtre hume à l'autel !

Toi qui fis Bacchus immortel, Et que le sceptique révère, Que ta chanson, doux maestro, Berce toujours ma tête lasse 1 J'ai dit aux fontaines Wallace :

Je ne boirai plus de votre eau.

De vos bouteilles que pavoise Une étiquette aux cent couleurs, J'aime les glouglous enjôleurs, Enfants de l'antique cervoise, Fanta, pale aie, stout, faro, Bières brune, blonde ou filasse* J'ai dit aux fontaines Wallace :

Je ne boirai plus de votre eau.

Dans une ivresse léthargique, Fais-nous oublier les hivers,

Absinthe, sœur des printemps verts, Auprès de ta liqueur magique, L'élixir de Cagliostro N'est qu'une impudente fallace !

J'ai dit aux fontaines Wallacc :

Je ne boirai plus de votre eau.

0 rhum doré par les tropiques Kummel gelé par les frimas !

Vaillant cognac qui rallumas Le feu des courages épiques, Quand le Germain, sombre bourreau, D'obus empiffra sa culasse.

J'ai dit aux fontaines Wallace :

Je ne boirai plus de votre eau.

Lorsque étanchant ma soif française

Avec un luxe oriental,

J'aurai jeté mon capital

Par les fenêtres du grand-seize,

J'irai marchander au mastro

La cuite de la populace.

J'ai dit aux fontaines Wallace :

Je ne boirai plus de votre eau.

Dussé-je, errant sur le bitume

Dans l'appareil de feu Noé,

Scandaliser Arsinoé

Des lacunes de mon costume,

Dussé-je attirer le haro

Du sobre agent qui se prélasse.

J'ai dit aux fontaines Wallace :

Je ne boirai plus de votre eau.

Seigneur, je lègue à de plus dignes Les bonheurs qui nous sont prédits Dans votre frugal paradis ; Mais si quelque jour, dans vos vignes Il reste une place de trop, Seigneur, gardez-moi cette place !

J'ai dit aux fontaines Wallace :

Je ne boirai plus de votre eau.

Gaston Sénéchal.

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