‹ Les Gaîtés du chat noirChapitre 69 sur 102 · JUILLET · texte numérisé non relu

JUILLET

Vois-tu la longue ribambelle

Des gens bras dessus, bras dessous?

Certes, la fête sera belle :

Tous les faubourgs sont déjà saouls.

Vois-tu ce monsieur qui frétille Là-haut? C'est ce bon Gogibus; Ne pouvant prendre la Bastille, Il en prend du moins l'omnibus.

Vois-tu cette foule accourue Autour des géants d'autrefois Dressés au coin de chaque rue?

C'est Pétrolskof, c'est Pipe-en-Bois,

Ou quelque autre grande figure Choisie avec un tel bon sens Que deux bonzes qu'on inaugure Ne peuvent se regarder sans

Rire. Le peuple roi s'amuse En de tricolores fracas ; Ce bruit mariannesque, o Muse, Froisserait tes sens délicats.

Pour t'envoler à quelques lieues, N'entre-t-il pas dans ton concept De prendre devers les banlieues Un train de neuf heures dix-sept ?

Vers les grands parcs peuplés de marbres Dressant leur blanche nudité, Et vers les forêts où les arbres Ne sont pas de la liberté !

Loin du tumultueux asphalte

Où Paris hurlant se hâtait,

Loin, très loin, nous avons fait halte,

Et sous les bois calmes c'était

Comme une ivresse reposée, Comme un rêve à peine conçu ; Pour ne pas mouiller de rosée, Toi, ta robe de fin tissu,

Et moi mon pantalon superbe, Nous avions jeté nos manteaux Avant de nous coucher sur l'herbe Où nous étions sentimentaux.

Les oiseaux dans leurs chants de fête N'exigeaient pas qu'un sang impur Abreuvât leurs sillons ; ta tête Adorable reposait sur

Mon bras, et des senteurs berceuses Confusément venaient à nous ; Des bêtes, fines connaisseuses, Grimpaient le long de tes genoux.

Tu riais ton rire sonore

Qui faisait rire les échos,

Et dans tes fins cheveux d'aurore

Tu mettais des coquelicots

Rouges, des marguerites blanches Entremêlés de bleuets bleus ; Et moi je baisais tes mains blanches, Ta lèvre rouge et tes yeux bleus.

Tu me chantais de ta voix grave Ton répertoire de chansons ; Des merles sifflaient à l'octave Dans le mystère des buissons.

Puis le soir vint : des ombres douces S'endormirent sur les gazons.

Déjà Témeraude des mousses, Le vert tendre des frondaisons,

Toute la forêt séculaire Rassemblait, éparse dans l'air, Sa chemise crépusculaire, Tandis que la lune au ciel clair

Montait. Tout là-bas, des fusées Jaillissaient vers le firmament, Puis s'éparpillaient irisées !

Alors, tu me dis simplement :

<a Voici l'heure du sacrifice. »

Et je vis s'allumer des feux Dépouillés de tout artifice, Dans l'azur profond de tes yeux !

Maurice Donnay.

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