‹ Les Gaîtés du chat noirChapitre 86 sur 102 · A LA RUSSE · texte numérisé non relu

A LA RUSSE

A Gabriel Bonnet.

A. son retour de Saint-Pétersbourg, où il avait longtemps occupé le poste d'attaché mililaire, le colonel Savat-Bardez fut nommé au 234e de ligne, son prédécesseur s'étant vu fendre l'oreille sans mitaines, en récompense des attentions vraiment ridicules et scandaleuses dont il avait fait preuve à l'égard de ses hommes.

Pour réintégrer cette unité gangrenée dans les saines traditions d'obéissance passive et d'abrutissement méthodique qui sont l'honneur et « la ^orce principale des armées », il ne fallait rien moi'as que la poigne acérine d'un Savat-Bardez. Le iiouvea"

colonel avait carte blanche ; tous les moyens seraient bons. Un régiment où les soldats se trouvaient nourris à peu près, pas trop fourbus, assez justement traités? Mais ça ne pouvait pas durer, ça changerait, tonnerre de bleu! la moitié de l'effectif en dût-elle aller voir à Biribi de quel bois se chauffait le ministre.

Et ça changea, effectivement. En un rien de temps, le 234e de l'arme — des chiens de Parigots, pour la plupart — vous fut terrorisé, réduit, maté comme un simple toutou. On ne bougea plus, je tous en réponds; on ne crâna guère, je vous en fiche mon billet ! Ça pivotait, et raide ! Pour un soupir de travers, c'étaient des quinze jours de grosse boîte ; et puis des marches forcées, des contre-appels, des revues perpétuelles autant qu'inopinées et, quant aux permissions, macachel

Les officiers eux-mêmes ne savaient plus à quel saint se vouer et tremblaient dans leurs bottes quand, au rapport, le colonel disait d'une toute petite voix flûtée, paterne : « Je suis le père du régiment, vous entendez? » sachant bien qu'après cette phrase, inoffensive en apparence, on n'y coupait jamais de sa quinzaine d'arrêts.

« Une discipline russe, je ne connais que cela! »

répétait sans cesse Savat-Bardez, car il avait rapporté de Russie un débordant enthousiasme pour les mœurs de nos frères du Nord et en particulier pour leurs coutumes militaires.

Une entre autres l'avait ravi. Quand un colonel russe arrive devant le front de son régiment, il ne manque jamais de s'écrier d'une voix forte : « Bonjour, mes enfants. » A quoi tous les soldats répondent comme un seul homme : « Bonjour, mon colonel. » Aussi, à peine en fonctions, rédigea-t-il un ordre du jour rappelant en termes émus que le régiment n'est rien autre qu'une grande famille dont U France est l'aïeule. Or, quoi de plus propre à res« serrer les liens qui unissent le colonel à son régiment que d'emprunter aux Russes leur touchante coutume du : « Bonjour, mes enfants »? Sans compter qu'une semblable parité de mœurs n'était que pour rendre plus étroite encore l'alliance franco-russe. En conséquence, le colonel Savat-Bardez ordonnait que tous les jours on fit des sortes de réceptions, afin que les enfants répondissent avec un imposant et militaire ensemble au salut de leur père.

Quelque chose comme un frémissement patriotique agita le 234e à la lecture de cet ordre. Les rangs rompus, on vit des conciliabules se former,

des hommes pressés parcourent les chambres, versant au vol dans les oreilles de mystérieuses et rapides paroles, et, de ce jour, un changement extraordinaire se manifesta dans les allures de ces braves soldats.

Au lieu d'entreprendre de clandestins tirages au flanc, au lieu de renâcler au service et de passer toute la journée à réclamer indécemment « la classe », voilà qu'ils se mirent à faire du zèle. Croyez-moi, ne me croyez pas. ils s'entendirent entp* eux pour employer a des exercices supplémentaii-r^ leurs heures de liberté. Adieu le champoreau, ]> blanche et les salades ; le cantinier se vit un instan • sur le point de faire faillite.

A la caserne, ils se retiraient dans les recoins; en ville, ils gagnaient les fossés des fortifications, et, par petits groupes, travaillaient. Savat-Bardez n'y comprenait plus rien. Très inquiet, craignant quelque rosserie, quelque sédition en germe, il voulut savoir, fit espionner les hommes par des adjudants dévoués, s'embusqua lui-même et, enfin de compte, ne surprit rien. De loin, on les voyait gesticuler, faire l'exercice, étudiant de préférence, il semblait, les mouvements d'assouplissement — qu'en général, pourtant, ils avaient en horreur, — on percevait de

vagues commandements, et c'était tout. Si Ton approchait, — étaient-ils prévenus? — on constatait qu'en effet ils s'entraînaient aux mouvements élé mentaires : « Attention. Deuxième mouvement de natation... en position... un! »

Alors, Savat-Bardez ne se sentit plus de joie. Quel triomphe pour sa méthode ! « De la poigne, sacrer-Vu! A la russe, je ne connais que ça ! Et, aïe donc ! L'animal avait reconnu son maître. Le 234% ce régiment de fricotteurs et de pantouflards, était désormais le premier de France; un régiment qui travaillait tout seul, pour le plaisir, et grâce à qui ? au père Savat-Bardez qui savait un peu comment on prenait ces gens-là. A la russe, je vous dis, et v'ian ! A la boîte! au trou! Vive la France!... Mais qu'il vînt donc le colonel qui pouvait en montrer autant! » Et, déjà, il tâtait sur sa manche les deux chères étoiles tant désirées.

Les répétitions avançaient. Vint un jour, enfin, où l'ensemble paraissant magistral et parfait, Savat- Bardez, à la décision, avertit ses subordonnés qu'à dater du lendemain le salut à la russe entrerait en vigueur.

Le lendemain, donc le 234e abordait le champ de manœuvres, s'y déployait dans un ordre merveilleux

et bientôt après vit, monté sur un joli petit arabe, son terrible père s'avancer, bien carrément, vers le front de la troupe, s'arrêter à environ soixante pas, et, d'une voix aussi sonore que le lui permettait son organe vinaigré, lancer un : « Bonjour, mes enfants! » tout à la fois solennel et cordial, attendant avec confiance le résultat de cette innovation. Or, le voici, ce résultat plutôt imprévu.

D'un même mouvement automatique, douze cents genoux gauches s'élevèrent, puis douze cents mains gauches s'abattirent sur les douze cents cuisses, y faisant retentir une claque immense, et douze cents pouces dressés vers le ciel vibrèrent longuement, tandis que, d'une clameur rythmée et très nette, le 234e de ligne — espoir delà patrie — répondait au bonjour de son chef en ces termes dont, par respect pour mes lecteurs, j'atténue la martiale crudité : «Zut! eh, vieux daim! »

On n'a pas mémoire même en Afrique, parmi les vieux rengagés, les arbis, les durs-à-cuire, d'une aussi formidable basane.

D'un écart soudain et violent, le petit arabe, effrayé, déposa, sans trop de ménagements, son bon maître sur un tas de pierres qui, par hasard, là se trouvait; et il rendit l'esprit, le terrible colonel,

renonçant ainsi, de lui-même, à un avancement pour toujours compromis parle ridicule désormais attaché au nom de Savat-Bardez.

Morales??

Raphaël Shoomard.

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