‹ Les Gaîtés du chat noirChapitre 99 sur 102 · SA NOUVELLE MANIERE DE DRESSER LES CHIENS · texte numérisé non relu

SA NOUVELLE MANIERE DE DRESSER LES CHIENS

Vous n'avez jamais rencontré le père d'un petit chien ou le propriétaire d'un enfant qu'il ne vous le présente comme un prodige.

Il n'a pas trois mois, vous dit le propriétaire, et il y en a déjà six qu'il demande la porte pour aller faire pipi.

A cinq semaines, vous affirme le père, il distinguait depuis longtemps une marenne d'une ostende.

Moi aussi, j'aime les enfants et j'adore les chiens; mais les chiens nature et les enfants naturels. Les phénomènes me dégoûtent.

Aussi, j'ai commencé par ne pas donner de nom à

mon chien; il n'en avait pas en naissant, n'est-ce pas? non; eh bien, alors!... Je me contente de l'appeler Monvieuxsalaud, ou Jeanjacquerousseau, suivant les circonstances, mais sans insister davcntage. Et puisque je vous en parle, je puis bien vous dire que ce n'est pas le premier chien coiffé venu. Il a le poil rude et roux. Quand il se promène dans les blés verts, il les dépasse de sa queue fauve, qui émerge comme un épi précoce, unique, phénoménal et mouvant. Si je rencontre quelqu'un à ce momentlà, je demande ce que cela peut bien être, et je laisse le monsieur intrigué pour le reste de ses jours. Alors Monvieuxsalaud vient à moi, la. tête penchée, un coin de la lèvre fortement relevé et rigolant comme une baleine sans corset.

Au moral : c'en est un qui ne veut rien savoir. Il ne m'accorde tout que parce que je ne lui demande rien ; c'est ainsi qu'il ne porte pas au cou le dîner de son maître, qu'il ne va pas acheter le Petit Journal, qu'il ne sait ni lire ni jouer aux dominos, ni ouvrir une boîte de sardines, ni faire « Portez arme ! » ni laver les escaliers ni éteindre le gaz, ni rien de rien. Vous avouerez que ce n'est pas un cabot à la manque.

Quand nous nous promenons ensemble, s'il n'est

pas à 500 mètres en avant, c'est qu'il est un kilomètre derrière, soit dit sans vous olTenser.

Et philosophe, avec ça... il faut le voir assis sur son derrière C en chien qui fume la pipe », allongé « en -phinx » ou couché sur le flanc, « à l'odalisque »; ce n'est certainement pas lui qui se dérangera pour venir vous lécher les mains. Ah ! mais non!

Des femmes, en voilà un qui s'en fiche!...

— Mais taisez-vous donc, me dit mon vieux camarade le vicomte Ponton du Sérail, depuis que je ne fréquente plus les duchesses, mon grand bonheur est de vivre avec mes chiens, de mener une vie de chien. Les chiens, je les adore ; un mauvais chien vaut cent fois mieux que dix honnêtes gens ; seulement, c'est comme les femmes, faut savoir les dresser.

Vous n'avez pas oublié Cartouche, mon grand espagnol (sic) ; vous savez si j'y tenais ; ça n'empêche qu'un jour, je ne me souviens même plus pourquoi, je lui ai flanqué un tel coup de botte quelque part, qu'il ne me resta plus qu'à l'achever avec ma canne plombée, non sans, toutefois, lui avoir fait promettre de ne plus recommencer.

Et Pisse-partout, vous le connaissez bien, Pisse-

partout ; une excellente bête, mais entêtée comme une bourrique. Je ne pouvais obtenir d'elle qu'elle marchât du côté de la main qui porte le fouet. Dimanche, exaspéré, je lève sur elle un bras menaçant, mais quand je voulus exécuter la menace, elle était déjà loin.

— Viens ici, allons, viens, fis-je, plié en deux et tapant familièrement ma cuisse du plat de mon gant gris perle. Pisse-partout ne bouge pas, il se contente de passer sa queue entre ses jambes. — Veux-tu venir ici? lui criai-je en désignant du bout de mon fouet de chasse la pointe de mes bottes vernies.

Ah ! ouiche ! c'est comme si j'avais interpellé un dolmen .

Alors, désireux de lui faire comprendre que les dernières conquêtes de la science de Louis Figuier ont supprimé les distances, je ramasse un caillou qui, lancé avec une adresse d'Apache, va lui casser net une patte de devant.

— Veux-tu venir maintenant? — Sur ses trois pattes, Pisse-partout augmente d'une vingtaine de mètres la distance qui nous sépare. «

Voyant qu'il ne m'avait pas encore compris, d'un deuxième mais non moins habile caillou je lui brise une patte de derrière, pour changer.

— Qu'en penses-tu? interrogeai-je intrigué. Cette fois, il ne s'éloigna que d'une dizaine de mètres environ. Je pensai : Ça va déjà mieux, et, me saisissant d'une pierre bien plate, je lui fracasse une troisième patte de devant, pour alterner.

Oh ! c'est tout au plus s'il alla cinq mètres plus loin et d une façon assez ridicule même; si je n'avais été aussi occupé, je me serais tordu. Heureux du résultat obtenu et sans perdre patience, ce fut avec une ardoise que je le débarrassai de sa dernière patte. Ah! sacrebleu! cette fois il n'attendit pas que je l'y invitasse ; il accourut ventre à terre et me couvrit de caresses.

Quand je vous le disais! conclut cet impérissable Ponton du Sérail.

Jean Prairial.

FLN

Le Chat Noir (Jules Lemaître) v

Exeentric's (Alphonse Allais) 1

Le veau (Alphonse Allais) 7

Un record {Alfred Capus) 10

Petite peine [Maurice Vaucaire) 14

Le secret du vestibule (Xarcisse Lebeau) 16

The meat-!and (Alphonse Allais) 31

Le sar Péladan désavoué par l'Éternel (Tristan Bernard). 35 çC Pourquoi la fille du « Cheval qui boëte » ne voulut poinct soy confesser à frère Jehan le Taupin (Rodolphe

Salis) 44

i La jeune iille et le vieux cochon (Alphonse Allais). . . 51

)( L'ami de la nature (Paul Verlaine) 54

L'horloger (Maurice O'Iieilly) 56

Vn scandale [Marie Kryzinska) 60

Raccommodage {Maurice Vaucaire) 68

Chanson styrienne (Narcisse Lebeau) 71

Ballade à Villon (Victor Marguerite) 73

Ballade (Maurice Donnay) 75

Les poissons rouges (Maurice O'Reilly) 79

Les Polonais (Emile Goudcau) 85

Pingouin III (Fernand Vandêrem) 92

Noir animal (Jean Pic) 102

Les cure-dents (FrancNohain) 104

La bouteille de vernis (Georges Auriol) 106

Cure manquée (Maurice O'Reilly) 109

Les chanteurs de ma cour (Jules Jouy) 112

Conte sec (Ch. de Sivry) 116

Séraphi m Pélican (Hector de Callias) 117

Manager's society, limited (Léon Gandillot) 120

Page 1