‹ Les GaléniennesChapitre 21 sur 43 · Les cinq racines apéritives · texte numérisé non relu

Les cinq racines apéritives

Chacun rit, excepté pourtant le Quinquina Qui n’a

Pu refréner un geste, et fait un nez d’une aune !

De rouge qu’il était, il est devenu jaune Et dit à son voisin, le prudent Quassia :

— « As-tu vu ce toupet !... Comprends-tu cette audace « — Allons ! mon vieux Calisaya,

« Ne fais donc pas cette grimace,

Répond l’autre..et reste à ta place.

T’es susceptible... On te connaît :

« T’as Y Quinquina -près du bonnet!...

« Voyons, tu sais bien qu’avant tout,

« Tu fus chanté par Cavantou...

« Que Pelletier, son camarade,

« T’a mis ensuite en marmelade !

« Que tu fus alcaloïdé,

<( Bouilli, truffé, coupé, vidé,

« Tailladé, fécondé, lardé

(( Et que tu fus même... fraudé !...

« De quoi te plains-tu, misérable ?

« Ta gloire est incommensurable !

« Que dis-je ! en bronze, on la coula ! !

'< — Il est vrai que, pour celui-là,

« Je comprends que tu te dérobes;

<( Et que voir la paire de robes 1 « Dont tes pères sont revêtus « Ça n’excite pas tes vertus !...

1. Allusion indiscrète à l’incroyable statue des malheureux Pelletier et Cavantou qui bravent à la fois l’esthétique et le bon goût, grotesquement plantés sur leur socle du boulevard Saint-Michel.

LES FLEURS

« . Que ton opinion chevauche ;

« Que tu te dis : celui de gauche ce Est-il l’autre?,., ou bien celui-ci?...

« Serais-tu donc artiste aussi ?...

« — Mais l’Art, mon bon ami, c’est toute une autre affaire. « Le Beau ! c’est simplement du Beau !... La chose est claire, « On voulut faire laid ?... — On a bien réussi ! . ce Huanuco ! Loxa ! Voyons, dites Merci !! ».

.... Et tandis que ce gai colloque continue,

Le menuet s’achève et la suite est venue...

c. — Suite

Une troupe de demoiselles Est là depuis quelques instants.

On croirait qu’elles ont des ailes,

Tant leurs chassés-croisés sont prompts et gambadants!

.Tantôt on voit poindre une d’elles ;

Tantôt c’est l'autre ;—.ou bien, aux accords discordants

De la musique, on croit que toutes vont se battre.

— Et toujours elles vont, trois d’un coup, contre quatre!

.Je regarde la lutte et je vois, en effet,

Que ces quatre toujours forment l’accord parfait Que les trois autres, avec grâce,

Cherchent à prendre aussi leur place,

Mais que tous leurs efforts sont vains...

— Alors, sur un arpège, — (aux accents si divins Que, tels, un maître seul peut en orner sa lyre) !

Les sept sœurs H s’unissant en un soudain délire Ne font plus qu’une gerbe et qu’un tout enchanteur !

.Et voici qu’apparaît Orphée !... Et le Chanteur

Céleste est sur un char que des nymphes entraînent ! Sur un luth merveilleux ses longs doigts se promènent « Évohé! Évohé! » Dans l’air passe un frisson ;

On bat des mains à l’unisson...

Tout le corps de ballet s’élance, lé salue, Acclamant à grands cris sa gloire, et s’évertue A dominer les voix, les bravos, les rumeurs. —

Mais le Maître charmeur va parler ! — Les clameurs S’apaisent aussitôt... — Dans un profond silence, Descendant de son char, le poète s’avance,

Prélude sur sa lyre, et, superbe, commence :

Récitatif (point de fugue et accompagnement de basson à l’orchestre ).

ce O Fleurs ! Ames pures des deux,

.« Vous, dont l’Harmonie éternelle « Est l’œuvre parfaite des dieux,

« Je sais d’où vient votre querelle !...

« L’Homme, à qui Zeus avait donné « Votre présence sur la terre,

« A sa science a condamné < Votre charme et votre mystère.

« Il n’h pas vu que tout, en vous,

« N’était que tendresse et que grâce

1. Ces SEPT sœurs sont tout simplement les 4 fleurs pectorales ! (O mystère insondable des exactes mathématiques !)

LES FLEURS

a Et du rôle divin, jaloux,

« Il a voulu prendre la place.

« Gomme des sujets asservis « Qu’on murerait en des Bastilles,

« Sans vous demander vos avis,

« Il vous imposa des familles !

« Vous fûtes, suivant son désir,

« Gamos ou diàlypétales « Ou, tel étant son bon plaisir,

« Zygomorphes ! Polysépales ! !

« Il vous donna des noms en us,

« Des noms en a, des noms en ique,

« Et vous devîntes un rébus « Qu’il appela « la Botanique ! »

« C’est pourquoi je viens aujourd’hui « Vous rendre des honneurs suprêmes.

« L’Homme!... On n’a pas besoin de lui, « Faisons nos affaires nous-mêmes!...

« Et vous, les sept fleurs que voilà,

« Mauve! Guimauve! et toi, Pas d’âne,

« Qu’il a nommé le farfara 1 !?..

« Toi! Bouillon-Blanc que l’on profane !

« Coquelicot et Pied-de-chat !

« Vous, enfin Violette... bleue 2 ,

1 Tussilago farfara.

2. N’avez-vous pas remarqué, en effet, que les violettes officinales (vendues dans les officines, comme leurnom l’indique) étaient bleues ??

So

(( Faites la nique à ce Pacha K — (Grotesque en son habit à queue).,

« Et qui dédaigna vos valeurs « En vous nommant les Quatre Fleurs !!. j .

— H dit! — Et les Echos, cachés au fond des bois, Répétaient à l’envi les éclats de sa voix ;

— 11 dit! — et, de partout, les Nymphes et les Faunes, Les satyres barbus, aux allures bouffonnes, Accouraient pour le voir; — et les Tritons des eaux L’écoutaient, attentifs, au milieu des Roseaux !

LES FLEURS

Alors on vit ceci : Tout à coup le Soleil Descendit sur la terre en un orbe de feu !

Tout prit sur son passage un éclat sans pareil On ne vit plus le ciel ni son horizon bleu...

.... Et le Soleil cria : cc Place au Dieu de lumière !

« Chassons de tous côtés l’Erreur !

« Aidons 1 Homme, au contraire, à prendre à la matière « Ses secrets les plus beaux! Soutenons sa ferveur!

« Place aux Savants! — Place a la Vie!... et place encore « A ceux qui vont toujours plus haut chercher l’Aurore ! « Place aux cœurs justement épris du Bien ! du Pur !

« Acclamons les Vaillants!. .. et méprisons l’Obscur « Et le lâche sectaire, ami de l’ombre immonde !

« Il faut que les clartés rayonnent sur le Monde !

« Sur le Passé défunt..., place au Progrès futur !... »

Et Phœbus-Apollon remonta vers l’Azur.

Lorchestre, sur ces mots, éclate avec ivresse...

. Un immense chant d’allégresse

S’élève jusqu’aux Cieux ! —

- Au seul bruit d’un signal Le décor disparaît. — Sur le fond théâtral,

Et du sol jusqu’au point où l’on touche les nues,

L espace immense est plein de fleurs, toutes tenues Par des liens cachés, — si bien que l’on ne voit

Qu’un parterre inouï, fait de couleurs si belles Que c’est un éblouissement !

Le givre et la rosée, en un jaillissement De fulgurantes étincelles,

Jettent des feux si vifs que, par instants, l’on croit Qu’elles ont des brillants pendus à leurs oreilles!

Mais voici tout'à coup que, vivantes merveilles, Chaque fleur devient femme ! Un essaim radieux De nudités s’élance ! — Et sous l’harmonieux Glissement de leurs pas, un souffle d’air léger Où l’on sent encor voltiger Le suave parfum des humides corolles, S’échappe, pénétrant et doux. — Des banderoles Au-dessus de leurs fronts forment des auréoles Où le soleil joyeux éclate et resplendit !

Final :

Cependant à l’orchestre un accord retentit.

C’est le tableau final avant l’apothéose :

Du haut du cintre, pend, d’allure grandiose,

Une voûte, où la Rose accouplée à la Rose, Forme un tissu soyeux, varié, chatoyant ;

— Et, sur le sol tout verdoyant,

Au centre, est un bouquet, qui se tient immobile.

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LES FLEURS

— Dans un mouvement très habile,

Une Anémone Pulsatile,

Offrant le bout des doigts à l’une de ces fleurs, La conduit au-devant de la scène, s’incline,

Puis va prendre sa place au milieu de ses sœurs.—

Alors, d’une voix cristalline,

Le bouillant Bouillon Blanc, bouillonnant à merci, — Sur un ton, cette fois modeste et radouci,

Dit la ballade que voici :

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