LE TRIOMPHE DE CALAT É E
tout plein des images de l’amour poétique et divin, opposé à l’amour sensuel et terrestre. La Galatée de Raphaël , debout sur une coquille traînée par deux dauphins, se laisse conduire par l’Amour. Une légère draperie pourpre, enflée par le vent , laisse voir les chastes nudités de son beau corps. Autour d’elle s’agite un cortège de divinités marines, de Tritons qui sonnent de leurs conques, et de Néréides que des Centaures tiennent voluptueusement enlacées dans leurs bras. En l’air voltigent des Cupidons qui lancent des flèches à ces divinités déjà percées des
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traits <lc l’Amour. Mais tandis que les Nymphes de la mer, souriantes, lascives, échevelées , s’abandonnent aux étreintes passionnées de leurs amants , Galatée semble aspirer à l’idéal de l’amour, comme le peintre aspire lui-même à l’idéal de l’art.
Sur une des murailles de la chambre où se voit le Triomphe de Galatée , on fait remarquer au voyageur une tête colossale crayonnée an charbon. C’est la tête d’un jeune Faune, vue de bas en haut, di sotto in sa, c’est-à-dire en raccourci. On raconte que Michel-Ange dessina cette tête un jour qu’étant venu visiter Sébastien del Piombo ou Daniel de Yolterre à la Farnésine, il 11e l’avait pas rencontré, et avait voulu laisser une trace de sa visite. D’autres prétendent que Michel-Ange ayant vu la Galatée de Raphaël et la trouvant peinte de petite manière, avait voulu donner une leçon à son rival en dessinant une tête grande par ses proportions comme par son style. Ce qui est certain, c’est que la tête dessinée sur le mur a été conservée précieusement , bien que des personnes éclairées trouvent le caractère du dessin peu digne de Michel-Ange, en contestent l’authenticité et la supposent d’Annibal Carrache. Quoi qu’il en soit, la tête de Faune est la dernière chose à voir dans la Farnésine , à l’exception pourtant des perspectives d’architecture peintes au second étage par Peruzzi, avec un relief qui trompe les yeux. Ce petit palais, qui était au xvie siècle le délicieux rendez-vous de tant de poètes, de tant d’artistes fameux , de tant d’hommes illustres , ce palais dans lequel Benvenuto Cellini fut enivré du sourire de Madonna Chigi, est aujourd’hui silencieux, désert, et dans un état de délabrement qui inspire une mélancolie profonde. Ses jardins négligés étendent leur inculte végétation sur les rivages ruinés du Tibre, et la campagne de Rome n’est pas plus triste que le casino où le fastueux Chigi offrait à Léon X el à sa cour des festins de Lucullus.
Quelque fatigué que l’on soit de voir et d’admirer les merveilles de Rome , aucun cicerone 11e vous laissera quitter la ville , que vous n’ayez visité le palais Spada. Bâti sous le pontificat de Paul III, par le cardinal Capo di Ferro, et décoré par le cardinal Spada, sur les dessins du Borromini, le palais Spada présente un rez-de-chaussée tenant du rustique , et que fait valoir une grande porte à colonnes et à bossages dans le goût toscan. Un ordre ionique plein d’élégance et une corniche corinthienne couronnent l’édifice.
Après avoir regardé dans les salles d’en lias quelques bas-reliefs antiques rl une belle statue de philosophe grec, on monte par un noble escalier à l’appartement du premier étage. Là se voit tout d’abord , dans la salle du Trône , une antique fameuse : la statue colossale du grand Pompée * Elle fut trouvée au x\T siècle, du
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temps de Jules III , près de la Chancellerie , c’est-à-dire à l’endroit où s’élevait jadis la basilique de Pompée, dans laquelle le sénat romain s’assembla le jour de la mort de César. Il est donc vraisemblable que c’est au pied de cette même statue de Pompée que son ennemi tomba sous les coups de Brutus. Aussi n’avons-nous pu regarder sans émotion ce marbre qu’avait effleuré le dernier soupir de César. Quand la statue fut découverte , le corps était engagé sous une maison , et la tète sous une autre. Chacun des propriétaires réclamait la statue, l’un se fondant sur ce que la tête est la plus noble partie du corps , l’autre sur ce que la presque totalité de la statue avait reposé sur son terrain. L’affaire fut portée devant un juge qui crut imiter la sagesse de Salomon , en ordonnant que chacun garderait sa part. Le marbre de Pompée allait rester ainsi décapité , comme le fut son cadavre ; mais le pape, instruit de ce barbare jugement, acheta la statue cinq cents écus, que les plaideurs se partagèrent, et en fit présent au cardinal Capo di Ferro. Bien de plus héroïque et de plus auguste que ce Pompée; il tient dans une de ses mains le globe, et il a vraiment l’air d’un maître du monde.
Après la statue de Pompée et les fresques de la salle du Trône, qui paraissent exécutées par des élèves de Jules Bomain, le custode vous montre une collection «le deux cent trente-six tableaux, répartis dans quatre chambres, collection médiocre et mal tenue, où abondent les fausses attributions, les pastiches et les copies, les tableaux repeints, usés ou noirs. Toutefois, sur ce triste assemblage de peintures, se détachent quelques bonnes toiles, et deux ou Irois tableaux excellents, particulièrement la Mort de Didon , par le Guerchin. Le maître, à défaut d’esprit, a fait briller dans ce morceau sa fière palette, son exécution étonnante. Didon, couchée sur le bûcher qui va consumer son beau corps, s’est donné un coup d’épée qui la perce de part en part. Autour d’elle sont rangées ses femmes émues, parmi lesquelles on remarque avec surprise lin homme revêtu de l’uniforme des gardes du pape, singulier prétexte que l’artiste s’est ménagé pour se peindre lui-même sous un riche costume. Il serait difficile d’imaginer un tableau à la fois plus absurde et plus magnifique, plus mal composé et plus beau par la touche et par la couleur. Bien que tous les livres et tous les ciceroni nous donnent ce tableau comme l’original, il paraît certain que c’est seulement une copie retouchée par le maître, ou, si l’on veut, une répétition. Il en est de même d’une Judith du Guide, que l’on voit aussi dans la, galerie. L’original de la Mort de Didon fut peint pour la reine de France; mais avant de lui être envoyé, il fut exposé publiquement à Bologne pendant trois jours, et le Guerchin en fit exécuter une replica par ses élèves, et la donna au cardinal Bernardino Spada, son protecteur. Malvasia raconte à cette occasion que le Guide, ayant vu le tableau du Guerchin, en fut tellement ébloui, qu’en rentrant à son atelier, il dit à scs élèves : «Vite, vite, laissez là votre ouvrage, et allez voir et