Divers
Total 3,000,000
Les frais d'établissement des deux chantiers d'attaques nord et sud ne furent donc pas inférieurs à six millions. Si on tient compte des dépenses extraordinaires imprévues, il est même plus que probable que ce chiffre fut surpassé.
On peut se faire une idée de la grandeur de ces installations en considérant seulement celles qui, à chacune des deux têtes du souterrain, avaient été établies pour présider au fonctionnement même des machines produc* trices de l'air comprimé. A Bardonnèche, le canal couvert en maçonnerie, qui conduisait l'eau aux réservoirs de compression, après qu'elle avait été détournée du tor* rent du Mélézet, mesurait plus de trois kilomètres delon-^ gueur. A l'embouchure nord, ce canal, dérivé de l'Arc, mesurait seulement 630 mètres. Une autre dérivation, partant du torrent du Charmaix, confluent de l'Arc, avait été établie à Fourneaux, pour mettre en mouvement les machines destinées à la ventilation du tunnel.
On remarquait encore, du côté de Fourneaux (Modane), le plan incliné ou plan automoteur, qui servait à relier le chantier des ateliers de réparations, situé au fond de la vallée, avec le chantier ouvert sur le flanc môme de la montagne, élevé de 106 mètres au-dessus de la plaine. Le long du plan incliné montaient et descendaient alternativeinent deux wagons réunis entre eux par un câble métallique passant sur une poulie. Le véhicule du sommet, qu'on remplissait d'eau, obligeait par son propre poids le wagon inférieur chargé de matériaux à monter. Un frein puissant, du genre de ceux que nous avons déjà vus appliquer en pareille circonstance, réglait la descente.
Pendant près de dix années, on travailla ainsi, nuit et jour, sans relâche. Les compresseurs ne cessaient point de souffler, les perforatrices de battre le roc. Mètre par
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mètre, Les deux galeries se creuaaîeiit, marchant à la rencontre Tune de l'autre, ne s'éeartant point du sillon qui leur était tracé d'ayanee par le théodolithe. Lorsque la rencontre s'effectua, l'erreur n'avait pcânt été, sur une longueur de plus de i2 kilomètres, supérieure à W centimètres ! Nul repos dans le travail, sauf toutefois le jour sacro-saint de la Sainte-Barbe, patronne des mineurs. Ce jour-là, les énormes compresseurs s'arrêtaient comme par enchantement. Le tunnel, la veille encore plein de bruits, restait muet. La Sancta Barbara était copieusement fêtée. Chacun portait soh toast à l'accomplissement de l'œuvre nationale. Le lendemain, les chantiers reprenaient leur activité accoutumée.
. Combien de fois, dans les derniers mois qui précédèrent l'achèvement de l'œuvre, lorsque, dans les rares intervalles nécessités par les réparations des machines, le silence se faisait au front d'attaque, — combien de fois les mineurs ne durent-ils pas prêter l'oreille pour saisir, à travers l'épais diaphragme de pierre qui séparait encore les deux galeries, le bruit des mines qu'on faisait sauter dans le chantier d'attaque opposé I Le jour arriva enfin où ce bruit fut perçu distinctement. Dès le mois de novembre 4870, le 9 au matin, on entendit du chan-. lier nord (Modane), les coups démine tirés au front d'avancement de Bardonnèche. A cette époque cependant la distance qui séparait les deux chantiers d'attaque était encore de plus de 200 mètres. Dans les premiers jours de décembre, on. entendait déjà le bruit sec des fleurets qui entamaient la roche. Les ouvriers s'appelaient d'un chantier à l'autre, sans qu'il fût encore possible de distinguer les voix. On s'aperçut enfin que l'explosion de la mine sur un chantier détachait au front d'attaque opposé des parcelles de rocher. Le but étant proche. Le soir de Noël, 25 décembre i870 — vers quatre heures
et demie , une sonde de 4 mètres passait d'outre en outre. L'ingénieur Grattoni, qui, de même que ses collègues, ne quittait plus l'avancement, put alors envoyer à Turin la dépêche suivante :
'< Quatre heures vingt-cinq minutes. La sonde passe <c à travers le dernier diaphragme de 4 mètres, juste au <c milieu. Nous nous parlons d'un côté à l'autre. Le « premier cri poussé des deux parts a été : Vive l'Ilalie l « Vive la France I »
Le lendemain 26, s'écroulait le dernier obstacle. Les Alpes étaient percées !
Cet immense travail, dont nous avons désormais suivi toutes les phases, avait coûté environ 75 millions de francs. La loi du 15 août 1865, qui autorisait le percement des Alpes après le vote du parlement sarde, avait seulement fixé la dépense à 42 millions. Après la paix de Villafranca et la cession de Nice et de la Savoie, la France s'engagea à concourir pour 1 9 millions à l'achèvement de l'œuvre. Ces 19 millions n'étaient exigibles que si le percement était achevé dans une période de 25 années. En revanche, une prime de 500,000 francs était accordée pour chaque année gagnée sur ce délai. Dans le cas où les travaux dureraient moins de 1 5 ans, cette prime était portée à 600,000 francs. Le 31 décembre 1867, le gouvernement itsdien conclut avec les ingénieurs Grattoni el Sommeiller un contrat par lequel ils s'engageaient à livrer le tunnel à la fin de l'année 1871, moyennant le prix de 4,600 francs le mètre courant. C'est en tenant compte des diverses conventions précédentes qu'on arrive à un total de 75 millions pour le prix de revient du souterrain achevé.
Le nombre d'ouvriers employés au percement fut, à
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chaque embouchure, d'environ 1,500 pendant l'hiver et 2,000 pendant Tété. Si on tient compte des familles que la plupart amenèrent avec eux, on peut calculer une moyenne déplus de 3,000 personnes qui vinrent augmenter la population de chacun des deux villages à proximité des chantiers. Bardonnèche, qui comptait seulement i ,000 habitants, fut vite rempli par cette subite invasion, et on dut construire à la hâte les habitations ouvrières dont nous avons déjà parlé.
Côte à côte avec les dépenses matérielles, plus précieux encore, plus douloureux, furent les sacrifices imposés par cette victoire de la science ; bien des existences disparurent dans cette rude bataille contre la nature. J'ai sous les yeux la liste lugubre des morts, pauvres inconnus, victimes du travail, ensevelis par les éboulements, déchiquetés par la mine, écrasés par les blocs qui se détachaient de la galerie en construction, écharpés dans l'obscurité par les wagons de déblais, dévorés par la fièvre, étiolés par le manque d'air respirable, brisés par les dures nécessités d'une vie héroïquement laborieuse. Le 6 novembre 1863, l'explosion de la poudrière de Bardonnèche coûtait la vie à six hommes» De 18o8 à \ 870, pour une seule embouchure du tunnel, on compte quarante morts violentes.
La science ne pouvait manquer de s'enrichir de résultats précieux, au double point de vue mécanique et géologique. Le percement du massif des Alpes allait permettre de détacher un à un, au pic et à la mine, les feuillets mystérieux du livre de la création, qui, pour la première fois, livrait ainsi ses secrets. Dirons tout de suite que les savantes prévisions des Elie de Beaumont, Sismonda, et autres célèbres géologues, furent pleinement réalisées. Chaque couche, chaque ter-
rain se trouvait, dans les entrailles de la montagne, à la place qui leur avait été assignée d'avance. Ici, ce sont les schistes ardoisiers ou talqueux, ici les calcaires, là les anhydrites, les grès. 11 n'est pas jusqu'à l'effrayante barrière de quarzite qui n'ait été signalée avec précision. u Les géologues voient clair à travers les montagnes », répétaient les ouvriers.
Les observations thermo métriques, faites chaque jour au front d'attaque , permirent également d'établir que la température intérieure de la montagne s'éleva progressivement jusqu'à un maximum de 29'>,05,à une distance de 6,450 mètres de l'entrée du souterrain. Au point exfrôme, le massif avait i,600 mètres d'épaisseur, depuis le sol de la galerie jusqu'au sommet de la montagne. Si donc, on admet 2° pour température moyenne du sol à la surface, il en résulte un accroissement de température de environ 1* par oO mètres de profondeur, tandis que, selon les chiffres reposant sur des observations plus restreintes, la chaleur intérieure s'augmen* tait de 1° par 30 mètres.
L'achèvement du tunnel réduisit à néant les objections faites contre le projet à cause des difficultés de la ventilation du souterrain. L'inclinaison de la galerie, qui présente sur le versant français une rampe prononcée, provoqua, dès la rencontre des deux tronçons, un tirage analogue à celui qui s'opère dans les cheminées ordinaires par la différence de température. S'il arrive aujourd'hui que la vapeur et la fumée s'engouffrent dans le souterrain, le voyageur, pour ne pas être incommodé, n'a qu'à fermer la portière de son vsragon, qui contient une quantité d'air largement suffisante pour tout le parcours. Le tirage pouvant s'exercer dans un sens ou dans l'autre, on voit souvent, tantôt vers Bardonnëche, tan-
tôt vers Modane, un nuage s'échapper de Tembouchure. Au bout d'une heure ou deux, le souterrain est complètement balayé.
Le tunnel du mont Cenis mesure 12,233",55 de longueur. Les altitudes au-dessus du niveau de la mer sont de l,29i",52pour Bardonnèche, et 4,158"",96 pour Modane. La différence du niveau est donc de t32",56. Pour racheter cette différence de niveau, on a ainsi distribué les pentes. On s'élève d'abord insensiblement à partir de Bardonnèche avec une rampe de 0",î50 pour mille jusqu'à ce qu'on atteigne le point culminant, i, 294", 59, où l'on rencontre un plan horizontal ou palier pendant 360 mètres. On redescend ensuite vers Modane avec une pente de 23 mètres pour mille. Cette dernière pente, lorsqu'on traverse le tunnel de Modane vers Bardonnèche, de France en Italie, est assez pénible à franchir ; elle atteint en effet la limite maxima que nous avons précédemment fixée, et dont nous avons cité des exemples. L'exploitation devient encore plus défavorable, lorsque de pareilles rampes se présentent en souterrain.
Le profil de la galerie est celui d'un tunnel à deux voies. Sa largeur maxima est de 8 mètres à une hauteur de i>n,26 au-dessus du niveau des rails. Au niveau même des rails, elle est de 7"», 87, y compris deux trottoirs latéraux de 0"',70 chacun. La hauteur correspondant à la clef de voûte est de 6 mètres. Suivant la constitution géologique et le degré de solidité des couches traversées, on a établi; soit un revêtement ordinaire avec pieds droits, soit un revêtement complet avec radier.
Afin d'assurer le mieux possible la ventilation, et pour éviter de quitter pendant le percement même la direction qui avait été choisie, on résolut de creuser le sou-
terrain en ligne droite. Il fut donc nécessaire, pour raccorder la Toie ferrée intérieure avec les deux tronçons aboutissant au pied du massif, de perforer deux nouveaux tunnels en courbe, destinés à relier les voies extérieures aux voies souterraines, en conservant les limites de courbure adoptées dans la construction des lignes de chemins de fer. Environ 600 mètres de tunnel furent abandonnés, dont 250 du côté italien, et 35Q du côté de la Savoie. A ces deux fractions, on substitua les deux courbes de raccord mesurant, Fune 757 mètres (Bardonnèche), l'autre 454 mètres (Modane), en tout 1,210 mètres de souterrain de raccord, La vjéritable distance parcourue par la locomotive est donc de 12,848 mètres. Si Ton ajoute les 600 mètres de souterrain abandonnés, on, trouve la longueur totale dérocher perforé, soit 13,448 mètres.
Les lignes de raccord, soudées entre elles par la grande galerie de Fréjus, se font remarquer par la multiplicité de leurs travaux d'art, et par les énormes difficultés, de tout genre, qu'il a fallu surmonter pour mener leur exécution à bonne fin.
Sur le versant italien, en montant vers Bardonnèche, on rencontre : le tunnel de Meana, qui mesure 1,100 mètres de longueur, ceux de Balme (539 m.), d'Exilles (4,767 m.), de Serre-la-Voûte (1,094 m.). Du point de bifurcation, BussoLeno, jusqu'à l'embouchure du grand souterrain, la voie ferrée traverse, sur un parcours de 49 kilomètres, 26 tunnels, d'une longueur totale de 8 kilomètres. Du côté de la Savoie, sur une longueur de 21 kilomètres, entj*e Saint-Michel et l'entrée septentrionale du tunnel, on rencontre 1 1 souterrains d'une longueur totale de 3,186 mètres.
Avant de clore l'historique du percement du col de
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Fréjus, nous transcrirons à celle place les noms de ceux qui, à un point de vue quelconque, ont contribué à Tac* complissement de cette merveille du génie humain. En premier lieu, par ordre chronologique, les inventeurs des projets non réalisés, mais à qui il faut cependant rendre la justice qui leur est due : le géomètre savoisien Médaiî et son projet primitif ; Tingénieur belge Mauss, ses câbles et les ciseaux perforateurs du Valdocco ; Vingénieur anglais Barillet, sa locomobile et sa perforatrice à vapeur ; le professeur genevois Daniel Colladon et ses Études remarquables sur l'air comprimé. Viennent ensuite les promoteurs politiques de l'œuvre, lés ministres Cavour et Paleocapa, le sénateur Menabrea ; — les trois ingénieurs Sommeiller, Grattoni, Grandis, les expériences décisives de la Coscia, les compresseurs et la perforatrice définitive ; — les géologues Angelo Sismonda, Élie de Beaumont et Giordano ; — les ingénieurs des deux tôles, Borelli, Copello , l'ingénieur Boni ; — le chef des ateliers Camille Ferroux, mécanicien habile dont les conseils furent d'un pr*écieux secours lors de la première mise en marche des perforatrices, et que nous retrouverons au percement du Saint-Gothard avec la machine de son invention ; — les chefs de galerie Ostano, Planchamp; — et tant d'autres, dontles noms ne resteront point dans l'histoire de la science, et qui forment cette grande cohorte des travailleurs, venant mettre au service des plus hautes intelligences l'expérience qu'ils ont acquise dans leurs rudes labeurs de chaque jour.
Au succès d'une œuvre pareille ne pouvait manquer l'hommage des puissances intéressées. Le 17 septembre i87i, le tunnel du mont Cenis était inauguré officiellement. Un immense banquet réunissait tout ce que le monde savant compte d'illustrations dans ses différentes branches. M. Victor Lefranc, alors ministre du commerce
et des travaux publics, y représentait le gouvernement de la République française.
Combien, parmi les assistants qui, aux heures des premières hésitations, avaient été incrédules, s*avouaient tout bas leurs terreurs passées désormais évanouies! Au nombre de ceux qui n'avaient jamais désespéré, qui avaient voué, à l'accomplissement de cet ouvrage unique dans les fastes de la science de l'ingénieur, toute leur énergie et tout leur talent, les deux plus croyants, les deux plus illustres, étaient absents. Le 6 juin iS61, alors qu'on mettait la première main au percement mécanique de la galerie, son promoteur le plus ardent, Cavour, avait cessé de vivre. Le H juillet i87i, un mois avant l'inauguration de son œuvre, Germano Sommeiller mourait, laissant attachée à son nom la gloire d'avoir présidé au premier percement des Alpes.