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Les Gambusinos; Bermudes-el-Matasiete

" Gabriel Ferry," says M. F. Girard, " a gardé la priorité dans le genre qu'il avait révélé, car il réunit au plus haut degré l'intérêt et le style. Il a enveloppé ses œuvres de cette forme parfaite qui rend impérissable ce qu'elle touche ; et nul n'a peint avec plus de saisissante A'^érité les mœurs de ce peuple étrange qui reste toujours le même en dépit de la marche du temps et des progrès de la civilisation."

Quand on quitte les côtes de l'océan Pacifique pour s'avancer vers le nord du Mexique, dans la direction des vastes solitudes qui séparent cette république des États-Unis, on ne tarde pas à s'apercevoir qu'on entre dans un monde nouveau. Le désert a son influence 5 comme l'Océan, et les types que cette influence développe ne le cèdent ni en énergie ni en grandeur sauvage à ceux que la mer forme à son âpre école.

Les forêts épaisses, les immenses savanes, ^ les montagnes du sommet desquelles les eaux charrient 10 l'or jusqu'au fond des vallées, servent d'asile à une population nomade au milieu de laquelle se détachent trois groupes bien distincts. Les chasseurs, les éleveurs de bétail, les chercheurs d'or (gambusinos), représentent trois industries importantes au Mexique, 15 le commerce des pelleteries, celui des cuirs et du bétail, et la production des métaux précieux.

Les gambusinos surtout méritent une place à part dans cette famille d'aventuriers. On comprend sous cette dénomination, dans l'État de Sonora," une classe 20 de mineurs vagabonds qui semblent doués d'un instinct merveilleux pour découvrir les mines d'or, plus nombreuses en Sonora qu'en aucune autre province du Mexique. Dénués des fonds nécessaires pour 15 1 B

entreprendre les travaux souterrains qu'exigent les mines, ils sont forcés de se contenter d'exploiter à ciel ouvert les affleurements de celles que le hasard ou leur tact sans égal leur fait rencontrer.

5 La poudre d'or est aussi pour eux l'objet de recherches souvent périlleuses. Le même instinct les guide le long des rivières ou des torrents qui du haut des montagnes roulent leurs flots chargés d'or dans le fond des vallées. Parfois l'intrépide chercheur arrive

lo ainsi jusqu'au désert, où les Indiens exercent en maîtres la même industrie, et presque toujours il paye de sa vie l'audace qui l'a porté à se mesurer avec ces formidables concurrents ; ou bien, après avoir bravé mille dangers, il revient avec un butin considérable,

15 et ses récits, où la description de trésors fabuleux tient une grande place, ne manquent jamais d'allumer la cupidité. Des familles entières partent à leur tour pour aller braver les mêmes dangers.

Presque toute la distance qui sépare Hermosillo'

20 du préside* de Tubac,* — c'est-à-dire un rayon de quatrevingt-dix lieues, — est formée de terrains d'alluvion où l'or se trouve en abondance. D'après les curieuses descriptions de placers que j'entendais journellement faire, je ne crus pouvoir mieux employer des loisirs

25 forcés qu'en explorant moi-même tout ce rayon.

Avant de commencer mon excursion, je tenais cependant à avoir quelque idée du pays que je comptais parcourir, et je consultai à cet égard un Espagnol depuis longtemps fixé dans la province, et dont j'avais

30 fait la connaissance. L'Espagnol me donna des renseignements topographiques très complets, que je me bornerai ici à résumer rapidement.

Une chaîne de montagnes assez élevées commence à quelques lieues d'Hermosillo, et court du sud au

35 nord. Au pied des premières hauteurs de la chaîne, à

l'est de la ville, le rio' San-Miguel se divise en deux branches : la première conserve le nom du fleuve ; la seconde s'appelle rio de los Uris. Le rio San-Miguel coule à gauche, le rio de los Uris à droite, c'est-à-dire le premier à l'ouest, le second à l'est. 5

Au delà d'Ai-ispe,* dernière ville mexicaine qu'on rencontre de ce côté, l'Uris, grossi par les cours d'eau qui coulent des pitons magnétiques de la sierra, se divise encore en deux branches parallèles, entre lesquelles s'étend une dernière ramification de la lo chaîne qui va expirer, à vingt-cinq lieues de là, aux deux villages de Nacome et de Bacuache.

Ces villages, ainsi appelés du nom des deux branches de l'Uris, sont à cinq lieues l'un de l'autre. Sauf quelques pauvres cabanes groupées à une distance 15 égale d'Arispe et de Bacuache, et formant un hameau qu'on appelle Fronteras, une solitude profonde règne dans tout ce parcours. Au delà des deux villages se trouve le préside de Tubac, et, à partir de Tubac, d'immenses déserts se prolongent jusqu'à l'Orégon,* en 20 bordant les limites occidentales de la haute Californie.

— D'ici à Arispe, me dit l'Espagnol après m'avoir tracé mon itinéraire, la route est sûre, ni l'eau ni le feu ne vous manqueront ; mais d'Arispe à Bacuache, qui est à mon avis le placer aujourd'hui le plus 25 productif, voyagez bien armé. Il y a quelques mois, j'ai fait ce chemin, et j'ai remarqué pour la première fois une croix de triste augure qui rappelle certainement un assassinat. Le lieu, comme vous le verrez, est très bien disposé pour égorger ou détrousser son 3° prochain le plus commodément du monde. A tout hasard, si je n'entendais plus parler de vous, je ferais élever une croix à côté de la première.

Je remerciai l'Espagnol de sa bonne volonté, et j'allai faire mes préjjaratifs de départ en réfléchissant 35

au contraste qu'offrent ces excursions périlleuses avec nos voyages d'Europe, où des paysages déjà décrits et connus, des moyens de transport uniformes, restreignent chaque jour la part de l'imprévu.

5 Je devais faire route jusqu'à Arispe avec le sénateur don Urbano, que des affaires d'urgence appelaient dans cette ville. Sa belle -sœur et sa femme étaient de la partie, et nous ne devions voyager qu'à petites joui-nées.

lo Au jour fixé, je montai à cheval pour me rendre à la maison du sénateur. Il était à peine trois heures du matin quand je traversai les rues silencieuses d'Hermosillo. La nuit avait été étouflfante, et, selon l'usage de ces pays primitifs, tous les habitants des

15 maisons privées de cours avaient transporté leurs lits dans les rues. Ce ne fut qu'avec des précautions infinies que j'arrivai chez le sénateur sans avoir écrasé personne.

Une trentaine de chevaux, groupés autour d'une

20 jument qui portait une clochette attachée au poitrail, piaffaient en hennissant devant la porte. Cinq ou six domestiques achevaient de charger autant de mules ; un autre tenait en bride trois beaux chevaux, dont deux harnachés de selles de femme. Enfin, au moment

25 où j'arrivais, la porte cochère s'ouvrit, et deux autres serviteurs sortirent à cheval, tenant chacun à la main un morceau de bois de sapin enflammé en guise de torche. A la lueur que projetaient ces flambeaux improvisés, je vis don Urbano s'avancer vers moi.

30 — Nous allons donc voyager en caravane 1 lui demandai-je en lui montrant l'escadron de chevaux qui obstruaient la rue.

— Nullement, me dit-il ; ce sont les relais que j'envoie en avant, car nous avons vingt-cinq lieues à faire

35 par jour.

— C'est ce que vous appelez voyager à petites i oui-nées 1

— Oui, certes, et, qui plus est, je n'en agis ainsi que pour ces dames, qui ne sont pas accoutumées aux longues traites. S

Presque en même temps don Urbano donna l'ordre du départ. Alors chevaux, mules et domestiques, tous partirent au galop en faisant retentir les rues du bruit de leur course, à la grande confusion des dormeurs. Puis, quand le tumulte eut cessé, nous par- lo tîmes nous-mêmes précédés par les porteurs de torches, qui s'élancèrent devant nous en secouant la flamme du sapin et en semant l'obscurité de mille étincelles.

A six lieues de là, nous rejoignîmes la caporwa (c'est ainsi qu'on appelle un certain nombre de chevaux 15 de choix réservés pour l'usage exclusif des propriétaires) ; on prit à peine le temps de détacher les selles ruisselantes de sueur pour les placer sur des chevaux frais, et nous repartîmes. Il convient de dire ici que ces chevaux, constamment laissés en liberté, sont in- 20 fatigables, et qu'ils sont frais encore quand ils n'ont fait que quinze ou vingt lieues sans être montés.

Ce ne fut qu'à six lieues plus loin que, la chaleur devenant insupportable, nous nous arrêtâmes pour nous reposer et faire la sieste ; puis, après deux heures de 25 sommeil à l'ombre des arbres, nous reprîmes notre course, et une troisième traite nous mena, vers cinq heures du soir, à l'endroit où nous devions passer la nuit.

Les domestiques du sénateur avaient profité de nos 30 deux heures de sieste pour préparer notre campement. Le choix de l'emplacement faisait honneur à leur goût.

Les premières croupes des montagnes étaient couvertes d'arbres penchés qui formaient une arche de 35

verdure au-dessus de l'Uris. Sur la berge opposée, une pente douce conduisait à une esplanade de rochers dont une épaisse végétation tapissait les déchirures. C'était au sommet de cet amphithéâtre naturel que 5 tout était disposé pour passer la nuit.

Auprès d'un vaste brasier allumé à quelque distance, la moitié d'un mouton rôtissait sur deux fourches de bois de fer. Sur l'herbe étaient disposées les provisions contenues dans les cantines. Dans une source qui

lo sortait du pied des rochers et venait mêler à la rivière ses eaux glacées, sous l'ombre que versait la cime épaisse des arbres inclinés, des outres gonflées rafraîchissaient le vin contenu dans leurs flancs, inappréciable précaution après une course de douze heures dans une

15 atmosphère dont un thermomètre, que j'avais rencontré par hasard au premier relais, portait la chaleur, à l'ombre, à 95 degrés Fahrenheit.*

Après le repas, la nuit tomba presque glaciale sous l'influence de la rivière. Des matelas furent disposés,

20 pour le sénateur et sa famille, près d'un nouveau foyer allumé au centre de la clairière, après toutefois que les domestiques eurent battu soigneusement les buissons environnants de leurs cravaches plombées pour en écarter les serpents.

25 Quant à moi, j'étais depuis trop longtemps privé de lit pour ne pas regarder un matelas comme une superfluité puérile, et je m'étendis avec délices sur le gazon le plus épais que je pus choisir. Puis, au murmure de l'Uris dans son lit de roches et du vent dans le feuil-

30 lage, aux glapissements plaintifs des chacals qui hurlaient de près et de loin, à ces mille bruits mystérieux de la nature sauvage, je ne tardai pas à fermer mes yeux appesantis par le sommeil, qu'on ne sollicite jamais longtemps dans les bois.

35 Les pléiades, horloge du voyageur dans le désert,

marquaient à peine trois heures quand je fus réveillé par les apprêts du départ. Les domestiques s'appelaient et se répondaient ; le foyer ravivé projetait de vives lueurs jusque dans les échappées les plus profondes de la forêt, et teignait d'un reflet rouge les eaux noires de s rUris.

Bientôt j'entendis la voix du sénateur qui m'invitait à venir prendre le chocolat avant de partir. Je quittai ma couche de gazon, et, le repas achevé, tout étant prêt pour le départ, nous remontâmes à cheval, et nous lo arrivâmes bientôt au petit village de Banamiché.

Les habitants peu nombreux de ce village, groupés devant leurs portes, nous regardaient avec curiosité ; parmi eux, un homme vêtu d'un froc de franciscain* retroussé jusqu'à la ceinture, et chaussé de bottes 15 garnies d'énormes éperons, semblait nous observer avec un intérêt tout particulier. La beauté de la femme du sénateur, assez remarquable pour fixer partout l'attention, détermina le moine à nous parler et à nous off'rir l'hospitalité sous son toit. L'ofi're fut acceptée, et nous 20 mîmes pied à terre.

Après avoir remercié ce digne homme de son hospitalité bienveillante, nous continuâmes notre route jusqu'à Arispe, où nous arrivâmes le soir.

Quoique l'hospitalité du sénateur me rendît fort 25 agréable le séjour que j'y fis, j'étais de la classe trop nombreuse de ces voyageurs ingrats à qui l'instinct vagabond fait oublier l'accueil le plus gracieux, et qui ne savent le reconnaître qu'en allant le regretter loin du lieu où ils l'ont reçu. Je pris donc congé de la famille 30 de don Urbano pour me diriger vers le placer de Bacuache.

— A Dieu ne plaise, me dit le sénateur, que je cherche à vous eftVayer au sujet du voyage que vous entreprenez ! Mais je ne veux pas non plus vous 35

laisser dans une sécurité trompeuse. Depuis quelque temps, il est question d'incursions d'Indiens aux environs d'Arispe, de malfaiteurs ou de vagabonds qui parcourent les routes que vous avez à suivre : ainsi S soyez prudent. Je mets à votre disposition un de mes domestiques, homme de résolution et de bon conseil, et qui pourra vous servir au besoin. Maintenant adieu et bonne chance !

Le sénateur me donna une accolade cordiale, et je

10 montai à cheval après l'avoir affectueusement remercié de sa bienveillante sollicitude. Il était trois heures de l'après-midi quand je quittai Arispe. Selon l'itinéraire qui m'avait été tracé, je devais aller coucher dans les bois à six lieues de là, finir ma journée du lendemain à

15 Fronteras, et gagner Bacuache le joiu- suivant.

J'avoue que je me mis fort mélancoliquement en route. Le rapide et agréable trajet que j'avais fait d'Hermosillo à Arispe, le train fastueux que j'avais partagé, ne servaient qu'à rendre plus pénible mon

20 isolement. Et pourtant, combien de centaines de lieues n'avais-je pas faites ainsi, seul, ou avec mon guide pour unique compagnon ! mais quelques heures de prospérité m'avaient complètement amolli. Heureusement je n'avais à lutter que contre une impression

25 passagère, et, au bout d'une heure de route, ce parfum enivrant d'indépendance qu'apporte avec elle la brise du désert m'avait délivré de mes tristes réflexions.

En sortant d'Arispe, nous suivîmes le lit de l'Uris dont les berges sonores se renvoyaient en échos cadencés

30 l'interminable enchaînement de chansons que mon guide chantait depuis notre départ.

Il marchait en avant avec cette insouciance de l'homme pour qui les déserts n'ont plus rien de mystérieux. Je le perdais de vue et le retrouvais

35 alternativement dans les sinuosités du chemin, n'inter-

rompant sa chanson que pour couper d'un coup de cravache, entre deux refrains, la tête pendante de quelque liane. , i -i

Cependant, une heure avant le coucher du soleil, il se tut au moment où de grands rochers qui s'avançaient 5 sur la route venaient encore une fois de le dérober a ma vue. Bientôt je l'aperçus de nouveau, occupé a attacher son cheval à un^ arbre voisin ; j'en conclus que nous devions nous arrêter là.

Des saules dispersés en bouquets serrés cachaient lo le bord de l'eau ; le long de ces saules, un tapis de gazon s'étendait, jonché de flocons blancs que le vent arrachait aux gousses épanouies des cotonniers qui croissaient derrière les saules, et des arbres de haute futaie abritaient cette verte pelouse du côté opposé à la 15

rivière. .,

— Que peut-on désirer de mieux 1 me dit mon guide en prenant la bride de mon cheval. De l'eau pour nous, du gazon pour nos bêtes et du bois en abondance.

A ces mots, jetant par terre les deux lourdes selles 20 de nos chevaux, il étendit complaisamment sur l'herbe les peaux de mouton.

— Allongez-vous là, me dit-il, pendant que je vais faire boire nos chevaux et les attacher dans quelque endroit où le gazon soit bien touffu, pour qu'ils puissent 25 en prendre à leur aise ; ensuite nous nous occuperons de notre souper.

Je suivis son conseil, et le murmure de 1 eau voisine ne tarda pas à me plonger dans une espèce d'assoupissement lucide, pendant lequel je percevais avec ravissement 30 tous les bruits indistincts du désert qui s'endormait à son tour. Une voix me réveilla au bout d'une heure environ : j'ouvris les yeux ; la nuit était venue, et la clarté d'un feu allumé près de moi me montra Anastasio debout à mes côtés. ^^

— Le souper est prêt, me dit-il.

— Tant mieux, lui répondis-je, car j'ai grand'faim. Tout en faisant mon frugal repas, je lui adressai

quelques questions.

5 — Je n'ai pas besoin de vous demander, lui dis-je, si vous êtes allé déjà jusqu'à Bacuache 1

— Qui n'est pas allé à Bacuache au moins une fois en sa vie 1 me répondit Anastasio en paraissant sourire d'une demande aussi naïve.

lo — Et vous n'avez pas été tenté de vous livrer à la recherche de l'or ?

— Ah ! me répondit-il tristement, c'est parfois un horrible métier, et l'apprentissage que j'en ai fait m'en a dégoûté pour toujours.

15 Je n'étais pas fâché d'entendre quelque récit d'une de ces courses aventureuses dont on m'avait parlé, et je priai Anastasio de me raconter les circonstances auxquelles il faisait allusion.

— J'avais à peine quinze ans, me dit-il, et j'en ai 20 trente-cinq aujourd'hui, quand mon père, qui était un

gambusino assez entreprenant, sur l'avis que lui donna un de ses amis de la découverte d'un riche placer, partit avec lui, en nous emmenant, mes deux frères et moi, à la recherche du gîte en question.

25 "Au bout de six journées, nous arrivâmes au préside de Tubac, et, après nous être cotisés pour faire dire une messe par le chapelain, nous entrâmes dans le désert, c'est-à-dire au milieu de l'Apacheria (^pays des Indiens Apaches). Le placer que nous cherchions était

30 près du lit d'une petite rivière qui n'a pas encore de nom ; mais, pour y arriver, nous avions à traverser des plaines sans eau.

" Or, un soir que nous campions dans un désert de sable, nous mourions littéralement de soif, et il ne nous

35 restait qu'une gourde remplie d'eau. Cette soif maudite

nous tourmentait tellement que mon père et son ami se battirent à qui aurait la gourde. Dans la vivacité de la lutte, il y eut un coup de couteau de donné ; ce fut notre père qui le reçut. A la vue du sang qui coulait en abondance de sa blessure, mon frère aîné, pour le S venger, se jeta sur l'assassin et le poignarda à son tour.

"Nous nous empressâmes autour de notre père, qui, dans l'angoisse de sa blessure, demandait ardemment de l'eau. Je me précipitai sur la gourde, qui était restée en notre pouvoir ; mais, hélas ! arrachée de main lo en main, elle avait abreuvé les sables de la dernière goutte d'eau qu'elle contenait.

" La nuit nous surprit ainsi ; tant qu'elle dura, les plaintes de notre père, qui demandait de l'eau d'une voix de plus en plus affaiblie, troublèrent le profond 15 silence du désert. Nous errions, comme des fous, à l'aventure, ne sachant que faire pour le soulager ; car, aussi loin que la vue pouvait s'étendre, nous ne découvrions que des sables arides. Enfin les plaintes cessèrent; mon père était mort ! 20

" Toute la nuit je pleurai à ses côtés. Le jour naissant éclaira deux cadavres baignés dans leur sang. A côté de celui de notre père, des grains d'or brillaient au soleil, au milieu d'une mare rouge. Je n'ai pas besoin de vous dire, seigneur cavalier, que sur cet or, 25 lavé par le sang paternel, nul de nous n'osa mettre la main. Nous tînmes conseil, mais désormais notre course était sans but ; nous avions tué l'homme qui seul pouvait nous diriger dans nos recherches, et nous revînmes sur nos pas, laissant blanchir sur le sable le 3° cadavre de l'assassin. Voilà pourquoi, seigneur cavalier, je me suis dégoûté à jamais du métier de chercheur d'or.

— Et vos frères 1 demandai-je à Anastasio quand il eut terminé cette triste histoire.

— L'aîné y a renoncé comme moi ; mais Pedro, le 35

second, a continué, et j'ai ouï dire qu'il était à Bacuache, où nous le trouverons sans doute."

Le lendemain matin, une brume épaisse flottait sur la cime des arbres et se résolvait en une abondante

5 rosée ; la lune argentait encore les détours sinueux de l'Uris, quand nous nous remîmes en route. Après quelques heures de marche, nous quittâmes le lit de rUris pour entrer dans celui de la rivière de Bacuache. La corne amollie de nos chevaux, qui, selon l'usage du

lo pays, n'étaient pas ferrés, s'était usée sur les graviers. Aussi n'avancions-nous plus que lentement, et, quand la nuit vint nous surprendre, bien que nous n'eussions fait qu'une halte d'une heure vers le milieu de la journée, nous étions encore à une assez grande distance du petit

15 village de Fronteras.

J'entendais depuis quelque temps sur le sommet du talus, à ma droite, un bruit de branches froissées que j'attribuais à quelque animal sauvage, quand, dans un endroit où la crête du rocher était nue, j'aperçus à peu

20 de distance derrière moi un homme qui marchait sur le talus, et semblait régler son pas d'après l'allure de mon cheval.

Un large chapeau noir, dont les ailes commençaient à se déchiqueter, ombrageait sa figure hâve et décharnée.

25 Une gourde, comme celle que la tradition suspend au bourdon des pèlerins, était passée à son cou par une ficelle. Une couverture grossière, dont la pluie et le soleil avaient effacé toutes les couleurs, était jetée sur son épaule. Bref, à l'aspect de cet homme, on pouvait

30 hésiter entre la défiance et la pitié.

Je ne fis d'abord à cette rencontre qu'une médiocre attention, mais il me sembla bientôt évident que le voyageur réglait strictement son pas sur le mien. Pour m'en assurer, je pressai celui de mon cheval, et il me

55 parut presser le sien aussi. Je le ralentis, et le voyageur

ralentit sa marche pour la reprendre plus rapide, quand je lui en eus donné l'exemple.

Cette persistance avait de quoi m'étonner.

Enfin, dans un endroit où le talus s'abaissait vers une plaine à laquelle j'arrivais, j'arrêtai mon cheval, 5 décidé à demander un éclaircissement sur cette espèce d'espionnage. L'inconnu sembla d'abord hésiter, puis il se détermina à me rejoindre. Anastasio marchait toujours en avant.

— Holà ! l'ami, lui dis-je, si vos intentions sont telles 10 que je les suppose, vous n'aurez rien à gagner avec moi, je vous en préviens.

L'inconnu se trouvait en ce moment tout près de moi, et j'en profitai pour l'examiner à mon aise. Il pouvait avoir une quarantaine d'années, mais la fati- 15 gue ou le chagrin paraissait l'avoir vieilli avant l'âge. Quelques cheveux gris commençaient à se mêler aux cheveux noirs qui tombaient sur ses épaules.

Au geste que je fis en indiquant mes pistolets, un sourire d'une tristesse navrante se dessina sur ses traits 20 flétris ; sans me répondre, il porta une main à son chapeau, et, tirant l'autre des plis de la couverture qui lui servait de manteau, il me montra silencieusement des doigts horriblement mutilés.

A la vue de cette main informe, mon ardeur belli- 25 queuse fit place à la pitié, et je me disposai à donner quelque aumône à ce malheureux. L'inconnu devina sans doute mon intention, car une faible rougeur colora sa figure.

— Je n'ai besoin de rien, seigneur cavalier, me dit- 3° il ; la seule grâce que je vous demande, c'est que vous me permettiez de vous suivre à quelque distance pour traverser ce ravin. J'avais espéré le faire sans être vu, mais j'aime mieux vous prier de ralentir un peu le pas de votre cheval, car la fatigue et la terreur m'accablent. 35

En disant ces mots, le pauvre diable essuyait avec

sa couverture son front ruisselant de sueur ; je vis ses

pieds nus laisser sur le sable une empreinte rougeâtre.

— Mais je m'arrêterai, lui dis-je ému de compas-

5 sion ; vos pieds saignent, et vous ne pouvez marcher

ainsi.

— Pour l'amour de Dieu et de la sainte Vierge, n'en faites rien, seigneur cavalier ; j'ai hâte de traverser ce ravin.

lo — Vous le connaissez 1 lui dis-je. L'inconnu fit un geste d'effroi.

— Je ne le connais que trop, seigneur cavalier ; de l'endroit où nous sommes jusqu'à un quart de lieue d'ici, il est peu de cailloux qui n'aient été rougis de

15 mon sang, et d'un sang plus précieux encore, ajoutat-il d'une voix altérée et en poussant un profond soupir.

— Eh bien donc ! lui dis-je, en route ! Aussi bien la nuit va venir, et nous sommes encore loin du gîte.

A ces mots, je me remis en marche ; mais, quoique

20 j'avançasse lentement, mon nouveau compagnon de voyage ne semblait me suivre qu'avec beaucoup de peine. Je pris donc le parti d'appeler Anastasio et de proposer à l'inconnu de le prendre en croupe ; car, si la défiance me retenait encore, l'humanité me faisait

25 un devoir de ne pas abandonner un voyageur dans la détresse, et il était évident que les forces allaient manquer à celui-là. Il accepta mon oflFre avec une extrême gratitude, et, au moment où il achevait de se hisser péniblement sur la croupe de mon cheval,

30 Anastasio nous rejoignait.

Nous continuâmes silencieusement notre route pendant quelques minutes. A l'aspect des grands arbres qui dessinaient sur le ciel des images fantastiques, au bruit sourd des feuilles qui gémissaient sous la brise

35 du soir, mon compagnon semblait en proie à une vive

terreur, et ce n'était qu'à voix basse qu'il me disait de temps en temps, en me montrant ces masses sombres ou en écoutant cette harmonie plaintive :

— Jésus Maria ! ne voyez-vous rien remuer là-bas ? N'avez-vous rien entendu 1 5

Je prêtais l'oreille malgré moi ; involontairement aussi mes yeux cherchaient à percer les ombres qui envahissaient déjà l'horizon, mais je n'entendais que le cri de la chouette qui s'éloignait d'arbre en arbre, et le murmure monotone des eaux ; je n'apercevais lo que les noires silhouettes projetées par les buissons qui bordaient la route.

— Sommes-nous encore bien loin de la croix dont on m'a parlé 1 demandai-je à Anastasio.

A cette question, mon compagnon tressaillit. 15

— La voilà, me dit-il d'une voix étouffée.

Et je l'entendis murmurer une prière à voix basse.

A quelque distance de là, j'aperçus effectivement, sur le sommet du talus, la croix de sinistre mémoire ; nous ne tardâmes pas à y arriver. 20

— Seigneur cavalier, me dit l'inconnu, vous mettriez le comble à vos bontés si vous vouliez vous arrêter un instant au pied de cette croix.

— Pourquoi ? lui demandai-je, plus contrarié que je ne voulais le paraître de m'arrêter dans un endroit 25 aussi suspect.

— Un instant, un seul instant, reprit le mutilé d'une voix suppliante ; le temps de dire à celui dont elle recouvre la tombe que sa mort est vengée.

Sans attendre ma réponse, il se laissa glisser à terre, 30 et, avec une agilité dont je ne l'aurais pas cru capable, il gravit, en s'aidant des racines qui pendaient çà et là, les flancs escarpés du ravin.

— Connaissez-vous donc, lui dis-je étonné, celui qui est enterré là ? 35

Il s'agenouilla, et me répondit d'une voix sourde en étouffant un sanglot douloureux :

— C'est mon fils assassiné qui dort sous cette tombe, seigneur cavalier.

5 Je me découvris devant cette croix, qui jetait comme un reflet funèbre sur le ravin déjà si désolé, et j'attendis. Quand le mutilé eut fait sa prière, il serra précieusement dans son sein quelques fleurs qu'il cueillit au pied de la croix, et remonta en croupe.

lo — Le pauvre enfant, me dit-il, a été plus faible que moi ; il est mort au dixième coup de couteau, car je les ai comptés, je ne comptais que les siens ! Ces mains mutilées en le défendant semblaient m'interdire tout espoir de vengeance, n'est-ce pas, seigneur cavalier f

15 et cependant elles m'ont suffi pour le venger.

— Vous êtes donc le gambusino Rivas ? lui dit Anastasio.

— Oui, répondit-il avec un certain orgueil, je suis le gambusino Rivas, qui le premier a découvert le placer

20 de Bacuache. L'or que j'en rapportais il y a un an a été la cause de la mort de mon enfant ! Je revenais avec lui, ici même, un soir comme celui-ci, lorsque trois assassins, la figure couverte de cravates noires, nous ont assaillis lâchement. J'eus beau leur crier :

25 Gnâce pour mon fils ! Les mains que j'étendais pour le protéger ont été hachées. Les assassins au moins n'auraient pas dû parler, car c'est leur voix qui, plus tard, me les a fait reconnaître ; c'est par leur voix que Dieu les a livrés à ma vengeance.

30 Anastasio fit un signe dubitatif.

— Étiez- vous sûr que ce fussent eux ? demanda-t-il.

— Écoutez, seigneur cavalier. Quand il y a trois mois je me suis trouvé avec ceux dont je reconnaissais la voix, bouri^ant la poudre qui devait faire éclater un

35 rocher dans lequel se cachait un riche filon, je me suis

dit : Une étincelle peut nous faire sauter tous ; si ce sont les assassins de mon fils, je le reconnaîtrai à ce signe qu'eux seuls mourront et que j'en réchapperai ; si ce ne sont pas eux, je périrai avec eux, et qu'alors Dieu me pardonne comme à eux ! Je n'ai pas hésité, 5 et la preuve que Dieu me livrait les assassins de mon fils, c'est que, pendant que leurs débris sanglants retombaient sur moi, je suis resté debout, sain et sauf! N'était-ce pas là le jugement de Dieu? reprit-il après un court silence. Aurait-il permis ce 10 miracle, si ces hommes eussent été innocents 1

Anastasio hocha de nouveau la tête d'un air d'incrédulité, mais il se tut, et nous continuâmes notre marche. Une heure après nous entendîmes les aboiements des chiens errants qui annoncent la proximité 15 des villages au Mexique.

— Dans quelques minutes, dit le domestique, nous allons voir les feux de Fronteras. Là, seigneur cavalier, vous pourrez faire un meilleur repas, ou tout au moins dormir sous un toit. 20

Cependant les aboiements des chiens devenaient de plus en plus distincts, mais aucune lumière ne brillait encore à travers les arbres. Nous sortîmes du lit de la rivière pour suivre un sentier qui conduisait à une petite plaine au milieu de laquelle un groupe de mai- 25 sons apparaissait à quelque distance ; ces maisons semblaient abandonnées ; nul bruit, nulle lumière, ne révélaient la présence des habitants,

— Allons, dit Anastasio en descendant de cheval, je vais réveiller ces dormeurs, car nos chevaux ne seront 30 pas fâchés de se refaire avec un peu de maïs, et j'espère, de mon côté, trouver quelques poulets pour notre souper.

Anastasio frappa rudement du pommeau de son sabre à la porte de la première cabane qu'il rencontra ; mais l'écho seul lui répondit. 35

— Du diable si j'y comprends rien ! murmura le domestique tout en redoublant son tapage.

Notre étonnement s'accrut, quand nous nous aperçûmes que les autres cabanes, dont quelques - unes 5 restaient ouvertes, étaient toutes également vides. Nous en comptâmes ainsi une vingtaine.

— Écoutez, me dit Anastasio, qui semblait réfléchir ; il doit y avoir quelque diablerie dans tout ceci, et il est nécessaire que je l'éclaircisse. Il faut, en tout cas,

10 de la prudence. Retournez avec le gambusino dans le lit de la rivière ; grâce aux rochers, le feu que nous serons forcés d'y allumer pour passer la nuit ne se verra pas de loin ; quant à moi, je vais à la découverte, et je reviendrai vous dire ce que je pense de tout

15 ceci.

Anastasio venait d'allumer une cigarette de paille de mais ; à la lueur qu'elle répandait à chaque aspiration, je le vis se baisser, éclairant ainsi le sol à ses pieds, et je le perdis bientôt de vue dans l'obscurité,

20 Je restai seul avec le gambusino, qui m'aida à ramasser du bois mort, et nous eûmes bientôt allumé un feu que la fraîcheur de la nuit rendait indispensable.

Près d'une heure s'écoula, pendant laquelle le mutilé garda le silence le plus profond, silence que

25 la singularité de ma rencontre avec lui et mes propres réflexions m'engageaient à ne pas troubler. Anastasio revint. A la clarté du foyer, je remarquai que sa figure était soucieuse. Il jeta par terre deux poulets qu'il avait trouvés endormis, et auxquels il avait tordu

30 le cou.

— Eh bien 1 lui demandai-je.

— Eh bien ! reprit-il en se grattant la tête, ne vous alarmez pas de ce que je vais vous dire ; mais je crains d'avoir fait un serment téméraire.

35 — Comment cela 1 Expliquez- vous, lui dis-je.

— J'ai répondu de vous à mon maître, le seigneur sénateur, n'est-il pas vrai 1

— Oui.

— Eh bien ! je crains d'avoir promis plus que je ne pourrai tenir. J'ai vu la trace des Indiens à 5 quelque distance du village, et, sans doute, c'est la peur qui en a fait déménager tous les habitants. Les Apaches sont-ils partis pour ne plus revenir ? c'est ce que j'ignore ; mais nous ne pouvons guère songer à fuir : nos chevaux sont horriblement fatigués. Le 10 mieux est donc, à mon avis, de rester ici. Comme j'ai répondu de vous, je partagerai votre sort. C'est tout ce qu'on peut exiger de moi. Qu'en pensez-vous, seigneur Rivas 1

Le gambusino, plongé dans une sombre apathie, ne 15 répondit rien.

— A la grâce de Dieu ! continua Anastasio ; en tout cas, nous nous défendrons de notre mieux.

Et, avec le sang-froid dont il m'avait déjà donné des preuves, il se mit à plumer ses deux poulets ; une 20 baguette de bois de fer, qui croissait en abondance autour de nous, servit de broche. J'étais, comme il est facile de le penser, peu disposé à faire honneur à sa cuisine ; cependant, si la peur est contagieuse, le courage l'est aussi, et l'attitude calme de ce domestique 25 finit par me rendre mon assurance.

Néanmoins je prêtais l'oreille avec anxiété à tous les bruits qui remplissent les bois vers le soir. Le murmure de l'eau qvii frémissait contre les rochers éboulés, le craquement des buissons froissés par les 30 longes de nos chevaux, le bourdonnement des nombreux maringouins que la nuit semblait amener avec ses premières vapeurs, le retentissement bruj^ant des arbres morts qui se tordaient sous la brise, mille voix qui m'auraient fait rêver dans toute autre 35

circonstance, résonnaient alors comme des voix menaçantes.

Au moment où notre rôti, auquel Anastasio semblait donner toiis ses soins, exhalait déjà une odeur fort 5 appétissante, ces bruits changèrent de nature ; nous prêtâmes l'oreille. Anastasio se pencha même pour écouter ; mais il reprit bientôt avec son indifférence habituelle :

— Les blancs seuls marchent ainsi, quoique l'allure

iode ceux-ci ressemble un peu à celle des Indiens; maintenant il n'y a plus à s'y tromper.

En efFet, des voix ne tardèrent pas à se faire entendre, le bruit des pas se rapprocha, puis, à la lueur du feu qui éclairait le dessous des feuilles sur le bord

15 du talus, deux individus se montrèrent. C'était la nuit aux aventures imprévues, et les deux nouveaux venus figuraient à merveille dans l'espèce de drame improvisé dont cette journée de voyage semblait former le prologue.

20 Le premier était un homme de haute taille, la figure couverte d'une épaisse barbe blonde tirant sur le roux. Un bonnet en cône tronqué, fait évidemment de la peau de quelque animal, mais qui ne conservait que quelques poils disséminés, couvrait une rude chevelure

25 de la couleur de la barbe. Une veste en gros drap gris, à basques carrées et à larges poches, horriblement rapetassée, des espèces de braies en peau de daim tannéej maintenues autour des jambes par des courroies de cuir, composaient le reste de son vêtement. Des

30 lanières de peau, passées à droite et à gauche sur sa poitrine, soutenaient une vaste gibecière en cuir qui pendait sur l'estomac, et une corne à poudre. Un long rifle à canon de cuivre était jeté sur son épaule.

Le costume de l'autre individu consistait en une

35 veste de cuir d'un rouge de brique, qu'on passe par le

cou comme une chemise, ornée dans tous les sens de boutons de métal blanc, et en un pantalon de cuir aussi, jadis rehaussé d'agréments d'argent. Il était également armé d'une carabine, mais la sienne était à canon bleu de fabrique liégeoise* ; en outre, il portait sur le dos, 5 au lieu de sac de voyage, une lourde selle mexicaine.

Ai-rivés au bord du talus qui dominait l'endroit où nous étions assis, les deux inconnus restèi'ent un instant immobiles.

— Voilà qui nous prouve, dit l'homme à la veste 10 de cuir, en se tournant vers son camarade, que nous sommes plus loin que vous ne pensiez de ceux que nous cherchons, car ces cavaliers ne seraient pas si tranquilles ici.

— C'est ce que nous verrons quand il fera jour, dit 15 l'autre avec un accent étranger ; mais je soutiens toujours que nous ne devons pas être loin d'eux,

— De qui parlez-vous 1 leur demandai-je.

— D'un parti de maraudeurs indiens que nous poursuivons depuis plusieurs jours, reprit l'individu à veste 20 de cuir, et dont nous avons perdu la trace ce soir dans l'obscurité. Nous avons aperçu votre bivouac en la cherchant, et, si vous voulez bien le permettre, nous nous reposerons quelques heiues en votre compagnie, seigneur cavalier. 25

En achevant ces mots, il déposa par terre, avec un soupir de soulagement, la selle qui chargeait ses épaules.

— Volontiers, lui répondis-je enchanté de ce renfort inespéré, et voici quelqu'un qui vous donnera des 3° renseignements à l'égard des Indiens, ajoutai-je en montrant Anastasio.

Les deux individus s'assirent sans façon k la mode du désert.

— Ah ! les chiens ! m'ont-ils fait pester ! 35

Cette phrase, que prononça en français, avec l'accent traînard particulier aux Normands, l'homme à la barbe blonde, me causa un vif plaisir, car je fus certain d'avoir enfin devant les yeux un véritable chasseur 5 canadien, un rejeton de l'ancienne souche normande, un de ces coureurs des bois dont j'avais entendu raconter tant de prouesses merveilleuses.

— Soyez le bienvenu, l'ami, lui dis-je à mon tour en français.

lo — Quoi ! s'écria le Canadien, vous êtes Français ! Touchez là, me dit-il en me tendant sa large main avec une visible satisfaction ; il y a bien longtemps que je n'ai entendu parler ma langue. Du diable si je m'attendais à trouver ici un compatriote !

15 Pendant que nous échangions quelques phrases, Anastasio faisait part de sa découverte au chasseur mexicain.

— Avais-je raison î s'écria le Canadien d'un air de triomphe.

20 — Je ne demande pas mieux que de m'être trompé, répliqua le Mexicain.

Puis, s'adressant à Anastasio :

— N'avez-vous pas remarqué, parmi les traces que vous avez trouvées près de ce village, celles d'un

25 cheval qui, par une singularité remarquable, a le sabot droit de devant un peu plus large que le gauche ?

— Ma foi non, dit le domestique ; mais ce dont je suis sûr, c'est que le parti qui a laissé ces empreintes

30 est en marche depuis longtemps.

— Depuis quatorze jours, ni plus ni moins, reprit le Mexicain, depuis que, profitant d'une négligence de notre part, ils nous ont dépouillés, ce Canadien et moi, du produit d'une année de campagne, et, par-dessus

35 tout, d'un cheval que j'aimais comme un enfant.

A ce mot, le gambusino tressaillit douloureusement et cacha sa figure dans l'ombre.

— Je ne regrette, moi, qu'une magnifique collection de peaux de loutres, dont la moindre valait trente

■piastres (150 francs), ajouta le chasseur canadien ; mais 5 patience, rira bien qui rira le dernier !

— C'est ma faute, reprit le Mexicain ; car, depuis le jour où j'ai manqué à mon serment envers les âmes du purgatoire, tout a été pour moi de travers.

Ces paroles avaient été dites avec un accent de com- lo ponction dont je ne pus m'empêcher de sourire.

— Ainsi, lui dis-je, vous ne croyez pas les âmes du purgatoire étrangères à votre mésaventure ? Je serais curieux de savoir en quoi vous avez pu les offenser si gravement. Racontez-nous cela en prenant votre part 15 de notre souper.

— Volontiers, dit le Mexicain en jetant un regard de convoitise sur les deux volailles qu'Anastasio achevait de débrocher.

A l'exception du gambusino Eivas, nous étions, 20 autant qu'il m'en souvient, tous plus ou moins affamés, et un moment de silence solennel précéda le souper. La flamme du foyer éclairait alors un des groupes les plus bizarres que mes souvenirs me rappellent : elle faisait ressortir les formes musculeuses du coureur des 25 bois canadien, jetait des reflets cuivrés sur la figure déjà bronzée du chasseur mexicain, et donnait un aspect plus lugubre encore au visage ravagé du gambusino.

— Vous autres Américains,^ dit le chasseur mexicain 3° après s'être signé dévotement, vous ne croyez k rien ; mais, comme j'ai déjà eu l'honneur de vous le dire, je n'en suis pas moins convaincu que les âmes du purgatoire sont la cause de ma mésaventure. Avant d'être

^ En Sonora, tout étranger est Américain. 35

associé avec ce seigneur canadien, la chasse était déjà mon principal métier. J'ai passé bien des nuits à l'affût des cerfs, dont je vendais la peau assez avantageusement, ou guettant aux abreuvoirs de la forêt 5 les tigres et les lions, pour lesquels les hacenderos (propriétaires) me payaient une prime de dix piastres par tête, en m'en laissant encore la peau par-dessus le marché.

" Une légère partie de ces profits me servait à faire

lo dire des messes pour les âmes du purgatoire, et je puis dire que mes affaires prospéraient. Puis je m'associai avec ce seigneur canadien, et je laissai de côté les bêtes que j'avais chassées jusqu'alors pour entreprendre avec lui l'exploitation des loutres et des castors.

15 " Or, un jour que j'étais seul à l'affût de ces innocents animaux, j'aperçus les ramures d'une magnifique paire de cerfs qui venaient se désaltérer à un ruisseau sous un fourré assez épais. Mes premières chasses me revinrent en mémoire, et j'éprouvai un

20 vif désir de tuer ces deux cerfs. Comme vous pensez, ce n'était pas aisé, mais je fis vœu mentalement que, si je les abattais d'un coup, la peau de l'un serait pour moi, l'autre pour la rédemption de quelques âmes du purgatoire ; je glissai en même temps deux balles de

25 plus dans ma carabine, et je fis feu.

— Et vous les manquâtes tous les deux ? lui dis-je.

— Oh ! que non ! Seulement, quand le nuage de fumée se fut dissipé, j'eus la douleur de voir que mon cerf seul était resté sur le terrain, mais que celui des

30 âmes du purgatoire courait comme un démon.

— Pour un dévot aux âmes du purgatoire, c'était cependant un cas de conscience facile à résoudre, lui dis-je en m'efforçant de garder mon sérieux.

— Si j'avais eu moins de dévotion pour ces âmes, je 35 n'aurais pas éprouvé une douleur si vive de voir leur

messe s'enfuir à toutes jambes. Ce n'est que depuis le vol de mon cheval que j'ai pensé qu'en bonne conscience j'aurais dû partager avec elles la moitié de la peau de mon cerf; mais, ajouta le chasseur (et son regard devint menaçant), j'ai fait un autre vœu, et celui-là, je S le tiendrai. Depuis quatorze jours et quatorze nuits nous sommes sur la trace de ces démons d'Apaches. Eh bien ! ce vœu, je le renouvelle ici !

Le chasseur se dressa sur ses pieds, étendit la main vers le ciel, et, les yeux étincelants, les narines gon- lo fiées, il s'écria d'une voix que les échos répétèrent après lui comme pour prendre acte de ses serments :

— Je fais vœu d'attaquer, accompagné ou seul, ces chiens partout où je les rencontrerai, de les poursuivre, s'il le faut, jusqu'à leur village. Je fais vœu de 15 porter sur mes épaules cette selle, qui était celle du pauvre animal qu'ils m'ont volé, et de ne la déposer que quand je l'aurai mise sur le dos d'un de ces démons ! Je fais vœu de vendre comme esclaves leurs enfants maudits, et de consacrer cette fois le produit 20 de cette vente aux âmes du purgatoire. Puissent-elles me venir en aide !

— Et vous, demandai- je au Canadien, avez -vous fait un semblable vœu ?

— Moi, répondit -il simplement, j'ai promis à mon 25 associé de le suivre partout où il irait et de faire ce qu'il ferait.

Puis il fit un signe au Mexicain ; alors celui-ci se leva de nouveau, prit sa selle, la chargea sur ses épaules et me dit : 30

— Nous nous sommes assez reposés ; recevez mes remercîments pour votre hospitalité ; il est temps que nous allions reprendre la trace perdue, car, avec un vœu comme le mien, on ne dort et on ne s'arrête que le moins possible. Si le hasard vous conduit à 35

l'hacienda' de la Noria, et que je sois encore de ce

monde, j'espère que vous me trouverez quitte cette fois

avec les âmes du purgatoire. Adieu, seigneur cavalier.

Le Canadien me donna une vigoiureuse poignée de

5 main, jeta sa carabine sur son épaule et le suivit.

Moi, je contemplais d'un œil étonné ces deux intrépides

aventuriers, qui osaient se mettre seuls à la poursuite

d'une tribu en ne comptant que sur leur courage pour

mettre à fin une si périlleuse aventure. Les deux che-

10 valiers errants se perdirent bientôt dans l'obscurité de

la nuit, et je n'entendis plus le bruit des herbes qu'ils

froissaient dans leur marche.

— Ce sont deux hommes perdus ! dis-je à Anastasio.

— Qui sait? me répondit flegmatiquement le do- 15 mestique en s'allongeant près du feu.

Le sommeil, plus fort qu'un reste d'appréhension, ne tarda pas à me fermer les yeux, pendant que je réfléchissais encore à la singularité de cette rencontre. Le lendemain, la lune allait disparaître derrière les

20 montagnes, quand nous reprîmes notre course vers Bacuache.

Comme la journée précédente, nous n'avançâmes que très péniblement vers notre but ; nos chevaux pouvaient à peine marcher, tant ils avaient la corne

25 usée. Rivas nous suivait sans effort à pied, grâce à cette lenteur forcée, et nous formions ainsi un assez lamentable trio de voyageurs. Cependant, quand le jour vint, comme notre compagnon faisait de temps à autre certaine;: haltes, nous ne tardâmes pas à le

30 laisser en arrière, jusqu'à ce qu'enfin, au détour de la route, nous le perdîmes complètement de vue.

Je l'appelai à plusieurs reprises, mais ma voix se perdit au milieu du silence ; personne ne répondit à mon appel.

35 — Ne vous en occupez pas davantage, seigneur

cavalier, me dit Anastasio, il est probablement en quête de quelque filon ; car il est bon que vous sachiez que nous marchons déjà sur une terre fertile en or, et, tout seul et tout isolé qu'il se trouve, son instinct aura repris le dessus. Il est comme mon frère, il est né 5 gambusino, rien ne l'en détournera, et il mourra comme il est né. Je ne crois pas, du reste, qu'il ait la tête bien saine. Depuis la mort de son fils, dont j'avais entendu parler, une manie sombre s'est emparée de lui. Il croit reconnaître partout la voix des assassins de son 10 enfant. Selon toute apparence, la terrible vengeance qu'il vient d'exercer n'a frappé que des innocents, et malheureusement il ne s'en tiendra pas là.

Je donnai un regret au pauvre mutilé ; mais bientôt les objets nouveaux qu'on rencontre à chaque pas en 15 voyage chassèrent de mon esprit le souvenir du gambusino.

Enfin, après huit heures de cette marche pénible, nous arrivâmes à un endroit où quelques groupes disséminés de laveurs d'or en guenilles, qui- nous 20 lancèrent un regard oblique, exerçaient déjà leur industrie. Quelques pas plus loin, à un détour de la route, j'aperçus dans une gorge aussi longue qu'étroite des cabanes de ramée ou de bambous verts, qui de loin semblaient se confondre avec les sapins groupés sur 25 les pentes des montagnes : c'était Bacuache.

Devant moi s'ouvrait une étroite vallée bornée de trois côtés par des hauteurs à pentes rapides couvertes de sapins épais. Des rochers gris pointaient dans les déchirures du terrain, et tranchaient sur la verdure 30 sombre des bois environnants.

Du haut de la montagne qui formait le fond de la vallée, un ruisseau se perdait parmi les arbres et jaillissait çâ et là en cascades bruyantes. Ce ruisseau serpentait au fond du ravin, ainsi que quelques autres 35

qiii descendaient des deux versants de droite et de gauche, sur lesquels des pins morts, couchés en travers de sapins encore verts, témoignaient de l'impétuosité des eaux dans la saison des pluies. Enfin, sur les 5 bords de ces cours d'eau, au milieu même de leur lit, dans les sables du vallon, des hommes, courbés comme le laboureur sur la moisson, fouillaient la terre à coups de pioches ou draguaient le fond des ton-ents.

De temps à autre, une explosion qui faisait voler

lo des éclats de roc retentissait en échos sourds ou vibrants, qui allaient mourir au loin. Puis des voix confuses, des jurons, des cris de joie, se mêlaient à ces bruits, entrecoupés de courts silences pendant lesquels on n'entendait plus que le murmure des cascades.

15 Si l'on songe que la terre appartient là, non au premier occupant, mais au plus fort, on conçoit que tout nouvel arrivant doit exciter les soupçons des explorateurs primitifs de ces placers. Aussi ce fut avec un certain battement de cœur qu'après avoir jeté

20 un coup d'œil sur ces lieux sauvages, je poussai mon cheval pour descendre la berge et traverser la rivière.

Anastasio me suivait de près ; nous nous approchâmes d'un groupe d'individus qui remplissaient de sable les sébiles de bois qu'ils tenaient à la main.

25 Anastasio s'adressa à l'un d'eux pour lui demander si par hasard il connaissait le seigneur don Pedio Salazar. A cette question, faite par Anastasio avec sa placidité habituelle, un des laveurs interrompit son travail, et, tout en mettant entre ses yeux et le soleil une

30 poignée de sable que sa main retirait de la sébile, il répondit :

— Je ne saurais vous dire si celui que vous cherchez est encore de ce monde ; dans ce cas, il doit être au bord du torrent que vous voyez descendre de ce

35 sommet.

Et il montrait le ruisseau dont j'ai parlé, et qui tombait à l'extrémité opposée de la vallée.

Nous suivîmes la direction indiquée par le laveur. Dans le lit de ce torrent assez profondément creusé, nous trouvâmes un homme de haute taille. S

Un cheval sellé et bridé était attaché au tronc d'un arbre. Une épée nue pendait à l'arçon de la selle. Quant à l'homme, il était dans l'eau jusqu'à la ceinture, occupé à entasser des pierres les unes sur les autres.

— C'est lui, me dit Anastasio. lo Une reconnaissance cordiale, je dirai même solennelle, eut lieu entre les deux frères, qui ne s'étaient pas vus depuis de longues années.

— Tu me vois occupé à détourner le cours de ce torrent, dit Pedro, quand la série de demandes et de 15 réponses d'usage en pareil cas fut complètement épuisée.

— C'est bon signe, répondit son frère ; mais le passé n'est donc rien pour toi, ajouta-t-il, que tu continues toujours ton périlleux métier ? 20

— Que veux-tu ! reprit Pedro ; chacun suit sa vocation : la mienne est d'être sans cesse aux prises avec les dangers d'une profession que je préfère à toute autre, peut-être à cause des dangers qu'elle offre. Ici même nous sommes en pays ennemi, et, tu le vois, j'ai 25 mon épée.

Et il montrait le cheval attaché tout près de lui.

— Comment cela 1 dit Anastasio ; la tranquillité la plus profonde me semble régner ici.

— Oui, en apparence, reprit Pedro ; mais en réalité 30 tous m'envient la possession de ce cours d'eau. J'ai mis plus d'une fois déjà le couteau à la main pour défendre mes droits contre mes camarades, et même contre les laveurs de Nacome, qui prétendent que ce ruisseau prend sa source à un endroit de la sierra 35

compris dans la limite de leur exploitation. J'ai imposé silence aux envieux de Bacuache ; mais nous avons eu un engagement avec ceux de Nacome, dans lequel mon associé a été blessé, et nous nous attendons 5 encore à être attaqués d'un moment à l'autre : voilà pourquoi nous sommes sur nos gardes.

Malgré cette circonstance fâcheuse, il fallait nous

résoudre à séjourner quelques jours à Bacuache pour

donner aux chevaux le temps de refaire la corne de

lo leurs sabots, et Anastasio demanda à son frère s'il

pouvait nous recevoir.

— Ma cabane est là-bas, répondit Pedro, et je l'offre de bon cœur à ce cavalier ; mais il est possible que les gémissements du pau\'Te diable qui s'y trouve main-

15 tenant l'empêchent de dormir, s'il n'est pas un peu

accoutumé à cette musique.

Anastasio me consulta du regard, et, sur un signe

d'assentiment, il accepta l'offre de son frère. Je mis

donc pied à terre, et, pendant qu'il emmenait nos 20 chevaux, je m'assis auprès du gambusino, qui avait

repris son travail.

— Il me semble, dis-je pour lier conversation, que vous vous donnez là une peine bien inutile, car si ce ruisseau est assez riche en parcelles d'or pour mettre

25 en éveil tant d'ambitions, il doit vous suffire d'en exploiter le lit 1

— C'est ce que j'ai fait aussi, me répondit Pedro. Depuis la cascade que vous voyez là-bas, il n'y a point un caillou ni un grain de sable qui n'ait passé par mes

30 mains ; le résultat s'est trouvé au-dessus de mon espérance, et c'est ce résultat inattendu qui m'a forcé à entreprendre le travail que je suis en train d'achever.

— Je ne comprends pas bien, lui dis - je, cette nécessité.

35 Pedro sourit.

— Écoutez, seigneur étranger, répliqua le gambusino en tirant d'un petit sachet de cuir caché sous sa chemise un grain d'or de la grosseur d'une noisette et à vives arêtes, que concluriez-vous du placer que vous exploiteriez, si vous trouviez une pépite de cette 5 nature 1

— Que le gîte de l'or est proche, puisque la pépite n'aurait pas eu le temps de s'user par le frottement.

— Eh bien ! continua-t-il à voix basse, les pentes de ce torrent dont je cherche à détourner les eaux doivent 10 être la source de l'or qui se trouve dans cette vallée.

— Et vous ne craignez pas, lui dis-je, que vos confrères, soupçonnant votre bonne fortune, ne vous fassent un mauvais parti ?

— Je m'y attends, mais je ne les crains pas. De- 15 puis mon enfance je suis accoutumé aux dangers de ma profession. J'ai appris la prudence en même temps que l'audace, et j'ai déjà mis à couvert une forte partie de mon butin. En cas de malheur, je révélerai ma cachette à mon frère Anastasio. 20

Puis il reprit :

— Ne croyez pas au moins que ce soit la cupidité qui m'aiguillonne ! non ! Mais voyez la contradiction ! Dans des déserts brûlants où tout autre aurait donné l'or du monde entier pour un verre d'eau, j'ai souvent 25 sacrifié à des expériences inutiles la dernière goutte d'eau qui me restait ; et pourtant que de fois il m'est arrivé de vendre de riches filons pour un cigare ! En exposant ma vie dans ces recherches aventureuses, j'obéis à un instinct invincible. Je suis comme le 30 torrent à qui Dieu ordonne de disséminer l'or dans la plaine. N'est-ce pas Dieu aussi qui révèle à l'homme par des signes visibles la présence de l'or caché dans les entrailles de la terre 1

Tout en parlant ainsi, le gambusino continuait à 35

élever sa digue de pierres, dont il bouchait les interstices avec des herbes qu'il avait amassées en assez grande quantité. Peu à peu l'eau, détournée de son cours, laissait à découvert la pente de terrain. 5 — Si je ne me suis pas trompé dans mon calcul, me dit le gambusino, c'est par ici que doit se trouver le gîte de l'or dont j'ai recueilli les pépites.

Dans le talus de droite, l'eau avait creusé une demivoûte couronnée de racines entrelacées. Le gambusino

lo sonda avec soin la profondeur de ce renfoncement, mis à jour pour la première fois ; sa figure impassible ne laissa rien lire des pensées qui l'agitaient.

Il interrompit son examen pour sortir du lit du ruisseau et prendre sa pioche, qu'il avait laissée sur le

15 bord. Les premiers coups qu'il dirigea contre le flanc de la berge ne rencontrèrent qu'un terrain argileux dans lequel la pioche pénétrait sans résistance. A quelques pieds de là, le fer, en s'enfonçant de nouveau, heurta contre la roche : en un clin d'oeil, le gambusino

20 la mit à nu en la débarrassant de la terre qui la couvrait. C'était une roche anguleuse, si compacte et si dure, que ce ne fut qu'au troisième coup, appliqué d'un bras vigoureux, qu'un éclat s'en détacha.

Le mineur examina de nouveau avec attention le

25 bloc mis à découvert, pendant que je suivais tous ses mouvements avec une curiosité que l'on comprendra. Alors il mit un doigt sur sa bouche, comme pour me recommander le silence, et joua le désappointement en acteur consommé, tandis qu'il serrait dans les poches

30 de sa veste le morceau de quartz qu'il avait séparé du bloc ; il éparpilla ensuite des pieds et des mains les pierres qu'il avait entassées, et, la digue une fois abattue, l'eau ne tarda pas à reprendre en murmurant son cours habituel.

35 — Allons, dit le gambusino en élevant la voix, je

me suis trompé dans mes conjectures ; mais, en tout cas, en voilà assez pour aujourd'hui, et je me sens fatigué ; si vous le trouvez bon, nous rentrerons chez moi.

Je me levai pour l'accompagner. 5

Pendant le trajet, rien dans sa démarche ne trahit la moindre émotion. Lorsque nous fûmes entrés dans sa cabane, il ferma soigneusement la porte, et s'écria en jetant à Anastasio le morceau de quartz qu'il tira de sa poche : lo

— Comme tu me le disais tout à l'heure, le passé n'est rien pour moi ; mais que doit être l'avenir pour le possesseur d'un filon semblable à celui-ci ? Encore de l'or qui va voir le jour, qui va circuler de main en main ! s'écria-t-il avec enthousiasme. 15

Pendant qu' Anastasio examinait avec admiration le morceau de quartz d'un blond fauve, constellé à certains endroits de paillettes serrées, et veiné en d'autres de légers réseaux d'or, un homme couché dans un angle de la hutte, le blessé dont le gambusino avait 20 parlé, fit entendre un sourd gémissement.

Il essaya de se retourner sur sa couche de roseaux, mais il ne put qu'étendre la main et dire d'une voix faible :

— Donne, que je voie à mon tour, quoique ma vue 25 soit bien troublée.

Anastasio lui tendit le précieux caillou.

— C'est dans le ruisseau que tu as trouvé ce filon, n'est-ce pas 1 continua-t-il.

— Oui, dit Pedro; réjouis -toi d'avoir versé ton 30 sang pour le défendre !

Le blessé ne répondit rien, mais un sentiment de joie vint éclairer un moment sa figure pâle, puis il ferma les yeux comme s'il n'eût pas voulu distraire sa pensée de ce spectacle fascinateur. 35

Pedro s'approcha de lui.

— Nous exploiterons cette mine ensemble quand tu seras guéri, lui dit -il; je n'attends que toi pour cela; aussi ai- je eu la force de ne rien laisser lire sur S ma figure de la joie que je ressentais. Sois tranquille, l'eau recouvre entièrement le filon, et personne ne se doute de ma découverte.

La respiration haletante du blessé se fit entendre plus distinctement dans la cabane ; il essaya de parler

lo encore, mais il ne put prononcer que ces mots : — Oh ! que j'ai soif! — si bas, que nous les entendîmes à peine. On s'empressa de satisfaire son désir, après quoi les deux frères, obéissant à un préjugé généralement répandu en Sonora qui fait considérer tout étranger

15 comme médecin ou horloger, me prièrent d'examiner la blessure, que le gambusino avait pansée selon la mode du pays.

J'avais déjà été trop souvent consulté en pareille matière pour perdre mon temps à protester de mon

20 ignorance, et je consentis à faire ce qu'ils me demandaient. Le mineur leva donc l'appareil et m'expliqua le mode de pansement, que je dus naturellement trouver parfait. J'ordonnai même de le renouveler souvent. Les deux frères furent complètement de mon avis, et s'ap-

25 plaudirent naïvement de m'avoir consulté.

Cette journée laborieuse était enfin achevée, la nuit était venue, et les laveurs avaient suspendu leurs occupations. Tout était silencieux dans la cabane comme au dehors ; mais, ainsi que l'avait prévu Salazar,

30 les gémissements du blessé m'empêchèrent de dormir.

Couché en travers de la porte restée ouverte, je

prêtais l'oreille au bruit des pins agités, harmonie

funèbre qui se mariait bien à la plainte du blessé, et je

contemplais l'horizon noir et borné de cette vallée si

35 fertile en or, théâtre de tant de luttes sanglantes.

Le sommet de la sierra, qui donnait naissance au ruisseau dont j'entendais le murmure, était couvert d'un dais de vapeur que la lune irisait çà et là. Au milieu de cette nature silencieuse, ce brouillard lumineux paraissait un voile mystérieux jeté par Dieu sur la s source de ces trésors, dont sa volonté confie la distribution au caprice des eaux. Un pin se profilait en noir sur le ciel transparent, et s'élevait comme le sombre protecteur de ces hauts lieux. Au-dessous de lui, la cascade formée par le torrent semblait une lo cataracte d'argent tombant sur cette terre d'or.

Peu à peu les objets devinrent moins distincts à mes yeux, que la fatigue appesantissait, et déjà mon esprit flottait entre l'assoupissement et la veille, quand je crus entendre au loin des cris étouffés et voir des 15 lueurs indécises scintiller comme des feux follets sur la hauteur. Le sommeil finit cependant par prendre le dessus, et je ne sais combien de temps je dormis, jusqu'au moment où une clarté subite me fit ouvrir de nouveau les yeux. 20

Un spectacle étrange me frappa : la vallée tout entière était vivement illuminée ; des flammes ondoyantes s'élançaient depuis l'extrémité inférieure du tronc jusqu'aux plus hautes branches du pin qui dominait le ruisseau. Des nuages de fumée montaient 25 en tourbillonnant jusqu'au ciel, qui en était obscurci. Les cimes des arbres voisins étaient colorées de reflets incandescents. Des branches détachés du tronc enflammé tombaient en traçant des raies de feu.

A la lueur de ce brasier gigantesque, des hommes 30 allaient et venaient ; des clameurs confuses éclataient de tous côtés. Des épées nues, des piques, des couteaux, brillaient au milieu de ces groupes divers.

Je me retournai pour avertir Anastasio et son frère ; je les distinguai, à la lueur qui pénétrait jusqu'au fond 35

de notre cabane, levés tous deux et paraissant tenir conseil.

Le blessé s'agitait convulsivement sur son lit de douleur. 5 — Eh bien ! dis- je au gambusino, ceux de Nacome veulent-ils décidément venir nous attaquer ?

Le gambusino secoua la tête. Son visage était soucieux et pâle.

— Non, non, me répondit-il ; les laveurs de Nacome lo n'auraient pas allumé ce flambeau infernal pour nous

attaquer. Un voyageur ne peut non plus avoir mis le feu à cet arbre, car, si des raisons inconnues l'eussent forcé à bivouaquer là-haut, la prudence lui eût également commandé de ne pas se trahir. Pourvu que ce iS ne soit point . . .

Il n'acheva pas, mais le signe de croix qu'il fit dévotement compléta sa pensée. Puis il reprit :

— Ne croyez-vous pas, seigneur étranger, que si Satan règne par la puissance de l'or, une terre qui en

20 produit tant doit être plus qu'une autre soumise au prince des ténèbres 1

Le spectacle qui s'offrait à nous était réellement empreint d'un caractère diabolique propre à éveiller des idées superstitieuses, et, l'avouerai-je ? je manquai

25 d'arguments pour rassurer Pedro.

— Ave Maria! s'écria Anastasio ; n'as-tu pas entendu des gémissements semblables h ceux de notre père expirant dans la nuit fatale où nous l'avons perdu ? Écoutons.

30 Nous fîmes silence, mais nous n'entendîmes que le sifflement de la flamme, le craquement du bois qui éclatait au milieu du feu, la respiration oppressée du blessé.

— Fais comme moi, Pedro, continua Anastasio, 35 renonce à ton métier ; tôt ou tard tu en seras victime.

— Jamais je n'y renoncerai ! s'écria le gambusino, qui parut avoir pris une détermination bien arrêtée, et engagea son frère à sortir avec lui pour éclaircir leurs doutes.

— Allez- vous m'abandonner ainsi ? s'écria le blessé 5 avec angoisse. Pour l'amour de la sainte Vierge, que quelqu'un reste avec moi !

— Ce sera vous, seigneur cavalier, me dit Pedro ; mais écoutez, avant tout, une recommandation solennelle. lO

— Parlez, lui dis-je, et croyez que s'il est en mon pouvoir d'exécuter ce que vous me demanderez, je suis prêt à le faire.

— Je ne sais ce qui peut m'être réservé là-haut, reprit-il ; plaise à Dieu que je n'y rencontre que des 15 ennemis terrestres ! mais, si je n'en reviens pas, promettez-moi de ne pas partir avant six jours d'ici. D'ici là, le pauvre Cirilo (il montrait le blessé) sera mort ou rendu à la santé. L'abandonner maintenant, ce serait

le tuer. S'il est mort avant ce temps et que je ne sois 20 pas de retour, ni mon frère non plus, je vais confier à votre loyauté, seigneur cavalier, un secret dont vous ferez votre profit. Quand vous aurez récité sur le corps de Cirilo les prières des morts, après lui avoir fait donner une sépulture chrétienne, si c'est en votre pou- 25 voir, vous fouillerez à l'endroit où il repose maintenant, et, à un pied sous terre, vous trouverez l'or que j'ai recueilli dans ce placer ; il y en a une quantité assez considérable. Je n'ai personne à qui le laisser, autant vaut que vous en profitiez qu'un autre. 30

M'ajant fait cette confidence, il se disposait à sortir, quand, après un moment de réflexion, il ajouta cette recommandation singulière, où se révélait complètement l'étrange caractère du gambusino :

— Si vous craigniez par hasard de vous charger de 35

l'héritage que je vous laisse, à cause des tentatives qu'on pourrait faire pour vous en dépouiller, éparpillezle plutôt que de le laisser enfoui ; car, une fois arraché à la terre, l'or est fait pour profiter à l'homme : c'est S Dieu qui le veut ainsi.

Presque aussitôt Pedro et Anastasio sortirent l'épée à la main. Je restai sur le seuil de la cabane, et je les vis se perdre dans les ténèbres de la vallée.

Pendant longtemps encore l'arbre embrasé répandit

lo une lumière éclatante, jusqu'au moment où les flammes cessèrent de tourbillonner. Le cercle éclairé par l'incendie se rétrécit alors peu à peu ; le tison colossal s'aff"aissa bientôt sur lui-même, s'éteignit dans le torrent avec un sifflement lugubre, et tout rentra dans

15 l'obscurité. Seulement, à de longs intervalles, les flammes, soudain ranimées, lançaient encore un éclair jusqu'à moi.

Je persistais à croire que c'étaient les laveurs de Nacome qui venaient surprendre ce\ix de Bacuache,

20 mais rien, dans le silence de la nuit, ne justifiait cette appréhension. Je faisais donc d'inutiles efforts pour deviner la cause de cette bizarre alerte, quand, à la lueur d'un de ces jets de flamme dont j'ai parlé, je vis un homme s'avancer presque en rampant de mon côté.

25 — Qui va là 1 criai-je à l'inconnu, que je ne distinguai qu'un instant.

— Chut ! c'est moi, moi, Rivas, dit l'homme à voix basse ; et en eff'et je reconnus la voix du mutilé.

Je lui adressai précipitamment quelques questions

30 sur la cause de cette alarme imprévue. Il y répondit par un éclat de rire si singulier qu'un fou seul pouvait rire ainsi, car je n'avais pas oublié ce que m'avait dit Anastasio.

Rivas s'accroupit près de moi, et me dit, de manière

35 à ce que je pusse seul l'entendre ;

— Votre domestique avait raison, je m'étais trompé ! Ce n'étaient pas eux, vous savez, ceux que j'ai fait sauter ! Mais cette fois-ci, j'en suis sûr, j'ai reconnu leurs voix ; malheureusement ils n'étaient que deux ! Il m'en manque encore un ! je le trouverai plus tard. 5 C'est pour cela que j'ai allumé ce grand feu, et puis je voyais ainsi ceux que j'ai poussés au fond du précipice agiter leurs membres brisés, et j'étais content! N'est-ce pas encore là le jugement de Dieu ? Au revoir, seigneur cavalier, je vais chercher le troisième. 10

A ces mots, le fou s'éloigna précipitamment, avant que j'eusse pu l'arrêter. J'étais encore tout étourdi de cette révélation, quand j'entendis la voix des deux frères qui regagnaient leur cabane.

— Eh bien ! leur criai- je, qu'avez-vous découvert ? 15

— Rien, répondit Anastasio, si ce n'est deux cadavres que nous avons trouvés au bas du ravin ; mais, si c'est le diable qui les y a précipités, il a du moins fait justice des deux plus mauvais drôles de ce pays, où certes ils ne manquent pas ! J'avoue que j'ai un poids 20 énorme de moins sur la poitrine : pourtant je me demande encore qui a pu mettre le feu à cet arbre ?

Je lui racontai ce que m'avait dit Rivas.

— Il pourrait bien n'avoir pas tort aujourd'hui, dit Anastasio ; mais néanmoins je me mettrai demain en 25 quête de lui : c'est un fou d'une trop dangereuse espèce.

Pendant six jours que je passai à Bacuache, toutes les recherches faites pour découvrir le mutilé furent inutiles ; il s'était probablement éloigné dans la direction du grand désert, et l'on n'entendit plus parler 3° de lui. Je n'avais pas oublié la phrase d'adieu du chasseur mexicain, et je me promettais bien de pousser un jour ou l'autre jusqu'à l'hacienda de la Noria. Je ne voulais pas perdre une occasion si précieuse d'étudier quelque nouvel aspect de cette vie mexicaine, qui, avec 35

le désert ou l'océan pour cadre, gardait toujours pour

moi l'intérêt d'un roman.

J'appris plus tard que le filon trouvé par Pedro

Salazar était devenu de plus en plus riche, mais 5 qu'il l'avait vendu parce qu'il prétendait n'être pas

embarrassé pour en trouver d'autres qui, sans lui,

demeureraient peut-être inconnus.

Le gambusino était donc resté docile à la voix in- • térieure qui le poussait vers de nouvelles découvertes : 10 sa mission, répétait-il avec une naïve emphase, était

celle du torrent auquel Dieu ordonne de charrier dans

la vallée l'or arraché des montagnes, et il attendait

avec résignation, au milieu de fatigues et de périls

journaliers, le moment où il irait, comme le torrent, 15 mourir au terme d'une course orageuse dans un désert

ignoré.

BEKMUDES-EL-MATASIETE*

A UNE portée de fusil de l'hacienda de la Noria, une trentaine de huttes capricieusement groupées servaient d'habitations aux peones ou travailleurs à gages. Chaque hutte s'élevait au milieu d'un enclos formé par une haie vive de cactus, que des volubilis aux 5 clochettes multicolores couvraient de leurs réseaux serrés ; mais l'intérieur des cabanes était loin de répondre à ces riants dehors : tout y trahissait le dénûment affreux qui est le partage du péon.

Sur la terre qu'on lui concède, chaque travailleur ne 10 peut en effet cultiver à son profit que le carré de piment et de tabac qui lui est accordé par le maître de la ferme, et le temps qu'exige l'exploitation de ce petit coin de terre est pris sur ses heures de repos. Un monopole impitoyable le force d'acheter 15 cà l'hacienda le blé, le maïs, les objets manufacturés nécessaires à sa consommation, et dont le prix dépasse son modique salaire. Il achète donc presque tout à crédit, et le propriétaire reste éternellement son créancier. 20

Je dirigeais souvent mes promenades vers les cabanes habitées par les péons.

La boutique qui contenait les denrées s'élevait au milieu du village. Un matin, je m'étais arrêté devant cette boutique pour observer les diverses transactions 25

dont elle était le théâtre. Chaque péon tirait de sa poche un roseau creux long de six pouces, et dans lequel étaient roulés deux petits carrés de papier indiquant, l'un le doit, l'autre l'avoir. Je remarquai 5 bientôt un individu plus hâve et plus maigre que les autres, qui se promenait avec hésitation en jetant sur la boutique des regards d'ardente convoitise. Enfin il parut prendre une détermination héroïque, et s'avança en demandant un peu de maïs.

lo — Voyons votre comi)te, dit le commis.

Le péon tira de sa poche son roseau, et en fit sortir son graiul-livre ; mais autant la partie de Yavoir était parcimonieusement semée d'hiéroglyphes, autant celle du doit était surchargée de signes de toute espèce. Le

15 commis refusa durement de lui vendre jusqu'à nouvel ordre, et lui rendit son compte.

Le péon avait, selon toute apparence, prévu cette réponse, et la résignation aurait dû lui être facile ; cependant un désappointement douloureux se peignit

20 sur sa figure, et ce fut d'une main tremblante qu'il essaya de faire rentrer dans l'étui de roseau le papier qu'il roulait convulsivement. Je payai au commis le modeste emprunt que le pauvre travailleur était venu solliciter en vain, et celui-ci me témoigna sur-le-champ sa

25 reconnaissance en m'empruntant un second réal (60 centimes), et en me priant de l'accompagner dans sa cabane pour guérir sa femme, malade depuis fort longtemps.

Je trouvai dans la hutte du péon le dénùment que je m'attendais à y rencontrer. Quelques vases de terre

30 cuite, deux ou trois tètes de bœuf desséchées qui servaient de sièges, composaient tout l'ameublement. Deux enfants nus, les jambes grêles, les cheveux pendants, allaient et venaient autour d'une femme dont la figure pâle et amaigrie indiquait le dernier terme

35 d'une maladie de langueur.

Je cherchai à rassurer le père en lui conseillant de substituer au piment et au fruit des cactus, dont toute la famille se nourrissait, un système d'alimentation mieux approprié à la débile santé de sa femme ; mais je ne me dissimulais pas que, pour ces malheureux 5 privés de tout, ma recette était impraticable. Il m'écoutait cependant en se frottant les mains et en donnant tous les signes d'un contentement que je n'osais regarder comme l'efi'et de mes exhortations.

Aux questions que je lui adressai sur cette joie 10 subite et singulière, il répondit que la sainte Vierge venait de lui envoyer une idée, et que l'abondance ne tarderait pas à rentrer dans son logis. En parlant ainsi, il caressait de l'oeil une vieille carabine toute rouillée qui se trouvait dans un coin de la cabane. 15 C'est en vain que je l'interrogeai sur l'usage qu'il comptait en faire ; le péon ne voulut pas s'expliquer, et se contenta de me répéter que c'était une triomphante, une glorieuse idée. Je le quittai donc sans avoir pu lui arracher son secret. 20

Deux jours après, j'entrai le matin chez le propriétaire de l'hacienda ; je le trouvai pourpre de colère, et tançant rudement un pauvre diable qui, une carabine sous le bras, la tête baissée, tournait gauchement son chapeau entre ses mains. Je reconnus le péon. 25

— Ah ! seigneur don Ramon, demandai-je, quelle funeste nouvelle venez-vous d'apprendre ?

— Ce que je viens d'apprendre ! s'écria don Ramon, c'est que mes gens s'entendent avec les jaguars au détriment de mes bestiaux. Encore un poulain que je 30 viens de perdre par la maladresse de celui-ci.

Puis il continua avec une véhémence toujours croissante :

— Vous savez que depuis quelque temps ces maudits jaguars font chaque soir de nouveaux ravages 35

dans mes troupeaux. Or, hier matin, ce drôle m'aborde pour me faire part d'une idée que la sainte Vierge, disait-il, lui avait envoyée dans mon intérêt.

— Je le croyais, interrompit humblement l'accusé.

S — Il s'agissait, continua don Ilamon, de se mettre à l'affût du jaguar dans un endroit qu'il me désigna, et de l'y attirer au moyen d'un poulain qui servirait d'appât. Il avait l'air si sûr de son fait, si certain de gagner les 10 piastres (50 francs) de prime, que j'eus la sotlo tise de lui confier un jeune poulain de six mois. Voyons, drôle ! parle ! Qu'as - tu fait de ce pauvre animal t Comment cela s'est-il passé ?

— Eh bien ! seigneur maître, dit timidement le péon, voilà donc que j'étais embusqué depuis deux

15 heures derrière un fourré ; le poulain était attaché à dix pas devant moi, regimbant, criant pour aller rejoindre sa mère, lorsque tout à coup j'aperçois dans l'obscurité deux yeux qui flamboyaient comme des cigarettes allumées. Je visai dans cette direction, je

20 recommandai mon âme à Dieu, et je fis feu en détournant la tête.

— Et, au lieu du tigre, tu tuas le poulain ! s'écria le propriétaire exaspéré.

— Oh ! seigneur maître, inten-ompit énergiquement 25 le tireur blessé dans son amour-propre, je n'ai fait que

l'estropier !

— Tué ou estropié, n'est-ce pas la même chose 1 hurla l'hacendero. Ah ! si Bermudes était ici, je n'aurais pas à gémir sur tant de pertes réitérées. Que

30 Dieu et Monseigneur saint Joseph permettent que Bermudes revienne bientôt !

Ce Bermudes, surnommé el Mafasiete, ^ était ce même chasseur que j'avais rencontré en compagnie d'un coui-eur des bois canadien lors de mon excursion ^ Littéralement tue-sept.

au placer de Bacuache, et qui m'avait donné, on s'en souvient peut-être, rendez-vous à la Noria. ^

Les ferventes prières du propriétaire durent certainement monter jusqu'au ciel, car, au moment même où il les prononçait, un homme entra dans la salle où nous 5 étions, et dans cet homme je reconnus Bermudes-el- Matasiete,

Un mouchoir à carreaux, tout maculé de larges taches de sang desséché, était son unique coiffure. Les boutons de métal et les galons d'argent qui, bien que 10 ternis, rehaussaient quelque peu sa veste et son pantalon de cuir, avaient disparu jusqu'au dernier, et les doigts des pieds sortaient de ses chaussures usées par la marche. Quant à sa figure, elle gardait encore l'expression d'intrépidité chevaleresque qui déjà m'avait 15 frappé. Le soleil avait seulement ajouté une teinte plus foncée encore au hâle de ses joues.

— Est-ce bien toi, Matasiete 1 s'écria don Ramon en s'avançant vers lui comme pour s'assurer qu'il n'était pas le jouet d'une illusion. 20

— Matasiete ! Vous pouvez bien dire Mataquince (tue-quinze), s'écria le chasseur en se redressant d'un air théâtral.

Lorsque, quinze jours auparavant, j'avais rencontré dans les bois le chasseur mexicain et son compagnon 25 d'armes le Canadien, la mâle physionomie, les allures résolues de ces deux aventuriers avaient produit sur moi une vive impression. Je rappelai donc à Bermudes la soirée qu'il avait passée à mon bivouac, dans les bois de Fronteras, après avoir retrouvé les traces d'un parti 30 d'Indiens qui avaient donné l'alarme aux habitants de ce village. Toutefois je dus renoncer pour le moment à entendre le récit de son aventureuse campagne. Je m'étais aperçu que le chasseur désirait entretenir don 1 Aboyez page 26.

Ramon en particulier, et j'ajournai toute question à un moment plus opportun.

Il me rejoignit peu après.

— Vous me pardonnerez, me dit-il, mais j'avais à 5 m'occuper avec le seigneur don Ramon de la réalisation de certaines marchandises très précieuses pour moi, car, pour m'en rendre possesseur, j'ai joué ma vie. Quant aux détails de cette campagne, s'il vous plaisait de les apprendre, vous me trouverez ce soir, à l'heure de

lo l'angélus, tout disposé à vous les communiquer : je

serai à VOjo de Agua,' où mes occupations m'appellent.

Le soir venu, je me dirigeai vers l'endroit qu'on

appelait Ojo de Agua. C'était une petite source à un

quart de lieue de Ihacienda, dans une situation des

15 plus pittoresques.

Au pied d'un talus, la source rera]jlissait un bassin circulaire à la surface duquel des plantes aquatiques étendaient leurs larges feuilles lustrées. Un cèdre s'élevait sur le talus, et ses branches inférieures

20 venaient tremper jusque dans l'eau les mousses parasites dont elles étaient chargées. Des acajous aux troncs noueux s'étageaient en groupes serrés au-dessus du cèdre. Du côté opposé, une clairière d'une trentaine de pas de diamètre s'étendait jusqu'à d'épais fourrés de

25 frênes et de palétuviers. Tel était l'endroit où m'attendait le chasseur mexicain.

Je le trouvai nonchalamment étendu sur la mousse, et goûtant la fraîcheur de l'ombre à l'entrée d'une des avenues obscures qui s'ouvraient sur la clairière.

30 Sa carabine à canon bleu était à côté de lui. Je félicitai Bermudes d'avoir choisi pour notre rendezvous un site dont la beauté sauvage devait en quelque sorte prêter un nouveau charme au récit de ses aventures.

35 — Je suis charmé, me dit-il avec un sourire dont

je ne compris pas d'abord toute l'ironie, que l'endroit soit de votre goût ; mais vous verrez d'ici à peu de temps qu'il est encore mieux choisi que vous ne pensez.

Je n'avais pas oublié le chasseur canadien, et je 5 m'informai de ce qu'il était devenu.

— Vous le verrez tout à l'heure, dit Bermudes ; il est occupé à terminer quelques dispositions relatives à notre réunion de ce soir.

Le soleil couchant illuminait les profondeurs de la 10 forêt quand le coureur des bois vint nous rejoindre. Le géant canadien tenait d'une main sa carabine, de l'autre il traînait en laisse un petit poulain qui boitait pitoyablement et regimbait de toutes ses forces.

— Eh bien ! Dupont (ce ne fut pas sans peine que je 15 reconnus ce nom français singulièrement défigiu"é par la prononciation mexicaine), a - 1 - on disposé les feux autour de la Noria ? demanda Bermudes.

Le Canadien répondit affirmativement, et, après avoir attaché le poulain par une longue et forte corde 20 au tronc du cèdre qui s'inclinait sur la source, il vint s'étendre sur la mousse, près de nous. Quant à moi, je commençais à ne plus rien comprendre à ce poulain, et à ces feux allumés contre l'usage autour de la Noria. Je voulus connaître l'objet de ces préparatifs : Mata- 25 siete me répondit que c'était pour écarter les bêtes féroces. J'insistai pour avoir une réponse plus précise ; le chasseur se mit à rire.

— Eh quoi ! n'avez- vous pas deviné 1 me dit-il.

— Non. 30

— Eh bien ! vous êtes avec nous à l'affût du tigre qui donne le cauchemar à l'honoré seigneur don Êamon !

— A l'affût d'un tigre! m'écriai -je; vous voulez rire à mes dépens ? 35

— Non certes, et je vais vous prouver que tout cela est très sérieux.

En disant ces mots, Matasiete se leva, et, m'invitant

à l'accompagner, il me conduisit sur le bord du bassin

5 de la source. A la lueur du crépuscule, je remarquai

alors sur le terrain humide de formidables empreintes.

— Ces empreintes sont d'avant-hier, dit le chasseur, j'en suis certain. Il y a donc vingt-quatre heures que le jaguar n'a bu. Or, comme à vingt lieues de distance

lo il n'y a de l'eau qu'à la Noria et à cette source, le tigre, eflfrayé d'un côté par les feux de la Noria, attiré de l'autre par la soif et l'odeur du poulain, viendra infailliblement ici ce soir.

Ce raisonnement me parut d'une logique inatta-

15 quable. Il n'y avait plus à en douter, je me trouvais, sans aucune espèce d'arme, transfoimé tout d'un coup en chasseur de tigres. Je revins m'asseoir sur la mousse. Un moment je me demandai si quelque nécessité impérieuse ne réclamait pas ma présence immédiate à

20 l'hacienda ; puis l'amour - propre prit le dessus, et je demeurai, bien qu'il me parût assez bizarre de chasser ainsi le tigre en amateur, sans armes et les bras croisés. Quant aux deux associés, ils s'établirent commodément sous les arches d'un palétuvier, comme s'ils se

25 fussent exclusivement reposés sur moi du soin de leur sûreté.

— Asseyez-vous près de moi, me dit Bermudes, et je vais vous raconter ce qui nous est arrivé depuis le soir où vous nous avez donné l'hospitalité à votre bi-

30 vouac. Nous avons du temps devant nous, car les bêtes féroces ne s'éveillent que quand l'homme dort; les ténèbres doublent leur force et leur fureur. Il est à peine sept heures, et je ne pense pas que nous recevions avant onze heures la visite du jaguar que nous

35 guettons.

J'avais donc quatre heures à passer dans une attente qui, bien qu'assez pénible, n'étouffait pas tout à fait la curiosité presque affectueuse qu'avaient éveillée en moi le chasseur mexicain et son compagnon d'aventures. Le récit de Bermudes devait m'offrir un épisode 5 attachant de la lutte des habitants des frontières avec les hordes indiennes, lutte incessante dans laquelle, agresseurs et attaqués tour à tour, ils préparent le triomphe futur de la civilisation.

Par une plaisanterie toute naturelle à ses yeux, le 10 rude chasseur avait ajouté, comme un encadrement pittoresque, la réalité d'un danger présent au souvenir de ses dangers passés. Je n'étais venu que pour écouter, et, d'un moment à l'autre, le récit pouvait faire place à l'action. 15

— Après que nous eûmes pris congé de vous, dit le chasseur, nous passâmes deux jours à reconnaître les traces des Apaches, qu'il nous fut très aisé de suivre en dépit de mille détours ; je retrouvai même parmi les vestiges nombreux qui facilitaient notre explora- 20 tion les empreintes des pas de mon cheval. Une inspection plus attentive m'apprit que le pauvre animal trébuchait sous un fardeau probablement au-dessus de ses forces. Ma fureur s'accrut encore à cette pensée. Bientôt des traces nombreuses de chevaux 25 et de mules ze confondirent avec celles de mon propre cheval, d'où nous conclûmes que de nouvelles déprédations venaient d'être commises ; puis, arrivés au bord d'un des bras du rio San-Pedro, nous perdîmes subitement toute trace des fuyards. 3°

" C'était le troisième jour de marche depuis notre rencontre. Nous eûmes beau passer et repasser plusieurs fois la rivière et chercher partout, les galets qui en couvraient les bords à une grande distance n'avaient conservé nul vestige des Indiens. Nous nous 35

trouvions dépistés pour la seconde fois. Le soir nous surprit déjà bien loin de la rivière et accablés de fatigue. C'était au tour du Canadien de faire sentinelle, et je dormais profondément, quand mon com-

5 pagnon m'éveilla.

" — Qu'est-ce 1 lui demandai- je. Avez- vous découvert enfin la bonne voie ?

" — Voyez, me dit-il, fidèle à son habitude de parler dans les bois le moins qu'il peut.

lo " Je me frottai les yeux, et j'aperçus derrière nous des lueurs qui rougissaient l'horizon.

" — C'est une colline dont on brûle les herbes, lui dis-je.

" — Vous dormez encore, reprit mon compagnon.

15 " Je me frottai de nouveau les yeux ; je vis alors que la lueur lointaine ne devait pas être produite par une nappe de flammes continue, mais bien par des feux assez rapprochés les uns des autres. La fumée n'était pas noire, comme celle des herbes vertes qui

20 brûlent avec les herbes sèches ; elle montait vers le ciel en colonnes déliées. Enfin ces foyers étaient enveloppés à leur base d'une ceinture de vapeurs qui serpentaient au loin dans la plaine. Ce brouillard indiquait le coiirs tortueux de la rivière, et les Indiens

25 devaient avoir établi leur camp sur une des îles qu'elle embrasse dans ses replis : mon camarade avait raison. " — En marche, lui dis-je.

" — En marche, reprit le Canadien, et nous revînmes sur nos pas. Nous avançâmes alors avec plus

30 de prudence que nous n'avions fait jusque-là, car la campagne était ouverte, et nous avions à redouter que les Indiens n'eussent mis quelques-uns des leurs en vedette, bien que, se fiant sur leur nombre, ils ne semblassent guère prendre de précautions pour cacher

35 leurs traces.

" Nous avions remarqué plus de vingt empreintes différentes, toujours à la file les unes des autres. Chaque Indien, comme vous le savez, s'applique à marcher, pour ainsi dire, dans les pas de celui qui le précède, et le nombre de nos ennemis pouvait bien S être estimé à une trentaine à peu près. Heureusement nous pûmes, sans être découverts, gagner le bord de l'eau. Nous ne nous étions pas trompés dans nos conjectures. Sur un îlot entouré d'arbres, des feux étaient allumés de distance en distance, et nous pûmes lo distinguer les corps rouges de ces chiens affamés, qui reluisaient à la clarté du feu dans les intervalles des arbres."

Ici Bermudes fit une pause, et nous pûmes entendre les ronflements du Canadien, que le récit des exploits 15 du chasseur mexicain avait plongé dans un assoupissement profond.

— Vingt fois, reprit l'aventurier, je levai ma carabine à la hauteur de mon épaule, prêt à céder à une irrésistible tentation en abattant un de ces diables 20 rouges, et vingt fois mon compagnon abaissa le canon de mon arme. Je consentis cependant à écouter les conseils de la prudence, et je réprimai ma fougue impatiente : ce ne fut pas sans peine. Eappelez-vous que nous suivions leur piste depuis dix-sept jours, et 25 vous penserez bien qu'il ne pouvait être question de reculer au moment où nous venions de les joindre. Seulement il fallait choisir le moment de l'attaque ; la prudence nous ordonnait de reconnaître les lieux avant de commencer les hostilités ; nous étudiâmes donc le 30 terrain.

" Autour de nous, sauf une frange continue d'osiers, les rives étaient alternativement boisées et coupées de plaines ou de clairières. Plus loin, à moitié noyée sous la brume du matin, une autre petite île s'élevait à une 35

double portée de carabine de celle où nos voleurs étaient campés.

" La lune éclairait en plein la nappe d'eau qui entourait leur île ; on pouvait voir parfaitement de 5 petits remous écumeux que formait le courant autour de quelques grosses pierres, ce qui indiquait qu'en cet endroit l'eau devait être guéable. Nous nous éloignâmes doucement de ce gué, que les Indiens avaient probablement suivi et devaient suivre encore au point

lo du jour pour sortir de l'île ; puis nous allâmes établir notre blocus sous les osiers, à quelque distance.

" Nous connaissions assez les habitudes des Indiens pour présumer qu'ils avaient choisi ce poste pour y passer un jour à chasser, et qu'à cet effet ils se disper-

15 seraient par petites troupes. Ce n'était que grâce à cette circonstance que nous pouvions espérer d'en venir à bout.

" Après avoir dormi quelques instants, j'engageai le Canadien à en faire autant, et je m'assis à côté de

20 lui. Il ne tarda pas à ronfler comme il fait en ce moment, tandis qu'à travers les pousses serrées qui m'abritaient je continuais à surveiller l'ennemi. La rivière murmurait doucement, et j'aurais, je crois, cédé à l'envie de dormir, si le silence de la nuit n'eût été

25 troublé de temps à autre par les hurlements des Indiens. — Oui, oui, me disais- je, hurlez de joie, coquins, jusqu'au moment où nos carabines vous feront hm-ler de douleur.

"Enfin ils parurent dormir aussi, car je les vis

30 s'étendre autour de leurs feux, et je n'entendis plus que le murmure de l'eau et le bruit des feuilles sous la brise. Les heures s'écoulèrent ainsi bien lentement. Au point du jour notre sort allait se décider. Dans ces moments-là, seigneur cavalier, on est heureux de

35 ne laisser personne après soi. Malgré moi, je ne

pouvais me défendre de quelques tristes pressentiments quand j'entendais les craquements sourds des arbres et les cris de la chouette au milieu des grands bois qui s'étendaient derrière nous.

" Je commençais à frissonner sous le brouillard qui 5 s'épaississait au-dessus de ma tête, quand, à la lueur grisâtre du jour qui se levait, je crus apercevoir quelque mouvement dans l'île. J'éveillai mon camarade, après avoir toutefois prié Dieu et la sainte Vierge de me venir en aide. 10

" Quelques corbeaux croassaient déjà en saluant l'aube. Bientôt nous reconnûmes le bruit de l'eau agitée, et, à la clarté du crépuscule, nous distinguâmes, dans un canot, d'abord un, puis deux, puis trois Indiens qui traversaient avec précaution la rivière en se 15 dirigeant vers le bord où nous étions. Le Canadien me serra violemment le bras ; nous mîmes tous les deux un genou en terre, après avoir renouvelé l'amorce de nos carabines, prêts à faire feu, si le hasard les amenait de notre côté, et, dans une anxiété terrible, nous at- 20 tendîmes."

En ce moment, Bermudes fut interrompu ; le poulain se cabra brusquement, et les buissons craquèrent avec un bruit si lugubre que je ne pus m'empêcher de tressaillir, 25

— N'avez-vous pas entendu un hurlement ? dis-je à Bermudes.

Le chasseur secoua la tête en riant.

— Quand vous aurez une fois, une seule fois, entendu le rugissement du tigre, reprit-il, vous ne serez 30 plus exposé à le confondre avec les bruissements des maringouins. D'ici à quelques heures vous serez à cet égard aussi savant que moi.

C'était une fausse alarme. Le chasseur continua.

— Vous concevez que, si nous étions découverts, c'en 35

était fait de nous, car nous avions tous ces démons à la fois sur les bras. Ce fut donc pour nous un moment plein d'angoisse que celui où ils prirent pied à terre. Pendant quelques minutes, qu'ils passèrent à se 5 consulter, nous restâmes sans haleine ; heureusement Dieu voulut qu'ils se dirigeassent dans le sens opposé à notre cachette. Les trois Apaches remontèrent le cours de l'eau. J'avais toujours avec moi cette maudite selle que, dans un moment d'exaspération, j'avais fait

lo vœu de mettre sur le corps d'un de ces brigands mort ou vif. Je la cachai sous les branches, puis nous nous glissâmes silencieusement derrière les Indiens.

" Le Canadien, malgré son grand corps, rampait avec l'agilité d'un boa, et je le suivais de mon mieux,

15 quand nous fîmes lever devant nous un cerf magnifique, qui s'élança du côté de nos ennemis. Le sifflement aigu de la corde d'un arc nous annonça qu'il avait été vu, et l'animal revint s'abattre h vingt pas devant nous, serré de près par l'Indien qui l'avait blessé et qui

2o accourait l'achever.

" Le cerf, en se défendant, renversa son antagoniste, et j'étais encore stupéfait de cette alerte imprévue que le Canadien, que je croyais près de moi, s'était déjà élancé en avant, et, clouant d'une main l'Indien sur le

25 sol d'un coup de couteau, étouffait de l'autre dans son gosier un hurlement d'agonie que nous fûmes seuls à entendre.

" — Et d'un, dit le Canadien.

" Nous prêtâmes l'oreille avec anxiété ; les voix

30 lointaines des Indiens qui appelaient leur camarade retentissaient dans les bois. Le Canadien répondit à cet appel en cherchant à imiter le cri du chasseur à la poursuite du cerf. Un second appel encore plus éloigné nous fit comprendre que les deux Indiens

35 souhaitaient bonne chance à leur compagnon, et nous

n'entendîmes plus rien. Tout cela s'était passé en moins de temps que je n'en mets à vous le dire, et le crépuscule durait encore. Ce n'était qu'à la faveur de cette demi-obscurité que nous pouvions espérer surprendre les deux autres Apaches, et il fallait se hâter. 5

" Comme nous nous éloignions de l'île où étaient campés les Indiens, et que nous n'étions plus que deux contre deux, nous avions moins de précautions à prendre, et nous marchions plus vite dans la direction des voix que nous avions entendues. Nous arrivâmes ainsi à un 10 petit ruisseau qui se jetait dans la rivière, et nous en remontâmes le cours en silence pendant quelques minutes. L'instinct du chasseur me disait que les cerfs devaient venir se désaltérer le matin à la source, et ce même instinct avait dû diriger de ce côté nos Indiens, 15 qui probablement étaient en chasse. Comme vous allez voir, nous ne nous étions pas trompés. Ce que nous aperçûmes vaut la peine que je vous en parle : vous saurez combien ces drôles sont rusés.

" Le ruisseau que nous remontions formait à sa 20 source une espèce de petit étang au milieu d'une clairière entourée de buissons et d'arbres serrés les uns contre les autres. Nous avions gagné si doucement cet abri de lianes et de troncs d'arbres, le bruit de notre marche ressemblait si bien au frémissement 25 des branches agitées par le vent du matin, que deux cerfs de très grande taille qui gambadaient près de là ne prirent nul ombrage, et continuèrent à bondir au milieu des hautes herbes, que dépassaient leurs têtes et leurs ramures. Nous aperçûmes bientôt deux autres 3° cerfs qui se tenaient à quelque distance des premiers, les regardant avec curiosité, et cependant avec une visible défiance, car ils avançaient d'un pas, puis reculaient de deux.

" Bien que la lueur douteuse du jour n'éclairât 35

56 BEEMUDES-EL-MATASIETE

encore qiie confusément les objets, nous pûmes remarquer un étrange contraste entre ces deux couples de cerfs. Chez les premiers, la fixité des prunelles, je ne sais quoi de brusque et de saccadé dans les mouve- 5 raents, étaient autant de signes suspects qui motivaient pleinement l'épouvante et la surprise des seconds. Cependant la curiosité sembla l'emporter sur la peur ; ceux-ci se hasardèrent timidement à faire un pas vers le centre de la clairière. Alors les deux cerfs que nous

lo avions vus d'abord firent quelques pas à reculons. Ce mouvement les rapprocha de nous et les mit à la portée de notre bras. Le Canadien et moi nous restions immobiles, le couteau entre les dents.

"Tout à coup les buissons qui nous entouraient

15 craquèrent avec bruit, la main puissante du Canadien avait saisi l'un des deux cerfs ; l'animal, ou plutôt l'Indien déguisé, hurla pour la dernière fois, au moment où je m'élançais sur le dos de l'autre en m'écriant : — Ah ! chien ! à défaut de selle, je te monterai à poil.

20 " L'étreignant alors entre mes jambes, je levai mon couteau sur lui ; mais, d'un effort désespéré, il évita le coup, jeta sa tête d'emprunt loin de lui et s'échappa de dessous moi. En vain je le saisis par la jambe ; un dernier effort qu'il fit m'envoya rouler sur l'herbe si

25 brusquement que je regardai, en me relevant, si sa jambe n'était pas restée dans ma main, tant j'avais peine à croire qu'il eût échappé si facilement à la vigueur de mon poignet. En un bond cependant il s'était mis hors de ma portée.

30 " Je le poursuivis vivement ma carabine à la main ; mais le démon courait comme un daim effarouché, et je vis bien que je ne pourrais jamais l'atteindre. Alors, dans un transport de rage, je le visai, et l'Indien ne bougea plus ; le son de ma carabine fut renvo3'é d'écho

35 en écho au milieu du silence universel.

" — Qu'avez- vous fait ? s'écria le Canadien ; vous avez donné l'éveil au camp !

" — Que voulez-vous 1 repris-je, il aurait averti ses camarades.

" Toutes les récriminations étaient inutiles, le Cana- s dien ne répondit pas ; il se dirigea vers l'Indien que j'avais abattu pour reconnaître s'il était bien mort, ce dont il n'eut point de peine à s'assurer.

" — Avisons maintenant au moyen de nous tirer de ce mauvais pas, dit-il ; en voilà toujours trois qui ne lo nous feront plus de mal. Vous savez le proverbe : Morte la bête . . .*

"Il s'arrêta. Depuis longtemps il n'en avait pas tant dit, mais c'était son chant de victoire à lui. Nous tînmes un court conseil, dont le résultat fut que nous 15 devions nous cacher jusqu'au soir, s'il était possible, pour ne reprendre la piste que dans la nuit. Eestait à choisir l'endroit. Les bois nous offraient bien un asile à peu près introuvable ; mais, si les Apaches nous y découvraient, ils pouvaient nous y envelopper de 20 tous côtés, à moins qu'ils ne préférassent incendier la forêt et nous brûler avec elle.

" Comme nous étions encore à délibérer, un affreux concert de hurlements aigus, auprès desquels les rugissements que vous entendrez ce soir ne sont que des 25 bruissements de moustiques, éclata de toutes parts. Le bruit de ma carabine avait donné l'alarme aux Indiens, et les limiers avaient découvert nos traces, que nous n'avions pas pris la peine de cacher.

" Tout brave que je suis, cette musique infernale 30 figea le sang dans mes veines. Il n'y avait plus à hésiter. Les voix confuses de nos ennemis nous apprenaient qu'ils s'étaient assez éloignés de la rivière pour que nous pussions en gagner les bords à la faveur des arbres sans être vus. Nous volions plutôt que 35

nous ne courions, espérant trouver le canot des Indiens que nous avions tués, à l'endroit où ils l'avaient amarré. "Au bout de quelques instants, les cris redoublèrent; les Indiens venaient probablement de découvrir la selle S que j'avais cachée sous les broussailles ; puis tout bruit cessa, et le tumulte fit place à un silence plus terrible encore que les clameurs sauvages qui l'avaient précédé. Des hurlements de deuil troublèrent seuls ce silence à trois reprises différentes ; trois fois les Indiens avaient

lo trouvé un guerrier mort : nous n'avions pas pu mieux faire.

" La pirogue était encore à la même place, à côté d'une autre beaucoup plus grande qui avait servi à transporter le second détachement des Indiens. Déjà nous

15 avions sauté dans la plus petite, et nous cherchions à

entraîner la plus grande avec nous pour rendre la

poursuite impossible à nos ennemis, quand de nouveaux

hurlements nous apprirent que nous étions aperçus.

" Une grêle de Hèches vint tomber près de nous ;

20 sans hésiter davantage, nous poussâmes notre pirogue en pleine eau, et nous nous mîmes à ramer de toutes nos forces pour gagner le second îlot dont je vous ai parlé, et qui seul pouvait nous otfrir un refuge. Nous avions sur nos ennemis une avance considérable, et le

25 bras de la rivière était assez large pour nous mettre à l'abri d'une seconde décharge de flèches. Notre pirogue volait sur l'eau sous l'impulsion vigoureuse du Canadien. — Ah ! me disait-il d'un air de regret, si vous saviez manier l'aviron comme moi. je ferais faire à ces coquins

30 une promenade sur l'eau qui leur coûterait tous leurs guerriers un à un ; mais avec vous nous serions pris à l'abordage. — Nous n'étions plus qu'à quelque distance de l'Ile quand nos ennemis se précipitèrent dans leur embarcation et se mirent à notre poursuite. Le

35 Canadien cessa un instant de ramer et me dit :

" — Maintenez-vous ici, s'il est possible, pendant quelques instants ; car je ne puis résister au désir d'envoyer une balle à ces chiens.

" Je pris l'aviron ; le Canadien visa au hasard sur le groupe, fit feu, et l'un des rameurs sauvages, en 5 tombant par-dessus le bord de la pirogue, manqua de la faire chavirer. Je n'essayerai pas de décrire la rage de nos ennemis, qui cessèrent de ramer à leur tour pour nous envoyer de nouveau leurs flèches impuissantes. Quelques coups de rames nous firent arriver sur le 10 bord ; nous mîmes pied à terre, et, emportant notre canot sur nos épaules, nous nous enfonçâmes dans les bois qui couvraient l'île. Nous ensevelîmes la pirogue sous d'épaisses broussailles, et, cela fait, nous cherchâmes un endroit où nous pussions nous défendre 15 sans être enveloppés. Près de la rive où nous avions débarqué, un monticule couronné de gi-ands arbres s'élevait à pic du côté de l'eau, et du côté de l'île en pente assez douce. Ce fut le poste que nous choisîmes.

" Cependant le bruit des avirons ne paraissait pas se 20 rapprocher de nous ; je soupçonnai quelque ruse, et m'avançai avec précaution derrière le tronc d'un gros acajou qui s'inclinait un peu sur la rivière : la pirogue, au lieu de venir aborder à l'endroit où nous étions descendus, glissait le long de l'île pour la doubler. Il 25 était dès lors évident que les coquins voulaient se mettre hors de la portée de nos carabines, prendre pied à une assez grande distance pour que nous ne pussions nous opposer à leur débarquement, et s'avancer vers nous à l'abri des arbres et des buissons. 30

" Après le débarquement des Indiens, un silence complet régna pendant quelques instants. Il ne nous restait plus guère qu'à recommander notre âme à Dieu et à faire payer le plus chèrement possible notre mort inévitable. Nos poires à poudre étaient pleines, nos 35

sacs garnis de balles, et par-dessus tout j'inspirais à mon compagnon une inébranlable confiance, comme aussi, je dois l'avouer, je comptais raisonnablement sur lui. "Au bout de quelques minutes, qu'il était permis, 5 dans notre position, de trouver longues, une douzaine de ces chacals parurent enfin sur la lisière du bois à une bonne portée de carabine. Avec leurs figures barbouillées de rouge et de jaune, leurs longs cheveux nattés, ils avaient un aspect diabolique. Il y avait

lo surtout parmi eux un grand coquin qui m'inspira dès l'abord une vive antipathie. Ils firent halte tous à la fois et parurent se consulter, après quoi le grand diable s'avança de quelques pas, et nous fit signe impérieusement de venir les trouver.

15 " — Tirerai-je dessus? demandai-je au Canadien. " — Pas encore, me répondit mon associé; ils sont trop loin, et, dans notre position, chacun de nos coups doit porter.

" — Bon, j'attendrai, repris-je.

20 " Une nouvelle sommation de leur part n'obtint, comme la première, aucun succès ; ils continuèrent à s'avancer, et le Canadien fit feu : un Apache tomba ; une minute après, il fut suivi d'un autre que j'attrapai. Nos ennemis se jetèrent alors à plat ventre, un nuage

25 de poussière s'éleva en l'air, et nous ne vîmes plus rien ; quelques flèches seulement sifflèrent à nos oreilles, et d'autres vinrent s'enfoncer à nos pieds. Kous fîmes feu une seconde fois, et avec succès, autant que je pus en juger par les hurlements qui suivirent notre décharge.

30 " Un voile de poussière sans cesse renouvelé nous dérobait les Indiens, et, quand il s'abattit, une douzaine de ces démons enragés gravissaient la colline sur laquelle nous étions retranchés. Leurs épouvantables figures barbouillées vinrent presque se coller

35 contre les nôtres, et nous sentîmes passer sur notre

front le souffle ardent de leur haleine. Le Canadien en abattit un à bout portant, tandis que la crosse de son fusil brisait le crâne d'un autre ; tout à coup je vis mon compagnon rouler en bas de l'éminence, enlacé par trois Indiens, et je l'entendis me crier d'une voix 5 étouffée :

" — Feu ! feu ! dussiez-vous me tuer avec eux !

"J'avais déjà bien du mal à tenir les autres en respect à l'aide de ma carabine, et j'eus un moment d'angoisse horrible à la vue de ces reptiles enroulés lo autour du Canadien, qui, seul contre trois, cherchait en vain à dégager son couteau, les soulevait un instant avec une force d'Hercule,* et retombait lourdement avec eux. Bientôt la tête de l'un des trois Indiens alla se briser avec un bruit sourd contre une pierre ; j'en vis un 15 autre lâcher prise ; je m'élançai sur le troisième le couteau à la main, mais un coup violent de casse-tête m'arracha un cri de douleur et fit tomber mon couteau.

"Je me retournai : j'étais en face du grand Apache dont l'aspect m'avait si fort déplu. Ma carabine levée 20 en l'air comme une massue fit reculer l'Indien, et je pus, après avoir ramassé mon couteau, battre en retraite jusqu'au haut de l'éminence pour prendre du champ et faire feu. Revenu alors de sa sruprise, mon ennemi s'élança vers moi, et, sans que j'eusse pu l'es- 25 quiver, son casse-tête s'abattit sur mon crâne. Ébloui, aveuglé, je perdis l'équilibre, et je tombai sans connaissance. Une sensation de fraîcheur extraordinaire me tira de cette torpeur : j'avais roulé dans la rivière qui coulait à nos pieds." 3°

Ici les gémissements du poulain effrayé m'engagèrent à interrompre le conteur, bien que son récit commençât à m'intéresser vivement.

— Sont-ce les maringouins, cette fois, qui arrachent à ce pauvre animal ces gémissements de terreur ? 35

— Il est possi])le que non, reprit Bermudes : écoutons !

— Tenez, voyez là-bas, lui dis- je en lui montrant un jeune peuplier dont la cime s'élevait au-dessus du

5 dôme de verdure qui couronnait les hauteurs voisines ; ce n'est pas le vent qui agite cet arbre, tandis que les autres sont immobiles.

Le peuplier balançait en oscillations irrégulières sa cime blanchie par la lune, et il n'était que trop facile

lo de distinguer au milieu du bruissement du feuillage le frôlement sourd d'un corps contre le tronc. Ce pouvait être quelque taureau sauvage ; mais des signes particuliers ne me laissèrent aucun doute à cet égard. Un grognement étoiifFé particulier à la race féline, puis un

15 bruit aigu de griffes acérées grinçant sur l'écorce, retentissaient avec une sonorité lugubre.

— C'est le jaguar, dit Matasiete.

— Éveillerai-je le Canadien ? lui demandai-je.

— Pas encore. En ce moment, l'animal a plus peur 20 que vous.

Le fait était contestable ; mais ma physionomie dut trahir alors un excès d'assurance, car le chasseur reprit aussitôt :

— Vous auriez tort, du reste, de croire que la 25 chasse au jaguar n'offre pas de danger. Vous allez

être à même de juger combien une heure de plus passée sans boire aura aigri le caractère de celui-ci. J'ai vu plus d'un homme intrépide pâlir au rugissement terrible de ces animaux. Mais, à propos, avez-vous déjcà chassé 30 le tigre 1

— C'est la première fois, si pourtant vous appelez cela chasser le tigre, dis -je en montrant mes mains désarmées, et j'ai de bonnes raisons de croire que ce sera la dernière.

35 — Quand le moment sera venu, dit le chasseur, je

songerai à vous, et vous remettrai une arme sûre qui entre mes mains n'a jamais manqué son coup. Vous en serez content.

Cette promesse me fit respirer plus à l'aise, et, sur la proposition de Bermudes, j'écoutai la suite de son s histoire.

— Ce qui devait me perdre me sauva, reprit-il ; la fraîcheur de l'eau me rendit l'usage de mes sens, qui m'avaient presque abandonné. Quand je revins à la surface, au bout de quelques secondes, je pus voir mon lo ennemi acharné, qui, penché sur la rivière, épiait mon agonie avec une joie cruelle, brandissant d'une main le casse -tête qui m'avait étourdi, et de l'autre mon couteau que j'avais lâché en tombant. Puis, quand il m'aperçut nageant de toutes mes forces vers la terre 15 pour rejoindre mon associé, il poussa un hurlement de rage et se précipita d'un bond à ma poursuite.

" Je redoublai d'efforts pour m'éloigner; mais l'Indien nageait plus vite que moi, qui me sentais affaibli par la perte de mon sang. De temps à autre cependant je me 20 retournais pour calculer les progrès qu'il faisait, et chaque fois ce visage horriblement barbouillé faisait briller plus près de moi, entre deux rangées de dents aiguës, le couteau qui devait me frapper.

" En cet instant je promenai un regard désespéré sur 25 la rive qui semblait fuir devant moi. Mon pau\Te associé, bien que débarrassé pour le moment de ses ennemis, était dans une situation des plus critiques. Sa carabine, dont il avait fait un si terrible usage, appuyée contre son épaule, tenait seule en respect les 30 Apaches, que j'entendais hurler comme des chiens qui acculent un taureau. Je ne me sentis pas la force de retenir un cri de détresse.

" — Oh ! m'écriai-je, oh ! par la vie de votre mère, allez-vous me laisser égorger sous vos yeux ? 35

" Le Canadien retourna vivement la tête sans laisser dévier le canon de son arme. A l'aspect de l'Indien qui déjà étendait le bras pour me saisir, la compassion l'emporta sur le soin de sa sûreté, et, faisant rapide- 5 ment volte-face, il ajusta une seconde. Le coup partit ; j'entendis la balle siffler, et l'eau se teignit en rouge autour de moi. L'Lidien, blessé mortellement, roula des yeux égarés, et, au moment où il se débattait dans son agonie, je lui arrachai mon couteau et le lui

10 plongeai à deux reprises dans la gorge. Ma première pensée fut alors de chercher des yeux mon brave compagnon ; il avait disparu. Mais tenez, ajouta Bermudes, il vous racontera mieux que moi ce qui s'est passé dans ce moment.

15 — C'est bien simple, dit le Canadien. Après avoir déchargé ma carabine et avoir rendu ce petit service à mon associé, je pensai bien qu'il allait faire ses efforts pour me rejoindre. Je profitai donc de la stupéfaction causée chez les Indiens par la mort de leur chef, et,

20 comme je ne pouvais recharger ma carabine, je battis en retraite à reculons vers la rivière, et j'arrivai à l'endroit où mon associé prenait pied. Je n'étais blessé que légèrement en trois ou quatre endroits ; les arbres m'avaient protégé. Maintenant Bermudes vous dira

25 le reste, ajouta l'honnête Canadien, qui semblait scandalisé d'en avoir tant dit.

— En nous voyant de nouveau réunis, reprit alors Bermudes, les Indiens, découragés par la perte de leurs compagnons, remirent leur vengeance à un mo-

30 ment plus opportun ; car, lorsque la chance ne tourne pas en leur faveur, ce n'est pas pour eux un déshonneur de fuir, même devant un ennemi inférieur en nombre.

" J'étais d'a\as de les poursui^Te jusqu'à leur

35 camp, et de combattre les guerriers qui sans doute

étaient restés en corps de réserve auprès de leur butin ; mais je ne pus faire partager cette opinion à mon associé. Il allégua que les coquins avaient trop soif de notre sang pour ne pas revenir nous attaquer en plus grand nombre, que nous avions une bonne position, 5 une pirogue sous la main, et que nous pourrions toujours nous en servir pour aller jusqu'à eux, s'ils ne venaient pas à nous.

"Encore à moitié étourdi du coup que j'avais reçu, et voyant mon sang couler en abondance, je renonçai 10 à ma première idée. ISous laissâmes les Indiens se rembarquer à l'endroit où ils avaient pris pied, et nous ne songeâmes plus qu'à nous reposer et à panser nos blessures. Examen fait de nos ressources, nous avions encore quelques morceaux de viande sèche ; ma poudre 15 était, il est vrai, gâtée par l'eau, mais la corne de mon associé en contenait une quantité suffisante ; nous n'avions donc guère à redouter le blocus qu'il nous fallait subir.

" Nous fîmes bonne garde tout le reste du jour, sans 20 que rien pût nous faire soupçonner une nouvelle attaque ; puis la nuit vint, paisible et silencieuse. Cependant nos ennemis étaient près de nous. C'est toujours un mauvais moment à passer que celui pendant lequel l'obscurité cache les embûches de ces fils des 25 ténèbres altérés de sang. Cette fois aucun feu ne s'alluma. La grande île semblait aussi déserte qu'au premier jour de la création ; quelques arbres déracinés qui descendaient lentement le cours de la rivière en troublaient seuls la tranquillité. 3°

" Cette immobilité de tout ce qui nous entourait ne promettait d'ailleurs rien de bon : les Indiens comptaient sans doute sur le succès d'une ruse pour en finir avec nous. Nous résolûmes de nous assurer de leurs intentions. Nous remîmes, avec une précaution in- 35

finie, la pirogue à l'eau, et nous avançâmes dans la direction de l'île; toujours même silence, même immobilité. Nous étions les deux seuls êtres vivants sur cette nappe d'eau.

5 " — Que veut dire ceci ? demandai- je au Canadien. " — Que les sauvages attendent que la lune se couche pour venir nous attaquer et mettre à exécution quelque plan infernal que je ne devine pas à présent. " Nous écoutâmes de nouveau pour essayer de sur-

10 prendre un son, un bruit quelconque, A force d'attention et de patience, nous crûmes distinguer à la longue un clapotis d'eau moins régulier et un peu plus bruyant que celui de la rivière contre ses bords ; il nous sembla aussi que le son partait des rives de l'île et se rappro-

15 chait de nous.

" — Retournons à notre poste, dit le Canadien. "Nous revînmes à l'îlot aussi doucement que nous en étions sortis ; le clapotis suspect se faisait toujours entendre. Nous reprîmes notre attitude d'observation,

20 bien convaincus alors que la nuit ne se passerait pas sans que nos ennemis tentassent une nouvelle attaque. " — Si nous allumions du feu, dis-je à mon compagnon, ces drôles verraient que nous ne nous cachons pas, et nous découvririons peut-être le piège qu'on nous

25 tend.

" Mon conseil fut goûté, et les reflets de la flamme éclairèrent bientôt une partie de la rivière. Cependant le temps s'écoulait, et l'impatience que j'éprouvais commençait à me faire ressentir une espèce de malaise

30 nerveux qui me rendait l'attente insupportable.

" Nous étions, le Canadien et moi, adossés contre le même arbre, mais chacun dans un sens contraire, ce qui nous permettait de surveiller tous les abords de notre position. J'étais tourné vers le camp indien,

35 mon compagnon vers l'intérieur de l'îlot. La journée

BEBMUDES-EL-MATASIETE 67

avait été assez laborieuse pour que la privation de sommeil alourdît nos paupières. Tout se taisait à l'entour de nous, les ieuilles dans l'air, les insectes sous la rosée, la rivière sous ses brouillards ; involontairement aussi, mes yeux se fermaient parfois. Alors, pour 5 me tenir éveillé, je m'amusai à suivre dans leur descente les arbres que charriait la rivière. Tantôt c'était un tronc dépouillé de ses branches ; plus loin, un arbre surnageant avec une partie de son feuillage comme un berceau flottant ; tous venaient silencieu- 10 sèment échouer sur la pointe de l'îlot. J'arrivai insensiblement à perdre tout sentiment de la vie réelle ; mon corps était assoupi, mes yeux seuls restaient ouverts.

" Un moment, je crus voir l'île tout entière où étaient 15 campés les Indiens s'avancer doucement vers nous. J'attribuai au sommeil cette vision étrange, et je fis un effort pour secouer ma torpeur. Mes yeux, fixés plus attentivement sur la rivière, virent alors bien clairement une masse noire et compacte qui semblait 20 se diriger vers nous. Je n'étais donc pas dupe du sommeil : un amas de troncs, de branches et de feuillage suivait le cours de l'eau."

A cet endroit, le récit de Bermudes fut de nouveau interrompu. 25

— Écoutez, me dit-il à voix basse.

Je prêtai l'oreille. Un grondement lointain retentissait.

— Voilà un premier avertissement, me dit le chasseur mexicain. 30

Un second rugissement, mais encore étoufi'é, se fit entendre, à la fois plaintif et menaçant.

— Je m'étais trompé, reprit alors Bermudes.

— Que voulez-vous dire 1 lui demandai-je.

— Je croyais que c'était un tigre. 35

— Eh bien ?

— Eh bien, il y en a deux !

Cette fois, j'éveillai précipitamment le Canadien.

— Deux tigres ! lui dis-je à l'oreille.

S — Deux tigres ! répéta le Canadien en bâillant ; diable ! alors c'est vingt piastres !

Le flegmatique coureur des bois ne voyait dans cette complication qu'une double prime, et rien de plus.

— Dormez en paix, dit Bermudes au Canadien, ce lo n'est qu'un signe de colère et de désappointement que

donnent ces animaux en voyant leur abreuvoir occupé ; le moment n'est pas encore venu où la faim et surtout la soif les pousseront à nous attaquer.

— Ainsi, demandai- je au chasseur, vous persistez à 15 croire qu'il y en a deux ?

— Il y a encore une chance, reprit-il.

— Oui, qu'il y en ait trois, n'est-ce pas ?

— Ne sommes-nous pas trois ? Mais non ! Si ce n'est pas le mâle avec la femelle, l'un d'eux cédera la

20 place à l'autre, car deux jaguars mâles n'attaquent jamais de compagnie. Dans le cas contraire, un double avertissement nous fera tenir sur nos gardes ; car Dieu, qui a donné les sonnettes* au plus dangereux des serpents pour avertir l'homme de son approche, a

25 donné aux bêtes fauves des yeux qui luisent dans la

nuit et des voix rugissantes qui précèdent leur attaque.

Cette assertion n'était qu'à moitié rassurante, mais

enfin le danger était encore éloigné ; comme l'avait dit

le chasseur, le moment n'était pas venu où la soif

30 ferait taire chez ces animaux la crainte involontaire que leur inspire la présence de l'homme. Tout redevint muet dans les bois, dont la lune éclairait alors les profondeurs silencieuses. Les deux chasseurs reprirent leur attitude indolente ; néanmoins le Canadien, au

35 lieu de s'étendre de nouveau sur la mousse, s'adossa

contre le tronc d'un arbre, sa carabine entre les jambes, et bourra sa pipe pour conjurer un reste de sommeil.

Je n'étais pas fâché d'entendre le son de la voix humaine troubler le silence solennel de la nuit, et je 5 priai Bermudes de continuer son récit, si toutefois il croyait en avoir le temps.

— Nous avons encore, me répondit-il, au moins une heure devant nous, et c'est plus qu'il n'en faut pour que

je finisse. lo

Puis il reprit :

— Je courus au foyer, je saisis un tison, et le lançai vers la rivière. A la clarté qu'il répandit un instant avant de s'éteindre dans l'eau, je crus apercevoir confusément des formes humaines. Je revins précipitam- 15 ment vers le Canadien ; il était debout.

" — Vite au canot, pour l'amour de Dieu ! lui dis-je à l'oreille, ces diables rouges sont dans l'île.

"J'avais à peine achevé qu'une flèche vint en sifflant traverser le bonnet du Canadien, qui hésitait 20 encore. Des hurlements, répétés par les échos des deux rives, déchirèrent nos oreilles. Nous nous élançâmes du côté de la pirogue. Trois Indiens se précipitèrent sur nous ; j'en renversai un d'un coup de couteau, le Canadien abattit l'autre, et, pendant que le 25 troisième courait rejoindre ses compagnons, un coup de ma cai-abine l'étendit raide mort.

"Gagner le canot et pousser au large fut pour nous l'aff^aire d'un instant. Des flèches lancées dans l'obscurité ne nous atteignirent pas. Quand nous 30 fûmes hors de la portée des Indiens, je racontai à mon associé comment une partie de nos ennemis étaient parvenus à gagner notre retraite en remettant à flot des arbres échoués dans leur île. Je lui montrai du doigt le radeau qui portait le reste de la bande suivant 35

doucement le fil de la rivière, dont le courant était peu rapide à cet endroit.

" — Allons à leur île, lui dis-je ; nous surprendrons leur butin.

5 " — Plus tard, me répondit-il ; je veux auparavant

dire un mot à ceux qui se sont cachés sous ces feuillages.

" Arrivé à portée de carabine, le Canadien lâcha les

avirons et fit feu sur le radeau. Nous entendîmes

aussitôt le bruit que faisaient plusieurs corps en

lo s'élançant dans l'eau, A mon tour, je couchai en joue ces corps noirs, à peine visibles dans l'obscurité. Nous avançâmes encore et nous leur fîmes essuyer une nouvelle décharge ; mais tous avaient plongé sous l'eau ou gagné l'île, et nous n'aperçûmes plus rien. Les

15 hurlements de ces païens nous apprirent leur rage et notre triomphe. La partie était gagnée pour nous, honteusement perdue pour eux.

" — A l'île maintenant ! dit mon associé ; et il rama vigoureusement dans cette direction.

20 "Après avoir débarqué, nous restâmes un instant indécis, cherchant à découvrir au milieu des ténèbres quelque indice qui pût nous guider vers le camp des Apaches. Je fis entendre alors un certain claquement de langue familier à l'oreille de mon cheval, bien per-

25 suadé que, s'il était parmi le butin, il répondrait à mon appel. En effet, un hennissement se fit entendre assez près de nous et nous mit dans la direction.

" Après avoir fait quelques pas, nous tombâmes sur un groupe de mules et de chevaux étroitement garrottés.

30 A côté de ces animaux s'élevait un monceau de selles, d'étoffes, de couvertures, et d'autres objets pillés par ces larrons. Je fis rouler d'un coup de pied tout cet amas de paquets, parmi lesquels je distinguai notre ballot de peaux de loutres à peu près intact. Au

35 moment où je me baissais pour le ramasser, je crus

remarquer un mouvement presque imperceptible sous une couverture. Je la soulevai, et j'aperçus un jeune Indien à qui probablement la garde du butin avait été confiée. Le louveteau, qui se voyait pris, resta silencieux, laissant lire dans ses yeux farouches plutôt 5 la colère que la peiu-. Je l'enveloppai sans cérémonie dans une couverture, et j'appelai mon associé resté en sentinelle sur le bord de l'eau. Un coup de carabine me répondit, et le Canadien accourut vers moi.

" — Je viens d'en envoyer un rejoindre les autres, 10 et les coquins vont nous laisser encore quelques instants de répit ; mais il n'y a pas de temps à perdre.

"Je confiai aussitôt mon jeune prisonnier au Canadien et je coupai les entraves de mon cheval. En quelques minutes, deux chevaux furent harnachés tant 15 bien que mal.

" — En selle ! dis-je au Canadien ; chargez-vous de nos peaux, je fais mon affaire de ce jeune garçon, qui ne se doute pas qu'il aura l'honneur de déli\Ter quelques âmes du purgatoire ; ne vous inquiétez pas 20 du reste ; mon cheval obéit à ma voix, et le vôtre le suivra.

"Je coupai les liens des autres animaux, car je pensais que les Indiens emploieraient à réunir leur butin dispersé un temps précieux pour nous ; puis, 25 montant à cheval, je les poussai dans la direction du gué que j'avais remarqué la nuit précédente. Les chevaux et les mules déli\Tés hennissaient de joie, les Indiens hurlaient comme une bande de loups qui fuient devant un jaguar ; nos cris de triomphe répondaient à 30 tous ces cris, et les échos du fleuve répétaient en mugissant un tapage vraiment infernal. Arrivés au bord opposé de la rivière, une marche forcée nous mit bientôt à l'abri de toute poursuite, et c'est ainsi que nous sommes arrivés ce matin à l'hacienda, après avoii- 35

72 BEEMUDES-EL-MATASIETE

reconquis notre butin, mon cheval, et fait prisonnier un jeune Indien que je vendrai le plus cher possible, car on me l'achètera pour en faire un chrétien, et sa rançon me servira à m'acquitter envers les âmes du 5 purgatoire."

Le récit de Bermudes était terminé. Après une courte pause, me voyant sans doute plus préoccupé de mon propre danger que de ses aventures, le chasseur mexicain ajouta :

lo — Il est temps maintenant de songer à vous.

— Le moment est donc venu 1 lui demandai-je.

— Il approche du moins, reprit le chasseur. Ne vous apercevez-vous pas que le silence devient de plus en plus profond autour de nous ■? Ne sentez- vous

15 pas que l'odeur des plantes a presque changé, et que, sous l'influence de la nuit, elles exhalent de nouveaux parfums 1 Quand vous aurez plus longtemps vécu dans le désert, vous apprendrez que chaque heure du jour comme chaque heure de la nuit y a sa signification,

20 son caractère propre. A chaque heure, une voix se tait, comme une voix nouvelle s'élève, A présent, les bêtes féroces vont saluer les ténèbres, comme demain les oiseaux salueront le jour qui naîtra.

En prononçant ces mots, le chasseur se leva et prit,

25 à la place qu'il avait quittée, un paquet qu'il déroula : c'étaient deux peaux de moutons recouvertes de leur toison. Puis il tira son couteau de sa gaîne,

— Voilà vos armes, me dit-il,

— Et que diable voulez- vous que je fasse de cela ? 30 lui répondis-je. J'espérais que vous alliez me donner

au moins une carabine.

— Une carabine ! reprit Bermudes ; pensez - vous que j'en aie une provision ? Je n'ai que celle-ci, et, quelque bien placée que je la croie entre vos mains, elle

35 le sera mieux encore dans les miennes ; car en tout il

faut de l'habitude, et vous m'avez dit que c'était la première fois que vous chassiez le tigre.

Matasiete s'obstinait à appeler cela chasser !

— Laissez-moi vous expliquer au moins, continuat-il, l'usage de ces armes. Vous allez rouler ces deux 5 peaux autour de votre bras gauche, et vous prendrez le couteau de la main droite ; vous mettrez en terre le genou droit, et vous appuierez votre bras enveloppé sur le genou gauche. Les tigres ont la mauvaise habitude de chercher à éventrer leur ennemi d'un coup 10 de patte. Si vous êtes attaqué, vous présentez votre bras, et, pendant que les crocs de l'animal s'enfoncent dans la laine, au lieu d'être éventré, c'est vous qui, d'un coup de couteau, lui ouvrez le ventre.

— Ceci me semble incontestable, lui dis -je, mais 15 j'aime mieux croire que deux chasseurs comme vous ne manqueront pas un tigre ; mon parti est pris, je chasserai les mains dans mes poches, ce sera plus original.

— Mais s'il y en a deux ? 20

— Eh bien ! vous êtes deux. D'après votre raisonnement, les tigres n'attaquent de compagnie que dans le seul cas de la réunion du mâle et de la femelle : nous ne pouvons donc avoir sur les bras plus de deux tigres à la fois ... à moins pourtant qu'il ne nous 25 soit réservé cette nuit de constater, à nos dépens, un cas de polygamie contraire à toutes les lois de l'espèce.

A défaut de son armure de peaux de moutons, le chasseur insista pour me faire prendre le couteau, que j'acceptai. C'était une lame longue et pointue, avec 3° un manche de corne hérissé de gros clous de cuivre. Puis les deux associés amorcèrent leurs carabines, et nous n'échangeâmes plus d'autre parole.

A une vingtaine de pas devant nous, retenu par la longe qui l'attachait, le poulain, dont l'instinct devait 35

servir de guide aux chasseurs, s'était couché près de la source. Je le vis bientôt relever la tête et commencer à donner des signes d'inquiétude. A cette inquiétude vague succédèrent de petits cris de terreur entrecoupés 5 et des efforts pour briser ses liens ; ces efforts étant impuissants, il resta immobile, mais tout son corps tremblait, et ses naseaux laissaient échapper des hennissements d'angoisse. Un souffle de terreui- planait dans l'atmosphère.

lo Tout à coup un rugissement caverneux, parti du sommet des hauteurs voisines, fit vibrer les échos du bois. Le pauvre animal cacha sa tête dans l'herbe. Un profond silence suivit ce formidable avertissement. Les deux chasseurs sortirent de leur retraite en se

15 courbant, et j'entendis le double craquement de la carabine qu'ils armaient.

— Restez en arrière, me dit le Canadien à voix basse.

— Non pas, s'il vous plaît, répondis-je aussitôt ; j'aime mieux être entre vous.

20 Puis j'ajoutai :

— Croyez-vous qu'il y en ait deux 1

Au moment où le Canadien me répondait par un signe dubitatif, un arbre qui s'élevait près de la source, parcouru par des griffes acérées, trembla de- 25 puis les branches inférieures jusqu'au sommet.

— Deux ! dit le chasseur mexicain.

— Est-ce tout 1 demandai-je.

— Oui, jusqu'à présent.

Un rugissement terrible qui éclata à mes oreilles 30 comme le son de dix clairons m'empêcha d'ajouter aucune observation. Je vis un corps fauve et blanc s'abattre sur le poulain, que la terreur aplatissait contre le sol ; j'entendis un craquement d'os brisés suivi presque aussitôt d'une détonation : c'était le 35 Mexicain qui avait tiré.

— Votre couteau, dit-il au Canadien en sautant en arrière près du coureur des bois, qui s'apprêtait à faire feu à son tour ; à vous, là-haut !

Je levai les yeux dans la direction indiquée par Bermudes, qui saisit le couteau du Canadien. Au 5 sommet et à travers les rameaux du cèdre incliné sur la source, je vis deux larges prunelles luisantes comme des charbons allumés qui épiaient tous nos mouvements ; c'était le second jaguar, dont la queue fouettait le feuillage et faisait tourbillonner des flocons de 10 mousse arrachée aux branches. Immobile près de son compagnon, le Canadien ne perdait pas de vue les deux prunelles sanglantes dont son rifle suivait tous les mouvements.

Cependant le jaguar blessé par Bermudes s'était 15 élancé d'un bond jusqu'à lui ; la lune éclairait alors en plein le terrible animal. Une de ses pattes, presque séparée de l'épaule j)ar la balle du chasseur, laissait couler des flots de sang. Ramassé sur lui-même pour tenter un dernier élan, le jaguar courbait la tête et 20 rampait en rugissant avec fureur. Ses prunelles enflammées se dilataient outre mesui-e. Bermudes, calme et sur la défensive, le regardait fixement en faisant luire à ses yeux la lame de son couteau.

Enfin le jaguar recueillit ses forces et bondit en 25 avant ; mais ses muscles, déchirés par la balle, avaient faibli, et il retomba épuisé à la place que le chasseur venait d'abandonner en sautant de côté. Rien ne me séparait plus du tigre quand, frappé deux fois par le poignard du brave Matasiete, il poussa un dernier et 30 eflroyable rugissement, se tordit et expira : la lame lui avait traversé le cœur.

— C'est égal, s'écria Bermudes, voilà une peau affreusement abîmée ; je ne parle pas de la mienne, et

il montrait son bras déchiré par une longue estafilade. 35

Il achevait à peine qu'un second rugissement se fit entendre du côté du cèdre ; une détonation y répondit, suivie d'un bruit de branches brisées et d'une lourde chute. Le Canadien avait visé son ennemi, au juger, 5 entre les deux yeux. Quand les deux chasseurs, faisant le tour du bassin, eurent retrouvé le corps dn jaguar, leurs cris de triomphe m'apprirent que l'infaillible coup d'œil du Canadien ne l'avait pas trompé.

Je m'approchai, non sans quelque compassion, d'une

lo autre victime de l'homme et du tigre, je veux parler du poulain sacrifié. Le pauvre animal gisait immobile sur l'herbe. Une empreinte saignante sur le sommet de la tête, une autre sur le museau, et la fracture complète des vertèbres du cou, prouvaient que la

15 mort avait dû être instantanée. Déjà raide comme lui, le premier jaguar gisait à ses côtés, et je le mesurais encore de l'œil, mais à distance, quand les deux associés arrivèrent, traînant la femelle, dont la balle avait brisé le crâne. Cette fois, du moins, la

20 peau restait intacte.

— Savez - vous que vous chassez parfaitement le jaguar, seigneur cavalier 1 me dit Bermudes.

— C'est vrai, mais il faut que j'y sois forcé.

— Comment, forcé ?

25 — Eh parbleu ! pouvais - je m'en aller ? qu'auriezvous dit, si j'avais refusé de rester avec vous ?

— J'aurais dit que vous aviez peur.

— Et que direz-vous maintenant ?

— Que vous êtes un brave !

30 — Eh bien ! c'est ce qui vous trompe, répliquai-je ; j'ai eu peur, très peur même, et je suis resté !

Les deux chasseurs se montrèrent disposés à passer la nuit près du butin qu'ils avaient si bien acquis. Je me rangeai à leur avis, à condition toutefois qu'on al-

35 lumerait du feu. Mon désir fut satisfait. Notre foyer

répandit bientôt de joyeuses lueurs sur les beaux arbres qui ombrageaient la source, et les harmonies de la solitude ne tardèrent pas à nous endormir.

Le lendemain matin, à mon réveil, je trouvai les deux associés, les bras ensanglantés, la chemise re- 5 troussée jusqu'au coude, occupés à écorcher les deux jaguars. Quand ils eurent fini cette besogne, qu'ils avaient accomplie avec la dextérité de gens habitués à de semblables opérations, ils chargèrent les peaux sur leurs épaules, et nous reprîmes tous les trois le chemin lo de l'hacienda. Des félicitations sans nombre nous accueillirent à notre arrivée : je n'ai pas besoin de dire que je n'en pris qu'une part très modeste.

— Ah çà ! mon fils, dit don Ramon à Bermudes après lui avoir compté les vingt piastres de prime pour 15 les deux têtes de jaguar, il y a ici une foule de prétentions à l'égard du jeune païen que tu as ramené. Chacun de nous voudrait acheter une occasion méritoire d'être agréable à Dieu en arrachant une âme aux griffes de Satan, et j'espère que tu seras raisonnable dans tes 20 désirs.

Bermudes se gratta l'oreille, passa la main plusieurs fois dans son épaisse chevelure, et répondit :

— J'ai fait vœu de consacrer le produit de ma prise aux âmes du purgatoire. Or comme nous voulons tous 25 faire une œuvre également méritoire, je ne saurais l'estimer à un prix trop élevé, comme aussi vous ne sauriez acheter trop cher cette occasion d'être agréable à Dieu.

Cette réponse du rusé chasseur sembla fort embarrasser le seigneur don Ramon, qui jugea prudent de 30 remettre la discussion à un moment plus favorable. Il se retira, laissant Bermudes répondre aux nombreuses questions qui de toutes parts lui étaient adressées.

La nuit venue, je méditais dans ma chambre sur l'inutilité d'un plus long séjour à l'hacienda, quand on 35

vint frapper à ma porte, qui s'ouvrit sur mon invitation. Je vis entrer le chasseur mexicain, dont le front était soucieux.

— Seigneur cavalier, me dit-il, vous qui chassez si 5 bien le tigre, vous plairait - il de nous accompagner

encore à la chasse aux loutres, et, par occasion, à la chasse aux Indiens 1

— Ceci mérite réflexion, lui répondis - je. Je suis fort satisfait de ma chasse aux tigres, celle aux loutres

10 me sourirait assez ; mais je refuse formellement de chasser k l'Indien.

Bermudes soupira d'un air tragique.

— Hélas ! seigneur cavalier, je n'en puis dire autant: il faut que je donne encore la chasse à ces païens. J'ai

15 joué, j'ai perdu mon Indien, et les âmes du purgatoire sont de nouveau obligées de me faire crédit !

Après avoir cherché à consoler de mon mieux le pauvre chasseur, je convins de quitter l'hacienda le lendemain avec lui et le Canadien ; puis je le congé-

20 diai, sans me dissimuler que la créance des âmes du purgatoire était fort aventurée, et qu'elles couraient grand risque de n'avoii' jamais en Bermudes qu'un débiteur insolvable.

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