ACTE DEUXIÈME
LE MARQUIS
Je legrette tout ce qui élait beau et qui est tombé.
MARCEL
Eh ! nous aussi, monsieur, et nous nous efforçons assez à réparer le mail Mais vous parliez d'églises ; et, sans vous rappeler que c'est nous qui restaurons aujourd'hui celles que vos pères ont gâtées au dix-huilième siècle, allez à Sainte-Croix, votre paroisse, regardez une des fenêtres de l'abside, à l'intérieur ; vous y verrez une pierre où sont encore gravés quelques caractères antiques : Un exvoto à Gérés! Tout ce qui reste d'un temple païen qui fut jadis à la mt^me place. — Le temple était fort beau sans doute, mais il n'était plus que le passé! et l'Église s'est victorieusement assise sur les débris du temple écrasé dans sa poussière!... C'était la loi !... c'était justice, et je vous défie de l'en blâmer.
LE MARQUIS
Oh! l'église soit!... mais...
MARCEL, avec chaleur.
Et pourquoi n'obéirais-je pas à la même loi , quand j'élargis nos rues, au risque d'éventrer la façade de vos hôtels? — Ils sont vides et la foule est dans la rue ! Faites-lui place!... Vous regrettez vos ruines! Eh ! nous aussi; mais je veux passer et je passerai: car je suis dans mon droit; car j'obéis à celte loi divine qui sacrifie partout la poésie du passé aux réalités du présent; car j'entends une voix qui me crie sans cesse : « Souviens-toi que tu viens du pire et que tu vas au mieux ; marque ton pas! pour que tes fils le retrouvent !... Et vite, et Enavant!..,n Et grisé par ces mots : En avant! répétés sans cesse à mon oreille, comme vos anciens cris de bataille et qui nous poussent à la balaille, en effet, mais contre Tlgnorance, la Routine, la Misère, la Faim, la Douleur!... dans celte sainte croisade de l'humanité tout entière liguée contre le Mal, je sens avec orgueil que c'est moi qui la mène au combat,... et je vole partout devant elle chevauchant la vapeur... Et Ilurrah! Le convoi à travers les plaines!... par-dessus les fleuves!... et dans lesein des monts !... Hurrali!... L'humanité qui vole à l'air libre et à tire-d'aile vers l'Avenir!... Et quant aux ruines que je disperse en passant... belle affaire! Je sème des villes sur la route!... lionsoir, poussière, et en avant ! Hurrah ! Les morts sont morts!., c'est pour que les vivants aillent plus vite !
VAUCLIN.
Bravo! jeune homme, bravo! nous faisons route ensemble !
MARCEL
Quand vous ne chauffez pas trop, monsieur, et quand vous ne déraillez pas î
LE MARQUIS
Charmante allégorie!... Que suis-je donc , moi, à ce prix? La Chaise à porteurs ?
FROMENTEL
Et moi le Coucou!
LE MARQUIS
Je me figurais^ naïf, que pendant des siècles nous avions guidé l'humanité dans le bon chemin.
MARCEL
A la longue, monsieur le Marquis, le meilleur sillon peut devenir une ornière.
LE, MARQUIS
Et qu'y jetez-vous, monsieur, clans votre sillon, qui vaille ce que nous semions dans le nôh e?
MARCEL
Tout ce que vous semiez, monsieur le Marquis, et de plus, une petite graine qui favorise merveilleusement la croissance des autres .. le Progrés!
LE MARQUIS, ironiquement.
Eh ! allons donc! Lâchez-le donc ie fameux mot : le Progrès, monsieur. Oh! mais, comment donc! mais, je crois bien... le Progrès!.,, Que ne le disiez-vous tout de suite! Mais, vive le Progrès, par dieu I...
MARCEL
Toutes les railleries ne feront pas...
LE MARQUIS
Ah! VOUS photographiez mon portrait plus laid que nature et vous appelez cela de l'art!... Ah! vous fabriquez du vin où il n'entre pas un grain de raisin et vous appelez cela de la science! Ah! vous niez le bon Dieu, comme monsieur (ii montre vauciin), pour doucr la salade et les petits cailloux de propriétés divines... et vous appelez cela de la philosophie !... Ahl vous inventez des machines qui sautent, des locomotives qui sautent, des lampes^ des cafetières et des calorifères qui sautent, et vous appelez cela le Progrès?
MARCEL
Mais il y a aussi...
LE MARQUIS, vivement.
Oui, les mœurs! n'est-ce pas? C'est là qu'il fleurit, votre Progrès? une vie folle, fiévreuse, enragée, qui ne laisse le temps