‹ Les gens de ParisChapitre 47 sur 47 · UN MOBILIER DE GARÇON · texte numérisé non relu

UN MOBILIER DE GARÇON

— Alors, dit André, tu viens déjeuner !

— Mais, oui, je viens déjeuner, répondit Jacques.

— C'est bien aimable de ta part.

— Oh! .

— Ah ! mais non, là, vrai, c'est bien gentil, bien gentil à toi.

— Ne m'avais-tu pasinvité ?

— Oh ! tiens, c'est vrai.

— Tu ne t'en souvenais plus ?

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— Par exemple ! Si, certainement,

— Gomme tu me dis cela ?

— Dame ! je ne puis cependant pas Rapporter les clefs de la table sur un plat d'argent, la table n'a pas de clefs, et si j'avais un plat d'argent. . .

— Si tu avais un plat d'argent ?

— Je le négocierais.

— Pourquoi faire ?

— De l'argent donc !

— Veux-tu ma bourse ?

— Qu'est-ce qu'il y a dans ta bourse ? . — Penh ! une trentaine de louis.

— Ce n'est pas assez.

~ Bigre !

— Tiens, mon bon Jacques, j'aime mieux te dire la vérité; n'ouvre pas tes grands yeux, et écoute-moi.

— Va.

— Tu n'as rien vu à la porte ?

— La porte cochère ? Non,

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— C'est que tu n'auras pas regardé.

— Regardé quoi ?

— Une affiche.

— Quelle affiche? Pour Dieu, finissons-en, explique-toi.

— Mais je m'explique : une affiche jaune.

— Jaune ou vert,- je n'ai rien vu sur la porte.

— C'est que mon domestique Pamphile, qui est plein de vanité, l'aura arrachée.

— La porte ?

^ Non, l'affiche.

— Je ne voudrais pas te dire mon opinion, mais tu m'agaces horriblement. De quoi s'agit-il ?

— D'une affiche.

— Que disait cette affiche ?

— Elle disait qu'à deux heures précises, tout ce que tu vois là, chaises, buffets, lits et literies, meubles meublants et autres, seraient vendus au plus offrant çt derpier enchérisseur, et que les adjudicataires

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payeraient cinq pour cent en sus des enchères ! Voilà ce qu'elle disait en style de commissaire plus priseur que français.

— Tu plaisantes ?

— Franchement, il n'y a pas de quoi.

— Pour combien es-tu saisi ?

— Mille écus.

— Une misère !

— Quand on les a,

— Bon ! je prends une voiture, je vais chez Gagny, chez Villecresne, chez Raseville ou chez La Saulaye, et je te rapporte ça dans une . heure. Au revoir, à bientôt.

— Pardon, pose ton chapeau.

— Mais!,..

— Et ta canne.

— Cependant...

— Écoute-moi bien : tu es un bon garçon, merci ; mais assieds-toi. D'abord, je dois quinze louis à Gagny ,

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trente à Villecresne. Je suis brouillé avec Raseville et La Saulaye n'a pas le sou.

— Qu'est-ce que cela fait ? C'est bien le diable si à nous cinq...

— A vous cinq vous ne ferez rien ; la fin est arrivée, je suis saisi pour mille écus aujourd'hui. Si je payais, ce serait à recommencer demain et les jours suivants. J'aime mieux ne pas commencer du tout; hein, Jacques, tu comprends ? Voyons, mon ami, déjeunons ; dans les grandes circonstances, il faut montrer de l'estomac, les imbéciles prennent ça pour du caractère.

— Tu es d'une philosophie !

— A toute épreuve.

— Je n'en reviens pas, laisser vendre ton mobilier auquel tu tenais tant.

— J'y tenais, parce que je sentais qu'il allait me quitter, c'est toujours comme ça. Veux-tu des sardines ?

— Merci.

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— Vois-tu, bon Jacques, il faut savoir prendre son parti. Mais bois donc. Pour parler franchement, je suis vexé. Je n*ai plus de fortune : pour toute espérance j'ai mon oncle La Martolaye, un vieux ladre millionnaire, qui se porte mieux que moi. Prends une côtelette.

— Pourquoi ne lui as-tu pas écrit ?

— J'ai mieux fait, je lui ai envoyé, il y a quinze jours, une dépêche ainsi conçue :

« Moi plus avoir rieil. ^^ Huissier vendre mobilier — Bon oncle frère à mamans pas laisser petit nègre sans pain dans la rue, »

— C'était très-éloquent : qu'a-t-il répondu ?

— Voilà : >

« Chambre meublée très-bonne. Moi faire pension cinq cents francs par mois, mais plus vouloir enioidre parler de vous, »

— C'est maigre.

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— Hélas ! Enfin je te l'ai dR : je suis philosophe. Je dis sans chagrin adieu à la vie aimable. Je ne regrette rien. Je vais voir si mes amis sont sincères et si ma maîtresse m'aimait.

— Moi, à ta place, je ne regarderais pas,

— Tu es bien gentil de me consoler ainsi. Ne te tourmente pas : j'ai fait mon deuil.

— Et là, vrai, tu ne regrettes rien ?

— Eh bien, si; avec toi je ne pose pas.' Je regrette amèrement tout ce que tu vois là. Un peu de Champagne ?

— Merci.

— Oui, tous ces meubles, tous ces objets inutiles, vont me manquer beaucoup. Ce n'est pas beau ici. Ils ne vont pas vendre mes bibelots mille écus, bien sûr. Mais, si j'avais de l'argent, je ne les donnerais pas pour cent mille francs.

— Cent mille francs, c'est quelque chose.

— Non, pour cent, ni pour deux cent mille, je ne les donnerais pas. A ta santé, mon bon Jacques. Si tu

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savais tout ce cpie me racontent ces pauvres amis en chêne et en bois de rose! Je puis te dire ça à toi qui comprends tout... Donne-moi encore du Champagne, plus nous en boirons, moins Thuissier en aura. A la tienne.

— Certes, lorsqu'on est habitué, je conçois...

— Oh ! ce n'est pas l'habitude, ce sont les souvenirs qui donnent un grand prix à ces riens. T^ens, regarde cette chaise.

-Ça?

— Oui, ça-, elle ne te dit rien, à toi, n'est-ce pas ?

— Je l'avoue sans honte. D'ailleurs, je n'aime pas assez la tapisserie pour causer avec elle.

— Eh bien ! pour moi, elle babille un tas de choses. Ce bouquet de roses est affreux!...

— Oh ! oui.

— Moi, je le trouve ravissant. Quand le matin je m'éveille, il me dit :

— Vous savez qu'elle m'a brodé en pensant à vous? Elle était à la campagne ; elle me souriait en songeant

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que lorsqu'e/îe m'aurait achevé, son exil serait fini. Chacun de mes points est une de ses pensées ; chacune de mes coul'eurs est une de ses espérances. Un jour qu'elle n'avait pas reçu de lettre de vous, elle a laissé tomber une larme sur cette feuille. Encore à boire, ami Jacques.

— Elle t'adorait, cette fabricante de chaises.

— Cette statuette que tu vois là, je l'ai achetée un jour que je n'avais pas d'argent, pour me persuader que j'étais riche. C'est la Polymnie ; elle porte sa tunique comme si elle était du faubourg Saint-Germain. J'ai ri bien souvent : j'avais persuadé à Rosa Verdier que c'était une ancienne maîtresse à moi ; elle était furieuse. '

— C'est la muse qui aurait dû être en colère.

— Tiens, ce tableau, qu'est-ce que tu crois que ça représente ?

— Ça, attends donc. C'est la prise de Sébastopol.

— Erreur : c'est toute une histoire. Un jour je me baignais à la grenouillère de Croissy...

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— Si c'est bien long, buvons un peu.

— Buvons beaucoup. Un grand garçon blond, fort mauvais nageur, se baignait aussi. Nous étions seuls. Toutàcoupje le vois disparaître. J'attends, croyant qu'il piquait une tête ; mais j'attendais en vain, il ne remontait plus. Je plonge et je le ramène à la berge. Ah ! ah ! dis-je à mon noyé, vous avez bu un fameux coup ? Devine ce qu'il me répond, — Monsieur, je bois comme je l'entends, ça ne regarde personne.

— Cette réponse dénotait une certaine fierté.

— Ah ! bien oui, de la fierté, c'était du désespoir. Le drame du pauvre diable était d'une simplicité antique. Il avait aimé. Quand on aime, on ne travaille pas. Quand on ne travaille pas on ne gagne pas d'argent, et quand on n'a plus d'argent, il arrive qu'un beau soir on reste toute la nuit à attendre à la fenêtre un petit chapeau rose qui ne reviendra plus.

— C'est désagréable, quand il fait froid.

— Et aussi quand il fait chaud. Je consolais mon sattvé en lui apprenant que son histoire était celle de

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tout le monde, et je lui prêtai quelques louis pour subsister jusqu'à l'exposition prochaine. Un matin il vint me voir; il était radieux; il me rapportait mon argent et ce tableau qui, un jour, vaudra cinq mille francs. Voilà comment les artistes payent. — Prenez cette toile, me dit-il, elle vous rappellera ce que vous avez fait pour moi. — Ah ! à ma place vous en eussiez fait autant. — Ce n'est guère probable, mais c'est possible. Ce qu'il y a de certain, c'est que depuis ce fameux bain tout me réussit : vous m'avez porté bonheur.

— Vous êtes heureux ?

— Comme u roi !

— Et VOUS' avez oublié le chapeau rose? lui demandai-je.

— Ah ! oui, me répondit-il, nous en avons acheté un bleu.

Quand ce loyal garçon saura que sa toile a été vendue, il dira : — Bon, en voilà un qui a négocié ma reconnaissanccf. En vérité, mon cher ami Jacques, je suis bien désolé.

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— Eh bien, bois, ça passera.

— Ça passera ; ce n'est pas sûr. Je ne te parle pas de mon lit Renaissance lambrequiné de tapisserie du temps.

— Tu fais bien.

— Mais tiens, cette table où nous avons si souvent soupe, elle ne vaut pas soixante francs -, eh bien ! il me semble qu'on ne mange que sur cette table, et que lorsqu'elle sera vendue, je ne souperai plus.

— Bon ! tu souperas chez Brébant, voilà tout.

— Celle-ci, où nous avons si souvent joué la bouillote et taillé des bacs, quand elle s'en ira, je me figurerai que j'ai passé la main pour l'éternité.

— Tu iras à Ems.

— Je n'aurai plus de tête-à-tête, quand je n'aurai plus ce canapé.

— Absurde ! c'est comme si tu te persuadais que tu n'auras plus de chemises, quand on aura vendu ton bahut.

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— Qui sait !

— Ni de mouchoirs de poche.

— Peutrêtre. A coup sûr, ce n'est pas Lia qui viendra de ses longues mains blanches fourrer de Tiris de Florence dans les tiroirs vulgaires d'une affreuse commode.

— Bois et continue, tu m'amuses.

— Tu es bien bon ; où en étions-nous ?

— Où tu voudras ; faisons l'inventaire. Est-ce que tes yeux se mouilleront de larmes, quand tu feras tes adieux à ces pincettes ?

— Je crois bien. C'est avec ces pincettes-là que je prenais le papier timbré des mains de mes créanciers.

-— Tu mettras des gants ?

— Il faudra bien. Ces deux écrans, c'est un cadeau de ma cousine Renée.

— Avec des pensées et des myosotis.

— Pensez à moi\ ne m'oubliez pas,

— Un pléonasme !

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— Oui. Elle vint ici deux ans après son maricige. Nous parlâmes du passé et du présent aussi. Je n'ai jamais pu savoir si elle rougit, car elle garda Tun de ces écrans ù la main tout le temps. Elle avait seize ans, quand elle me les donna. Avait-elle deviné qu'elle s'en servirait sept ans plus tard ?

— Les femmes, ça pense à tout.

— Ce coffret renferme des autographes chers à mon cœur. Ce tapis de mousse sur lequel tu mets tes bottes crottées, m'a été donné par une petite fleuriste charmante. Elle travaillait tout le jour, m'aimait toute la nuit et elle me trompait et brodait le dimanche au lieu de se reposer. Malgré celte fiévreuse activité, elle était plus pauvre que Frétillon. Elle ne travaille plus depuis trois ans. Elle est fort à son aise,

— Naturellement,

— Ici, chaque chose a son passé, chaque bibelot a son histoire, l'idée de quitter tout cela me rend fou, je serai long à me consoler.

— Voyons, cher ami, du courage,

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— Ah ! mon pauvre Jacques, je suis bien malheureux,

— Une lettre de la province pour monsieur, dit Pampliile en entrant.

— Oh ! oh ! dit André, qu'est-ce que cela peut bien être?

— Qui sait ? le doigt de Dieu, peut-être, fit Jacques.

— Non, répondit André, c'est la main d*un notaire, maître Robinier. Ah ! mon Dieu...

— Quoi!...

— Pamphile, vite du linge, il y a un train direct à deux heures, et il est une heure et demie,

— Il faut que tu partes ?

— Sans retard.

— Un malheur?

— Non, c'est-à-dire si ; mon oncle La Martolaje est mort et je suis son légataire universel. Lis toimême.

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— Quelle chance !

— Pamphile, vite, dépêchez-vous.

— Quel bonheur! tu vas pouvoir sauver ton mobilier.

— Quel mobilier?

— Tes chers meubles auxquels tu tiens tant ; tes créanciers vont tomber à tes. genoux en voyant cette lettre:

André regarda Jacques avec cette douce commisération qu*on éprouve pour les gens fous.

— Comment, dit-il, tu^e figures que je vais garder CIBS vieilleries-là ! Tu deviens idiot, donc ?

— Tout à l'heure, tu ne voulais pas le donner pour cent mille francs.

— Je disais cent mille francs comme j'aurais dit autre chose.

— Tu fais vite bon marché de ^cs soMMenin et de ta regrets,

— Quand on est riche, on n*aplus de regrets.

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— Bon, cher ami, mais les souvenirs?

— Peuh ! dit André en fermant sa malle, mes souvenirs! qu'est-ce que j'en ferais maintenant que j'ai toutes mes espérances ?

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