‹ Les Germains avant le christianismeChapitre 16 sur 26 · GERMANIQUES · texte numérisé non relu

GERMANIQUES

Ce serait le sujet d'une étude épineuse, mais féconde, de discuter l'autorité historique de Jornandes, le premier des chroniqueurs barbares, de ce Goth du sixième siècle qui eut la pensée d'écrire les annales de sa nation, au moment où elle disparaissait de l'Italie, balayée par les armes de Bélisaire et de Narsès. Sans m'enfoncer dans des recherches si difficiles, j'ai eu lieu d'établir que, sur le point le plus attaqué de son histoire, c'est-à-dire en ne faisant qu'un même peuple des Goths et des Gètes, Jornandes s'accorde avec tous les écrivains classiques, depuis Dion Cassius jusqu'à Procope. Je me pro-

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pose de montrer ici comment ce qu'il rapporte des traditions et des mœurs barbares est confirmé par les plus vieux monuments poétiques des Anglo-Saxons et des Scandinaves. Ce rapprochement a été commencé parles critiques allemands; mais on peut le pousser plus loin et en tirer de nouvelles lumières.

L'historien des Goths n'est pas si épris de l'antiquité grecque et latine, qu'il dédaigne de recourir à d'autres sources. 11 aime à citer les traditions héroïques de son peuple, et les chants qui célébraient les faits d'armes des anciens chefs. A la suite de ces hommes belliqueux, il trouve le roi Ermanaric, vanté comme l'Alexandre du Nord, et il en raconte ce qui suit : « Encore que Ermanaric eût triomphé d'un grand nombre de nations, néanmoins la race perfide des Roxolans, qui, à cette époque, lui rendait obéissance, trouva occasion de le trahir, comme on va le voir. Une fenime de cette race, appelée Svanibilda, dont le mari avait traîtreusement déserté, fut, par ordre du roi , liée à des chevaux sauvages qui l'écartelèrent. Ses frères, Sarus et Ammius, vengèrent la mort de leur sœur en frappant Ermanaric d'un coup d'épée dans le flanc. A la suite de cette blessure, il ne trauia plus qu'une vie misérable dans un corps épuisé (1). »

(1) Jornandes, de Reims Geticis, A, 5, 25, 24 : a Ermanaricus, rexGotliorum, licet niultnrum gentium dominus exstiterit, Roxolanorum gens infuli qUiC (une inler ;dias illi famulatuni extiibebat, (ali eum nanciscitur occasione decipere. Dum enim quamdam muliereni Svanibildara (sic) noniine ex génie meniorata pro niariti fraqdulonlo discessu, rex furore conimolus cquis ferocibus alligatara, incilatisque cursibus, per diversa divelli prœceijisi^et, frater cjus (sic) Sarus et Ammius, germanaî obitum vindicantes, Ermanarici latus ierro petierunt, quo vulnere saucius aegram vitam corporis imbecillilate conlraxit. »

Ce tragique récit était sans doute au nombre de ceux qui frappaient l'imagination des peuples et qui se perpétuaient par des chants; car, en ouvrant l'Edda de Sremund, on y trouve un fragment (I/am(iîsma/) où l'aventure, si brièvement contée par le chroniqueur, prend toute la grandeur et tout l'éclat de l'épopée. Gudruna, la veuve de Sigurd, a vengé son époux en faisant périr ses deux frères; elle vit dans la solitude avec ses deux fils Sœrli et Hamdir; et, un jour, les appelant tous deux, elle leur dit : « Vous aviez une sœur : on la « saluait du nom de Svanhilda : c'est celle que Jormunrek a « fait fouler aux pieds des chevaux blancs et noirs sur le che- « min public; c'est celle qu'il a livrée à ses coursiers, accon- « tumésà bondir sous l'éperon des voyageurs. Et moi, cepcn- (( dant, je suis demeurée seule comme le peuplier dans la <( forêt, car je n'ai point d'hommes de mon sang pour me « venger. » Hamdir et Sœrli comprirent le dessein de leur mère, et le premier parla : « C'était bien assez que tu eusses à « pleurer tes frères et tant d'autres de ton sang que tu as « poussés aux combats ; il faut encore qne tu nous pleures, « Gudruna, nous que voici dévoués à la mort où nos chevaux « nous mèneront. Nous mourrons loin d'ici. » Alors les deux héros s'en allèrent chevauchant à travers les montagnes, et, chemin laisant, ils trouvèrent leur frère Erp, né d'un autre lit, qui s'ébattait joyeusement. Ils lui demandèrent donc s'il voulait leur prêter main forte. Ce fils d'une autre mère leur répondit (( qu'il aiderait ses frères comme le pied aide le pied. « — Que peut le pied pour le pied? répliquèrent-ils; que « peut la main pour la main ?» Et, tenant la réponse pour un outrage, ils tuèrent leur frère et continuèrent leur chevaucliée. Or, on annonça au roi Jormunrek qu'on voyait paraître des hommes armés de casques, des hommes puissants venus

pour venger la femme foulée aux pieds des chevaux. Alors Jormunrek se prit à rire; il caressa sa barbe avec sa main ; il nedemanda point sa cuirasse, mais il branla sa tête fauve ; il regarda son bouclier blanc ; il se fit mettre dans la main une coupe d'or, et demanda le vin des banquets : « Je seraisjoyeux, a dit-il, de voir dans ma demeure les deux fils de Gudruna, « de les faire lier avec des cordes d'arc , ces hommes valeua reux, et de les suspendre à un gibet. » Bientôt les deux guerriers paraissent: ils se précipitent dans la salle, un gi'and trouble se fait, les coupes tombent en éclats, et les hommes gliss'jnt dans le sang. Sœrli et Hamdir ont porté au roi deux coups terribles ; mais ils succombent sous le nombre : enveloppés de tous côtés, ils comprennent trop tard la parole de leur frère; ils se reproclient sa mort. « 11 ne nous conve- « nait pas, s'écrient-ils, de suivre l'exemple des loups, et de « nous jeter les uns sur les autres... Bien qu'à vrai dire il « nous fallût mourir hier, si ce n'était aujourd'hui. Nul ne « vit un soir au delà de ce que les Nornes ont décrété (1). » Si le chant perpétuait de siècle en siècle les fables héroïques des Goths, il les répandait aussi de peuple en peuple. Ermanaric demeura longtemps célèbre dans les chroniques allemandes, comme dans les ballades anglo-saxonnes, L'iiistoire de Reims par Flodoard, la chronique de Quedlimburg, celle de l'abbé d'Ursperg, celle d'Otton de Freysingen, rappellent les emportements du roi des Goths, et ses cruautés

(1) Edda Sœmundar, Il ; Hamdismal, 14 : « Respondit illfi cliversa maire genilus, — dicens ita se laturum — opem cognatis — ut pes pedi. — « Quid poterit pcs pedein juvare? — Aut corpori « adcreta — raanus alteram?... » 28 : « Non opinor in nos quadrare — exempla luporum, — ut nos ipsi mutuo insectemur... Etsi nobis vel hodie vel lieri moriendum. — Ycspcram nemo vivit ultra decretum Nornarum. »

punies par de terribles représailles. Le poëme de Beowulf et le Chant du Voyageur vantent sa richesse et ses libéralités (1 ) . Mais je relève un dernier trait qu'on n'a pas cité, et qui montre à quel point tous les détails de cette tradition étaient encore familiers aux Ânglo-Saxons du dixième siècle. — Malmesbury rapporte que le roi Athelstan, trompé par son écbanson, crut son frère Edvvin coupable de félonie, et le fit jeter sur une barque sans rameurs et sans voiles. Le jeune prince, emporté en haute mer, ne résista pas au désespoir et se précipita dans les flots. Quelque temps après, Athelstan reconnut son erreur, et se condamna à sept ans de pénitence. Et comme, un jour de banquet solennel, le roi était servi par ses officiers, l'échanson glissa, et se retenant d'un pied : « C'est ainsi, dit-il, « que le frère aide son frère. » A ces mots, Athelstan sentit se réveiller ses remords, et ordonna qu'on décapitât le calomniateur. Le proverbe du frère qui aide le frère comme le pied aide le pied, rappelait l'histoire du fratricide antique, et suffisait pour troubler le roi coupable au milieu de la joie des festins (2).

Une autre comparaison qu'on n'a pas faite montrera Jornandes aussi fidèle historien des mœurs que des traditions. Je veux parler du passage où il rapporte la mort d'Attila et les funérailles que lui firent ses peuples. — Le roi des lîuns vient

(1) Voyez les texies rapportés par \V. Giimni, Ilehiensage, 18, 21, 50,51, 56.

(2) Malmesbury, de Gestis regum Anglonnn, lib. II, cap. vi :... « Sic frater fratrcm adjuvat. Quo rcx audito perfidum obtruncari prsecepit. » Malmesbury ne rapporte ce trait que sur la foi des chansons populaires (cantilenis per succcssiones temporum dciritis). Le rapjirochement n'en a que plus de force. La poésie avait lié l'un à l'antre les deux fratiiidcs par un trait cjue le second empruntait au premier.

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d'ajouter au nombre de ses éjiouses une jeune fdle d'une rare lieauté. 11 meurt subitement, des suites de l'orgie par laquelle il a voulu célébrer ses noces royales. Le matin, ses serviteurs, Inquiets de ne pas le voir paraître, forcent la porte de sa toule ; ils le trouvent sans viect sans blessure, et auprès de lui la jeune fille qui se tient debout, les yeux baissés, et pleurant sous son voile. « Or,conlinue Jornandes, voici quels honneurs 0!i rendit à ses mânes. Des cavaliers, choisis parmi toute la nation des Huns, tournèrent autour du lieu où on l'avait déposé, fiiisant plusieurs évolutions à la manière des jeux (hi cirque, et célébrant les exploits du mort par un chant funèbre : « Le plus grand des Huiis, le roi Attila, fils de Mundzuc, « fut le maître des plus vaillantes nations du monde, le seul « qui, avec une puissance jusque-là inouïe, réunit sous ses a lois les royaumes des Scythes et des Germains. 11 fit aussi « trembler les deux empires romains par la prise de leurs « cités, et, lorsqu'il aurait pu les livrer au pillage, se laissa (i fléchir par des prières, et consentit à recevoir un tribut '( annuel. Après tant de prospérité, il meurt, non sous les « coups de l'ennemi, non par la trahison des siens, mais sans « humiliation pour son peuple, sans douleur, dans la joie, « dans les fêtes! Comment donc appeler du nom de mort une « fin qui ne laisse rien à venger? » Après l'avoir pleuré de la sorte, ils célébrèrent un grand festin sur le tertre funéraire. Le corps fut enseveli pendant la nuit; il eut trois cercueils, d'or, d'argent et de fer, pour montrer que tout appartenait à un roi si puissant : le fer par lequel il avait vaincu ; l'or et l'argent, rançon des deux empires. On y ajouta des armes, dépouilles de l'ennemi, des ornements resplendissants de pierreries, ces vains trésors ({ui font l'oigueil des grands. Les esclaves qui creusèrent celte sépulture y trouvèrent In

leur : la mort fut le détestable salaire de leur travail (1). » Le dernier trait est d'une barbarie toute païenne, et rappelle les esclaves noyés dans le lac où ils avaient lavé l'image delà déesse Hertha. Tout le reste, c'est-à-dire l'or enfoui dans le tombeau, le cliant funèbre, la chevauchée des guerriers qui le récitent, reparaît dans l'épopée anglo-saxonne de Beowulf, ouvrage des temps païens, mais retouché par une main chrétienne, qui en a sans doute adouci les couleurs et effacé les traits les plus durs. Beowulf est mort en combattant le dragon. « Alors, continuele poëte, le peuple d'Occident éleva une colline au bord de la mer ; ils la firent haute et large, facile à être aperçue par les navigateurs au-dessus des vagues... Ils l'entourèrent d'un mur, de la manière la plus honorable que les hommes sages purent enseigner ; ils enterrèrent dans ce lieu des anneaux et des pierreries étincelantes... Ils permirent que la terre gardât ces trésors des guerriers, et que cet or demeurât là inutile aux hommes comme ill'était autrefois. Ensuite, tout autour de la colline chevaucha une troupe de nobles, montés sur leurs coursiers de guerre : ils étaient douze en tout. Ils voulurent célébrer le roi, le rappeler à la mémoire des hommes, le louer par des paroles chantées. Ils

(1) « Nara de iota gente Hunnorum electissimi équités in eo loco quo erat positus in modum circensium cursibus ambientes, facta ejus lanlu funereo tali ordine referebant : « Pnccipuus Ilunnoniin M rex Attila, pâtre gentius Mundzucco, fortissimorum genljunidonii- « nus, qui inaudita ante se poluntia, sokis Scythica et Germanica « régna possedit, necnon utraque Romanœ urbis imperia rap- « lis civitatibus terruit, et ne pracdre quidem reliqua subderciilnr, (( placatus precibus, annuum vecligal accepit. Curnque h;ec oinnia « proventu felicitatis egerit, non vuhure hostium, non fraude suo- (( runi, sed gente incolunii, iiiter gaudia Ixtus, sine sensu doloris « OLCubuit ! Quis ergo hune dicat exituni quem nullus œstimet vin- « dicandum ? » etc. Jornandes, de Rébus Geticis, 49.

vantèrent sa valeur, ils jugèrent ses actions d'éclat, et les récompensèrent par des éloges, comme il convient qu'un homme exalte son seigneur dont il fut aimé, comme il doit lui rester fidèle dans Tàmc après qu'il l'a perdu sur la terre... Ainsi, Beowulf fut pleuré comme un cher seigneur par son peuple et par ses compagnons. Ils disaient que ce fut de tous les rois du monde le plus libéral et le plus généreux, le plus gracieux pour ses sujets, et le plus jaloux de sa gloire (1). »

DION CHP.YSOSTOME A OLBIA,

ou L\ CIVILISATION GRECQUE CHEZ LES CÈTES.

Dion Chrysostome, condamné à mort par Domitien, s'était réfugié chez les Gètes. Après la mort du tyran, il revint à

(1) Beowulf, 6352 :

Dha ybe lilœv riodan Hilde-deore iElhelinges... cann, Ealra Iwelfa. ^YolJen cwidhan Kyning nw^nan, AVord-gid wrecen Sylfes precan.

Eahtodan eori scype And his ellen weore Dugudhu demdon...

Cwaedon that lie wiere W'yrold-cyninga Manna mildust And mon thw»rust, Lc-odu lid host And lof-geornost.

Pruse en Bithynie, sa ville natale, où il ll( le récit de ses aventures dans une harangue publique, dont voici quelques fragments (1).

« Je me trouvai l'été dernier sur les rives du Borysthène, où j'avais abordé par mer en fuyant Rome et l'empire. Mon désir était alors de pénétrer par le pays des Scythes jusque chez les Gètes, afin de connaître ces peuples... Or, la cité des Borysthénites (Olbia) n'est pas d'une grandeur qui réponde à son antique gloire, à cause des guerres et des captivités fréquentes qu'elle a subies, enveloppée qu'elle est depuis si longtemps de nations barbares, et des plus belliqueuses, ou peu s'en faut, qui furent jamais. Elle a donc des ennemis éternels, et qui l'ont prise plusieurs fois. La dernière et la plus terrible de ces catastrophes ne date que de cent cinquante ans. La cité fut prise alors par les Gètes, comme toutes les autres de la côte occidentale du Pont-Euxin jusqu'à Apollonie. Les colonies grecques de ce pays en souffrirent beaucoup : les unes ne relevèrent plus leurs murs; les autres les relevèrent mal et les barbares y affluèrent en grand nombre. . . Les Borysthénites rétablirent donc leur cité, et je pense que les Scythes le permirent ainsi, ne pouvant se passer du commerce des navigateurs grecs ; car ceux-ci ne paraissaient plus sur la côte, n'y trouvant plus de comptoirs tenus par des hommes de la même langue; et les Scythes, de leur côté, ne savaient ni ne daignaient ouvrir des marchés, selon l'usage de la Grèce. Les traces d'une restauration si récente se reconnaissent encore au caractère chétif des constructions, et au peu d'espace où elles se sont resserrées. En effet, une partie de la ville est rebâtie sur ses anciennes limites, et de ce côté on

(1) Dionis Chrysostomi Orationes, LXXX; Lutetiae, 1G04, p. 437.

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voit encore un petit nombre de tours, qui nera])pellent ni la première grandeur de la place, ni sa force. L'espace qui les sépare est fermé d'une suite de maisons sans intervalles, défendues par une muraille base et de peu de résistance. De l'autre côté, les tours restées debout sont si éloignées des lieux habités, qu'à peine pourriez- vous croire qu'elles firent partie de la même enceinte. Voilà des signes manifestes d'une ville saccagée; ajoutez qu'il n'y a pas une statue intacte dans les temples, mais que toutes sont mutilées, aussi bien que celles qui décorent les tombeaux.

« Je me promenais donc, comme j'ai dit, aux portes delà ville, et quelques-uns des Borysthénites étaient sortis pour s'entretenir avec moi selon leur coutume ; et un peu après parut à cbeval le jeune Collistrate. Il nous passa d'abord de quelques pas, poussant du côté de la campagne : mais bientôt après il mit pied à terre, confia son cheval à un écuyer, et s'apiiroclia d'un air singulièrement modste, la main sous le manteau. Or, il avait un grand cimeterre de cavalier, des braies, et le reste du costume des Scythes ; sur ses épaules flottait un manteau court, noir, d'un tissu léger, comme les Borybtliénites ont coutume d'en porter ; car ils aiment en général la coukur noire dans tous leurs habits, à l'exemple d'un peu[)le scythe ({ue les Grecs appellent par cette raison Melancbbïnes, c'est-à-dire, les hommes aux noirs vêtements. Callistrate pouvait avoir dix-huit ans; il était beau, de haute taille ; sa figure tenait beaucoup du type ionien. On le disait vaillant dans les combats, où il avait tué ou pris un grand nombre de Sarmates. Mais il s'appliquait aussi à l'art de bien dire et à la philosophie, jusque-là qu'il fut tenté de quitter son pavs et de s'embarquer avec moi... Le sachant donc épris d'Homère, j'en fis le sujet de mes premières questions. Car

tous les Borysthénites, ou peu s'en faut, se sont appliqués à l'étude de ce poëte, soit parce qu'ils vivent toujours en guerre, soit à cause de leur zèle pour la gloire d'Achille, qu'ils honorent plus qu'on ne peut croire, et qui a chez eux deux temples, l'un dans l'île appelée l'île d'Achille, l'autre dans la cité. Ils poussent la passion au point de ne vouloir entendre parler que d'Homère , et, bien que n'ayant pas conservé ia pureté de la langue grecque, à cause du voisinage des barbares, presque tous savent r//iaf/e par cœur, et la réciteraient d'un bout à l'autre. C'est pourquoi j'interpellai Gallistrate en plaisantant : « Lequel, ô Gallistrate, te semble plus grand « poëte, Homère ou Phocylide? » Et lui avec un sourire : (( En vérité, dit-il, le second de ces poètes ne m'est pas même « connu de nom, et je ne pense pas que nul de ceux que voici « le connaisse davantage, car nous n'estimons point qu'il y « ait d'autre poëte qu'Homère ; mais pour celui-ci il n'est « guère personne de nous qui l'ignore. » En effet, c'est le seul que les chanteurs publics célèbrent dans leurs chants ; et ils ont coutume de réciter ses poëmes dans plusieurs occasions, mais toujours quand il faut marcher à l'ennemi. Les vers d'Homère servent, comme à Lacédémone ceux de Tyrtée, à réveiller l'ardeur des combattants. Tous les chanteurs sont aveugles, et les gens du pays ne pensent pas qu'aucun autre puisse devenir poëte : c'est le service que rend Homère à ces aveugles comme lui.

Je répondis : « Ce Phocylide que vous ne connaissez point « fut du nombre des poètes illustres. Or, (juandun marchand « aborde pour la première fois sur vos côtes, vous ne le « repoussez point d'abord avec ignominie, mais vous com- <( mtnicez par goûter son vin ou par examiner un échantil- « Ion des marchandises qu'il apporte ; et vous achetez de lui

« si vous le jugez bou, sinon vous le laissez partir. Fais-en de « même avec Phocylide, et juge-le sur un court échantillon « de sa poésie. Yoici donc une sentence où il a mis à bon droit

« son nom :

« Ceci est encore de Phocylide ; une humble cité bâtie sur un « écueil, bien ordonnée, vaut mieux que la ville délirante de ÏNi- « nus (1). »

« Ces vers ne peuvent-ils pas se comparer à toute V Iliade et « à toute Y Odyssée, si l'on y prête un esprit attentif? Aimez- « vons mieuxentendre conter les grands coups d'Achille, quel « espace il franchissait d'un saut, et comment d'un seul cri il « mit en fuite les Troyens? De tels récits vous sont-ils plus (( profitables que de savoir comment une petite cité bâtie « sur im écueil, si elle se gouverne avec sagesse, est meil- « leure et plus heureuse qu'une grande ville dans une large « plaine, peuplée d'hommes insensés, sans ordre et sans « lois ?» — Alors Callistrate, un peu mécontent de ce discours : « Étranger, dit-il, il faut que nous t'aimions et te 0 respections beaucoup, autrement nul d'entre les Borysthé- (( nites n'eût souffert que tu traitasses de la sorte Homère et « Achille... Parle cependant, et considère que tout ce monde « veut entendre un discours de toi ; et c'est pourquoi tant de « gens se sont rassemblés au bord du fleuve, quoiqu'ils ne « soient ni sans affaires ni sans alarmes. Car tu sais qu'hier à « midi les Scythes se montrèrent tout à coup, et surprirent « quelques éclaireurs imprudents, dont ils tuèrent les uns et « firent les autres prisonniers. » Il disait vrai : on voyait les

(1) Kal To'^e (pMy.'jXî^iU, TïoXt; l'v ojccttï/m xarà x.oai/.ov Où.e'jaa. (Tp.t)coi(î, )cpe£<j(jwv IN'tvcu àcpsaivoOdTiî.

portes fermées, et le signal de la guerre arboré sur les remparts. Cependant les habitants étaient si curieux d'entendre discourir, et si bien Grecs de goûts et de mœurs, que presque tous étaient là, tout en armes et désireux de m'écouter.

Et moi, admirant leur bon vouloir : « Permettez-vous, leur « dis-je, que, rentrant dans la ville, nous nous asseyons quel- « que part? Car peut-être tous n'entendraient pas en mar- « chant ; et ceux qui se trouveraient derrière gêneraient ceux « de devant pour vouloir s'approcher davantage. » A peine avais-je parlé, que tous se précipitèrent vers le temple de Jupiter, oii ils avaient coutume de délibérer. Et les vieillards, les principaux, les magistrats, s'assirent tout autour sur les degrés ; le reste de la foule se tint debout, car il y avait une large place devant le temple. Si quelque philosophe les eût considérés dans ce moment, il eût été joyeux de les voir tous à la manière antique, et comme les Grecs d'Homère, avec de longs cheveux et de longues barbes... Puis, quand on eut fait silence, je dis que je les trouvais sages, eux qui habitaient une cité grecque et antique, de vouloir entendre traiter de la Cité. »

Ici Dion Chrysostome rapporte son discours, où il traite longuement delà cité des dieux, c'est-à-dire du monde, type de la cité des hommes. L'orateur ne voulait pas qu'un morceau si brillant, applaudi par des auditeurs demi-barbares, fût perdu pour ses compatriotes plus éclairés et plus polis. 11 ne se doutait guère que, de toute sa harangue, le passage le plus instructif pour la postérité serait l'introduction où il représente si vivement la petite ville d'01bia,et cette poignée de Grecs perdus ou milieu des Germains et des Scythes.

SERMON DE S. ÉLOl.

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