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LES DIX

Paris littéraire n'est pas encore revenu de l'impression de stupeur qu'a produite la divulgation du secret académique d'Edmond de Concourt.

Comment, il se moque de l'académie des Qimranle et il veut fonder l'académie des Dix... Il offre une piime à la servilité. Il présente la pâtée des chiens aux loups, il noue son bouchon de paille à la queue des pur sang, il émasculc les forts, il abailardise les virils, il promet le lepos, la paix à qui a besoin, pour avoir du feu et du sang, de tra\erser mille aventures basses ou nobles, d'avoir soutîért mort et passion .

A ce capitaine des idées qui s'appelle l'écrivain, il faut, pendant ses années de conscrit, le lit dur, le rata maigre, le jeune même et la luiit à la sale étoile, passée avec des souliers troués dans la boue. . . La misère est la grande nourrice! — je devrais dire la souffrance!

. . Qu'est-ce donc que ce legs-là, sinon la queue dorée d'une opinion vieillote et rancie! Je n'avais pas besoin de savoir que M. de Concourt étaitun admirateurdu dix-huitième siècle, un suranné galant de Marie-Antoinette. Je l'aurais certes deviné.

11 semblerait qu'il croie que la littérature se transmet comme une couronne et qu'il y a une dynastie d'idées à défendre!... Allons donc! le réalisme, le naturalisme crèveront après le classicisme et le romantisme. Ce sei-ait à cracher sur la littérature si la Révolution ne l'emportait pas dans son torrent.

Une façon d'écrire serait immobilisée, sanctifiée!

Qu'on me ramène aux Quarante ! !

Jules Vallès.

M. ET M™'' ALPIIOLSSE DAUDET 281

Les amitiés (suite). — M. et M"" Alphonse Daudet.

Dans les années qui suivirent la nnort de son frère, après les secousses et les émotions du siège, le cœur de M. Edmond de Concourt était bien vide. Sa santé était mauvaise; on avait essayé vainement de lui administrer le mariage comme un remède, quand une amitié nouvelle et réchauffante vint faire diversion à sa solitude et à sa tristesse.

Au mois de mai 1874, M. A. Daudet avait publié la première série (qui n'a pas eu de suite) de ses Femmes d'artistes, livre profond et triste dont un célibataire résolu devait goûter particulièrement l'àpreté. M. E. de Goncourt lui écrivit :

Dimanche, 31 mai 1874.

Mon cher ami,

Vous faites de la modernité tout exquise. C'est observa et écrit et peint! Vous avez l'œil et la patte de l'aitiste, de l'artiste vrai, et, quand je vous lis, votre prose me gratouille dans le plus profond de mon moi d'écrivain. Que la Transtéveriae est nature, et quel petit chef-d'œuvre que la Menteuse, un type que chacun de nous a rencontré, hélas, une fois au moins dans sa vie.

Mais n'y aurait-il pas moyen de vous dire, autrement que par la petite poste, tout le plaisir que m'a donné votre volume? Si vous veniez déjeuner vendredi ou samedi éi Auteuil? Hein? Si vous aviez la jouissance de vous faire accompagner par le délicat écrivain que vous m,'avez fait connaître, on lui ferait un fort bouquet de roses, de roses dignes d'elle !

Tout Cl vous et une ligne de réponse.

Edmond de Goïncourt.

On devine que le délicat écrivain est l'auteur de

l'Enfance d\ine Parisienne, des Impressions de nature et d'art, des Enfants et Mères. Le bon médailliste Théodore de Banville, dans ses Camées parisiens, a fait de M™^ Alphonse Daudet un portrait ressemblant : (( Sur ses calmes traits se reflète une vigilante et profonde pensée. Les cheveux, très noirs et brillants, sont plantés bas sur un front assez large. Les sourcils noirs, très marqués, sont presque droits et tendent à se joindre. Les yeux noirs, fendus en amande, souriants et humides, s'ouvrent peu, et coulent le regard entre de longs cils recourbés. Le nez très busqué, aux narines remontantes, le teint brun, légèrement animé et les pommettes saillantes donnent au visage un caractère d'étrangeté sans lequel ne saurait exister la beauté moderne. La bouche, aux lèvres rouges, s'ouvre en arc très prononcé, et montre de courtes dents éclatantes de blancheur, enchâssées dans des gencives vermeilles. Le sourire est réservé, un peu contraint même, comme s'il craignait de laisser voir, dans sa clarté rose, le vif rayon de l'esprit qui, dans le monde, doit rester dissimulé et voilé, pareil à ces diamants entrevus sous le flot discret d'une gaze vaguement transparente. »

Le nom de M™" Alphonse Daudet apparaît donc, pour la première fois, en 1874, dans une longue suite de lettres oîi se montre un Concourt nouveau, paternel et tendre, gouailleur et ému, qui unit les deux époux qui pourraient être ses enfants, dans un même sentiment d'affection. Dans le grand appartement de la place Royale qu'ils habitaient alors et qui devait servir de cadre à une des maîtresses scènes de A'iima Boumestan, l'accueil, cordial et franc pour tous, se nuançait pour lui de tendre empressement et d'admiration; il retrouvait un foyer ami où il détendait ses

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nerfs et apaisait son esprit dans des conversations de son goût. Lui qui était homme d'habitudes, qui eût aimé, comme l'aimait son siècle, les réunions journalières, à heures fixes, qui ont donné à la société polie du temps de M™® du DefTand, de Ghamfort et du prince de Ligne, une physionomie si spéciale, il apprit le chemin de cette maison aimée, il lui consacra ses jeudis, il contracta doucement l'habitude d'envoyer à ses amis les bulletins de l'état de son esprit et de sa santé. Ces lettres, soigneusement conservées et qui se suivent à d'assez courts intervalles, forment un document intime, le dessous des Mémoires de la vie littéraire dont elles compléteront plusieurs années jusqu'au temps de leur publication intégrale :

29 décembre 1874, Cher ami.

C'est un miracle que votre lettre ait la réponse d'un vivant, car l'habitant d'Auteuil a été jwis, au sortir du dîner de Flaubert, d'une fluxion de poitrine qui a été un mélange de tout ce qu'on fait de mieux en fait de fièvre, de transports et perte de tramontane. Enfin on me dit sauvé. Cela me fait plaisir, mais je suis tout de même un peu effraijr de ma faiblesse.

Non, il n'ij a pas d'îdées et Sensations, mais en voici un. Du moment que c'est Madame Daudet qui paye, on en ferait, au besoin, un pour elle.

Tout au ménage charmant,

Edmond de Goncoiirt.

Il n'est pas inutile de rappeler ici, pour faire comprendre les lettres suivantes, que M. Ernest Daudet, frère du romancier, a été, pendant quelques années, le directeur du Journal officiel. M"" Alphonse Daudet, sous le pseudonyme de Karl Stenn, s'y était essayée à des articles de critique littéraire dont on avait remarqué, dès l'abord, la délicatesse et la nouveauté. M. Jules Lemaître, dans la Revue bleue, a fait de ces études le

sujet d'observations très fines qu'il résume ainsi : « Un art maladif et un corps sain, un style quelque peu déséquilibré et une âme en équilibre, tel esl le double attrait de ce journal qui fait rêver d'une toute moderne Pénélope impressionniste. »

On rencontre, dans les articles de M'"^ Daudet, de jolis passages, comme ceux-ci : « C'est bien dans la vie réelle que MM. de Concourt ont pris l'inspiration de leurs romans, c'est-à-dire le type ou laclion qui domine chacun d'eux; et, de même qu'un curieux d'histoire naturelle, découvrant une plante parfaite et non classée, ne se contente pas de la cueillir, mais emporte, autour d'elle, une bonne portion du terrain où elle croit, avec ses mousses, ses germes, ses insectes, tout un morceau de forêt pour un brin d'herbe, de même les romanciers enlèvent, autour de leurs héros, toute une masse solide et composite qui contient leurs origines et explique leurs développements... Au-dessus de ce que le hasard a pu leur fournir, d(^s effets pittoresques dépeints et reconnaissables, flotte une poésie qui est particulière à ces écrivains, poésie de l'arrangement et des mots, où le délail vulgaire, par sa netteté, sa place prise, devient souvent le trait vif, un pur triomphe d'art. Et ce n'est rien. Prenons Gertninie Lacerieux, avançons dans cette ombre où se débat désespérément ce qui reste de la femme dans une créature tombée; révoltons-nous à chaque page, suivons les romanciers en essa3'ant de fermer nos yeux et de boucher nos oreilles partout où ils nous entrauient avec eux, et, le livre fermé, nous serons surpris de n'éprouver qu'une immense pitié, de n'avoir gardé de l'horreur du gouffre que le sentiment de sa piufondeur si superbement découverte. Et pourtant les auteurs ont été implacables ; ils ne nous ont fait grâce d'aucun dé-

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tail révoltant ou terrible; mais leur pensée est montée toujours plus haut à chacun de ses heurts contre les bassesses de l'existence. Est-ce réalisme qu'il faut dire ou transfiguration ? Et le lecteur, dans tout ceci, ne serait-il pas une sorte de traLlucteur direct des œuvres qu'il admire et auxquelles il prête ses facultés plus ou moins sereines et élevées? » (1)

Cet article n'était pas fait pour déplaire aux modèles qui l'avaient inspiré. M. Edmond de Goncourt écrivit la lettre que voici :

24 octobre 1876.

Cumment vous remercier de tout ce que vous dites de bien tourné, de finement pensé, de joliment délicat et de profondément aimable des deux frères ; je ne sais vraiment et je 7ie puis que vous assurer de la vive reconnaissance qui vient s'ajouter à la vive sympathie que j'éprouve pour votre personne et pour votre talent. Je voudrais, et je ne parle jms pour moi, vous voir, Madame, prendre, dans un journal resse)nblant plus à un journal que rOfriciel, prendre la succession de la quinzaine de Sainte Beuve pour tout ce qui est œuvre d'imagination. Pourquoi l'auteur de Froniont, qui est tout-puissant à l'heure qu'il est, ne proposerait-il pas cela à ViHemessant?...

J'attends avec impatience le ménage, car j'ai vécu, tout l'été, bien isolé de cœur.

Recevez, chère Madame, encore une fois, 'avec les remerciements d'un cœur touché, l'expression cle mes sentiments bien affectueux, — n'en déplaise au mari !

Edmond de Goncourt.

Et, Tannée suivante, à un nouvel article que venait de publier Karl Stenn, M. de Goncourt répondait :

29 décembre 18T7.

Chère Madame,

Je n'ai eu connaissance qu''hier de votre amical article. Je me hâte d'ajouter un remerciement à tous ceux que je vous dois, en vous complimentant de ce joli style original (ni

(1) Impressions de Nature et d'Art, 1 vol. iii-12, Paris, Cliarpcntier, 1879, p. 157.

homme ni femme) que vous avez su attraper aux côtés du gentil mari .

Je suis bien triste et bien ennuyé, fai ma vieille Pélagie malade au Ut, d'un rhumatisme articulaire. . . Enfin la vie n'est rose que pour Vendeur du Nabab, la petite canaille!

Agréez-, chère Madame, l'assurance de f amitié tendre du ineux

Concourt.

L'année 1877 finissait sur cette lettre mélancolique

qu'accentuait encore le récit lamentable du jour de

l'an 1878 dans la maison d'Auteuil :

2 Janvier 1878.

Mon cher petit,

Merci de la double bonne pensée du gentil ménage éi mon endroit. La Providence n'a jamais été, paur moi, d'une gracieuseté extraordinaire, mais, cette fois, elle ni'a manr/ué tout à fait d'égards, et la fin de l'année n'a vraiment pas été folichonne. Ma pauvre vieille Pélagie au lit, avec les doideurs d'un rhumatisme articulaire, ne pouvant remuer ni mains ni pattes, et moi pris d'un rhume-coqueluche qui me faisait vomir tout ce que je mangeais.

Hier, le jour de fan dans la maison d'Auteuil, ça avait V car d'un jour de l'an dam un hôpital: Pélagie, les pieds et les mains enqniquetés d'ouate, se traînait par les chambres avec les gestes maladroits d'une ombre qui fait sa petite promenade dans les limbes; pendant que je me livrais à ces quintes ([ui vous secouent la cervelle, l'estomac, toutes les parties molles de votre individti, comme dans un panier à salade. Enfin, aujourd'hui, je tousse un peu moins creux, l'autre circule en s'accrochant un peu moins aux meubles. Nous aurons peut-être encore de beaux jours.

La canaille de vie, et on y tient pour commettre encore quelques bouquins !

Et, mcdgré le noir de ma lettre, je vous aime et me permets de vous embrasser tous les deux, tous les trois.

Edmond de Goncolrt.

En 1879, M. Alplionso Daudet publiait les liois en exil qui portent au front : « A Edmond de Goncourt, à f historien des Reines et des Favorites, au romancier de Germinie Lacerteux et des Frères Zemg.^nno, j'o^j-e

ce roman d'histoire moderne, avec ma grande admiration. ))

A l'époque de celle publicalion, M. Alphonse Daudet écrivail :

Clier ami,

La fine petite enveloppe japonaise, avec votre encre dessus, a réjoui le ménage qui vous aime. Il nous tarde de vous voir.

La santé? — Pas encore très forte, mieur cependant. Pourvu ciue l'hiver m'épargne!

Le bouquin? — Lundi ou mardi prochain. Beaucoup d'inquiétude sur son sort. En tout cas, il y a une page bonne et dont je suis siir : la dédicace.

Et quel ouf! nous poussons en ce moment. Que de choses faites, livre à finir, déménagement, sevrage du bébé, entrée de l'aîné à Louis-le-Grand, installation. Ah, oui. ouf ! ça y est; 3, avenue de l'Observatoire, au coin de la rue de l'Abbé de l'Epée. De l'air, des arbres, comme à Auteail, un horizon de dix lieues, le Luremboarg devant nous. Un nid que ma chère femme m'a trouvé là. toutes les conditions du nid, petit, chaud et haut, et l'oisillon quipetonne.

A bientôt, cher vieux. Sitôt le livre para, vous l'aarez.

Alphonse Daidet.

M. Edmond de Goncourt écrivait à M""" A. Daudet :

d'2 mars 1879.

J'accepte votre invitation avec tout te pla'isir que j'ai à me trouver au milieu de vous, de votre aimable intérieur et de vos plaisantes personnes. Moi aussi je tousse comme le d'iable!

Dans notre métier, je crois que nous sommes tous condamnés, hommes et femmes, à vivre mal portants! Et puis, si nous nous 2'>ortions comme des hobereaux de province, peut-être n'aiaions-nouspas de talent? Il faut accepter notre cacochymie, mais nous défendre le plus longtemps qu'il se peut

Je ne vous apporterai joas les Frères Zemganoo, j^arce que le manuscrit tout entier est donné à l'impression. Vous le lirez, le bouquin, je l'esjjère presque, dans un mois.

Agréez, chère amdame, V express'ion de ma bien vive et respectueuse affection .

Edmond de Concourt.

2 janvier 1881.

Chère madame,

Je ne puis vous dire combien votre bon an affectueux, en ce jour de l'année où je me trouve bien seul, m'a touché profondément.

Je vous retourne, chère madame, ce bou an, arec les vo'u.r pour le bonheur de la mère, de la femme, de la moitié d'auteur, les vœux d'un ami qui s'est donné depuis longtemps au gentil ménage .

Edmond de Concourt.

M. E. de Goncourt à M. A. Daudet :

Janvier 1881.

Mon petit.

Mardi, à huit heures moins un quart, heure militaire, on sera rendu à son service, en tenue. Puis on ira, de temps en temps, vous frictionner le moral sur les planches, quoique je croie que ce sera du luxe (1). C'est embêtant, tout de même, cette pièce va être comme la mienne et bonsoir le saug-froid, et enfoncé mon rôle de notateur impassible.

Amitiés émotionnées .

Edmond dk Concourt.

M. E. de Goncourt à M^^ a. Daudet :

31 mars 1881.

Chère madame,

: Que j'ai de dettes avec vous et comment pourrai-je jamais les payer. Comme votre louange est gentille, délicate, caressante aux endroits sensibles et douloureux, et fait de la louange des hommes, même les plus sympathicpœs, de la louange de patauds. Vous me condamnerez un jour, moi qui ai souvent dit du mal de l'être féminin, à faire un roman en l'honneur de la bonne, de l'intelligente, de la gracieuse femme, un livre dont la maquette lointaine et masquée d'un loup sera la femme de mon meilleur et plus intime ami des lettres.

Mais ce n'est pas encore ce roman-là dont vous entoulrez un, morceau mercredi prochain. (2)

Encore une fois, chère madame, merci et croyez-moi votre respectueux ami de cœur.

Edmond de Concourt.

(1) La premiè'C représentation de Jack, pièce en cinq acies, de MM. A. Daudet et Henri Lafontaino, fut donnée, à l'Odéon, le 11 janvier 1881.

(2) La Faust in.

M. ET M""" ALPUONSE DAUDET 289

M""® Alphonse Daudet à M. Edmond de Concourt :

Samedi, 28 janvier 1<S82.

Chef monsieur et ami,

Voici un ennui. Nous sommes forcés de refuser l'invitation â dîner que vient de nous adresser ta princesse {[). Alphonse souffre horriblement de rhumatismes et d'une grosse fluxion qui défigure le charmant auteur des Amoureuses. // sera peutêtre guéri mercredi, mais comment accepter, pour envoyer peut-être une dépêche, au dernier moment. J'ai bien tenu à vous explicjuer ce contretemps. Je compte aller remercier la princesse aussitôt qu'il me sera possible de quitter mon malade et je vous prie de me dire quel est son jour du jour.

A propos de la Fauslin cjui fait un beau chemin, n'est-ce prt.s? Léon )ae raconte quelque chose de très comique. Certains de ses camarades ayant dévoré votre livre, et frappés de la fin, se sont amuses à intercaler, à la suite de leur narration française, une agonie copiée par un comédien, frère ou fils de la victime. Et cela à trois, le même jour! Le professeur ahuri de la coïncidence et ignorant des littératures contemporaines , se déclarait impuissant à comprendre !

Léon nous a fait rire un moment hier avec cette histoire et nous ne rions guère depuis trois jours. Alphonse a eu plus de six piciûres de morphine.

Le ménage vous envoie ses amitiés de tout cœur,

Jui.iA A. Daudet.

M, Edmond de Concourt à M. A. Daudet :

25 août 1882.

Mon petit,

Comment ça va-t-il? Ètes-vous content du traitement? Les eaux de Néris vous ont-elles redonné de la vigousse pour le travail ? Un petit mol sur votre santé, sans copie aucune. L'ami vous demande cela!

Oui! comme le dit votre femme, l'été est une bien vilaine saison pour les affections et les gens comme moi qui n'ont ni enfants ni femme {qui n'ont qu'une académie!) Ceux-là, au mois d'août, à Paris, il leur semble qu'ils sont tout seuls sur la terre

[\) SP"^ la princesse Malhilde,

et qu'il n'existe plus du tout, mais du tout d'humanité qui les aime.

Et les coquins d'enfants?

Un tas de choses affectueuses.

Edmond de Goncourt.

M. Alphonse Daudet à M. E. de Goncourt :

^'éri?, août 1882.

Bien cher.

En revenant de mon vingt et unième bain, éijayé de quelques douches, je trouve à l'hôtel votre bonne petite lettre qui nous ravit. Mais, au fait, avez-vous reçu celle de Julia. envoyée de Néris, il y a une quinzaine?

Pays bête, mais hôtel calme, à vaste jardin fruitier. Presque pas de douleurs. J'ai Iravailloté, causé avec des rhumatisants et des névropathes, cerveaux affaiblis se mettant à dix pour chercher le mot qui manque, conversations sans dales ni noms propres, ?/i rioms de pays. Hier, à dîner, une voisine de table a cherché pendant un cpiart d'heure le mot industriel. J'espère n'être pas pris de cet horrible mal, car je fuis un livre bien difficile. (I)

Nous part07ïs lundi matiji pour Champrosay, renonçant à notre beau voyatje du midi. Il faut travailler et, là-bas, chez les Parrocel où on vous espérait avec nous — on est trop bien. Vous serez tout à fait gentil, en septembre, dans un jour pas trop chaud, de venir nous lire une page neuve de M"'' Tony Preneuse (2) et de ne pas attendre les temps froids ^jour embrasser vos amis.

Le ménage à vous bien toulremcnt.

Alphonse Daudet.

M. Edmond de Goncourt à M""^ Alphonse Daudet :

4 sopiembrc 1882.

Chère madame,

Que c'est aimable de se rappeler aux gens par de si bonnes choses! Et moi qui justement les adore, les poires! Et des

(1) L'Evangélisle.

[f) Premier lilrc de Chérie,

jaunes et des vertes! Et de celles qui deuvtndent à être mangées tout de suite et de celles qui consentent à attendre!

Il me semble, au ton de la lettre du mari, que le moral va bien. J'ai lu à Burty... le passage de la lettre où son voisin de table cherche en vain, tout un dîner, le mot industriel. Diable! j'aurais un peu besoin de ces eaux-là pour la retrouvaille des 7ioms propres. Quelle misère de nous, bon Dieu!...

Et, là-dessus, je vous abandonne pour prendre le chemin de fer de Saint-Gratien oit je vais passer une vingtaine de jours. A la suite de quoi, si j'ai encore quelque chose dans ma vieille cervelle, ce dont je doute un peu, je me mets décidément à travailler.

Mes amitiés au gentil ménage.

Edmond de Goncourt.

M. Edmond de Concourt à M. Alphonse Daudet :

Janvier 1883.

Mon petit,

C'est gentil de penser au vieux, mais le vieux n'est pas brillant dans le moment. Il a eu une colique néphrétique, dans la nuit du samedi, qui l'a brisé, comme s'il avait fait une grosse maladie. Enfin, il espère que, jeudi, il seraredevenu une fourchette , n'étant, dans le moment, qu'une petite cuiller à bouche. L'embêtant de ça, c'est qu'il comptait donner un coup de collier ces jours-ci, et qu'il est incapable de faire acte d'imagination.

Si, par impossible, on continuait à être malade, on vous enverrait une dépêche jeudi matin.

Mille tendresses au ménage.

Edmond de Concourt.

M. A. Daudet à M. E. de Concourt :

24 juin 1884.

Écoutez-moi sans pousser de cris ! La maison est calme, le jardin vraiment joli, nous avons pour vous une grande chambre suffisamment confortable, à l'abri des cris d'enfants. Mettez donc des chemises et une brosse à dents dans un sac de nuit et venez passer quelques jours avec nous, entre deux mercredis, si vous recevez encore.

Ce sera une arrlimatation pour le mois de septembre; vous

292 LES GONCOUHT

verrez si vos amis ne vous tapent pas trop sur les nerfs. Nous ne marcherons pas, le fricot est convenable, ordinaire de fermiers à leur aise, et les ceux qu'ils veulent rester en chemise de nuit — façon de dire d'un pion de Léon — ils y restent, sans se faire traiter de salopiaus.

Mon cher Gonc.ourt, nous vous aimons tendrement et vous nous manquez. Voilà!

Alphonse Daudet.

M. Edmond de Concourt à M. A. Daudet :

Dimanche, 29 juin 1884.

Cher petit,

Votre lettre me rend malheureux comme les j'iierrcs. Elle est si gentille, si aimable, si tendre pour le vieil homme, et je me set2s si veule, si désespérément lâche à l'endroit d'an déplacement, de la couchée dans un lit qui n'est pas le mien. Puis, au fait, avez-vous un édredon? Concevez-vous que, par ce temps de chaleurs tropicales, j'ai froid aux pieds? Oui, il y a, dans mon individu, de la température arctique, et mes reines charrient, je crois bien, des microbes d'ours blancs, et sauf, sous la neige de mes cheveux blancs, un peu de chaleur cérébrale, c'est tout ce qu'il y a en moi au-dessus de zéro, et cela m'enlève tout ressort, toute volonté pour la locomotion, jiour le mouvement , en même temps que j'ai toujours peur de me trouver malade chez les autres.

Enfin, vrcri de vrai, je me regarde comme un être tout à fait dégoûtant, ignoble, une épluchure d'homard, quoi! de ne pas ôtre chez vous après une lettre aussi caressante que celle que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, monsieur et ami.

Enfin je vais tâcher de m'exciter, de me monter, de m'entrainer parla lecture de quelque voyage autour du monde... Blague sous le bras, je vais tâcher d'aller estivrr un peu chez vous... 7naisfaut, faut cpte je prenne mon élan !

.l'ai envie d'embrasser et l'homme et la femme cl les enfants.

Edmond de Concourt.

M. E. de Goncourt à M""' A. Daudet :

Châloau de Jean d'Ucui-s, Bar-le-Duc, Meuse, 27 juillet 1884.

Chère madame.

Une de ces nuits passées, crac, je me réveille arec crampes d'estomac, sueurs, etc., etc., tout l'exordc d'une pelile attaque

de choUm, et, pendant ce, je pense qu'il serait assez original d'avoir des lettres de faire part de mon décès fabriquées jmr l'imprimeur à qui j'ai fait enterrer Chérie {\). ■ Ce n'était qu'un faux choléra, mais, malgré cela, je suis resté assez souffreteux et, hier encore, j'ai passé les trois quarts de ma journée an lit, et n'ai point diné. Enfin aujourd'hui, ça va un peu mieux, mais, au fond, le tube digestif est datis un. état défectueux. Et voilà ce qui fait que je ne vorts ai pas écrit ces jours-ci oi( j'en avais l'envie et pas le courage.

Ah! il est bachelier es sciences, le grand, le beau, le chic Léon. C'est de ce coup-Uï que je n'oserai plus l'embrasser et je vous en fais compliment , parce que ces gredins d'enfants me semblent donner au père et à la mère leurs émotimis d'examens, et, comme ménage d'auteurs, vous en avez assez, vraiment assez!

... W ajoutez pas à mes remords de n'avoir pas été à Champrosay, de n'avoir pas entendu vos délicates sensations... Ça ne fait rien, je penserai au titre et, si j'en trouvais iin d'igne de votre écriture (2), je vous l'enverrais, quitte « vous de le prendre ou de le rejeter.

Les choses sont bien incertaines cette année. Je ne sais pas si je vais revenir ci Paris ou passer encore quelque temps ici...

Au gentil ménage, amitiés tendres.

Si on m'écrivait encore une fois, ce serait gentil, mais, Ici, bien gentil!

M""' A. Daudet à M. E. de Concourt :

Néris-lcs-Bains, Allier, 8 août 1884.

Cher monsieur,

Ma'mtenant nous sommes bacJielier es lettres. C'est donc complet et fini pour cette année, et vous av'iez raison de nous plaindre de toutes ces émotions répétées. J'espère bien que

(1) Le romnn se torminc par la lettre de faire part de la mort de Chérie. Après le : ['riez pour elle, on lit, eu caractères du bas de casse :

Bur-ln-Duc, iinp. V"^ Nttma Rolin-Cluiquet et C'"".

(2) Fraynicnls d'un Ucrc inédit.

294 LES GONCouivr

NérU va remctlre le papa, redonner aa fils un peu de teint. Nous retrouvons dans ce pays éloigné tout dans le même état qu'il y a deux ans; les promenades ne sont pas plus belles, ni plus nombreuses les distractions, ni moins ahuris les habitués, et Néris, dans sa laideur, est comme ces femmes qui ne perdent rien à vieillir et n'ont jamais à regretter. C'est une monotonie d'horloge à musique, ramenant les bains, les repas, les réunions sous le même arbre, avec un assez, joli horizon de p)omniiers frôlant des gazons.

A peine a-t-on le courage de lire, de travailler un peu. M. Zézet (1) surtout se désole à l'idée des devoirs ; il est si gâté, si admiré de tout le monde. Léon monte des chevaux qui regrettait de ne pas être des ânes; mais cela me tourmente quand même et il n'y a pas, pour lui, d'autres distractions que ces courses et des parties d'échecs dans un petit salon où des vieilles dames font de la tajnsserie, tandis que nous causons avec un sourd ou (pic l'on fait un peu de musique. Et lui qui ne rêve que chic, bals, cols montants, sorti de ses caJiiers de mathématiques!

Je vois que Jean d'Heurs vous retiendra longtemps cette année et que Saint-Estéve aura tort de toutes parts. L'épidémie a pourtant beaucoup diminué, mais les routes sont éi craindre, r/u' en pensez-vous? A moins que, d'ici la fin du mois, ceci disparaisse tout à fait. Pas de chance, nos villégiatures en commun, quand nous serions si heureux d'un peu d'intimité auprès de vous.

Alphonse doit vous écrire, mais le traitement l'éprouve beaucoup jjour commencer, l'endort et l'énervé. Ces longs bains d'eau chaude où des gens s'occupent à faire des jets d'eau avec leurs doigts pour abréger le temps, — // y a une recette pour cela que l'on s'apprend et table, — la douche qui suit, c'est vraiment une grande fatigue. Et des dames en traitement ont toujours les yeux rouges d'envies de pleurer. C'est toujours si ennuyeux de se soigner, m'as Alphonse achète, en ce moment, le repos de son hiver. Tout notre tort a été de voyager l'année dernière et de sacrifier Néris à la Provence.

Si vous avez le courage de nous écrire uti peu, ce sera charitable,vous si calme, si indépendant dans votre Auleuil. Quand je pense éi une idéale vie d'art, c'est toujours la vôtre qui me rient (i l'esprit.

Alpfionse et moi, vous envoyons noire souvenir affectionné et les enfants ne vous oublient pas non i^lus.

Jlma a. Daudet.

(I) M. Lucien Daudel.

M. ET M'"^ ALPUONSE DAUDET 295

M. E. de Goncourt à M"^<= A. Daudet :

Dimanche, 12 octobre 1884.

Chère madame,

L'auteur des Idées et Sensations sent le besoin de dire à fauteur des Fraofments d'un livre inédit quil les trouve bigrement bien, ces fragments, et que c'est tout à fait de la belle ouvrage ! Le Goncourt, jusqu'à présent, méprisait les femmes comme stylistes, mais depuis que vous êtes, chère madame, dans la partie, diable', diable ! il faut se tenir ! Et voilà que la lecture de vos fragments m'a donné envie de lutter avec vous et m'a décidé à publier une suite à mon prem'œr volume .

De petits chefs-d'œuvre les Mains de l'ouvrière malade, les Heures blanches de la vie des jeunes filles, le Printemps de Paris, le non consenti des femmes écoutant de la musique, le hàlo des sympathies et des antipathies, le roucoulement des tourterelles, la jeune femme au lorgnon, etc., etc. Et croyez bien que ce n'est pas un compliment banal; je voudrais très sincèrement les avoir faits, le»dits morceaux.

J'ai été tout à fait jnalade, ces jours-ci. Je crois décidément que mon estomac fait maintenant tout à fait des manières ridicules pour digérer. Enfin ça va un peu mieux aujourd'hui et j'espère être en bon état jeudi.

Ajnitiés tendres au ménage.

Edmond dk. Goncourt.

A un projet de villégiature à Saint-Estève, se rattachent quelques circonstances curieuses. M.Parrocel, un descendant des dessinateurs du dix-huitième siècle, après de longs voyages et des aventures de toute sorte, a fait une grosse fortune dans le métier d'hôtelier, à Marseille. Retiré des affaires^ il a créé, près d'Aix, une installation magnifique où il joue à Thôte maintenant pour l'honneur et convie chez lui les gens de lettres qu'il admire. Déjà, une première fois, M. et M""^ Daudet et M. de Goncourt avaient cédé à ses instances et passé quelques journées plantureuses à Saint-Estève. Ils avaient promis de revenir. Ce retour, on le voit, était alors empêché par le choléra.

M. Parrocel, historien de ses grands-pères, a écrit aussi de longs mémoires personnels, dans le genre de Uélif. On assure qu'ils renferment une quantité d'observations très originales et des aventures racontées avec une verve endiablée.

M. E. Concourt à M"" A. Daudet :

Auleuil, IGaoùt d884.

Chère madame,

Vous êtes vraiment bien charitable de m'écrire si longuement et si gentiment et je vo^is en remercie, car, en ces mois d'été, on est joliment privé d'amitiés tendres et, une lettre, c'est wi peu une main affectueuse qui, de loin, presse la vôtre.

Le séjour a été insupportable là-bas (i) ; j'avais toutes les nuits une insomnie qui m'arrivait vers les deux heures du matin et qui se changeait hypocritement en une crampe d'estomac vers les trois ou quatre, heures, et qui durait jusqu'à la tasse de thé qu'on m'apporta'dàhuit heures; et, à la suite de ces nuits, des journées brisées, assommées, manquant d'inspiration. J'ai tout de même fabriqué une petite préface à En 18... qid, j'es}')ère, n'aura pas le retentissement de celle de Chérie.

E7ifin me voilà de retour à Paris oii l'on ne voit personne dans les restaurants, oit l'on ne rencontre pas un visage connu, oii 071 sent même, dans les journau.r qu'on lit, que les journalistes ne se sont pas donné la peine de s'appliquer. Ah! l'été! ah! le sale beau temps ! je le 2irends en horreur cl j'appelle les frimas, l'hiver enfin, la vraie saison des intelligences cultivées.

... Je viens d'écrire à cette touchante madame Parrocel dont la lettre ne m'ava'd pas été envoyée à Jean d'Heurs et, si je ne me dégage p)as absolument, ça y ressemble. Je me permets ds lui dire que je ne sais jJas si vous risquerez vos enfants par les routes co)itamini:es (2) ; enfin que je vous écris pour savoir votre résolution ultime. Au fond, je trouve que ce n'est pas absolument l'année pour villégiaturer dans le département des Bouches-du-liJinne . Mandez-moi ce que vous faites et, si vous j^assez un peu de l'automne à Champrosay, je m'engage, sur

(I) Au château de Jean d'Heurs, nom défiguré des Gens d'Heures, confrères de la mort, dont c'était l'al)baye. (letle magnifique propriété, créée par le maréchal Ondinol, a élé décrite dans Chérie. Elle appartient à M. Ualier, grand bibliopiiilc et parent des Concourt.

(2J Le choléra était en Provence.

l'honneur, à aller vivre quelques jours avec vous, si vous voulez encore de moi.

Amitiés tendres au gentil ménage.

Edmond de Concourt.

M'"*' A. Daudet à M. E. de Concourt :

Champrosay-Draveil(Seine-et-Oise), 17 août -1 880.

Cher monsieur, le landau file sur Corheil avec les grandsparents, Alphonse et Lucien; et inoi je reste, déjà occupée de mon départ de jeudi.

D'abord' je vous ai 2^'>'omis des nouvelles. Toujours les mêmes : Alphonse souffre par moments de vives doideurs qui s'apaisent ensuite. De l'appétit, mais peu de sommeil. J'espère en Lamalou dont on nous vante les effets et j'ai hâte d'y être, malgré le chagrin de quitter nos parents et d'allonger encore la distance qui nous sépare de Léon. Deuxjours et demi mettent les lettres à nous arrioer. Il parait gai, bien portant et nous écrit avec une gentille vivacité affectueuse. Mais quel grand vide pour nous tous, pour le petit frère. Ah ! que la vie a donc des complications d' inquiétudes et que je suis peu faite pour les séparations. Un jour sans nouvelles, on s'assombrit, on reste inactif, désemparé.

J'espère que vous allez tout à fait bien maintenant, cher monsieur, et nous pensions à votre joie de retrouver le jardin d'Auteuil, les jolis arbustes et ce calme particulier que Von respire chez vous, si net, si reposant et plein.

Vous nous avez laissé ici un beau souvenir avec vos lectures d'après-m'uli (1) ; 7ious en causons souvent. Mes parents ontété ravis. Le salon est consacré. Je m'y sens plus intelligente et je suis tourmentée de travail depiiis votre départ, de travail inexécuté...

A septembre maintenant. D'ites-nous que votre santé est bonne et adressez ici, soit avant jeudi, soit après. Nous n'avons pas encore la réponse de l'hôtel 0» noits désirons descendre; mais on vous avisera tout de suite.

Les grands, les petits voiis envoient mille bonnes et affectueuses pensées, cher monsieur.

JuLiA A. Daudet.

(1) LccUircs dos cahiers nianuscrils du Journal.

M"'^ A. Daudet écrivait à M. E. de Goncourt :

Saint-Kstève, par Orgon (Bouchcs-du-llhône), août 188d.

Quelle con>^ternation ici! Justement on venait de vous adresser une dépêche! La chambre au midi vous attend toute prête, en chapelle. Des rideaux, des portières, et, le soir, nous y entrions dès l'arrivée. — « Est-ce ainsi? M. de Goncourt sera-t-il content?» — Védredon bouffait sur le couvrepied et, à table, on parlait de gibier, de bouillabaisse que l'on préparerait jeudi pour M. de Goncourt!

Sérieusement le soleil est tout pâle sur le jardin et le jet d'eau pleure, et j'ai bien envie d'en faire autant. C'était de si belles vacances! un changement d'air vous ferait du bien! A Lamalou, j'étais toute souffrante. Le docteur m'a dit : « Partez, changer d'air... » et j'ai bonne mine aujourd'hui. Je inange et je regardais tout à l'heure délicieusement ce joli ciel, ces arbres clairs, cette ombre bleue des allées. Tout est gâté maintenant. Un peu de courage, voyons, pour les amis! On vous gâtera, on vous soignera; vous ne vous doutez pas de l'affection vénérante de tout le monde pour vous!

Une aiUre dépêche en grâce, demain, après-demain. Sitôt cette petite crise de paresse dissipée, car, au fond, vous trouvez que Saint-Estéve, c'est bien loin d'Auteuil. On est pourtant vite rendu, et, à Av'ignon, la voiture vous amènerait directement.

Si vous n'avez pas tin cœur dur, à l'épreuve du fer et de la mine, il faut venir, ne pas mms laisser à totis cette grande déconvenue. Oui! l'on vous attend encore, malgré tout et l'on vous espère avec entêtement, et on vous aime bien, bien que vous ne le méritiez plus.

JuLiA A. Daudet.

M. Edmond de Goncourt à M"'^ A. Daudet :

Château de Jean d'Heurs, Bar-le-I)uc (Meusc)^ août 1883,

Chère madame.

Que vous êtes gentille, bonne, amicale, mais, vraiment, je 7ie peux pas! Quand je retourne mon manuscrit qui a l'air d'un livre fait, je vois qu'il manque encore tant de choses, tant de ehoses qui ne sont peut-être que des riens... mais des riens demandant infiniment de temps encore (1). Si je pouvais travailler l'hez 1rs auli'cs. Mais non ! En deJiors de mon chez moi —

(1) rubliralion de lu Correspondance de Jules.

comme je voua rai dit — Je suis d'une lézardeiie repoussante.

C'est aimique^par tous cesmauvais tempsqu'il a fait, je regardais imhccilement de ma fenêtre tomber la pluie dans la rivière et voilà tout ce que j'ai fait. Et ce sera ainsi chez la princesse, et ce serait encore ainsi chez les Parrocel. Il faut donc, dans les premiers jours du mois de septembre, rentrer dans son cabinet de travail et là finir son bouquin entre ces murs de livres où je rentre en possession de ma cervelle d'homme de lettres.

Car, c'est très singidier ! non seulement chez les autres je ne travaille pas, mais je suis une pure bête, avec rien du tout sous le crâne, parole d'honneur ! Ne m'en veuillez donc pas, chère madame, de repousser vos affectueuses exigences et croyez bien, encore une fois, que je regrette autant que vous pouvez le regretter, de n'être pas au milieu de vous pendant le mois de septembre.

Et l'on vous serre la main, chère madame, ainsi qu'au rhumatisant, et l'on embrasse le grand fieu et le petit Zézet.

8 février 1885.

Chère madame,

On ira dîner jeudi et samedi. Alors, pourquoi 2ias, tout de suite, vousprendre en pension? Discrète, oui, mais trop! Je vous aurais préférée indiscrète. Ça aurait mis un peu d'humanité, pas tout à fait noire, dans mon milieu aux couleurs tendres.

Oh, les réclamiers! les rèclamiers! nom d'un petit chien, ça manque-t-il de tact, à l'heure présente !

Amitiés tendres au ménage.

Edmond de Concourt.

M. Alphonse Daudet à M. E. de Concourt :

Dimanche 1^'' août 1880, saiiU Alphonse.

Dix heures du soir. La pAuie fouette la vitre, une eau qui vient de loin et gicle. Je vous écris du petit cabinet d'en haut (d), b'iea seul, tous couchés... très heureux. Ma femme, en rentrant chez elle, m'a fait promettre de vous donner de nos nouvelles et je t'en donne, mon vieux Goncourl !

L'installation a été dure. Tout est bien, à part ça qu'on manque de tout. Julia se fmt des mauvais sangs par jnntes:

(i) M. Daudet n'avait pas encore, à lui, une installalion à Champrosuy. Il était chez son beau-pcre, M. Allard.

moi, je ne me plains pas. La donleur m'a bonzifit'-. Les gramhparents toujours bons et jxiisibles. Edmée s' entr' ouvrant à la vie et très surprise, Lucien nerveuse, Léon toujours dans son squelette (1). En somme, pas d'anicroche jusqu'à présent. Hious nous faisons tous une joie de vous avoir en septembre, et j'avalerai un Lamalou sarts grimace avec l'espoir de votre noble binette plusieurs soirs de suite, en face de moi.

De cœur fraternel,

Alphonse Daldet.

M. Edmond de Goncourt à M""^ A. Daudet :

IG août 1886.

Chère madame.

Malade! au lit! Qu'est-ce que vous m'annoncez là! Ce ne sont que des petites bêtises? Il n'y a rien qui puisse, je ne dis pas inquiéter, mais chiffonner vos amis? — Moi, ça va beaucoup mieux, admirablement mieux. Je crains bien que, quand je suis un peu souffrant chez les aidres, la peur no'veusc de le devenir un peu plus, ne me rende tout à fait malade. Du reste, le traitement que je suis chez moi n'est pas bien dur : c'est d'avoir absolument renoncé au vin rouge et de boire du vin blanc.

Or donc, la fUlenle commence à devenir un être. Elle est en train de se faire d'immenses ijevx et d'abondants cheveux. Je plaisante, mais vous savez que c'est pour faire le blagueur, car je suis tout à fait heureux, au fond du cœur, de me trouver, par la jolie enfant qu'elle sera, un peu apparenté à vous et à Alphonse, les deux êtres que j'aime le plus maintenant sur la terre.

Ah! ça vous jjlaît, ça vous amuse, mon Journal. C'est gentil de me l'avoir écrit; mais, vraiment, ils en donnent bien pieu et de manière à ôter toute valeur à la copie (2). Et j'aurais besoin qu'ils marchent.

Je suis en train d'arranger l'année 1862, et je le déclare, c'est vraiment curieux. Il y a une première visite à Gautier, une première visite à Madame Sand, un dîner de Sainte- Beuve chez Gavarni, etc., etc. Je ne sache pas qu'on ait fait encore, en littérature, des croquis des gens si accentués en leur ressemblance morale et physique. Et. au train où ça va, ça ne

(1) Mlle Edmée, qui venait de naître, est la filleule de M. Edmond de (Joncourt. — M. Léon Daudet, étudiant en médecine.

(2) Une parlie du premier volume a paru dans le supplément hebdomadaiic du Fiyaro.

GERMINIE LACERTEUX A L'ODÉOi>f 301

•parallra pas celte année. Je vous lirai ces portraits à Champrosay; ce sera ma consolation.

Et ce mari, vans devriez bien lui dire do ni écrire un petit mot de là-bas, pour m'apprendre comment i^iii va, lui et son Montaigne à maculatures d'eaux ferrugineuses.

Je vous baise la main.

Edmond de Gonxourt.

4 septembre 1886.

Chère madame.

Je reçois votre lettre en même temps qu'un billet du souffreteux de Lamalou, et je me réjouis de voir arriver le moment où nos cœurs et nos cervelles vont un peu fraterniser ; car je me trouve diantrement seid.

Comment! vous avez été aussi malade cjue ça! J'étais, au fond, inquiet de n'avoir aucune nouvelle du ménage et lui en voulais un peu de m'abando)iner ainsi. Et vous allez bien maintenant? Et ma filleule est en train de devenir la plus belle petite, petite, petite fille du monde!...

Vous douteriez-vous que, demain dimanche, nous devons organiser, avec Geffroy, pour les premiers jours de la semaine, un voyage à Champrozay et vous demander à partager ime soupe sans cérémonie. Ça vous gênet-il? Ça gêne-t-il les (irands-parents? — Un mot dans ce cas. Du reste, nous vous préviendrons du jour.

Agréez, chère madame, l'assurance de mes sentiments tendrement dévoués.

Edmond de Gois'COUbt.

Germinie Lacerteux à l'Odéon.

Démontrer l'influence des milieux, diminuer Findividualité au profit de l'atavisme et des contingences externes devait avoir pour résultat de porter à l'art dramatique un coup sensible. Les penseurs allemands, et surtout le philosophe français qui a affirmé avec le plus d'auloritc et de puissance les lois mésologiques,

M. Taine, ont singulièrement amoindri la liberté morale, le relief de l'individu en le replongeant clans son époque, dans sa caste, dans la collectivité où il est non pas une exception mais simplement la partie d'un tout et le comparse d'une action commune.

Les écrivains naturalistes se sont victorieusement emparés de ces découvertes philosophiques, et, abandonnant les héros des poèmes et les antithèses habillées des drames romantiques, ils ont voulu produire des figures qu'il ne fût plus possible d'isoler de leurs entours et de placer presque indifféremment sur n'importe quel échelon de l'histoire ou n'importe quels degrés de la sphère terrestre. Mais cette étude exige une information si vaste, un examen si exact et si détaillé de documents de tout ordre qu'il y faut tout le sérieux et toutes les aises du développement comporté par le livre et qu'il est difficile, sur le théâtre, avec ses ramassis d'actions, ses concentrations d'idées et de lumière, de poser et de déduire des personnages avec une rigueur scientifique. (I)

On sait la ditTérence qui sépare l'écrivain d'invention dont le t^'pe paraît être George Sand dans le roman, des artistes qui se réclament de l'école naturaliste. George Sand créait dans sa tète un personnage autour duquel elle imaginait, avec une fertilité de combinaisons souvent admirable, des intrigues et des situations suffisamment vraisemblables, mais qui laissaient le relief et la conduite des événements à son principal acteur. Il était le soliste de l'œuvre. Les écrivains naturalistes procèdent d'autre sorte. Une fois l'idée conçue.

(1) Voir, à ce sujet, la Critique scioilifique de E. Hciinequin, ouvrage tout |)lein de broussailles mais très ucuf en cerlaiiics parties Cl qui l'ait vivcmeiU regretter la perle de son auteur, mort noyé, il y a quelques niois/à vingt-neuf ans.

GERMINIE LACERTEUX A l'odÉON 303

ils deviennent les esclaves du milieu qu'ils lui ont choisi et des fatalités qui commandent aux actes. Ce ne sont pas des aventures qu'ils racontent; c'est une évolution lente de caractères à laquelle ils assistent, qu'ils étudient et qu'ils expliquent (I). Comme Ilolbein devant un modèle, ils n'ont qu'un but^ c'est de le reproduire dans la forme la mieux appropriée à son caractère. Ils ont le souci incessant de ne point perdre pied dans la notation de la vérité. Et, comme la vie moderne, la seule sur laquelle ils puissent utilement braquer leur objectif, n'est pas composée à l'ordinaire de grandes aventures, de périls soudains, d'interventions fantastiques, M. E. de Concourt a cru longtemps, et il a écrit, en tète de l'édition collective de son théâtre paru en 1879, que la forme sévère du naturalisme ne lui paraissait pas devoir se prêter complètement à une action théâtrale et qu'un art qui fait profession de rendre le vrai avec le moins possible de combinaisons imaginées serait toujours mal à l'aise et dépaysé à la lumière factice de la rampe, entre quatre portants de coulisses, sous le manteau d'Arlequin.

Mais le temps molifia lentement ces idées dans l'esprit de M. de Concourt. Bien qu'il ne songeât nullement à redevenir auteur dramatique, il assistait en

(1) A propos de la représentalion de Germinic Lacerteux, je relève ce déUiil dans une revue spéciale : l'Union viàlicalc (-22 décembre 1888) : << Voici un cas bien net de pleurésie plithisiof/cne, daté au plus taril du mois d'octobre 1K64. MM. de Goncourl, com<ne les gens de génie, ont deviné ou observé (je ne sais si l'un d'eux est médecin), que la pleurésie peut donner nai-sance à la phtliisie ou être un des premiers et redoutables symptômes de la tuberculose pnlmonaii-e. Aujourd'hui que l'on s'occupe beaucoup de celte question dans notre monde iiiédical, j'ai Iromé intéressant de signaler ce fait, auquel n'ont probablement pas songé les auteurs du roman. Ils ont lait mourir leur héroïne d'un rhume négligé, mais ils ont tracé les caractères et la marche du mal d'une manière que ne renierait pas l'auteur du meilleur tiaité de clinique médicale que nous possédions. — Simplissime. »

témoin vigilant et intéressé aux tentatives diverses de rénovation et de transformation que voudraient introduire au tliéàtre quelques rares écrivains, et à la tendance qui s'accentue chaque jour d'adapter le roman à la scène. Et, comme il est dans le tempérament de M. E. de Concourt de ne se trouver à sa place qu'à Tavant-garde, de se sentir aimanté par toutes les nobles aventures de l'esprit^ d'aimer la lutte pour elle-même, dut-il souffrir horriblement par les émotions qu'elle procure, il céda enfin aux sollicitations de M. Porel, directeur de l'Odéon, qui le pressait de mettre à la scène Germime Lacerteu.r.

« Mes réflexions — dit-il, dans la première préface de la pièce — m'avaient amené à avoir la conviction que, si l'on ne pouvait créer un théâtre absolument vrai, on pouvait fabriquer un théâtre plus rapproché du livre, un théâtre pouvant être considéré comme la vraie adaptation du roman au théâtre. Et le secret de cette révolution était simplement pour moi dans le remplacement de l'acte par le tableau, dans le retour franc et sincère à la forme théâtrale shakspearienne.

« En eflfet, l'acte est, pour moi, la combinaison scénique la plus besoigneuse de convention, la combinaison encourageant le mieux l'ingéniosité du petit auteur dramatique contemporain, la combinaison resserrant et comprimant une action dans une sorte de gênante unité, descendant des vieilles unités de nos vieilles tragédies, la combinaison défendant aux situations d'une œuvre dramatique de se développer dans plus de trois, quatre, cinq localités, et faisant entrer de force des choses et des individus dans un compartiment scéniipie qui n'est pas le leur, et amenant dans des milieux invraisemblables des personnages de toutes les classes, de toutes les positions sociales... J'ai donc

GERMIXIE LACERTEUX A l'oDÉON 305

distribué Germinie Lacerteiix en tableaux, mais en tableaux, non à l'imitation des actes, ainsi qu'on a l'habitude de le faire, en tableaux donnant un morceau de l'action dans toute sa brièveté : fùt-il composé de trois scènes, de deux scènes, même d'une seule et unique scène. Et cette distribution a été faite dans l'idée que la pièce serait jouée sur un théâtre machiné à l'anglaise, avec des changements à vue sans entr'actes, ou tout au moins avec des baissers de rideaux très courts, et aussi avec l'espoir, au milieu de la pièce, d'un repos, d'un grand entr'acte d'une demi-heure, à la façon des concerts, des cirques et des trilogies de Wagner. »

Donc, le 18 décembre 1888, Gt^rmluie Locerteux, pièce en dix tableaux, fut donnée à l'Odéon. Le prologue qu'on trouvera dans la brochure, et qui était de première importance pour l'intelligence de l'œuvre et le tableau du Bois de Vincennes oîi apparaît si drôlement Gautruche, furent supprimés à la représentation, sur les instances du directeur de l'Odéon.

M. Porel avait trouvé, pour créer Germinie au théâtre, une artiste qui sut donner un relief saisissant aux côtés principaux du rôle. M'"^ Réjane, renonçant an instant aux élégances du Yaudeville et du Gymnase, fut empoignée par ce rôle morbide, incarnant un être mû par l'instinct, irresponsable et déprimé, dont l'âme, douce et obscure, se débat dans un corps passionné. Surtout aux représentations qui suivirent la première, quand la con-cience de son succès personnel eut apaisé ses nerfs, l'artiste fut d'un tragique sobre. Ses gestes violents et courts dans les moments de crises, donnaient du feu de l'hystérie qui brûlait en elle, une indication knnineuse. Les complications du caractère de Germinie, l'attachement canin pour sa maîtresse

possédant son âme, comme son corps est tenaillé par les ardeurs de la chair, tous les sentiments contrastés, vigueurs ou nuances, étaient rendus, dans une plastique impressive, avec une admirable sûreté.

La pièce, le premier soir, fut écoutée fiévreusement. Amis ou ennemis apportaient à ce spectacle un parti pris au moins inconscient. C'est que les doctrines que M. de Concourt conduisait au combat, une fois de plus, ne peuvent pas espérer encore — si ce n'est devant le vrai public — une justice impartiale et des sentiments désintéressés. Comme jadis, au temps des grandes querelles au sujet des anciens et des modernes, tous les lettrés ont pris parti dans la lutte, suivant les hasards de leurs tempéraments, leur éducation littéraire et l'influence de leurs entours. Et il se produisit, une fois de plus, ce fait, déjà constaté aux représentations de Henriette Maréchal^ que chacun allait au théâtre combattre pour lui-même, pour ses idées ou ses sympathies, et que la pièce n'était plus que le prétexte de sifflets ou d'applaudissements.

Aussi la représentation fut-elle cahotée. Le moindre signe d'assentiment amena bientôt des protestations nerveuses, et réciproquement. Les plus belles scènes de la pièce : le duo d'amour dans les fortifications et le monologue de Germinie apportant l'argent pouf le remplacement de Jupillon, furent aussi contestés que les autres. Et quand, à la fin de la pièce, dut être dit au public le nom de l'auteur, M. Dumény fut obligé de jeter, comme à travers la tempête, ce nom d'homme de foi et de vaillant, au milieu des trépignements contraires et des bravos.

Les articles de journaux écrits sous l'impression de cette première épreuve furent presque tous défavorables à la pièce et quelques-uns malveillants avec

GERiMINIE LACF.RÏEUX A l'oDÉON 307

une exagération manifeste. M. F. Sarcey dit de Germinie qu'elle est une pièce « invertébrée et ennuyeuse, une lanterne magique ». M. Bernard Derosne une « œuvre informe et déconcertante » ; M. Besson une « puante pièce fantôme » ; M. Vitu improvisa hâtivement ces jugements sommaires : « 11 n'est pas un seul mélodrame de l'ancien ou des derniers temps où les peintures des basses classes de Paris ne soient mises en scène avec une verve, un coloris, un relief et une vérité autrement saisissants... La psychologie de M. de Goncourt travaille dans les cervelles de carton avec un style de fer-blanc... Je plains M"' Réjane du rôle honteux et dégradant auquel M. de Goncourt l'a condamnée. » M. L. Herst, du Petil Journal, eut l'honneur de donner le coup de pied final : « Sur tout ce débordement voulu de sanie humaine, il plane un ennui colossal, irrémissible. Devant le bâillement immense, l'indignation tombe. La pièce mourra aussitôt née, comme ces êtres mal construits que la scrofule ronge au berceau. C'est Ja consolation! »

Ces quelques passages qui s'adressent à l'œuvre d'un des rares éciivains qui sont l'honneur des lettres, à notre fin de siècle, et qui, par la dignité de sa vie et le respect de son oeuvre, est un haut exemple de moralité et de talent, méritent d'être enchâssés dans l'histoire de Gevmiide. On n'attend pas de nous que nous les réfutions. Toute tentative nouvelle se bute aux esprits dont le siège est fait, et l'humanité est restée la même depuis les batailles épiques du romantisme.

Le public se porta, avec un intérêt chaque jour croissant, jusqu'à la quarantième représentation de Germinie et la pièce n'a disparu alors de l'affiche qu'à cause du départ de M"'' Réjane obligée d'aller créer Marquise de M. Victorien Sardou, au Vaudeville.

La veille de la première représentation, M. de Concourt avait dû livrer un premier combat contre les censeurs. Leur modestie s'était effarouchée non pas d'idées mais de mots que l'auteur jugeait tout naturellement habituels à la servante et au bas populaire qu'il mettait en scène. L'auteur et le directeur du théâtre avaient dû combattre pas à pas pour laisser à la pièce ce qu'ils croyaient être ses caractéristiques.

Ici commence l'épilogue officiel de Germinie.

Sous le coup de l'énervement causé par l'échenillage tatillon des censeurs, M. de Concourt, sans grand espoir qu'il trouverait de l'écho, adressa à la Chambre des députés une pétition demandant la suppression de la censure (1) :

Messieurs les représentants,

Il y a quelque temps, un journal m'a fait Thonneur de me demander mon opinion sur la censure. J'ai répondu à ce journal qu'à mon sens, la censure était un vieux débris oublié de ryncienne monarchie, une institution moycndgeiise — aurait dit Tliéophile Gautier — et toute déplacée dans un régime de liberté de la parole et de l'imprimé, et je citais quelques suppressions maladroites de la censure, conservées dans la Revue rétrospective et autres recueils. Mais, messieurs, je ne parlais là que de la censure de la Restauration, de la censure de Louis-Philippe, de la censure de Napoléon III. Je ne me doutais pas de ce qu'était la censure de la République en 1888, et je ne pouvais supposer qu'à la veillr de l'anniversaire de 89, un tlirecteur de théâtre aurait à combattre, un quart d'heure, pour faire l'établir dans le texte de son auteur : Je 'mis pnHe d'accoucher, — phrase que tout curieux de l'histoire litléraire de son temps peut lire, sur le manuscrit conservé au ministère de l'Intérieur, soulignée de l'homicide crayon bleu.

Suivent les mots incriminés que les censeurs, du

(I) Ce (locmiiont a élc lire à part et, sous le lilrc de seconde Préface, doit être joint à la brochure publiée par la librairie Gliarpentier.

GERMINlli: LACERTEUX A l'oDÉON 309

reste, il faut le reconnaître, avaient presque tous permis qu'on réintégrât dans le texte, après discussion.

Ce dernier Manifeste litléraire s'en fut rejoindre les doléances de toute sorte dans les cartons verts impitoyables d'où elles ne sortent guère que pour être mises au pilon. Le crépitement du combat se produisit à côté et vint d'un sénateur^ M. Halgan, qui, par ouï-dire, n'ayant pas eu « le courage d'aller voir la pièce » vint la dénoncer au Sénat, à l'aide de lieux communs ternes et sans vigueur. Il reprochait au ministre de l'Instruction publique, M. Lockroy, la mollesse des censeurs et le scandale qui s'était produit sur une scène subventionnée. (1 )

Le ministre mal inspiré, et méconnaissant un des principes du gouvernement parlementaire, répondit que nul n'avait qualité, pas même lui, pour incriminer le jugement des censeurs : « Je n'ai pas eu à me prononcer. La censure a rempli sa mission et elle l'a fait en toute conscience. J'ajoute qu'il ne s'agissait pas, au théâtre de l'Odéon, de l'œuvre d'un commençant; il s'agissait de Tœuvre d'un littérateur éminent, de l'œuvre d'un homme qui passe pour chef d'école et qui est reconnu tel par de nombreux disciples. En cet état de cause, messieurs, il est des libertés — et cela se comprend — qu'on laisse à l'auteur, des libertés qu'on ne laisserait pas à tous les écrivains. D'ailleurs, messieurs, l'œuvre a été tirée d'un roman qui a obtenu le plus grand succès et qui a été entre les mains de tout le monde... »

On voit que M. Lockroy ne plaide ici que les circonstances atténuantes. Il fut plus heureux en répondant à M. Audren de Kerdrel, qui se jeta bouillant dans la discussion et cria qu'il fallait « interdire l'Odéon aux

(1) Sénat, séance du Sfi décembre 1888.

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barbares! » que l'Odéon est, par excellence un théâtre d'essai, qu'il fut créé et mis au monde « pour accueillir telles œuvres nouvelles qui ne se produiraient pas sur une autre scène » et, grâce à la subvention, pour courir les nobles aventures de l'esprit.

Et, sur la question de la dignité du langage, est-il nécessaire de répondre que l'obscénité réside dans l'intention et non pas dans le vocable, qu'il n'y a pas bien longtemps que Lebrim ayant osé^ dans sa Marie Stuart, introduire mouchoir dans un vers, au lieu de voile, fut sifflé et considéré comme un factieux; enfin que les Athéniens d'esprit aiguisé, délicats et lettrés, applaudissaient, aux fêtes de Bacchus, Lys'islrata et les Nuées...

Ainsi bonsoir! fermez la porte.

Donnez-moi la pincette, et dites qu'on m'apporte Un tome de Pantagruel!

Le Journal. — Idées et Sensations. — Les procédés de travail. — Les manuscrits.

Depuis leur début dans les lettres, à cette date du 2 décembre 1851 qui le faisait coïncider avec le coup d'Etat, les Concourt ont tenu note, assez régulièrement, de toutes les choses qui les frappaient et des événements qui se produisaient devant eux. Chaque soir, sur un de ces cahiers cartonnés faits à l'usage des écoliers, un des frères, mais plus souvent Jules, se mettait à écrire, alors que l'autre, derrière lui, suggérait une louche pittoresque, avivait un mot d'une épithète ou renforçait une expression, il n'y a plus ici d'historiens.

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