LE RUISSEAU
Ou vas-tu, ruisseau clair sorti du noir rocher? Où vas-tu quand tu cours avec un gai murmure? Quand tu passes muet sous la sombre ramure, Où vas-tu, clair ruisseau? Moi, je vais chevaucher.
Par les bois odorants que le temps va faucher, Par le bourg qui surgit, la ville qui se mure, Par la lande déserte ou la campagne mûre, Tu vas loin de ta source et moi, loin du clocher.
L'orage, quelquefois, te grossit et te souille ; Quelquefois Dieu me frappe, et mon regard se mouille Retrouve ton flot pur, j'ai ma sérénité.
Hâtons-nous. Moi, je peine; arrose les vallées. . . Nos âmes, à tous deux, seront bien vite allées, L'une au fleuve profond, l'autre à l'éternité.
LA JEUNE JARDINIERE
EuvE a, tout en chantant, planté de nombreux choux. Un merle, beau jaseur, avec plaisin l'accueille. En des cornets légers sa main poudreuse cueille Des graines qui, parfois, ont l'air de vrais bijoux.
Puis elle sème alors, avec un soin jaloux, Rave pourpre et persil à l'odorante feuille.
Voici qu'elle s'arrête et longtemps se recueille Devant une poussière aux reflets noirs et doux.
Et puis, elle murmure, en des poses lascives,
Mais sans songer à mal : — L'oignon, l'ail et les cives,
Cela donne la faim au lieu de l'apaiser.
Je n'en goûterai pas, leur odeur empoisonne. . . Or, quand on est jolie et que l'amour foisonne, On ne saurait toujours refuser un baiser.
UÈ MANNEQUIN
U n oiseau vient. Il plane. Agite un peu ta loque ; Fais croire que tu vis, mon petit mannequin.
Cet oiseau-là, vois-tu, c'est peut-être un coquin Qui cherche quelqu'endroit où Ton bat la breloque.
Ecoute, je suis sûr qu'il fait un soliloque En regardant mon champ. Je ne suis pas mesquin, Mais je ne puis nourrir, tout l'été, ce faquin, Si je veux qu'à l'hiver la faim ne me^ disloque.
S'il vient un maraudeur, il est bien entendu Que tu ne bouges pas. Tu seras un pendu.
Peut-être oubliera-t-il de mordre dans mes pommes.
Pour qui trame le mal tout devient alarmant, Les bêtes à l'affût ont peur d'un mouvement, Et l'immobilité déconcerte les hommes.
SONNETS BU9TIQUBS 135
LA LAITIERE
Le sarrasin fleuri verse un parfum de miel, Et le moineau, gorgé des blés mûrs qu'il saccage, Vole à son nid. L'érable et le pin du bocage Dentellent, au ponant, les champs pourpres du ciel.
C'est le soir. Dans l'air pur monte un vibrant appel, Et soudain le troupeau qu'on a mis au pacage, Par la sente connue ou par le marécage, Accourt lécher la main d'où s'égraine le sel.
La génisse rumine auprès de la barrière.
Avec un bruit de source, au fond d'une chaudière,
De sa lourde mamelle il tombe un flot de lait.
La laitière caresse un rêve. Elle présume Qu'avec deux fois le prix de cette blanche écume Elle peut étrenner un joli mantelet.