LA CROIX DU SOLDAT
29 octobre i9in.
A la place même qu'il a désignée par sa chute, — ou à quelques pas, — le soldat a été enseveli.
Les camarades en hâte, à grands coups de pioche, ont creusé rudement la tranchée de sa tombe avec des mains dans lesquelles la bêche du cultivateur est devenue pour ce travail la bêche du fossoyeur. Et quand la terre, bonne, grasse, maternelle, la vraie terre de la campagne qui sera toujours plus natale que celle des villes, a été repliée, et ramenée comme un épais manteau de bure, comme une limousine de berger sur le dormeur qui a si bien gagné son congé de sommeil... alors ces mêmes mains engourdies de peines et délicates de respect, tendrement ingénieuses et naïves, ont orné la tombe, l'ont
voulue^digncet « soignée »... et elles y ont placé UNK CHOIX, la croix qui est le couronnement nécessaire de notre dernier édifice et sans laquelle une sépulture est comme anonyme et décapitée d'espérance.
Cette croix, on l'a faite le mieux qu'on a pu, avec ce que l'on a trouvé.
Tantôt on a coupé des branches... ou bien on en a ramassé que la mitraille prévoyante avait déjà taillées pour ne pas perdre de temps, et on les a liées l'une à l'autre avec une corde, un tîl de l'er, une cravate d'ordonnance, une courroie de sac ou de paquetage, la première indiquant le fantassin, la seconde le cavalier... Ou bien on a pris des planches arrachées à une caisse, à une palissade, et on les a clouées. Tout ce qui pouvait servira été employé. Ainsi aucune de ces croix ne se ressemble. Chacune a sa poésie, sa silhouette et sa particularité. La plus petite émeut par sa grandeur. Il y en a qui semblent de fer et d'autres de roseau... des blanches et des noires, de grosses et de grêles,, de trapues, sûres de résister, et de chétives qui défaillent, presque vaincues. Les unes, ainsi que des piquets de tente, ont été bien enfoncées, toutes droites, à coups de maillet, avec une énergie réglementaire, et les autres, indécises, son!
de travers comme si, par une espèce de sensibilité douloureuse, on n'avait pas osé y mettre trop de force et que l'on ait eu la crainte d'atteindre et de blesser encore les pauvres gisants qui sont en dessous, à fleur de sol...
Car ils ont été inhumés à même la terre,
11 n'y aurait pas assez de sapin ni de chêne débités pour fournir des cercueils à tous les soldats morts de 1914» — ni assez de menuisiers pour les faire...
Ces dernières croix, fléchissantes, peut-être sous un invisible fardeau, sont plus pathétiques encore que les robustes et les rigides. Disposées çà et là de côté, dans une pieuse maladresse, elles rappellent ces glaives en éventail qui percent le cœur des madones. Et elles me font également songer à ce crucifix placé à la proue d'un vaisseau à Lépante et qui s'écarta, dit-on, tout seul, pour éviter un boulet turc...
Enfin, sans exception, les croix des champs de bataille m'occupent et m'inquiètent.
Jusqu'à présent, en efl'et, elles tiennent bon, encore fraîches et solides... elles sont toutes neuves !... Maisdemain? Que vont-elles devenir? Y avez-vous pensé? Voici les pluies, le froid, les révolutions de la saison noire... Il ne fait jamais beau quand on se bat l'hiver. Bientôt
LES GRANDES HEURES l.>6
assaillie et chargée, sabrée par les rafales, la croix branlera dans le fourreau de terre détrempée d'où voudra l'arracher à tout prix le vent qui vient d'Allemagne. . . La voyez-vous fouettée flagellée comme un mât, ruisselante, inondée désagrégée peu à peu et descellée, pourrie par l'amas des feuilles mortes qui la submergent?.. D'heure en heure elle penche davantage, ains qu'un débris et qu'une loque, sous la bourras que de décembre... L'eau du ciel efîace le nom la date, le chiffre du régiment qui la matricu laient... Un des bras, cassé, se détache... Elle aussi elle est amputée!... Les fleurs, les ver dures qui la paraient, depuis longtemps flétries ont été balayées par l'implacable souffle.. Elle s'incline, anéantie... Elle tombe, avec un bruit nocturne et doux, sans donner l'éveil... On ne la voit plus. Elle a cessé d'être une croix, « le signe », la poignée de pacifique épée qui plantée sur le défunt le faisait vivre encore. Et à présent il ne reste rien de tangible pour nous du soldat deux fois disparu qui n'est même plus désigné, dont la dépouille coulée aux entrailles originelles de la terre, a emporté avec elle la ressemblance et la personnalité de celui qu'elle incarnait. Ah ! si nous avions au moins encore la croix! Elle était tout... Elle
existait, fcllle parlait. Où csl-clle? Où sont les ornements qui raccompap:naient? Qu'a-t-on fait du drapeau que l'on y avait joint dans un sentiment de fraternité logique et impérieuse pour bien montrer qu'il faut les unir, au moins dans la mort — les trois couleurs et les quatre branches — comme on devrait toujours les associer dans la vie?...
Telles sont les questions dont je me harcèle avec une juste anxiété. Je redoute l'abandon, la détresse fatale et prochaine des tombes militaires. Je tremble pour les souvenirs si touchants recueillis sur elles, pour les casques, les képis, le butin mélancolique et précieux qui les rehausse... et avec les saisons se dispersera...
Il ne faut pas que ce crime et ce sacrilège s'accomplissent, même dans des mois, des années, au flux du temps et de l'oubli. Je voudrais que dès à présent, dans chaque village, dans chaque bourgade où à la corne d'un bois, le long d'une route, au milieu d'un champ, au bord d'un ruisseau qui n'est plus rougi, dorment des soldats sous un tas de terre affaissé de jour fin jour... un comité de bons citoyens, présidé par le maire et le curé, s'occupât de ces sépultures, les entreprît une fois pour toutes, les adoptât et leur fît en quelque sorte une concession à per-
pétuité de soins, de culte et d'hommages...
Quand les intempéries, les aLiaques de l'air et des éléments deviendraient une menace trop dangereuse pour les coitTures fatiguées, pour les casques où la rouille commencerait à étendre sa peau de panthère, alors seulement on les retirerait, afin de constituer à la Maison commune un modeste musée qui serait l'orgueil du pays. Et la croix, la croix du soldat demeurerait, en permanence, aussitôt remplacée par une autre quand elle tombe — comme le combattant sous le feu. — Toujours on la verrait monter sa faction sur le tertre dont elle a la garde.
Les sages défunts, les civils ne seraient pas jaloux de cette préférence publique accordée aux soldats; ils comprennent que ces morts-là ne sont pas des morts ordinaires.
Et l'idéal, ce serait, mieux que d'une croix de bois, de les honorer d'une croix durable et construite, d'une croix bâtie, à chaux et à sable.
La pierre ne manquerait pas. On a les ruines.