‹ Les grandes heures (volume 2)Chapitre 19 sur 37 · LE RIRE DE GUERRE · texte numérisé non relu

LE RIRE DE GUERRE

31 octobre 19li.

Que ce soit dans les tranchées, au fond du val ou sur la crête, dans le bois ou par les sillons, en plein jour ou la nuit, à la belle étoile ou au cantonnement, si vous allez là où sont les soldats, vous entendez rire...

Le soldat français rit, partout. C'est une de ses manières.

Il a commencé de rire le jour même de la mobilisation... Sa joie confiante et saine a ébranlé les longs trains, pendant des lieues, et fait retentir les toits vitrés des gares. Vous rappelezvous ses bouffées, ses cascades, l'exubérance deson allégresse, ses joviales trouvailles quand, à la station, marquant le pas devant le wagon à bestiaux dénué de confort, il lançait d'une voix traînante et gouailleuse: « Oreillers ! Couvertures ! »

Il n'a pas cessé de conserver sa splendide belle humeur et il prétend la garder jusqu'au bout, car il sait que d'ici un bon moment « il n'a pas fini de rire ».

Mais, au fur et à mesure que le soldatenlrait en liaison avec l'ennemi, qu'il approchait du feu, qu'il y vivait quotidiennement, son rire, sans rien sacrifier de sa force et de son éclat, s'établissait, s'ordonnait, prenait mieux position dans toutes les circonstances où son secours devenait agréable, utile et nécessaire. En apprenante se battre, le troupier apprenait à rire. 11 se perfectionnait et pouvait bientôt fignoler. Comme un bon tireur qui, en tâtonnant, travaille sa distance, il arrivait à régler sa gaieté de telle sorte qu'à tous coups elle fît balle et touchât, car elle est un projectile puissant, un explosif inépuisable.

En ces jours de hardiesse et de réflexion, le soldat s'est rendu à présent maître de sa joie valeureuse. Il peut la dépenser sans compter, il est si riche qu'il lui en reste toujours.

Seul un poète, et de génie épique, aurait l'envergure de célébrer avec la franchise et la liberté qu'il réclame le rire immense du soldat. C'est un rire exceptionnel, merveilleux, qui ne ressemble à aucun autre, dans lequel il y a je

LES GIUNDES HEURES Ul

ne sais quoi de coiiiinunicalif, de brus<jue el de chaud, qui vient des profondeurs de Tenfance el de la terre et qui prend aux (;ntrailles landis qu'elles sont secouées, un rire qui s'enflamme ])our rien... comme la poudre, et part comme une bombe, un rire amical qui bouscule et tutoie, qui floconne avec la fumée de la pipe et l'odeur du tabac, qui jaillit, pétille, mousse, enivre ainsi qu'un vin, claque, fauche et balaie autant que la mitraille, monte en fusée, s'épanouit eu gerbe et retombe en bonne pluie. Il a le son de la jeunesse et le timbre de la santé. On comprend qu'il est une faveur, le privilège des âmes loyales, des esprits droits et des cœurs généreux, car la gaieté n'a jamais fait ménage avec la barbarie. Les Huns ne sont pas gais.

Et ce rire militaire a ses nuances, ses diversités, son esprit de corps. Selon l'arme, il varie. La blague du fantassin n'est pas tout à fait pareille à celle du cavalier. L'artilleur a sa rude verve et le zouave sa platine. Tous ces rires de choix n'en font pourtant qu'un : le rire de guerre^ admirable caractéristique de notre soldat toujours dispos et dont il est le cri, le chant, le carillon naturel et sonore.

Ce rire effrayant et honnête contient le plai-

sir âpre de se battre, d'être bien portant et solide, de rigoler au milieu de la mort ; il exprime excellemment la fière insouciance, le mépris du danger ; il est en quelque sorte le refrain perpétuel et obstiné de l'espoir. Il ranime, retape, fait marcher, courir, monter à l'assaut, et puis il détend et repose. Il apaise la faim, trompe la soif; il rassasie et désaltère quand on n'a rien que peau de Boche à se mettre sous la dent et au creux de l'estomac. Qui rit dîne. Et le tour est joué !

Le rire de guerre renferme en lui tous les éléments du rire de paix, le rappel des sorties, des permissions, des fameux dimanches, des bordées, des lits en bateaux, des farces gigantesques... et il évoque ensuite la joie à pleins poumons des grandes manœuvres, la gauloiserie des chansons de route... il sonne le pas redoublé du Souvenir avant d'être, aujourd'hui, à toute minute, la fanfare de l'Attaque ou le concert de la Tranchée.

D'ailleurs, le soldat français ne pourrait pas se priver de rire. Toute épreuve n'est pour lui qu'une récréation. Au combat comme à la fête, il faut qu'il aille à gorge déployée, comptant sur son humeur, qui d'une boutade, d'un mot, fait chavirer le tragique, l'émiette, et le disperse

LES GRANDES MEURES 14j

en un vol de joie... Quand la situation, comme la corde des nerfs, est par trop tendue, vite le rire en explosant remet tout en place et rétablit l'équilibre. A l'inverse du vieux proverbe : Du moment que l'on rit, c'est qu'on est armé.

Ne vous gênez donc pas! Allez-y! les joyeux, les pinsons, les bons enfants, les types, les lascars ! Soyez gais ! Amusez-vous ! Au front et à l'arrière ! Donnez libre cours à vos lazzis, à votre argot de campagne et lâchez vos fous rires. En avant les joueurs de manilles, les faiseurs de blagues à l'Allemand, les rusés compères, les dresseurs de mannequins, les cuisiniers farceurs, les comiques sublimes, tous les Vilbert et les Polin du sabre et de la baïonnette ! Dansez, chantez! Lancez vos répliques, vos boufîonneries, vos mots cocasses et naïfs d'une saveur profonde! Que votre gaieté, d'ardeur surhumaine, insulte les boulets, siffle les balles, raille le Taube et s'en donne à pleine musette ! Vous êtes dans le vrai. Suivez votre penchant, puisqu'avec une grimace drôle, vous êtes nés sans doute d'une mère épanouie, un jour de marché, par un beau soleil.

Vous savez bien, d'ailleurs, si peu d'histoire qu'on vous ait appris, que les grands capitaines nétaientpoint moroses. Henri IV, Luxembourg,

TEmpercur el Mural, nos généraux d'Afrique... tous, les plus braves, — en passant par Cambronne, — ont eu le mot pour rire... et qui porlc bonheurdans la Posléiité. La victoire ne prend pas forcément les noirs chemins de la tristesse.

Et si quelques-uns vous reprochaient votre gaieté, ne la jugeant pas à sa place et trouvant qu'elle sonne faux parmi tant de ruines et de deuils, vous diriez que l'on se trompe et qu'à vous seuls elle est permise, à vous qui vous battez. Nous autres,dans les villes, nous n'avons pas le droit de l'avoir ou du moins au même degré... C'est tout au plus si nous pouvons nous accorder une petite gaieté bourgeoise, douce, convenable, en rapport avec la modestie de notre insuffisance. Mais vous, ah ! bien merci ! c'est autre chose ! Vous affrontez la mitraille, à chaque minute vous taquinez la souffrance et la mort... Vous risquez tout... A vous le pompon! Vous avez le droit de rire. Le droit et le devoir. Et quand nous vous voyons vous esclaffer au combat, dans votre sang que vous essuyez du revers de la main comme si ça n'était que de la sueur, ou qu'avec dédain vous laissez couler,.., sur la civière où l'on vous emporte, à la salle d'opération sous l'acier du major, nous

VOUS admirons de toute notre âme — car votre rire a la force souveraine et radicale d'un sacrement. Il traverse tout, il n'écoute rien, il ne disserte pas, il est la Réponse. Il résout, tranche, conclut. Après lui, rien à ajouter... et son écho e fait renaître... Il est la raison péremptoire du soldat, son dernier mot, sa sonnerie de ralliement. Irrésistible et intarissable comme celui des enfants, le rire de guerre a des ailes et vole dans la mêlée, plane dans l'assaut.

Au milieu du fracas des bombes, une voix enrouée de Paris lance un formidable : « Pois verts! » qui domine l'obus. C'est un caporal « des quatre saisons » qui a retrouvé dans l'escalade le cri charmant du frais matin par les faubourgs. Toute la compagnie en est secouée de rire, la baïonnette redouble, et, au milieu des « Pommes de terre ! » et des « Merlans à frire ! » qui « rejoignent » de toutes parts, la crête est enlevée. Un peu de monde est parti. Ça ne fait rien. Vive la France ! On a bien ri.

Page 1