‹ Les grandes heures (volume 2)Chapitre 9 sur 37 · LE BEAU DÉPART · texte numérisé non relu

LE BEAU DÉPART

2 octobre i9lU.

C'est un départ de soldats, bien entendu, de soldats d'infanterie de marine, auquel j'ai assisté il y a trois semaines, et qui m'a laissé un tel souvenir, que je ne peux pas le garder pour moi tout seul.

Au bout de Paris, plus loin que la gare d'Auslerlitz et le quai d'Ivry, entre d'immenses hangars fauchés de courants d'air, sur une des nombreuses voies s'allongeant et se croisant à perle de vue, parmi des chargements de matériel et de fourrage déjà formés et n'attendant plus que leur locomotive, un train vide venait d'être doucement, soigneusement amené... et aussitôt débouchait des constructions voisines le régiment qui devait le remplir.

Il ne s'embarquait pas tout de suite. Des

hommes se postaient en factionnaires le long de la voie, face au côté montoir, et tandis que les officiers souriants, imperturbables d'énergie tranquille, faisaient les cent pas, les marsouins, en toute liberté, allaient, venaient, sans pourtant trop s'éloigner.

Qu'ils étaient beaux ! J'aurais voulu pouvoir les regarder et les détailler un par un, les admirer jusqu'au soir. Ils disparaissaient sous les fleurs. Chaque homme n'était qu'un porte-bouquet. Ils avaient à leurs képis des fleurs en couronne, en plumet, en pompons; ils en avaient aux boutonnières et dans toutes les ouvertures de leurs capotes, dans toutes leurs poches, une couchée sur l'oreille à côté de la cigarette, une plantée au coin de la bouche à la façon des gitanes; ils en avaient tout autour des reins, rangées et enfoncées dans le ceinturon où elles formaient une cartouchière de roses... et sur leur sac en hottées, et dans le canon du fusil où on eût dit qu'elles trempaient dans l'eau...

Echaufl"és par l'étape d'allégresse qu'ils venaient de rondement fournir à travers la population qui les avait acclamés et meurtris de feuillages, ils montraient un visage rayonnant. Leur peau brune, jaune, noire, astiquée sous tous les climats par les intempéries de toutes

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les saisons, cuite au soleil d'Afiique ou d'Asie, teinte de tous les bistres que procurent les colonies, miroitait comme un cuir mouille. Ils ruisselaient de sueur, la cravate dénouée, le cou nu, col ouvert, et maigres, nerveux, le genoux sec, avec des pommes d'Adam hérissées de crin qui saillaient sous leur menton, dures comme pierre. Leurs yeux fulgurants n'étaient qu'une braise.

Ils se croisaient, s'interpellaient, s'envoyaient au passage de rudes taloches d'amitié, tandis que les plus alertes, chargés de dix à quinze bidons qui sonnaient creux, couraient à l'assaut des plus proches fontaines.

J'avisai un de ceux qui stationnaient, un petit brun, d'aspect débrouillard et hardi, pas gras, mais qu'on sentait avoir l'àme chevillée. Une figure à la blague, une barbe courte et emmêlée de chilTonnier, et une dent de devant, en haut, cassée en pointu dans une bouche gouailleuse et noire. On causa. Il avait dû tellement chanter la Marseillaise et crier si fort: Vive la France ! qu'il n'avait plus de voix. Rien ne sortait de sa gorge éraillée qu'une espèce de sifflement de soufflet crevé. Il ne p.arlait qu'avec sa volonté. .Je le compris pourtant quand, sur ma demande, il me dit son nom : « Lœillct... Oui, monsieui"...

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comme un œillet. » 11 m'apprit que le régiment était le 21", qui venait d'Issy-les-Moulineaux, avec d'autres arrivés du Maroc. Lui, il était du Maroc. Il me montra Tancre rouge de son col ; et, brusquement, des noms africains, des noms de combats auxquels il avait pris part jaillirent de sa poitrine. Il les crachait avec l'accent guttural qui leur convenait et les rendait plus lointains. Je citai des chefs. A chacun d'eux son visage raviné riait: « Si je le connais! » Et, quand je prononçai le nom de Gouraud, il dit simplement: « Gouraud? Ah! ben ! Parlez-lui de moi, Lœillet ! » et il claqua de la langue.

Etait-ce vrai ? Se vantait-il? Me faisait-il aller? Peu importe, cher Lœillet. Tu étais si soldat^ si bon troupier du sable et de la palmeraie, si complet et pur « marsouin », que tout est bien de toi, et que tu es absous, quoi que tu fasses, puisque tu pars bouillant et aphone avec tant de belle humeur !

Une femme en cheveux qui portait un enfant s'approcha de nous, sympathique, pour nous écouter. Alors il se tourna vers elle en lui disant: « Laissez-moi vous en offrir une >., et, détachant de son képi une fleur, il la lui tendit. Elle la prit avec modestie : « Merci, monsieur», tandis que le bébé, innocent et rageur, gesticu-

Init pour s'en emparer. Celait une pauvre fleur de rien, qui n'eu pouvait déjà plus, qui retombait tète molle, exténuée... Mais personne ne , paraissait s'en apercevoir, et, nous la regardions tous les trois, avec la même attention émue, ainsi que la plus rare des orchidées... Je dis à la femme : « 11 faudra la garder... la mettre dans un livre ». « — Sûrement », fit-elle à mi-voix.

Pendant ce temps, à Irois pas, un caporal avait entrepris à la craie, sur un wagon, une manière de bête horrible et antédiluvienne coiffée d'un casque à pointe, et les camarades, graves, silencieux, suivaient son beau travail avec l'air de respect touchant que devait avoir François I^"" en regardant peindre Titien.

Mais tout à coup il se fit un brouhaha de commandement. La machine siffla. Lœillet porta deux doigts à sa visière cabossée que balayait un dahlia : « ...bliez pas... Gouraud? » Tous sautaient, bondissaient dans les voitures qui, en une minute, furent pleines. « Complet, mon vieux ! Plus un fauteuil ! — Va donc voir au wagon des dames ! » La plupart avaient retiré leurs capotes qu'ils avaient drapées ainsi que des tapis d'Orient et mises à sécher à l'envers, en dehors des compartiments. Le train grogna. Les tampons s'entre-choquèrent comme si c'était

le signal, et la machine s'ébranla, pas trop vite, pour que nous puissions les voir encore.

Tous, massés, serrés en groupes, en paquets aux ouvertures des panneaux, s'offrant à pleine poitrine, coiiïés et harnachés de fleurs, chantaient, criaient, hurlaient leur révolte, leur joie, leur force, leur jeunesse, leur sauvage colère... Ils éclataient d'impatience et de mâle avidité; ils étaient terribles, farouches et gais, et aussi candides et imposants dans leur belliqueuse fureur. Par ces soupiraux où d'ordinaire on aperçoit les calmes naseaux des bœufs rangés, sortait çà et là le cuivre d'un clairon lançant une rauque sonnerie... Nous n'étions sur le quai qu'une quinzaine de personnes, une toute petite haie, et pourtant ils nous en donnèrent comme pour cent mille hommes place de la Concorde ! Ils nous jetèrent leur cœur de soldats, le serment de leurs poings levés, leurs plus beaux cris, leurs plus beaux regards, leurs suprêmes pensées...

Et c'est alors qu'un officier, le buste hors de la portière, tendant sa main que je pressai, me dit au passage : « Nous ne promettons rien. Nous tiendrons. »

Admirable parole! qui résumait en une formule lapidaire tout le programme du devoir

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préseiil. A l'invcisc de ceux qui proiiicllent tout et ne tiennent rien, le colonial trouvait spontanément colle devise magnifique de l'armée française : « Ne rien promettre et tenir. »

Où sont-ils aujourd'hui mes marsouins du 21*? Je n'en sais rien. Mais leur départ me garantit leur arrivée. N'importe où, sous n'importe quel feu, ils tiennent.

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