ET LA LÉGENDE DE SAINT BRUNO
Il y a une sorte de révélation historique immédiate et surprenante dans tous les lieux où l'homme a fait sa demeure. Leur vue, aidée d'un livre ancien, d'un trait de légende presque oubliée, parfois d'une simple inscription, évoque dans notre âme, ébranlée de vibrations subtiles, non seulement les scènes du passé, mais encore l'âme même des peuples et des individus, et par cette âme les motifs secrets des actions humaines, les raisons profondes des événements.
Grands et petits aspects de la nature, côtes maritimes, plaines plantureuses et montagnes inhabitées; villes, églises, châteaux délabrés, palais somptueux ; tombeaux inconnus, douteuses effigies exhumées du sol, ruines à moitié recouvertes de l'uniforme manteau de verdure dont la fière Cybèle recouvre avec nonchalance sa propre nudité et les travaux lilliputiens de la fourmilière humaine, — toutes ces choses ont leur puissance spéciale d'évocation et en quelque sorte leur langage propre.
Dans tous les pays, sous toutes les zones, la nature imprime son sceau à la race, et la pensée la plus rebelle subit ses lentes et sûres influences. Mais il y a des lieux uniques, des paysages d'une originalité grandiose, où c'est au contraire un homme ou un groupe élu qui choisit un coin de nature comme symbole d'une pensée et lui imprime son sceau pour les siècles. Là, le paysage devient véritablement l'expression d'un état d'âme, et la mystérieuse harmonie entre l'homme et la nature atteint toute son intensité , parce] que son cadre devient l'illustration pittoresque de son plus intime sentiment, de ses plus hautes aspirations.
Tel est le charme de la plupart des sanctuaires antiques et modernes, temples, acropoles, couvents, monastères, lieux de pèlerinage consacrés par de séculaires adorations. En eux se résument et se racontent des chapitres entiers de l'histoire de l'âme humaine. Il y a là beaucoup de rêve, beaucoup de souffrance et beaucoup de pensée pétrifiée. Si chaque été nous ramène des villes à la mer, aux boi$, aux montagnes, c'est pour y chercher l'oubli de nos fatigues, de nos misères, de nos tristesses, et redemander un peu de force aux éléments éternellement jeunes de la terre. Mais si, d'aventure, nous visitons ces hauts lieux, ne serait-ce pas par un secret désir de revivre les émotions d'êtres plus grands que nousmêmes par la douleur, par la volonté ou par l'espérance, peut-être aussi de descendre un peu plus avant dans notre propre cœur avec la lampe vacillante de l'éternelle Psyché ?
A diverses époques de ma vie, j'ai éprouvé cette invin-
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cible attraction que la solitude des cloîtres exerce sur le cœur troublé ou sur la pensée inquiète. Mais ce qui m'a frappé et ce qu'aucun livre ne m'avait fait comprendre, c'est l'espèce de révélation psychique instantanée et d'extension du rayon visuel en histoire que peuvent nous donner ces vieux sanctuaires, dont le site, la construction et les souvenirs, subitement évoqués, ressuscitent parfois, en une minute visionnaire, l'image du fondateur. J'eus cette impression souveraine pour la première fois, il y a de longues années, en Italie, au sanctuaire de François d'Assise, en Ombrie ; et peu après, non loin de Naples, à celui de saint Benoît, au Monte-Cassino. — Je crois voir encore la douce colline d'Assise, la plaine ombrienne, de végétation élégante et si sérieuse, baignée de tons chauds au crépuscule, et bordée d'une ceinture de montagnes d'un violet foncé, dont le velours semble savourer, après le coucher du soleil, la pourpre cramoisie et l'orange incandescent du ciel, comme les âmes méridionales s'embrasent de passion ou de mystique amour. J'ai toujours devant les yeux la sombre crypte d'où émergent, lumineuses, les peintures du Giotto, anges et moines d'un dessin aigu et d'une extatique beauté. Là, je compris tout à coup le cœur de François d'Assise, cet enthousiaste de charité et d'amour universel, qui donna une impulsion si puissante au sentiment religieux du moyen âge et, par suite, à l'art de la Renaissance. — Je n'ai pas oublié non plus la pyramide du Mont-Cassin, entourée de l'âpre cirque des Apennins, et couronnée de son majestueux couvent comme d'une forteresse de science et de prière. Pendant la nuit de juin
que je passai, dans un ravin, au pied du monastère, des essaims de lucioles ardentes tourbillonnaient comme des écharpes de lumière dans les buissons, amoureuse réponse aux scintillements de la voie lactée et du firmament , dont la coupole s'agrandit à mesure que Ton monte. J'étais plongé alors dans l'ivresse de la beauté antique et de ses mystères séducteurs. J'aurais donné toutes les églises pour un marbre du musée de Naples, et tous les couvents de la terre pour voir évoluer un chœur d'Eschyle ou de Sophocle. Et pourtant, — en cette nuit, — au milieu d'une foule d'autres émotions, je compris la grandeur de saint Benoît, qui, au vi e siècle, se retira sur cette montagne, siège d'un ancien temple d'Apollon, pour y fonder l'ordre des Bénédictins. Invinciblement, je vis se dresser devant moi la figure du moine doux et intrépide, devant lequel le terrible roi des Goths Totila, le conquérant de l'Italie, tremblait comme un enfant.
Depuis les sensations intenses et révélatrices d'Assise et du Mont-Cassin, l'envie me hantait de voir la Grande- Chartreuse, le plus célèbre couvent de la France, manifestation extrême de la vie monacale et du renoncement ascétique au moyen âge. L'automne dernier, j'ai réalisé ce désir ancien. — J'essaierai de rendre ici l'impression grandiose que j'ai reçue d'un des plus fiers paysages des Alpes dauphinoises et de l'un des plus curieux monuments de. notre passé. Involontairement peut-être s'y mêleront quelques pensées sur l'âme contemporaine, suscitées par les souvenirs des lieux environnants, ou quelques réflexions sur la crise religieuse et philosophique que nous traversons. Elles pousseront au hasard de la route,
comme ces innocentes campanules qui tantôt se cachent dans l'herbe folle, tantôt s'accrochent aux rochers surplombants. Quiconque voyage, ouvre les yeux et laisse courir sa pensée. C'est un moyen pour chacun de nous d'échapper à son présent, de remonter son passé ou d'aller au-devant de son avenir. Et ce qu'on fait si volontiers pour soi-même, ne serait-il pas plus intéressant encore de le faire pour cette âme collective, vaste et multiple, mais non moins réelle, identique et une, de tout un peuple, — surtout pour celle de sa patrie !
d'aix a la grande-chartreuse
C'est d'Aix-les-Bains que je suis parti pour visiter la Grande-Chartreuse. Rapide voyage dans un décor changeant de montagnes, qui, d'un rendez-vous du high-life le plus actuel, vous jette en quelques heures dans la plus sauvage solitude et vous dépose au fond d'un cloître dont l'atiriosphère morale est restée celle du xi e siècle.
« La petite ville d'Aix, toute fumante, toute bruissante et toute odorante des ruisseaux de ses eaux chaudes et sulfureuses, est assise par étages sur un large et rapide coteau de vignes, de prés et de vergers. » Ce croquis coquet de Lamartine fait comprendre à lui seul qu'Aix a dû être depuis longtemps un endroit fashionable. De fait, il l'est depuis le 111 e siècle, du temps où Pompéius Campanus érigea à sa famille, en guise de tombeau, l'arc d'ordre ionique qui se voit près de l'établissement thermal . Elles sont vides, les huit niches où le patricien de Rome avait placé les urnes et les images de sa femme et de ses enfants, venus pour se guérir, — et pour finir ici. Aujourd'hui Aix, avec sa Villa des Fleurs, son cercle, son théâtre, ses illuminations et l'orchestre de Colonne,
est une des stations balnéaires les plus huppées. La vie élégante et galante y côtoie, avec l'insolence du faux bonheur, les malades sans espoir qui se traînent sous les feuilles tombantes des peupliers. Sans espoir ? Heureusement, ils en ont toujours ! Car cette vie des bains, avec sa paresse flâneuse et ses contrastes excitants, berce également les rêves prêts à s'éteindre et les espérances qui ne veulent pas mourir. Le soir, les habitués du Boulevard bourdonnent autour de la maison de jeu, qui brille comme une ruche de lumière. Cette vie bruyante frôle à peine le lac du Bourget, qui dort là tout près, dominé par les pentes sévères de la dent du Chat. Il n'en est pas troublé dans sa solitude ; une tristesse vivante y plane toujours. Aujourd'hui que le siècle finissant interroge ses origines, il se ressouvient avec émotion du poète qui le charma d'abord *. Grâce à la magie de ses vers, ce paysage mélancolique aura toujours le don d'évoquer ce poète et la femme immortalisée par lui. Dans l'histoire de la poésie, le lac du Bourget s'appelle le lac de Lamartine. De ses anses perdues, de son miroir limpide s'est élancé vers des régions inexplorées le génie lyrique de la France au xix e siècle. Les Grecs, qui honoraient les poètes comme des demidieux, auraient peut-être consacré ce souvenir, en sculptant dans une des grottes du rivage la Muse de Lamartine, sous la figure de cette jeune femme passionnée, qui se traîne comme une ombre ardente cherchant la vie éternelle dans « les pages de la vingtième année » :
i. Voirie beau livre de M. de Pomairols : Lamartine, étude de morale et d'esthétique.
«Son regard, dit celui qui fut aimé de la belle mourante, semblait venir d'une distance que je n'ai jama mesurée depuis dans aucun œil humain. » Les ducs de Savoie ont leurs monuments dans l'abbaye de Haute- Combe. Assise sur son promontoire comme un sarcophage blanc, elle projette son ombre violette sur les flots bleus. Mais elle a passé sur ce lac sans y laisser une trace, la pâle Muse, l'Amante mystérieuse qui fit vibrer dans cette grande âme le sentiment de l'Infini dans l'Amour !
Ces pensées tristes me poursuivaient tandis que, par une chaude matinée de septembre, la voiture m'emmenait loin du lac, par Chambéry,dans la vallée de l'Hière, vers Saint-Laurent-du-Pont. Vallée souriante entre de hautes montagnes. A gauche, la cascade du Couz agite son panache dans une entaille de rochers. Plus loin, se creusent des carrières de gypse et de marbre. Le torrent, où frétillent les truites, roule clair sur des pierres noires entre des bouquets d'aulnes. Les hameaux s'égaient de gazons ondulés et de marronniers touffus, paysage encore semblable à celui des Charmettes, cadre favori du jeune Rousseau âgé de seize ans, rêveur, sentimental et fripon, en quête d'amourettes ou en servage deM me de Warrens. Ici tout parle encore de vie plantureuse, de travail nonchalant, de bonne humeur savoisienne. Mais bientôt le pays devient plus sévère. Déjà se dresse à gauche une haute chaîne de montagnes qu'accidentent les cimes de la Çochette et du mont Othéran. Ce massif est celui de la Grande-Chartreuse. Il occupe de Chambôry à Grenoble un ovale de dix-huit lieues de pourtour et constitue ua
système complètement isolé au milieu des Alpes. D'épaisses forêts, des pentes abruptes, des précipices l'environnent de partout. De la vallée du Grésivaudan, comme de Voreppe et des Échelles, il a l'aspect d'une muraille inaccessible. Cette altière circonvallation, forteresse naturelle contre le monde extérieur, était prédestinée à devenir le cloître des cloîtres, la retraite des moines les plus austères, ou des plus tristes, des plus désabusés parmi les naufragés de la vie.
Aux confins de la Savoie et du Dauphin é le paysage prend subitement des aspects chagTins de lande inculte. Les rochers s'élèvent à droite sur un plan incliné. Une végétation irrégulière de buissons et de petits sapins rabougris y moutonne. Les lignes mouvementées du sol ont des ondulations inquiètes, de brusques cassures. On dirait que la nature se convulsé et se fait méchante aux approches du .grand désert. Tout à coup la route s'encaisse. Un guide vous fait entrer dans des grottes de stalactites travaillées par les eaux. On les traverse, une chandelle à la main, sur une galerie de bois. A dix mètres de profondeur, on aperçoit le lit de cailloux où le torrent s'amène en temps d'orage. Les eaux ont creusé de profondes cavernes dans ces roches calcaires. Chapelles, églises ou chambres de torture? L'imagination hésite devant ces figures étranges pétries par l'eau fantasque dans les entrailles de la terre : têtes d'enfants, bustes de chevaliers à visière baissée, formes agenouillées sur les parois ou tordues en pendentifs à la voûte. Eh quoi ! les éléments ont-ils aussi leurs cauchemars ? Les «aux glaciaires qui mugissaient emprisonnées dans ces
cavernes à une époque préhistorique avaient-elles le pressentiment des scènes étranges et des horreurs de l'histoire, puisqu'elles ont ébauché ces fantômes douloureux de pierre dans leur travail furieux à travers les siècles ? En sortant de la grotte, la passerelle collée au roc audessus d'un abîme rejoint la route romaine achevée par Charles-Emmanuel. Disparues les visions diaboliques du monde souterrain. Voici riant au grand soleil le village des Échelles et les coteaux fertiles de l'Isère. On gagne le Dauphiné en franchissant le Guiers-vif, et, au bout d'une demi-heure, on atteint Saint-Laurent-du-Pont. C'est un villag'e de pauvre apparence, avec ses maisons à galeries de bois percées de lucarnes, ses toits à pentes rapides, à angles aigus, recouverts d'ardoises, qui rappellent les chalets de l'Oberland bernois. Près de là, un torrent maussade sort d'une étroite fissure qui s'ouvre au milieu de montagnes énormes. C'est le Guiers-niort, ainsi nommé parce que la grande chaleur le met à sec. Il semble rouler avec lui la tristesse des lieux sévères d'où il descend, tandis que le Guiers-vif qu'il va rejoindre rit et chante gaîment. Telle la sauvage entrée de la gorge qui mène à la Grande-Chartreuse.
Deux rochers fièrement dessinés surgissent du lit même du torrent. C'est le vestibule du désert que fermait autrefois un mur fortifié. Plus d'un homme pris par la vocation de la vie érémitique a dit un dernier adieu à tous les biens terrestres en franchissant ce seuil. Aujourd'hui on y entre librement par une route carrossable. A peine y a-t-on pénétré qu'on tombe sous le charme d'un grandiose enchantement. Les plus superbes forêts de
France tapissent de haut en bas la gorge étroite et profonde. On dirait que le désert déploie ici toute sa splendeur végétale pour mieux attirer le pèlerin dans son austère prison. Il a jeté sur le puissant relief des montagnes un grand manteau de velours vert, que le hêtre égaie de sa note vive, et où chatoient les nuances variées du charme, de l'érable et du frêne. Plus haut, les sapins sombres escaladent en bataillons serrés les pentes abruptes jusqu'aux crêtes de rochers inaccessibles, dont la ligne saccadée monte dans le ciel par bonds téméraires. L'effort ascensionnel de ces montagnes parle de la puissance de l'esprit, tandis que leur flore arborescente témoigne de» la beauté et de l'inépuisable fécondité de la nature. Les rares disciples du renoncement qui prennent cette route pour chercher un asile suprême dans la Grande-Chartreuse peuvent voir une dernière image des séductions et des tentations de la vie dans ces fleurs attirantes qui poussent sous bois : la digitale cramoisie, le trolle jaune et l'orchis capricieux ; ils peuvent saluer une dernière fois les chimères décevantes dans le cytise qui balance sa pluie d or sur les escarpements, dans la rose sauvage qui s'effeuille sur les précipices.
Au pont de Saint-Bruno, le paysage devient encore plus imposant et prend soudain un caractère religieux. La haute montagne qui ferme l'horizon figure une immense cathédrale blanche, hérissée de flèches et de clochetons noirs. Car d'épaisses sapinières recouvrent ses cimes. Au pied de ses contreforts, ondoie un océan de forêts qui roule ses vagues dorées en cataractes de verdure jusque dans le lit du ravin où le
torrent gronde encaissé à une profondeur vertigineuse.
La rampe longe maintenant le mur perpendiculaire de la montagne. Tout à coup une roche aiguë de forme pyramidale se dresse au beau milieu de la gorge comme pour intercepter le chemin. C'est la seconde porte du désert, plus hautaine, plus menaçante que la première. La croix de fer qui la surmonte semble dire au voyageur : « Vous qui entrez, laissez toute espérance. Quiconque franchit ce seuil, ne revient plus sur ses pas. »
La route se glisse par une fente entre la montagne et la roche de l'Aiguillette. On monte encore pendant une heure, puis on tourne à gauche. Voici enfin la Grande- Chartreuse, entourée de forêts épaisses et comme enserrée dans un cirque de hautes montagnes. Etagéesurune prairie inclinée, elle ressemble à une petite ville fortifiée, avec ses longs bâtiments parallèles, ses campaniles, ses toits d'ardoise, ses clochetons en trapèze qui ont la forme de grands capuchons et son mur d'enceinte rectangulaire. Mais de cette ville il ne sort ni rumeur, ni voix ; c'est la cité du silence et de la mort. Ce silence est renforcé par la sévérité des forêts et la majesté triste des montagnes environnantes. La blancheur grise des roches calcaires, qui prennent le soir une teinte bleuâtre, et le noir foncé des sapins qui les couronne achèvent cette impression de cimetière grandiose et naturel. C'est ici que bien des lassés de la vie sont venus s'ensevelir vivants. Au-dessus du couvent, sous de grands hêtres, quelques frères en robe blanche complètent le tableau.
Le chemin montant contourne la peu accueillante forteresse des moines. On frappe à la porte du nord, seule
entrée de la Grande-Chartreuse. Le frère portier l'entrebâille et vous dévisage. Sous sa cuculle blanche, c'est une bonne face de mouton humain, le regard vide, étonné, d'une docilité résignée. Après avoir traversé le porche, on se trouve dans la cour intérieure. Même nudité hostile que la façade du dehors. Pas un banc pour s'asseoir ; ni arbuste, ni herbe, ni fleur; un terrain noirâtre. Deux jets d'eau qui retombent dans leurs vasques de pierre grise animent seuls cette cour. On monte quelques marches et l'on se trouve à l'entrée d'un corridor de i3p, mètres, auquel viennent aboutir toutes les galeries qui mettent en communication les diverses parties du monastère. Au réfectoire, on est reçu par un frère convers à figure jeune. Il porte le cilice blanc comme tous les chartreux . La tête est rasée, la barbe noire, les yeux bruns et doux, le geste humble. Cette soumission parfaite dans ce jeune homme vigoureux, à joues roses, a quelque chose de touchant parce qu'elle semble indiquer un complet renoncement. Malheureusement, la règle monastique efface ou refoule l'individualité humaine. Elle lui imprime souvent une sorte de bonté mécanique, où l'on ne sent plus ce qui donne tout leur prix aux choses de l'âme : la spontanéité.
Un frère vous fait voir l'intérieur du couvent. Cette visite a quelque chose de saisissant. Elle introduit l'observateur attentif et impressionnable au fin fond de la vie et pour ainsi dire de l'âme d'un chartreux. Un froid glacial tombe de ces longs corridors voûtés et vides, crépis de blanc. Dans l'un d'eux se trouve une galerie d'anciennes peintures à l'huile aux tons noircis repré-
sentant les chartreuses du monde entier. Il y en a plus de trente, et de presque tous les pays. Partout, les hommes ont éprouvé le besoin de se construire de semblables forteresses pour se barricader contre les tentations ouïes cruautés de la vie. La Grande- Chartreuse a fait souche de solitudes. Elle a semé sur tous les continents ces thébaïdes où le temps n'est plus. La salle du chapitre général avec la statue colossale en marbre gris de saint Bruno accentue cette expression d'austérité. Les portraits des généraux de Tordre depuis sa fondation font le tour de la frise du plafond. Sous leurs regards convergents se rassemble tous les trois ans le chapitre général des chartreux. Voici qui donne une idée de la discipline sévère de Tordre. Le chapitre une fois assemblé, tous les supérieurs de maisons, y compris le révérend père supérieur général de la Grande-Chartreuse, demandent leur démission. Cela s'appelle demander miséricorde. Cette discipline de fer qui brisa les individualités a produit des effets remarquables. On a obtenu la vertu au prix de la mort. Les historiens monastiques sont d'accord sur ce point que, depuis huit siècles, il n'y a jamais eu chez les chartreux ni relâchement de mœurs., ni corruption d'aucun genre. Ils ont pu dire : Cartusia nunquam reformata quia nunquam deformaia.
Il est juste d'ajouter que, ces moines ne s'étant point mêlés au monde, leur action sur lui a été nulle. Ils n'ont vécu, ou plutôt ils ne se sont mortifiés que pour euxmêmes.
Mais nous voici au cœur même de la cité du silence. Le grand cloître forme un trapèze allongé sur un plan
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incliné du nord au sud, et coupé par deux galeries transversales entre lesquelles se trouve le cimetière.. Un longcouloir monte en pente douce, à perte de vue, avec ses arcades gothiques du xn e siècle. La voûte pose gracieusement sur des pendentifs à fleurons incrustés dans le mur. Ses fines ogives se resserrent et se perdent dans la fuyante lumière d'un demi-jour grisâtre, à l'infini. Est-ce la route du ciel, rêvée par de naïves légendes? Est-ce un fantastique décor, le chemin taillé dans le roc, qui conduit au temple du Saint-Graal ? Non, ce n'est qu'un cimetière d'âmes, une sépulture pour ceux qui en ont assez de la vie. Car voici, à gauche, échelonnées à distances égales, de petites portes peintes en brun. Elles conduisent aux cellules des pères. Une chaîne de fer avec une poignée pendà la porte; c'est la sonnette pour appeler dans les cas exceptionnels. Dans le mur, d'un mètre d'épaisseur, un guichet fermé par une plaque de fer. C'est par là qu'on passe, une fois par jour, la nourriture aux pères chartreux. Car ils mangent seuls comme ils vivent seuls, sauf la promenade hebdomadaire en commun et les offices de jour et de nuit. Sur chaque porte, il y a un écriteau avec une lettre et une devise latine. La lettre indique l'initiale du nom de chaque père. La devise est celle choisie par lui en entrant dans l'ordre et en prononçant ses vœux. Gomme une inscription tombale, elle résume et clôt une destinée. Pour le monde extérieur, cette pensée sans signature est tout ce qui reste d'un homme. Ces devises ont toutes la couleur morale particulière à la vie contemplative, qui rappelle les teintes mélancoliques des étoffes passées. J'en ai retenu quelques-
unes : Qui non reliquit omnia sua non potest esse discipulus tu us. — Sobrii, simphces et quieti. — Et celle-ci qui exprime si bien l'esprit de la vie érémitique : beata solitudo, o sola beatitudo !
Dans le clair-obscur de ces galeries, le charme de la vie solitaire s'insinue pour un instant dans le cœur. On se souvient de ces vers du Tasse, qui, après une vie orageuse d'amour malheureux et de persécutions sans nombre, trouva la paix finale dans un couvent près de Rome, et qui célébra ainsi son mélancolique bonheur :
Nobil porto del mondo e di fortuna Di sacri e dolci studi alta quiète, Silenzi amici, e vaghe chiostre, e liete I Laddove e Pora, e Pombra occulta, e bruna.
Oui, ils doivent être consolants, pour certaines âmes, « les silences amis » du cloître ; elle est douce, « l'heure et l'ombre occulte et brune » où s'égrènent une à une les grandes souffrances, où les souvenirs ineffaçables s'estompent dans la rêverie! Mais le cœur se serre lorsqu'on pénètre dans une des cellules inoccupées qui servent de retraite aux pères. Ce sont comme autant de petites maisons séparées qui se composent de deux pièces éclairées par trois fenêtres, et dans lesquelles on a ménagé un oratoire et un cabinet d'étude. Au-dessous se tr ouvent un bûcher et un atelier de menuiserie, enfin un petit jardin qui forme la séparation des cellules entre elles. Le mobilier du cabinet d'études, qui sert en même temps de dortoir, se compose d'un lit à paillasse, d'une table, d'un fauteuil, d'un crucifix, de quelques livres ^et
d'un sablier. Ce qui attriste, ce n'est point cette pauvreté, mais l'étroitesse de l'horizon qui enferme le regard et la vue de ses habitants. Les chartreux plantent euxmêmes ces misérables jardinets. Quand on lève la tête, on voit se dresser à une hauteur colossale la formidable muraille de rochers du Grand-Som. La partie supérieure du couvent touche presque à sa base. On se trouve là comme au fond d'une fosse gigantesque, formée par cette prodigieuse cassure de la montagne soulevée et déchirée du haut en bas. Le soir, avant de s'endormir, le chartreux peut voir la lumière chaude caresser et dorer ces rochers immenses qui dominent sa retraite, tandis que lui-même est déjà plongé dans l'ombre grise. Il peut voir rougir et flamboyer au soleil couchant ce sommet — qui regarde les horizons où il ne marchera plus !
Involontairement la pensée du visiteur interroge les vies humaines qui sont venues s'échouer ici. Elle voudrait connaître les émotions, les déceptions, les espérances qui ont pu amener, en notre temps, des êtres humains à s'enfermer là. Les vocations spontanées pour la vie contemplative sont rares à notre époque. On s'imagine donc qu'il faut de grandes souffrances ou de grands dégoûts pour produire de tels renoncements. Il y a actuellement trente-cinq pères à la Grande-Chartreuse. Parmi eux se trouve, m'a-t-on dit, un général russe du nom de Nicolaï, qui aurait obtenu du tsar la permission de terminer ses jours ici. Le fait est d'autant plus curieux que le général a dû passer de l'église grecque à l'église latine pour satisfaire cette fantaisie religieuse ou poétique. Gela prouve une fois de plus
l'étrange fascination que la Grande-Chartreuse a exercée de tous temps sur certains hommes. Il en est un autre exemple contemporain qu'on m'a conté en Savoie. On ne m'a dit que les simples faits, mais ils sont assez suggestifs. A la suite de circonstances que j'ignore, un ingénieur des ponts et chaussées avait perdu sa femme. Il était jeune encore et devait se remarier. Mais cette mort subite avait jeté sur son esprit un voile de mélancolie qui l'éloignait du monde sans l'en détacher complètement. C'est alors qu'il fut chargé de construire la route actuelle qui conduit à la Grande-Chartreuse. Cette œuvre lui donna une énergie nouvelle. Il s'y consacra tout entier et vint habiter le pays. Il résolut de vaincre la montagne dont les roches perpendiculaires semblent défier les travaux de l'art. Les terrasses s'échafaudèrent, les rampes furent maçonnées. Pendant plusieurs étés, les détonations, répercutées comme de longs roulements de tonnerre par tous les échos de la montagne, annoncèrent à ses rares habitants qu'on faisait sauteries portes du désert et que la civilisation se frayait une route jusqu'à la Grande-Chartreuse. Les gros quartiers de roc roulèrent les uns après les autres dans le Guiers-mort. Mais à mesure que l'ingénieur brisait le roc indocile et que sa route ébréchait la gorge, il se sentait étrangement attiré et enveloppé par ces forêts profondes et ces cimes altières . Il faut croire que, sous leur silencieuse incantation, il s'enfonçait graduellement dans un passé perdu et que ce passé revivait jour par jour, heure par heure, dans ce cadre grandiose. Il s'était promis de rentrer dans le monde, de recommencer la vie. On l'at-
tendait là-bas avec impatience. Mais quel fut l'étonnement de ses amis lorsqu'ils apprirent subitement que l'ingénieur s'était fait chartreux ! — La montagne qu'il avait violée s'était-elle vengée en l'emprisonnant? La vieille forêt l'avait-elle englobé dans sa sombre magie, et, comme ce moine de la légende, avait-il entendu chanter sous ses branches le dangereux petit oiseau de l'Éternité ? Ou bien la morte l'avait-elle envoûté dans le couvent? — Allez demander la réponse aux portes muettes de ces cellules. Vous n'y lirez que ces mots ; beata solitudot sola béatitude* !