LES SANCTIONS NATURELLES ET LES SANCTIONS D'AU DELA
Quant à ceux qui prétendent se contenter, en fait de sanction, des résultats terrestres, extérieurs ou intimes, de la vertu et du vice, nous les combattons à cause de l'insuffsance de ces résultats, de leur caractère capricieux et aléatoire, des liens si évidemment lâches que le caractère bouleversé de ce monde leur permet d'entretenir avec l'effort moral : mais nous maintenons leur point de vue réaliste et objectiviste. La vertu est faite pour servir; elle est un moyen, non une fin. Le prix de vie est la raison du respect de la vie, celui de la santé la raison de l'hygiène, celui du savoir la raison de l'étude, celui de nos rapports pacifiques la raison de la justice, celui du bonheur en son intégrité joyeuse la raison de la vertu en sa propre intégrité. Œ
La constitution de ce monde ne se prête-t-elle pas ici à la rencontre des moyens et des fins, ou cette rencontre est-elle trop limitée et trop fortuite pour donner satisfaction à la conscience morale, au sentiment de l’ordre? Nous avons un recours. À l'optimisme aristotélicien, reconnu fallacieux, nous substituons l’optimisme chrétien, qui a ses bases fermes en philosophie même. Car il n’est pas nécessaire d’invoquer la révélation pour croire en un Dieu sage, juste, saint, prévoyant organisateur de la vie humaine; pas davantage pour croire à l'autre vie, dont à vrai dire les exigences de la moralité, les postulats de la raison pratique, ainsi que disait Kant, sont l’un des plus puissants arguments. Or, dans cette double supposition, la rencontre de la vertu et du bonheur devient premièrement une nécessité non plus seulement humaine, mais divine, deuxièmement une possibilité qui relève et transforme les garanties précaires de cette vie.
C'est appuyée sur ces fondements, que la thèse thomiste des sanctions s’élabore. Elle est complexe, et nous n'entendons pas l’étudier ici en son ampleur. Il s'agissait pour nous de sa notion fondamentale, et celle-ci écarte l’idée de récompense extérieure à l'effort et étrangère au devoir, pour se confondre avec celle de résultat normal, d'aboutissement naturel, d'achèvement, de fin.
Comme donc on a dit qu'en un sens très correct la morale thomiste est une morale sans obligation : ainsi l’on peut dire, dans le même sens, qu'elle est une morale sans sanction. À l'égard de l'obligation, elle repousse le légalisme kantien ou scotiste, pour s'établir en philosophie de l'être évolutif ayant Dieu à sa base; touchant les sanctions, elle ne compte pas sur des « récompenses » extrinsèques, mais sur l'effet d'une évo-
lution normale, à l'intérieur et sous la sauvegarde de l'ordre divin,