ADMINISTRATION DES DEUX REVUES
111, BOULEVARD SAI NT-fiEIIIAIII, 111
es
LES
Mesdames, Messieurs,
^ \ L'apparition de Thomme marque une date relative-
V ment récente de ce qu'on pourrait appeler Thistoire ■ moderne de notre globe. En prenant possession du sol qu'il a dû disputer à tant de puissants animaux, rhomme foulait une terre déjà vieille, habitée depuis des milliers de siècles par des légions d'êtres vivants. Vous savez combien de curieuses observations ont été ^ faites sur les animaux fossiles de notre vieille Europe. Ne pouvant lire dans l'avenir, l'esprit humain se passionne facilement pour les choses du passé. Ainsi s'explique le développement rapide des recherches dans une voie ouverte, il n'y a pas encore un siècle, par le fondateur de la Paléontologie, Georges Cuvier.
Depuis quelques années, les naturalistes américains ont, à leur tour, enrichi la science de nombreuses at remarquables découvertes. A voir leurs ouvrages, tout hérissés de noms nouveaux, dont l'étymologie est parfois difficile à retrouver, on pourait croire que les fossiles du nouveau continent constituent un monde à part, tout différent de celui qui peuplait le continent qu'il est convenu d'appeler l'ancien. En réalité, il n'en
est rien. Dans ses grands traits, révolution de la vie a été la même sur toute la surface de la terre. Mais les terrains de l'Amérique renferment dans leurs couches, à côté des débris d'animaux analogues ou identiques aux nôtres, des squelettes d'animaux particuliers, soit par leurs dimensions colossales, soit par leurs formes, soit par leur anatomie, soit enfin par les lumières qu'ils apportent dans les questions d'évolution ou d'enchaînement des êtres.
Le Conseil de l'Association française a pensé qu'il pouvait être intéressant de présenter aux auditeurs de ses conférences un résumé rapide des découvertes américaines. Essayer de répondre à ce désir du conseil est une tûche pour laquelle je sens toute mon insuffisance. Si je parviens à vous intéresser, je pourrai cependant revendiquer, à défaut d'autre mérite, celui d'avoir mis beaucoup de bonne volonté à la remplir.
Dans l'Amérique du Nord, dont je vais d'abord vous parler, et pendant la première moitié de ce siècle, les découvertes furent peu importantes et tout à fait isolées. Il était difficile et dangereux de pénétrer dans les territoires de l'ouest des États-Unis, où s'agitent actuellement les derniers Indiens et qui devaient, quelques années plus tard, fournir les plus beaux résultats.
Le signal des grandes recherches fut donné par les travaux d'établissement du chemin de fer de V Union pacifie qui traverse toute l'Amérique, de New-York à San- Francisco. Non seulement on put profiter des grandes k'anchées pour faire la géologie des contrées de l'Ouest et recueillir des fossiles, mais encore cette trouée immense permit aux explorateurs et à la civilisation d'aborder des régions restées jusque-là inaccessibles. Alors se constituèrent ces grands corps officiels, les Geographical et Geological Surveys^ composés de militaires, de savants, d'ingénieurs, qui se livrèrent simul-
tanément à des travaux de géodésie, de topographie et d'histoire naturelle. Les explorations se faisaient en troupes nombreuses et avec un appareil militaire imposant, à cause de Thostilité des Indiens.
Alors furent exhumés des trésors paléontologiques que les savants américains, Leidy, Marsh, Cope, Scott, Osborn, etc., ont décrits dans de luxueuses publications, et, depuis cette époque, lessor n'a fait que croître. Non seulement les Surveys officiels, mais encore les Universités, les Collèges et un grand nombre d'établissements dus à l'initiative privée, ont leurs naturalistes, leurs explorateurs et leurs musées. Ce qui est trouvé et décrit est probablement peu de chose à côté de ce qui reste à trouver et à décrire.
Les résultats acquis sont pourtant si considérables, le nombre dos animaux fossiles américains est si élevé, que la principale difficulté, pour établir le plan de ma conférence, a été de choisir, dans cette collection d'êtres ressuscites par les paléontologistes du nouveau monde, les animaux que je devais vous présenter. J'ai dû me résigner à faire un choix très limité et à ne prendre, dans les formes spéciales à l'Amérique, que les plus curieuses et les plus complètement connues.
Les premiers vertébrés, qui n^apparaissent que fort tard à la surface du globe, sont très différents des vertébrés actuels. Les poissons de l'époque primaire, dont le corps était revêtu d'une puissante carapace, ne ressemblaient guère aux poissons qui vivent de nos jours. M. Gaudry, en étudiant d'admirables spécimens d'un reptile provenant des schistes bitumineux d'Autun, a fait des remarques très intéressantes sur l'infériorité de ces premiers vertébrés dont la colonne vertébrale n'était pas complètement ossifiée. Voici la tête de ce reptile. M. Cope a découvert à 8000 kilomètres d'Autun, dans le Texas, au milieu de couches
du même âge que les couches d'Autun, des êtres très voisins, comme vous pouvez le voir par ce second dessin. Or, VEryops de M. Cope présente exactement le même degré d^évolution que VActinodon de M. Gaudry. Là, comme ici, les vertèbres ne sont pas complètement ossiûés. Et comme les terrains primaires de beaucoup d'autres pays, de FAllemagne, de la Russie, de rinde, ont fourni des reptiles ayant les mêmes traits de ressemblance, nous pouvons conclure, avec réminent professeur du Muséum, qu'à la fin des temps primaires, les vertébrés étaient pour ainsi dire dans Tenfance. Leur différenciation en classes, ordres, familles, était à peine ébauchée. Dans tous les pays du monde, ils se trouvaient au même stade évolutif.
Il n'en est plus de même à Tépoque secondaire. Les vertébrés qui caractérisent cette époque, tant par l'abondance des individus que par la variété des formes, sont les reptiles. Les uns peuvent être considérés comme les ancêtres des reptiles actuels. Mais la grande majorité échappe aux classifications des zoologistes, qui ne s'occupent que des animaux vivants. Ces fossiles représentent des rameaux particuliers qui ont eu tout leur épanouissement pendant les temps secondaires et qui ne sont pas arrivés jusqu'à nous.
Parmi ces reptiles, les uns vivaient dans la mer, d'autres habitaient la terre ferme, les derniers étaient adaptés à la vie aérienne.
Occupons-nous d'abord des reptiles marins.
Pendant les temps secondaires, l'Atlantique et le Pacifique étaient loin d'avoir leur configuration actuelle. Aux diverses époques où se déposaient en France les calcaires qui constituent aujourd'hui les montagnes du Jura et la craie du bassin de Paris, l'emplacement occupé aujourd'hui par les montagnes
Rocheuses et les chaînes qui bordent les côtes du Pacifique était enseveli sous la mer, tandis que la région des Grands Lacs et tous les territoires à Touest du Missouri, c'est-à-dire la partie actuellement la plus basse du continent, représentaient la terre ferme. Une partie de la Floride, des Carolines, du New-Jersey, était également sous les eaux.
Parmi les reptiles qui fréquentaient ces anciens océans, il faut d'abord signaler les Ichthyosaures, qui étaient si nombreux dans les mers européennes. La description de ces animaux se trouve partout ; elle ne saurait donc m'arrétcr longtemps. Je veux simplement vous signaler deux particularités des Ichthyosaures américains. La première, c'est qu'ils étaient dépourvus de dents, d'où le nom de Sauranodon que Marsh leur a donné; la seconde, c'est que leurs membres oflTrent une dégradation plus prononcée. Dans les Ichthyosaures européens, tels que celui que je mets sous vos yeux, on reconnaît encore les os du bras et de l'avant-bras. Ces os ont conservé une forme allongée et leurs rapports normaux. Dans les Sauranodon, l'humérus est seul différencié. Tous les os de l'avant-bras et de la main sont arrondis comme des disques et juxtaposés les uns auprès des autres, de manière à former une palette natatoire, une rame parfaite.
Cette absence complète de dents et cette simplicité de structure des membres pourraient faire croire que les Sauranodon représentent un état inférieur par rapport aux Ichthyosaures proprement dits. Or il se trouve que ces derniers sont plus anciens que les premiers. On ne peut donc pas les considérer comme des Sauranodon perfectionnés. C'est le contraire qui parait être vrai. Il faut considérer les Ichthyosaures comme des reptiles dont les ancêtres devaient habiter d'abord la terre ferme ou les rivages, et qui se sont adaptés plus tard à la vie aquatique, de la même manière que les phoques parmi
les mammifères. Ce n'est que peu à peu que des membres, disposés à Torigine pour la locomotion terrestre, ont pris la forme de palettes natatoires. Il n'est donc pas étonnant de voir cette adaptation plus parfaite dans les formes récentes comme Sauranodon que dans les formes anciennes comme les Ichthyosaures du Lias. La disparition des dents est un phénomène analogue que nous verrons se produire nettement tout à l'heure chez les oiseaux. Des caractères de simplicité peuvent donc ne pas être des caractères primitifs. L'évolution des êtres n'implique pas toujours un développement progressif. Parfois cette évolution se fait pour ainsi dire au rebours, au moyen de diminutions successives.
En somme, les Ichthyosaures paraissent avoir été peu nombreux dans les mers secondaires d'Amérique. A l'époque crétacée, c'étaient d'autres reptiles géants qui pouvaient, à bon droit, se proclamer les rois de la mer. Les êtres dont je vais maintenant vous parler constituent un groupe dont le type a été trouvé en Europe. Je veux parler du Mosasaurus, qui fut découvert à Maestricht vers la fin du siècle dernier.
Les Mosasauriens avaient une forme générale voisine de celle des serpents; leur anatomie se rapproche pourtant beaucoup plus de celle des sauriens, et, en particulier, des varans ou monitors. Ces animaux étaient donc des sortes de lézards nageurs, mais des lézards monstrueux qui infestaient, en troupes nombreuses, les parages des terres émergées, à l'est des montagnes Rocheuses et dans le New-Jersey. Leur longueur pouvait dépasser 20 mètres, et les plus petits n avaient pas moins de 3 ou 4 mètres. En parcourant une vallée creusée au milieu des dépôts de la mer crétacée, Marsh a vu, rassemblés sur un même point, les squelettes de sept de ces monstres. Ce savant a réuni dans les collections de Yale Collège les restes de quatorze cents individus, se répartissant en plusieurs familles et en un grand
nombre de genres et d'espèces. J'emprunte à M. Gope le dessin d'un squelette complet du genre Clidastes. C'est bien Taspect général d'un squelette de serpent. Mais, tandis que les serpents sont complètement dépourvus de membres, les Mosasauriens en ayaient de très complets, disposés pour la locomotion aquatique et construits sur le type des palettes des cétacés. Dans certains genres, Tœil était protégé par une couronne de plaques osseuses. La bouche était garnie de dents nombreuses et puissantes.
Cette figure disgracieuse et raide de squelette ne vous donne pas une idée de ce que devait être l'animal vivant. M. Cope en a tenté la restauration, et son dessin, que M. Molteni projette en ce moment, nedoit pas être bien éloigné de la vérité. On peut conclure de leur anatomie que les Mosasauriens étaient d'excellents nageurs. Le mode d'articulation des vertèbres, semblable à celui qu'on observe chez les serpents, se prêtait à des mouvements souples, à de rapides évolutions. Comme leur armature buccale indique des instincts carnivores, ces animaux devaient être la terreur de leurs voisins et de leurs rivaux. La vue de ces serpents de mer évoque à l'esprit le drame mythologique des Laocoon.
Lesreptiles terrestres de l'époque secondaire n'étaient pas moins étranges que les reptiles marins. On leur a donné le nom de Dinosauriens^ mot qui veut dire lézards terribles. Il y en avait de toutes les tailles : tandis que les uns atteignaient 20 et 30 mètres de longueur, d'autres ne dépassaient pas la grandeur d'un renard et même d'un chat. Les uns avaient des mœurs carnassières : leur organisation dénote de véritables animaux féroces. Les autres se nourrissaient paisiblement de végétaux. Beaucoup de ces animaux avaient les pattes de devant et de derrière également développées; ce sont les plus voisins des reptiles normaux. D'autres mar-
chaient seulement sur leurs pattes de derrière, à la manière des autruches, car leurs membres antérieurs étaient très réduits ; il y avait même des Dinosauriens sauteurs comme des kanguroos. Tous ces reptiles présentent des affinités plus ou moins marquées avec les oiseaux, notamment dans la constitution du bassin et des membres postérieurs. Le nombre des espèces connues est très considérable. M. Marsh, qui a déjà publié beaucoup de notes sur les Dinosauriens d'Amérique, et qui travaille actuellement à la rédaction d'une monographie complète de ces curieux reptiles, ne distingue pas moins de sept ordres. Le seul ordre des Théropodes comprend cinq familles, quatorze genres et un nombre d'espèces encore plus grand. Les Dinosauriens constituaient donc un groupe plus touffu et plus diversifié qu'aucun groupe de reptiles actuels.
Les squelettes de tous ces animaux gisent aujourd'hui dans les terrains secondaires du Wyoming, du Colorado, du New-Jersey, dans les couches qui représentent les dépôts de rivage des mers où nous avons vu s'ébattre les Ichthyosaures et les Mosasaures.
Examinons quelques types. Je vous présente d'abord le squelette d'un Dinosaurien herbivore, le Brontosaurus (ou le saurien du tonnerre) , d'après un dessin de M. Marsh (fig. 1). Ce Bronlosaurus appartient au groupe caractérisé par un égal développement des membres antérieurs et postérieurs (Sauropodes). Son squelette a 16 mètres de longueur. Le poids de l'animal vivant était d'environ 20 tonnes. Ce qui frappe d'abord, c'est la petitesse de la tête par rapport à l'énormité du corps. Vous pouvez voir que son volume est inférieur à celui de la quatrième ou de la cinquième vertèbre cervicale. Le volume de cette tête si petite paraît encore considérable, lorsqu'on le compare au volume du cerveau qu'elle renfermait. Tous les Dinosauriens sont caractérisés, en effet, par un cerveau très réduit, plus réduit
que dans aucune autre forme animale connue. Marsh, comparant le cerveau d'une espèce de Dinosauriens avec le cerveau d'un alligator actuel, a trouvé que, toutes proportions gardées, c'est-à-dire les deux animaux étant ramenés par le calcul au même volume, le cerveau du Dinosaurien était cent fois plus petit que le cerveau de l'alligator. La réduction porte beaucoup plus sur les hémisphères cérébraux que sur les autres parties.
Dans ce premier groupe de Dinosauriens herbivores, les dents étaient faibles, peu nombreuses, ne garnissant que les prémaxillaires. Par contre, elles étaient remplacées avec beaucoup de facilité.
Le cou était long, assez flexible ; tandis que les vertèbres situées en avant de la queue étaient creusées de cavités communiquant avec l'extérieur, comme chez les oiseaux, ce qui diminuait leur poids, celles de la queue étaient pleines, massives. Les pattes avaient cinq doigts. Tous ces caractères dénotent des reptiles aux mouvements lents, à l'allure stupide. La position dans laquelle on trouve leurs squelettes porte à croire que ces animaux avaient des habitudes plus ou moins aquatiques, qu'ils fréquentaient les marécages et qu'ils ont dû souvent périr enfoncés dans la vase.
Dans un second groupe, les Dinosauriens herbivores étaient caractérisés par la réduction des membres antérieurs. Les membres postérieurs avaient une conformation très voisine de celle que présentent les oiseaux, ce qui leur donnait un port tout particulier. La queue énorme formait, avec les pieds de derrière, une sorte de trépied qui supportait le poids du corps, tandis que les membres antérieurs servaient surtout à la préhension.
VIguanodon d'Europe appartient à ce groupe. L'Iguanodon était un gros animal, puisque la hauteur du squelette du musée de Bruxelles est de 5 mètres. Parmi
les Dinosauriflns américains voisins de l'Iguanodon, les uns avaient une taille beaucoup plus élevée ; d'autres étaient, au contraire, tout petits.
Voici, par exemple, la tête de VHadrosaurus mirabilis (flg. 2). Elle mesure 1",20 de longueur et sa forme est bien curieuse. Vue de profil, elle ressemble à une tête d'oiseau et aotammcnt à une tête d'oie ou de
cygne, La partie antérieure de la face, que je serais tenté d'appeler le bec et qui a la forme d'une spatule, offre, en effet, des caractères d'oiseau. Tandis que chez les Dinosaunens herbivores du premier groupe, il n'y avait de dents que sur le devant des mâchoires, sur les prémaxillaircs, ici ces régions en sont dépourvues; les dents se trouvent localisées sur la partie postérieure des mâchoires ; elles y sont très nombreuses (on a donné le chiffre 2072 pour un seul individu), mais ce sont encore des organes délicats et fragiles. M. Cope, qui a décrit ÏHadrosawii» mirabilis, pense
que ce reptile avait des Itabitudes aquatiques, qu'il était bon nageur et qu'il se nourrissait des Nymphéa, des Potamogeton et autres plantes du grand lac de Lara-
mie, dans les dépôts duquel on trouve aujourd'hui son squelette à cûté des empreintes de ces plantes.
Les animaux que je viens de décrire paraissent avoir été dépourvus de cuirasses ou d'armatures dermiques. Le genre Stegoiavnu était mieux doué à ce point de vue.
La peau de ce Dinosaurien, s'ossiflant par places, se transformait en un appareil de défense compose de
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plaques et d'épines. Certaines de ces plaques osseuses avaient 1 mètre de diamètre. Les épines étaient de formes et de grandeurs variées; on en connaît de 0",70 de longueur. Il est difficile de se ûgurer l'aspect que
devait présenter un pareil monstre, dont le corps n'avait pas moins de 10 mètres de long.
Il Y avait des types plus étranges encore. Tel était le Triceratops flabeûatus. La tête d'un reptile de cette espèce avait 2 mètres de longueur (ûg. 3). L'animal auquel elle a appartenu était encore un herbivore, mais un herbivore capable de se défendre contre ses plus puissants ennemis, car il était protégé par Tarmature la plus formidable qu'on ait jamais observée chez un quadrupède. Il y avait d'abord un bec aigu, tranchant, formé par un os particulier placé en avant des maxillaires. Un peu en arrière, les nasaux supportaient une corne aplatie en forme de hache. Il y avait encore une paire de très grandes cornes sur le sommet de la télé. Enfin, les pariétaux formaient, en arrière et au delà du crâne, une expansion osseuse en forme de toit dont le bord était hérissé de petits os pointus, surajoutés, comme les rayons d'une auréole ou les dents d'une scie. Toutes ces protubérances osseuses ne représentent que les noyaux des organes de défense, car elles étaient garnies d'un revêtement corné qui augmentait de beaucoup leurs dimensions. De pareils êtres déroutent l'imagination la plus capricieuse. Les artistes de l'antiquité, qui ont représenté tant d'animaux fabuleux, n'ont pas composé de chimères plus extravagantes. Il y a dans cette tête de Triceratops à la fois quelque chose de grotesque et de terrible.
Un appareil de défense aussi redoutable implique la présence d'ennemis disposant de moyens d'attaque non moins puissants. A côté de ces Dinosauriens herbivores vivaient, en effet, d'autres Dinosauriens qui se nourrissaient de la chair des premiers. On en connaît également de toutes les tailles. Voici le squelette d'un petit Dinosaurien Carnivore d'Europe, le Compsognathus , qui vous montrera bien la forme générale du corps dans tout le groupe (ûg. 4). Ils étaient tous bipèdes,
lés membres antérieurs ne serrant qu'à la prébension, La plupart des os du squelette étaient creusés de grandes cavités, ce qui diminuait le poids du corps et facilitait la rapidité des mouvements. Le Compsognathus était un tout petit animal qui tous donnerait une faible idée de la puissance des Dinosauriens carul- Tores. Voici la tête du Ceratoiaurus 7uisicornii, dont le corps, provenant du Colorado, avait 6 mètres de longueur (Ûg. 5). C'est l'aspect général d'une tête de crocodile avec un cachet de férocité dû. k la présence d'une
corne tranchante, en forme de hache, placée sur les nasaux, et d'une armature buccale constituée par 66 grosses dents coniques et aiguës. L'œil était protégé par une protubérance osseuse des frontaux venant recouvrir l'orbite. Les pattes de ces animaux avaient des griffes acérées. Vous pouvez juger de la puissance de ces griffes par ce moulage d'une patte d'un Dinosaurien Carnivore provenant de Poligny dans le Jura et qui est identique aux spécimens analogues de l'Amérique (11g. 6).
Cet échantillon vous prouve aussi que l'Amérique n'a pas eu le privilège exclusif de posséder de pareils monstres. M. Lydekker a signalé les mêmes animaux dans les terrains de l'Inde. Ainsi, & l'époque secon-
daire, ce groupe si curieux et si intéressant des Dinosauriens régnait sans conteste sur toute la terre. Certains d'entre eux, parmi les plus petits, les plus faibles d'apparence, ont probablement donné naissance aux
ImoJ, de U. Qiadi;.}
oiseaux. Ce sont les plus puissants et les plus redoutables qui ont succombé dans la lutte pour l'existence. 11 y avait donc des défauts à ces puissantes cuirasses. Ce ne sont pas toujours, en effet, les êtres qui nous paraissent les plus forts qui se jouent de leurs enne-
mis. La lutte pour la vie n'implique pas seulement la lutte contre ses semblables; il y a aussi la lutte contre les éléments physiques, contre le milieu. Un être simple, peu différencié, se pliera plus facilement à des exigences nouvelles qu'un être trop perfectionné, dont la différenciation est exagérée dans une seule direction. Cette différenciation poussée à Textrême, que nous ayons constatée chez les Dinosauriens gigantesques et qui les rend si intéressants à nos yeux, a été probablement la cause de leur mort.
J'arrive aux reptiles volants. Voilà une association de mots qui choque au premier abord. Un animal qui rampe nous parait tout l'opposé d'un animal qui vole. Avec la Paléontologie, on peut s'attendre à bien des surprises de ce genre. Il y avait donc à l'époque secondaire des reptiles capables de s'élever dans les airs. En Europe, ces reptiles volants ont reçu le nom de Ptérodactyles. Vous savez que ces animaux avaient des ailes conformées plutôt à la manière des chauves-souris que des oiseaux. Les Ptérodactyles d'Amérique s'écartent de ceux de TEurope, non seulement par leurs dimensions plus considérables, car certains avaient 8 mètres d'envergure, mais encore par l'absence complète de dents; ce dernier caractère leur a valu le nom de Pteranodan. Les Pteranodon étaient donc à nos Ptérodactyles ce que les Sauranodon étaient aux Ichthyosaures. De plus, les vertèbres situées au niveau des omoplates étaient soudées entre elles comme les vertèbres du sacrum. Cette particularité anatomique est très intéressante, car elle confirme l'homologie de la ceinture scapulaire et de la ceinture pelvienne.
Il y avait aussi des oiseaux à l'époque secondaire. Leur étude n'est ni moins intéressante ni moins suggestive que l'étude des reptiles, avec lesquels ils pré-
sentent, comme tous allez en juger, de véritables liens de parenté.
Les naturalistes donnent Tabsence des dents chez les oiseaux comme un des meilleurs caractères de cette classe d'animaux. Ce caractère est si frappant qu'un proverbe populaire le traduit sous cette forme : « Telle chose arrivera quand les poules auront des dents. » Eh bien, la paléontologie a fait mentir le proverbe. Nous connaissions déjà V Archéoptéryx, extrait des carrières de pierre lithographique de Solenhofen, qui avait des dents et dont la colonne vertébrale se prolongeait en une longue queue. Tout le corps de VArcheopteryx offre un mélange curieux de caractères de reptile et de caractères d'oiseau. M. Marsh a trouvé, dans la ci*aie du Kansas et du Colorado, les dépouilles d'oiseaux dentés qui ont été les contemporains des Ptérodactyles édentés dont je vous parlais tout à l'heure. Ainsi, ce nouveau monde, passez-moi le mot, était une sorte de monde renversé. Tandis que les oiseaux avaient des dents, certains reptiles en étaient dépourvus.
C'est en 1870 que M. Marsh découvrit lui-même, dans le Kansas, les premiers restes d'oiseaux dentés. Cette année-là, l'heureux paléontologiste fut obligé d'interrompre prématurément ses explorations à cause du froid, à cause aussi du voisinage des Indiens qui eus-, sent scalpé un respectable savant avec la même désinvolture que s'il se fût agi du plus humble des trappeurs. L'année suivante, M. Marsh revint dans la même région, accompagné cette fois dune forte escorte et compléta sa découverte. Depuis cette époque, la collection de Yale Collège s'est enrichie au point de compter les restes de plus de cent individus.
Actuellement, les oiseaux se divisent très nettement en deux grands groupes. Les oiseaux qui volent avec facilité, les bons voiliers, et les oiseaux, dont les ailes
étant à peu près atrophiées, sont rédnits à la seule locomotion terrestre, comme les autruches. Les deux principaux genres d'oiseaux dentés d'Amérique représentent déjà CCS deux groupes.
Comme vous pouvez le voir sur ce dessin (âg. 7), VHesperomia était un oiseau marcheur, dont la taille était d'environ 1 mètre, la longueur totale du corps mesurant près de 2 mètres. Le crâne est long, étroit ; il ressemble beaucoup à celui des plongeons actuels. Le
cerveau était plus petit et plus reptilien que le cerveau des oiseaux actuels. Les dents coniques, pointues, à forte racine, étaient implantées dans une rainure montrant des traces d'alvéoles. La structure de l'aile accuse une extrême dégradation ; elle n'est représentée que par un seul os, lui-même très réduit. Le sternum est plat, dépourvu de cette longue lame saillante sur laquelle s'insèrent les muscles de l'aile chez les bons voiliers. Ce fait est corrélatif du premier. Il y a dans le bassin, le membre postérieur et la queue des caractères qu'on retrouve actuellement disséminés dans certains oiseaux plongeurs ; il y a aussi quelques caractères reptiliens.
Vlchtliyomis (flg. 8) était tout l'opposé de ÏHesperomis. C'était un oiseau bon voilier, de la taille d'un pigeon. Les dents étaient logées dans des alvéoles séparés. Les vertèbres offrent un caractère aussi primitif que possible, puisqu'elles sont biconcaves comme chez les poissons. Les ailes étaient bien développées; elles portaient de grandes plumes dont les traces d'insertion sont encore visibles sur les os de l'avant-bras. Le sternum possède une puissante carène. Il n'y a plus rien de reptilien dans cette partie du corps.
Dans ce joli dessin que j'ai emprunté à un livre de vulgarisation américain, l'artiste a représenté ÏBespe-romù et Ylchthyomis à l'état de vie, dans un paysage de l'époque secondaire. Vlchlhyomis aimait à planer dans les airs ou à suivre une course rapide à fleur d'eau. Ses dents solides, recourbées, indiquent que cet oiseau se nourrissait de proies vivantes et notamment des poissons dont on trouve les nombreux restes à côté de ses propres débris. LHesperomis avait des habitudes bien différentes. C'était un oiseau aquatique; tandis que ses membres postérieurs et sa queue constituaient d'excellents appareils de propulsion dans l'eau, ses ailes, complètement atrophiées, ne pouvaient lui être
d'aucune utilité. VHesperornU no devait fréquenter les rivages qu'ail moment de la ponte et de la couvaison. En temps ordinaire, c'est à la pèche que ce gros oiseau devait s'adonner, car il plongeait facilement; il avait le cou. très Qextble, et ses mâchoires.
capables de se distendre comme celles des serpents, lui permellaient d'avaler des proies volumineuses.
A côté, vous pouvez voir une restauration fort élégante et non moins exacte de VArcheopUryx, cet oiseau européen, un peu plus ancien que les oiseaux dentés d'Amérique et plus voisin des reptiles.
Vous êtes peut-être étonnés de ce rapprochement que j'ai foit plusieurs fois entre les oiseaux et les reptiles.
On peut cependant aller plus loin et admettre, non seulement des ressemblances, mais encore une véritable parenté. Je tous ai déjà signalé bien des traits communs aux Dinosauriens et aux oiseaux. Il est parfois impossible de distinguer les ossements isolés de petits Dinosauriens des ossements d'oiseaux véritables. En étudiant toutes les formes, on trouve des enchaînements si bien ordonnés dans le temps et dans Tespace que Tidée la plus naturelle qui puisse se présenter à Tesprit est l'idée d'une évolution d'un type dans l'autre.
Si Cuvier croyait fermement à la fixité des espèces, c'est parce qu'il croyait également à la fixité dans la combinaison des caractères propres à chaque gix)upe de créatures vivantes. En d'autres termes, il regardait comme impossible, et même absurde, l'existence d'une créature possédant un mélange de caractères particuliers à deux groupes zoologiques différents. C'est en s'appuyant sur cette loi qu'il se flattait de pouvoir « reconnaître un genre et de distinguer une espèce par un seul fragment d'os ». Les études de Cuvier avaient porté sur des animaux fossiles assez voisins des animaux actuels; dans les limites où il avait eu l'occasion de les appliquer, ses principes étaient exacts. Mais si l'on avait présenté à l'illustre anatomiste un lot d'ossements variés, appartenant aux êtres que nous venons d'étudier, des dents d'Ichlkyornis , des mandibules de Pteranodon, des membres postérieurs de Dinosauriens ou des vertèbres caudales à'Arclieopleryx, il eût attribué infailliblement aux oiseaux ce qui appartient aux reptiles, et aux reptiles ce qui appartient aux oiseaux.
La théorie de l'évolution a le mérite de nous expliquer, d'une manière satisfaisante, ce qui est inexplicable sans elle. Voilà pourquoi elle est admise par presque tous les naturalistes. Ceux-ci, en adoptant
cette hypothèse, ne font pas autrement que les physiciens ou les chimistes qui ont abandonné successivement tel ou tel système pour adopter les belles conceptions de la science moderne.
Dans le cas actuel, la théorie de révolution reçoit une confirmation éclatante. Depuis longtemps, les zoologistes, ne se bornant pas à Tétude de caractères superficiels, avaient constaté une étroite ressemblance entre les oiseaux et les reptiles et leur avaient attribué des liens de parenté. En découvrant toutes ces formes intermédiaires, Dinosauriens, Archeoptet-yx , Hesperornhy etc., la paléontologie a singulièrement éclairé la question. Quelque paradoxal que cela puisse paraître au premier abord, on est autorisé à admettre que les oiseaux sont des reptiles modifiés. Nous avons de nombreuses transitions entre le reptile le plus engourdi et Toiseau le plus agile. S'il reste beaucoup de recherches à faire pour établir le processus de cette évolution, l'existence de celle-ci ne saurait plus guère être contestée.
Je voudrais pouvoir être aussi affirmatif à propos des mammifères dont je vais vous parler maintenant. Des paléontologistes américains, plus hardis que leurs confrères d'Europe, ont établi des rapprochements entre les mammifères et certains animaux de l'époque primaire, mais ces rapprochements sont très artificiels et bien peu convaincants. Je préfère vous dire franchement que nous ne savons rien ou presque rien sur l'origine des mammifères. A l'époque secondaire, il y avait déjà des mammifères à la surface du globe, mais c'étaient des êtres petits, débiles, dont la faiblesse contrastait puissamment avec les reptiles géants, leurs contemporains. Un fait curieux et analogue à celui que nous avons observé pour les reptiles des temps primaires, c'est que les mammifères secondaires offrent
partout les mêmes caractères; ils sont partout au même stade évolutif et encore très peu différenciés. C'est ainsi que M. Lemoine a trouvé, aux environs de Reims, une faune de petits êtres qui ressemblent tout à fait à ceux que M. Marsh a extraits des couches de Laramie, dans le Wyoming, qui représentent la partie tout à fait supérieure des terrains secondaires.
C'est seulement à Tépoque tertiaire, après la disparition, encore mystérieuse pour la science, des grands reptiles secondaires, que les mammifères se développent en nombre et en variété et qu'ils régnent à leur tour à la surface de la terre.
La plupart des mammifères fossiles de TAmérique du Nord proviennent des territoires de Touest des États-Unis. Il y a, dans le Dakota, le Nebraska, le Wyoming, etc., de vastes régions qui offrent les paysages à la fois les plus tristes et les plus merveilleux du monde. Les terrains sont constitués par des dépôts d'anciens lacs en couches horizontales de plusieurs milliers de mètres d'épaisseur. Ces couches ont été ravinées dans tous les sens, sculptées de toutes les manières, par les érosions atmosphériques qui ont creusé'un labyrinthe de gorges ou de vallées plus ou moins profondes. Les teintes bariolées des dépôts ajoutent le prestige de la couleur à la disposition pittoresque des lignes qui simulent les ruines de gigantesques cités, avec de grandes murailles, des piliers, des obélisques, etc. Ce sont des pays arides, n'ayant souvent pour toute végétation que quelques yuccas qui croissent au pied des escarpements ou au bord de quelques grandes flaques d'eau. C'était autrefois la demeure favorite des bisons. Les premiers trappeurs français ont appelé ces régions les Mauvaises terres, et ce nom leur est resté.
Les Mauvaises terres sont aussi une immense nécropole où gisent les ossements des nombreux mammifères qui ont vécu en Amérique pendant la première
partie des temps tertiaires. Ces parages, dit Leîdy, ont été les témoins de nombreux conflits et de scènes de carnage entre les herbivores et les carnassiers de répoque. G'estpar milliers qu'ont été ensevelis à la feis et côte à côte les ossements des vainqueurs et des vaincus. Ces ossements ont été ramenés au jour par le jeu naturel des agents atmosphériques et des érosions. Les premiers explorateurs les ont ramassés épars sur le sol. Leidy, le doyen des paléontologistes américains, raconte que, dans le Nebraska, il a obtenu de cette manière trois ou quatre tonnes d'ossements. Les trouvailles de Marsh dans les montagnes Rocheuses ne sont pas moins considérables. C'est Buffalo Bill, bien connu en France depuis TExposition de 1889, qui fut son premier guide.
Pour vous présenter, môme en raccourci, le tableau des mammifères fossiles de Touest des Étals-Unis, je devrais disposer d'un grand nombre d'heures. Ce qui rend ma tùche plus facile, c'est que, s'il y a des formes très spéciales, la grande majorité des mammifères américains rentrent ou devraient rentrer dans des genres européens.
J'écarte donc, comme sortant des limites de mon sujet, cette multitude de types communs aux deux continents. Parmi les mammifères fossiles spéciaux à l'Amérique, l'on peut encore établir deux catégories. Les uns sont visiblement les ancêtres des animaux actuels. Ce sont des formes d abord indécises, qui se différencient peu à peu pour aboutir aux groupes divergents de l'époque actuelle. Il est certain, par exemple, qu'on possède en Amérique les ancêtres des chameaux, et que ces formes de transition sont absolument inconnues en Europe.
Les autres sont des types très particuliers dont les relations avec les types d'aujourd'hui sont plus difficiles à saisir. Ils sont encore plus intéressants que les
premiers. C'est sur eux que je vous donnerai maintenant quelques détails.
Un nouveau venu dans la science est le mammifère que M. Gopea désigné sous le nom dePhenacodus et dont je fais projeter le squelette complet (flg. 9). A première vue, ce mammifère ne présente rien de remarquable. Son aspect n'est ni singulier, ni effrayant. Il a pourtant produit un certain effet dans le monde des naturalistes. Les visiteurs de r£xposition universelle ont pu voir un moulage de cet animal exposé au palais des Arts Libéraux , dans la section d'anthropologie. Aux personnes étonnées de voir figurer ce spécimen dans une galerie consacrée uniquement à Thistolre naturelle de rhomme, Tétiquette fournissait une explication aussi laconique qu'inattendue. Le Plunacodus était donné comme l'ancêtre commun des animaux à sabots, des singes et de Thomme. Cela mérite bien quelques explications.
Les naturalistes qui admettent l'hypothèse de l'évolution des êtres peuvent, avec les seules lumières de l'anatomie comparée et d'après des considérations que je ne puis songer à développer ici, arriver à concevoir les caractères que devaient présenter les premiers mammifères avant qu'ils ne fussent spécialisés comme aujourd'hui. Or le Phenacûdm, qui appartient au début de l'époque tertiaire, réalise à peu près le rêve de ces naturalistes. C'est, en effet, un mammifère primitif. 11 présente, comme il convient d'après la théorie, un certain nombre de caractères aussi remarquables par leur mélange que par leur simplicité.
Le Phenacodus était ni trop grand ni trop petit; l'espèce que vous avez sous les yeux avait la taille d'un loup. Le crâne a des caractères de tapir ; le cerveau était très réduit. Le nombre des dents est tout à fait normal. La série est à peu près continue, sans vides intermédiaires. Les molaires offrent une couronne formée
par des tubercules ; cette disposition les rend très aptes à subir toutes les modifications conduisant aux diverses formes plus différenciées qu'on observe chez les ongulés. L*humérus a des caractères d'animaux carnassiers, tandis que le fémur se rapproche des fémurs de cheval ou de rhinocéros. Les pieds étaient plantigrades, à cinq doigts. Les os qui les composent sont rapprochés de telle manière qu'en altérant légèrement leurs rapports et en opérant quelques diminutions, on réaliserait les dispositions qu'on observe chez les ongulés véritables. Par certains caractères, notamment par la forme de l'astragale, les pattes se rapprochent des pattes d'onguiculés. Bref, un paléontologiste n'éprouverait pas de grandes difficultés à concevoir quelles modifications il faudrait faire subir à ce type pour en dériver les formes fossiles et vivantes d'ongulés.
Autour du Phenacodus se groupent d'autres genres qui offrent des caractères légèrement différents, indiquant une tendance plus accusée vers tel ou tel des ordres actuels.
M. Cope va peut-être un peu loin quand il nous présente le Phenacodus comme Tancétre de l'homme. Il y a de très grands vides dans la lignée ancestrale partant du Phenacodus et aboutissant à l'homme. Avec la meilleure volonté du monde, il est difficile de se déclarer convaincu. La paléontologie a fourni d'assez beaux résultats sur tant d'autres points pour que nous n'hésitions pas à confesser notre ignorance sur celui-ci.
Un autre groupe de mammifères fossiles, d'âge un peu plus récent et non moins spéciaux à l'Amérique, est le groupe des Dinocéralidés ou animaux à cornes redoutables. Ils ont été découverts par Marsh, dans l'Éocène moyen du Wyoming. Il y a, dans les galeries du Muséum de Paris, un modèle en carton-pâte du squelette complet d'un de ces animaux, le Dinoceras mirabilis. Ce squelette a été donné par M. Marsh. J'en
ai fait faire le dessin que M . MolteDÎ projette sur l'écnui. Le Dinoceras mirabilis est un des plus curieux mammifères connus. Il déconcerte l'imagination en réalisant un de ces types composites que les artistes créent en rassemblant, d'une façon plus ou moins lieureuse, des traits particuliers aux types actuels les plus différents. Tout d'abord, on ne saisît pas les rapports de ce gros animal avec les mammifères rivants. Ce qui frappe
Fig. 10. — Ctins du Diiit (OrsTDn eitiâile dei Eneliaineme
arant tout, c'est une énorme tête, surmontée de six protubérances ou noyaux de cornes, et armée de canines en forme de poignard (fig. 10). 11 y a, dans cette tête, des caractères de rhinocéros, de ruminant et même de carnassier. Le corps, énorme, a la lourdeur du corps des éléphants et de l'hippopotame, mais la composition des membres est quelque peu différente. GuTier se trompait donc, quand il affirmait que « la nature ne combine ni des pieds fourchus, ni des cornes aïec des dents tranchantes ».
Cette grosse tête, qui combine des cornes de ruminant et de pachyderme avec des canines de carnassier,
logeait un très petit cerveau, ressemblant plutôt à un cerveau de reptile qu'à un cerveau de mammifère. Nous avons vu un fait semblable chez les grands reptiles secondaires. On dirait qu'il y a une sorte de compensation, de balancement entre la puissance physique et la puissance intellectuelle. Un fait certain, d'après nos connaissances actuelles, c'est que tous les grands groupes de vertébrés ont commencé par avoir de petits cerveaux.
La vie de ces terribles animaux a été des plus éphémères. On ne les trouve qu'à un seul niveau des couches tertiaires. Une fois de plus, ce sont les êtres qui nous paraissent avoir été les mieux armés pour la lutte qui ont succombé les premiers.
Mais les animaux cornus ne disparaissent pas de l'Amérique avec les Dinocei^as. Si nous arrivons à une époque plus récente, à cette division de Tépoque tertiaire que les géologues appellent le miocène, nous trouvons encore de gros animaux munis de belles protubérances osseuses. On leur a donné un nom très imagé en les appelant Brontotherium ou animaux du tonnerre. Ces mammifères étaient encore plus grands que les Dinoceras. Leur taille était voisine de celle des éléphants, mais leurs membres étaient encore plus trapus. Le crâne n'avait qu'une paire de cornes placées dans une situation très singulière, sur les maxillaires, en avant des orbites (flg. 11).
J'aurais encore bien des choses à vous dire, si je ne devais pas compter avec l'heure, je devrais vous parler des Tillotherium qui avaient un crâne d'ours, des molaires d'ongulés, de grandes incisives de rongeurs, et de longues griffes. Je ne veux pas non plus oublier les Oreodon, qui erraient en troupes nombreuses dans les plaines et sur les bords des grands lacs tertiaires de l'Amérique, où ils servaient à la nourriture d'un grand nombre de carnassiers, ancêtres de nos lions,
de DOS tigres et des autres, félins. Les Oreodon ODt foarni un très grand nombre d'espèces. Ces animaux étaient intermédiaires entre les pachydermes et les
ruminants. Leidy les a appelés des cochons ruminants.
Le miocène supérieur ne présente pas de types bien spéciaux k l'Amérique. C'est pourtant à cette époque
— aequo les mammifères atteignent à leur apogée, en nombre, en variété et en puissance. Comme le monde organique, le monde physique offre à ce même moment le spectacle d'événements grandioses. La plupart des grandes chaînes de montagnes, y compris celles de PAmérique du Nord, éprouvent une poussée énergique. Sur toute la terre, des volcans s'allument par milliers et recouvrent des étendues considérables de leurs projections et de leurs laves. Tels sont, en France, les volcans de FAuvergne et du Velay. En Amérique, la grandeur des phénomènes paraît proportionnée avec la grandeur du continent. Il y a, datant probablement de cette époque, des coulées de basalte qui recouvrent sans discontinuité des espaces plus vastes que toute la surface de la France.
Avec la fin des temps tertiaires, nous quitterons r Amérique du Nord pour passer dans F Amérique du Sud. Gomme vous allez le voir, les mammifères fossiles de TAmérique du Sud ne sont pas moins curieux que ceux de TAmérique du Nord, mais, sauf quelques exceptions sur lesquelles nous manquons encore de renseignements précis, ils appartiennent tous aux dernières époques géologiques. Voilà pourquoi j'ai réservé leur examen pour la fin de cet entretien.
Vous savez qu'une grande partie de l'Amérique méridionale, dans la Patagonie, la République Argentine, rUruguay, etc., est formée par des plaines immenses. Ce sont les pampas. Les unes sont sèches, stériles, dénudées ou à peine recouvertes par quelques bouquets de genêts, de mimosas ou d'arbrisseaux épineux. D'autres, offrant des parties marécageuses, sont de beaux pâturages où paissent les grands troupeaux de bœufs qui font la richesse de la République Argentine. La composition du sol des pampas est très uniforme. C'^st un limon argileux, avec des parties sableuses et
des concrétions calcaires, répandu comme un manteau sur toute la partie centrale de l'Amérique du Sud et s'élevant jusqu'à une altitude assez considérable sur le flanc des Cordilières. L'origine de ce terrain est encore très problématique. Ce qui le rend particulièrement intéressant aux yeux des paléontologistes, c'est qu'il renferme une faune d'animaux éteints qui peuvent compter parmi les plus curieux et au nombre desquels figurent de grands édentés.
Les édentés sont actuellement représentés par les paresseux, les tatous, les fourmiliei's, qui vivent tous en Amérique, et par deux autres genres qui habitent l'Afrique et l'Inde. Ces animaux, disent les zoologistes, ont des formes bizarres, une démarche lente, un naturel peu intelligent. Les uns sont dépourvus de dents; c'est ce caractère qui a inspiré le nom du groupe. D'autres en possèdent, mais à la partie postérieure des mAchoires seulement, et ces dents sont de composition très simple, toutes semblables entre elles. Leur corps peut être recouvert de poils longs et raides comme chez les paresseux. Il peut être aussi protégé par un endurcissement osseux de la peau ou par des écailles cornées, comme chez les tatous et les pangolins. Leurs pattes sont terniinées par des ongles très forts, leur servant à grimper sur les arbres ou à fouiller le sol.
Tous ces animaux sont de petite taille. Les édentés qui habitaient l'Amérique du Sud pendant les dernières époques géologiques présentaient les mêmes caractères. Leur parenté intime avec les édentés qui fréquentent actuellement les mêmes parages est indéniable. Mais c'étaient des animaux de la grosseur des rhinocéros, des hippopotames ou même des éléphants. On trouve leurs ossements quand on explore les berges des fleuves qui ont creusé leur lit dans le limon des pampas. Pour les premiers observateurs , pour les naturels, ces débris de squelette appartiennent
à une race perdue de géants qui ont été foudroyés par le feu du ciel en punition de leurs crimes.
Aujourd'Iiui, des spécimens d'édentés fossiles de TAmérique se trouvent dans tous les grands musées de l'Europe. Le Muséum de Paris est particulièrement riche sous ce rapport. Mais depuis que les jeunes nations de TAmérique du Sud se sont définitivement constituées, elles ont montré le zèle le plus louable à regard de leurs intérêts intellectuels et elles ont tenu à avoir leurs musées et leurs établissements d'étude. Il y avait déjà à Buenos-Ayres un musée dirigé par Burmeister. Lorsque cette ville est devenue capitale de la République Argentine, le musée est devenu le Musée national. La nouvelle capitale de la province est La Plata, qui a été créée en 1882. Cette ville s'est élevée comme par enchantement au milieu de la plaine déserte. Elle a déjà de belles rues, de somptueux boulevards et ne compte pas moins de 60 000 habitants. Elle a tenu à honneur d'avoir aussi son musée, qui a été fondé et construit sous la direction de M. Moreno. C'est aujourd'hui un établissement splendide, aussi vaste, aussi bien aménagé que nos grands musées européens. M. Moreno y a rassemblé la plus belle collection d'animaux pampécns qui existe. Cette collection a fait récemment l'objet d'une volumineuse publication de H. Ameghino.
Parmi les grands édentés fossiles des pampas, le plus anciennement connu est le Megatherium. Voici la photographie du beau squelette qui est placé à l'entrée de la galerie de paléontologie du Muséum. Cet animal a été décrit et baptisé par Cuvier, qui reconnut immédiatement ses affinités avec les paresseux. Les études portèrent sur un squelette qui avait été envoyé à Madrid, en 1789. Le roi d'Espagne, Charles III, ordonna aux fonctionnaires de la colonie de lui expédier un de ces animaux vivants ou tout au moins empaillé. C'était