‹ Les grands drames [microforme]Chapitre 96 sur 96 · A AI SE Ï · texte numérisé non relu

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Il est vrai qu’on ne voit pas le cardinal sur la scène, Mais on sent sa présence. C'est à ses ordres que les personnages obéissent ; c’est de lui qu’ils parlent ; c’est lui qu’ils redoutent, et son ombre répand au milieu d'eux la terreur et le sang.

Didier se bat en duel avec le marquis de Saverny, ancien amant de Marion ; il est arrèté pour ce crime et condamné à être pendu.

Les hommes vertueux de Victor Hugo sont toujours malheureux. Didier est, comme Hernani, un être funeste et maudit, un homme que la fatalité poursuit. Dans un de ses épanchements il dit à Marion : :

Le ciel te donne à moi, l’enfer à toi me lie!

Il va sans dire qu’elle fait l'impossible pour obtenir sa grâce, ce qui lui attire de funestes aventures avec les puissants du jour. Sa conversion, n'étant pas appuyée sur la religion, n’est pas très solide, et c'est par un dernier déshonneur qu'elle tente de sauver Didier.

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VICTOR HUGO 439 sur la | Mais elle échoue, et l'somme fatal est exécuté,

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de lui sa dernière honte ; et, à son tour, il lui demande t son pardon. De quoi? De l'avoir aimée, je suppose. (1 ur et Elle daigne lui faire miséricorde, et elle lui \ impose les mains; un peu plus, et elle le 3

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arrêté Au moment de l'exécution, on voit passer au : fond du théâtre la litière du cardinal, portée par | ) sont vingt-quatre gardes à pied; car il veut voir lui- à Her- même mourir ceux qu’il envoie à l’échafaud ; et ! e que Marion de Lorme, échevelée, se tordant les il

nche- mains de désespoir, et montrant la litière au

peuple s’écrie :

Regardez tous! voilà l’homme rouge qui passe !

pour C'est le dernier mot de ce drame dont la d estes morale est fausse et désespérante.

con- Car la morale‘de cette pièce peut se résumer ; gion, comme suit : il n’y a pas de justice en ce monde. à : rnier Les lois sont tyranniques, oppressives, et c’est

toujours la vertu qui est opprimée. Les juges

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sont des misérables, et les nobles des vauriens. On rencontre quelques justes parmi les enfantstrouvés ; mais ils sont voués au malheur et condamnés à périr misérablement. Les rois sont des idiots, ou des despotes, et quand ils sont idiots, ils se laissent gouverner par les prêtres ; or rien n’est plus odieux que le régime monarchique et clérical.

Donc il faut tout renverser, tout détruire, et. refaire la société de fond en comble.

Ces belles doctrines ont fait leur chemin, et elles ont produit la Commune de Paris.

LE ROI S'AMUSE, Dans ce drame, comme dans les autres, Victor Hugo poursuit son œuvre anti-sociale, et la démonstration de ses ute es révolutionnaires.

Ce n'est plus u mbécile, gouverné par un cardinal sangu. re, qu'il met en scène.

C'est une des gloires de la nonarchie française,

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François I, qu’il avilit et voue à l’exécration du peuple.

Nous ne contestons pas les fautes de François I, et nous reconnaissons que ses mœurs, au moins dans sa jeunesse, furent déplorables.

Mais si le poète, comme l'historien, doit la vérité à son public, il doit aussi la justice à la mémoire de ses héros. Sans doute, il n’est pas tenu d'être aussi strictement véridique que l’historien, et quand il lui plaît de célébrer les gloires nationales on lui pardonne de les,agrandir, et de les faire briller d’un plus vif éclat, Mais il ne lui est pas permis de fausser l’histoire pour les flétrir et les traîner dans la boue. Et quand le héros qu'il dénigre représente un élément social, une institution vénérable que les siècles ont respectée, l'erreur du poète prend les proportions d’un crime contre la société.

Dans “Ze roi s'amuse” Victor Hugo a rendu odieuse la mémoire d’un roi que l’histoire représente comme un type d'honneur chevaleresque et de grandeur. Et non seulement il n’a pas.

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montré ses qualités à côté de ses défauts ; mais il l’a représenté comme un vil débauché, comme un infime séducteur, portant le déshonneur et la honte dans les plus humbles familles de son peuple.

Ï] l'a mis en face de son bouffon, et en même temps qu’il souille la mémoire du souverain, il transfigure le fou de cour, et en fait un grand homme et un martyr.

Tout le premier acte de ce drame est fort médiocre. C’est de la comédie de troisième ordre.

Le roi, son bouffon, et les gentilshommes de la cour, qui forment une cohue de sinistres farceurs, s'amusent à rire de tout ce qui est respectable. Ils n’ont dans la bouche que des badinages grossiers, des grivoiseries sur Ja vertu des femmes, et sur la honte des maris que le roi paie avec des faveurs et des titres, quand il ne les envois pas à la Bastille.

Le bouffon y tient au roi des propos, comme le suivant :

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Entre nous,

Convenez de ceci, —que j'ai bu moins que vous, Donc, sire, j'ai sur vous, pour bien juger les choses Dans tous leurs résultats et dans toutes leurs causes, Un avantage immense, et même deux, je croi, C’est de n’être pas gris et de n’être pas roi.

Pour l’honneur du poète, la dernière scène

vient relever ce premier acte, et contient une page très belle. C'est l’apostrophe de M. de Saint-Vallier au roi.

Citons quelques-uns de ces vers :

Oh ! faites-moi mourir ! la tombe et non l’affront ! Pas de tête plutôt qu’une souillure au front !

Sire, je ne viens pas redemander ma fille ;

Quand on n’a plus d'honneur on n’a plus de famille, Qu'elle vous aime ou non d’un amour insensé,

Je n’ai rien à reprendre où la honte a passé. Gardez-la.—Seulement je me suis mis en tête

De venir vous troubler ainsi dans chaque fête,

Et jusqu’à ce qu’un père, un frère, ou quelque époux, —-La chose arrivera-—nous ait vengés de vous,

Pâle, à tous vos banquets, je reviendrai vous dire : —Vous avez mal agi, vous avez mal fait, sire !— Et vous m’écouterez et votre front terni

Ne se relèvera que quand j'aurai fini,

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Vous voudrez, pour forcer ma vengeance à se taire Me rendre au bourreau, Non. Vous ne l’oserez faire, De peur que ce ne soit mon spectre qui demain Revienne vous parler,--cette tête à la main ! ”

Au second acte, la scène se passe dans l’humble maison où Triboulet garde sa fille Blanche, cachée à tous les regards. Le pauvre bouffon vient s’y reposer des fatigues et des ennuis que son métier de fou lui impose à la cour.

Il y déclame un monologue plein de mélancolie et de réflexions philosophiques, C’est un tableau de son état que Labruyère et Vauvenargues ne désavoueraient pas. Il a le pressentiment du malheur qui le menace.

Sans qu’il en sache rien, le roi a pénétré chez lui ; Blanche lui a plu, et ses courtisans ont enlevé la jeune fille et l'ont conduite au Louvre,

Le dialogue entre le roi et Blanche est d'une grande faiblesse, et prouve une fois de plus que

1 Victor Hugo ne sait pas faire parler l'amour.

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Voici comment François I y définit la sagesse :

I] faut un jour vieillir, et la vie, entre nous, Cette étoffe où, malgré les ans qui la morceilent, Quelques instants d'amour par places étincellent, N'est. qu’un triste haïllon sans ces Laillettes-là ! Blanche, j'ai réfléchi souvent à tout cela,

Et voici la sagesse : honorons Dieu ‘e père, Aimons et jouissons, et faisons bonne chère !

Est-ce bien ainsi que devait parler le souverain que l’histoire proclame un grand roi?

Lorsque Triboulet est informé de son malheur, il est pris de rage et de douleur. Mais ses longues diatribes à l’adresse des courtisans maïiquent de naturel et de vraie émotion. Ses discours apprêtés et interminables ne sont pas le langage d'un père qui souffre.

Cependant il jure de se venger, et il soudoie un assassin qui va surprendre le roi dans une de

ses courses nocturnes, et qui doit le tuer.

Mais, par une fatalité, qui atteint Triboulet comme Didier, Hernani et autres personnages de Victor Hugo, ce n’est pas le roi qui est assassiné, c’est Blanche, que son père avait fait revê-

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tir d’habits d'homme et monter à cheval pour quitter Paris.

C'est Blanche dont le cadavre est cousu dans un sac, et livré par l'assassin à Triboulet, qui le traîne jusqu’au bord du parapet pour le jeter dans la Seine.

Il y a là encore une page très belle. Le bouffon qui croit tenir sous son pied le cadavre de Fran-

çois I, savoure sa vengeance et son triomphe :

‘Maintenant, monde, regarde-moi, Ceci c’est un bouffon et ceci c’est un roi !

Et quel roi! le premier de tous ! le roi suprême ! Le voilà sous mes pieds, je le tiens, c’est lui-même, La Seine pour sépulcre, et ce sac pour linceul,

Qui donc a fait cela ?—Eh bien, oui, c’est moi seul.

Quoi, François de Valois, ce prince au cœur de feu, Rival de Charles-Quint, un roi de France, un Dieu, —AÀ l'éternité près, —un gagneur de batailles

Dont le pas ébranlait les bases des murailles,

L'homme de Marignan, lui qui, toute une nuit,

Poussa des bataillons l’un sur l’autre à grand bruit,

Et qui, quand le jour vint, les mains de sang trempées, N’avait plus qu’un tronçon de trois grandes épées,

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Le bouffon

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Emporté tout-à-coup dans toute sa puissance Avec son nom, son bruit et sa cour qui l’encense, Emporté, comme on fait d’un enfant mal venu, Une nuit qu’il tonnait par quelqu'un d’inconnu !.… Et peut-être demain des crieurs inutiles, u Montrant des tonnes d’or, s’en iront par les villes, in Et crîront au passant de surprise éperdu :

— À qui retrouvera François premier perdu !

A l’eau François premier !

Mais au moment où Triboulet va pousser le sac dans la Seine, il entend la voix du roi qui chante au loin: LE

Souvent femme varie Le nr) Bien fol est qui s’y fie !

Alors il déchire le sac avec fureur, et à y trouve le cadavre de sa fille !

Situation horrible ! Dénoûment atroce. Il nous semble que la douleur du père devrait ici pousser un seul cri, et c’est ainsi que finit l'opéra du maëstro Verdi. Victor Hugo fait encore parler Triboulet pendant deux scènes, et nous

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croyons que c'est une faute de goût. Une si grande douleur devrait être muette.

La morale de ce drame ‘ressemble à celle des autres que nous avons étudiés. C’est le triomphe du mal. La vertu y est méconnue, persécutée, pendant que le vice gouverne, s'amuse ct se partage les biens de ce monde.

Nous ne pousserons pas plus loin notre étude du théâtre de Victor Hugo. Tout incomplet qu'il est, notre travail suffira à faire connaître ses qualités et ses défauts.

| Au reste, ses premières œuvres dramatiques sont les meilleures. En avançant dans cette carrière, il a décliné au lieu de grandir, et son dernier drame ‘Les Burgraves” est bizarre, incohérent, nuageux et plein d’ennui.

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